The Project Gutenberg EBook of Histoire de l'migration pendant la
Rvolution Franaise, by Ernest Daudet

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Title: Histoire de l'migration pendant la Rvolution Franaise
       Tome 2-Du 18 fructidor au 18 brumaire

Author: Ernest Daudet

Release Date: January 10, 2010 [EBook #30923]

Language: French

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HISTOIRE DE L'MIGRATION

PENDANT LA RVOLUTION FRANAISE




TOME II

DU DIX-HUIT FRUCTIDOR AU DIX-HUIT BRUMAIRE




PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79,

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1905

Droits de reproduction et de traduction rservs.




OUVRAGES DE M. ERNEST DAUDET

PUBLIS PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

  =Histoire de la Restauration.= Un volume in-16.          (_puis._)

  =Histoire des conspirations royalistes dans le Midi.=
  Un volume in-16, broch.                                        3 50

  =Le Roman d'un Conventionnel.= HRAULT DE SCHELLES
  ET LES DAMES DE BELLEGARDE. Un volume in-16, broch.            3 50


  OUVRAGES POUR LA JEUNESSE

  =Robert Darntal.= Un volume in-8{o}, illustr, broch.         4 "

  =Nini-la-Fauvette.= Un volume grand in-8{o}, illustr, broch.  7 "




HISTOIRE DE L'MIGRATION

PENDANT LA RVOLUTION FRANAISE




LIVRE SEPTIME

LES MIGRS ET LE XVIII FRUCTIDOR


I

REGARD EN ARRIRE[1]

         [Note 1: Depuis l'poque o a paru le premier volume de cet
         ouvrage et tandis que l'auteur prparait celui-ci, il a reu
         communication de documents prcieux, relatifs  l'migration:
         les papiers de Louis XVIII de 1796  1814, ses manuscrits
         autographes, les registres de ses correspondances, les
         lettres des souverains, celles de sa famille, de ses agents.
         En examinant ces richesses documentaires qui, pour la
         plupart, n'taient jamais sorties, depuis plus d'un sicle,
         du dpt o elles sont conserves, il a eu la satisfaction de
         constater la rigoureuse exactitude de ses rcits antrieurs.
         Mais elles lui ont impos la ncessit de revenir,
         incidemment, pour les complter, sur des pisodes qu'il a
         dj raconts et sur des personnages  la physionomie
         desquels il y avait lieu d'ajouter quelques traits nouveaux.]


L'anne 1797, qui vit le Directoire excuter contre la majorit du
conseil des Anciens et du conseil des Cinq-Cents le coup de force que
rappelle la date du dix-huit fructidor, est celle de toute la priode
rvolutionnaire qui s'annona comme la plus favorable aux entreprises
royalistes et au rtablissement de la monarchie. La raction
formidable et trop souvent tragique qui avait suivi la chute de
Robespierre s'accusait et se dveloppait. En dpit de ses efforts pour
renatre, le terrorisme semblait vaincu; ses principaux chefs avaient
pri, et quoique, avant de se sparer, la Convention, dans la cynique
pense de se survivre, et os dcrter que les deux tiers de ses
membres figureraient de droit dans l'assemble nouvelle, qu'en vertu
de la Constitution le pays allait tre appel  lire, les lecteurs,
qu'indignait, pour la plupart, cette dcision arbitraire, avaient
choisi, pour former le nouveau tiers, des hommes notoirement connus
par leur hostilit au rgime de sang qui venait de finir.

Tous ces lus n'taient pas royalistes. Beaucoup d'entre eux avaient
mme pactis avec la Rvolution  ses dbuts. Mais, clairs par ses
excs ou ressaisis par d'anciennes convictions, tous taient affams
de tranquillit et susceptibles de favoriser, sans trop regarder  la
forme et  l'tiquette, la formation d'un gouvernement qui, jaloux de
ne retomber ni dans les abus de l'ancien rgime ni dans les forfaits
de la Terreur, assurerait  la France le repos et la prosprit dont
elle tait depuis si longtemps sevre.

Ils ne constituaient pas encore une majorit dans le conseil des
Cinq-Cents. Mais, leur rle tendant de plus en plus  devenir
prpondrant, ils taient autoriss  penser que les lections qui
devaient avoir lieu en cette mme anne 1797, pour le renouvellement
d'un tiers de l'assemble, leur donneraient la supriorit du nombre
et les rendraient assez puissants pour secouer le joug du Directoire,
lui dicter  leur tour des lois et en chasser l'lment
rvolutionnaire qui s'y tait introduit ds le premier jour.

Peut-tre alors et si le prtendant entrait dans leurs vues,
verrait-on se coaliser pour crer un gouvernement reprsentatif, comme
en Angleterre, les constitutionnels, les rpublicains dsabuss, voire
les orlanistes, qui ne pouvaient plus compter sur les princes
d'Orlans passs en Amrique. Que les royalistes purs leur
apportassent un concours actif, dsintress, et la restauration de la
monarchie rsulterait srement de cet accord. Afin de le prparer,
d'en discuter les conditions et d'en tablir les bases, le parti dont
nous parlons n'attendait qu'un appel du roi pour lui envoyer un
missaire charg de lui exposer ses dsirs.

Tandis que les royalistes du dedans se livraient  ces esprances sans
parvenir toujours  se mettre d'accord sur les moyens de les raliser,
ceux du dehors, c'est--dire les migrs, plus diviss encore, s'y
associaient avec ardeur et s'efforaient de s'emparer de la direction
des mouvements de l'intrieur ou d'en provoquer de nouveaux pour les
faire tourner les uns et les autres au profit de la royaut lgitime.
En Angleterre, en Suisse, en Allemagne, en Russie, en Sude, partout
o l'on tolrait encore leur prsence, ils intriguaient, entretenant
secrtement des relations avec leur pays, y envoyant leurs agents,
s'efforant de ranimer le zle expirant de la Vende qu'avait frappe
au coeur le dsastre de Quiberon; fomentant des insurrections  Lyon,
dans le Midi, dans l'Est; tentant de rallier  leur cause les gnraux
les plus fameux de la Rpublique, voire les membres du Directoire; ne
se lassant jamais dans cette tche en dpit des checs successifs de
leurs tentatives et ne dsesprant pas de voir se reformer la
coalition des grandes puissances, bien que la Prusse et l'Espagne s'en
fussent dtaches pour conclure la paix avec la Rpublique et que
l'Autriche, puise par ses luttes sur le Rhin et en Italie, part
dispose  les imiter.

Le prince de Cond, avec sa petite arme, campait dans le pays de
Bade, parmi les Autrichiens qui d'ailleurs le tenaient en dfiance,
affectaient de ne pas l'employer et manifestaient si visiblement
l'intention de ne pas garder ses troupes  leur solde, s'ils taient
contraints de faire la paix avec la France, qu'il se dcidait 
ngocier avec l'empereur de Russie Paul Ier, afin d'obtenir qu'il les
prt  son service;--ngociation qui allait, en aboutissant, faire
passer en Wolhynie dans la Pologne russe, revtus de l'uniforme
moscovite, quelques milliers de Franais migrs et, avec eux, le
prince de Cond, son petit-fils le duc d'Enghien et les deux fils du
comte d'Artois, le duc d'Angoulme et le duc de Berry.

Le comte d'Artois,  ce moment, rsidait en Angleterre ou plutt en
cosse, dans le chteau d'Holy Rood, aux portes d'dimbourg. Le
gouverneur britannique l'avait en quelque sorte intern l  son
retour de l'le d'Yeu en 1795, alors qu'il venait de manquer maintes
occasions de passer en Bretagne et de tenir ainsi la parole donne par
lui  Charette. Le ministre anglais jugeait sa prsence impossible 
Londres, o il et t d'ailleurs difficile de le soustraire aux
poursuites de ses cranciers. C'est d'dimbourg qu'il s'efforait
encore, mais en vain, d'exercer son influence sur les affaires de
l'migration.

Plus libre et plus heureux que lui, le duc de Bourbon, fils unique de
Cond et pre du duc d'Enghien, avait pu se fixer dans la capitale de
l'Angleterre. On le disait dispos  faire ce que n'avait pas fait le
comte d'Artois,  se jeter en France pour y prendre le commandement de
quelque mouvement insurrectionnel; il n'attendait, prtendait-on, que
les ordres du roi. Mais ces ordres n'arrivaient pas, soit que le roi
considrt que l'heure n'tait pas revenue o la prsence d'un prince
en France apporterait une force  son parti; soit, ce qui apparat
plus visiblement encore dans sa correspondance, qu'il craignt que la
maison de Cond n'acqut trop de popularit en se mettant toujours en
avant et qu'il prfrt tre reprsent dans son royaume, au moment
opportun, par un prince plus rapproch du trne, tel que le duc de
Berry, le plus jeune et le plus entreprenant des fils de son frre.

Le comte d'Artois  dimbourg et le duc de Bourbon  Londres se
jalousaient et se dnigraient. Dans l'entourage du second, on
reprochait au premier de n'avoir pas os passer en Bretagne, malgr
les appels ritrs des chefs vendens; dans l'entourage du premier,
on accusait le second de ne rester  Londres que pour ne pas
s'loigner de la comtesse de Vaudreuil, jeune femme d'un vieux mari, 
laquelle il tait passionnment dvou.

Le roi tait  Blanckenberg, dans le duch de Brunswick en Allemagne.
Il avait auprs de lui, en qualit de premier et unique ministre, le
duc de La Vauguyon et le comte d'Avaray, auquel l'attachait une
reconnaissante amiti dont, un peu plus loin, nous expliquerons les
causes. Le duc de la Vauguyon, pair de France et jadis reprsentant du
roi trs chrtien en Hollande, tait ambassadeur en Espagne quand la
Rvolution avait clat. Elle ne le maintint pas longtemps  son
poste, qu'il dut abandonner en 1791. Mais il ne s'loigna pas de
Madrid, ou plutt il y revint aprs en tre parti, s'efforant d'y
rendre  son souverain captif et aux princes migrs les services d'un
serviteur fidle.

Au mois de juin 1795, aprs la mort de Louis XVII, Monsieur comte de
Provence, qui rsidait alors  Vrone, s'tant dclar roi sous le nom
de Louis XVIII, avait rsolu de se donner deux conseillers en titre,
au lieu et place du marchal de Castries, qui, depuis la mort de son
frre, dirigeait sa diplomatie. Ce n'est pas qu'il et cess
d'apprcier  sa vraie valeur le dvouement de ce vieux et loyal
soldat. Mais il s'tait un peu lass de sa dure franchise, de sa
disposition  tout critiquer. Sans vouloir renoncer  ses services, il
prfrait les utiliser de loin que de prs. Le dsir du marchal tait
conforme au sien. Aprs s'tre appliqu  remplir sa fonction, loign
des princes, il n'tait venu  Vrone qu' son corps dfendant.
Froiss par le spectacle des petites rivalits de l'entourage, il
souhaitait d'en partir, afin d'aller s'tablir  Wolfenbuttel en
Allemagne, d'o il continuerait  s'occuper des affaires du roi.

Le choix de celui-ci pour le remplacer s'tait dj port sur le comte
de Saint-Priest, qui avait t ministre de son frre, et sur le duc de
La Vauguyon, qui possdait  ses yeux le triple mrite d'tre le fils
de son ancien gouverneur, de s'tre consacr au salut de la monarchie
durant les heures prilleuses et de jouir, comme diplomate, d'une
rputation universelle. Il les avait mands auprs de lui.
Saint-Priest, que des missions  Saint-Ptersbourg et  Vienne
retenaient loin de Vrone, devait rester deux ans encore sans pouvoir
se rendre  cet appel. Mais La Vauguyon s'y tait rendu au
commencement de 1796. En attendant l'arrive de son collgue, dont il
tait alors impossible de prciser la date, il fut seul investi par le
roi des pouvoirs ncessaires pour diriger sous son autorit, tant dans
l'intrieur de la France qu' l'extrieur, les affaires de la
monarchie.

La petite cour de Vrone, quand il y arriva, se composait du comte
d'Avaray, du duc de Villequier, du duc de Fleury, du marquis de
Jaucourt, du baron de Flaschlanden, du comte de Coss et de quelques
autres gentilshommes, auxquels se joignirent successivement le duc de
Guiche et le duc de Grammont, revtus comme eux des charges qu' son
avnement le roi avait rtablies ainsi qu'il l'aurait fait s'il et
t dans son royaume et en possession de sa couronne. Un chapelain,
l'abb Fleuriel; un secrtaire, Courvoisier,--celui qui fut ministre
sous la Restauration;--deux ou trois employs de bureau, compltaient
la maison royale.

D'Avaray,  l'poque o des relations se crrent entre le duc de La
Vauguyon et lui, ne sigeait pas dans le conseil du roi, form alors
du marchal de Castries, du marquis de Jaucourt et du baron de
Flaschlanden. Il avait toujours refus d'y siger, encore qu'il y ft
 tout instant invit par son matre. Il rsistait, pour ne pas
discrditer ou dnaturer les dlibrations, pour n'en pas altrer la
sincrit en y jetant une opinion  laquelle tout le monde, qu'elle
ft bonne ou mauvaise, aurait d souscrire d'avance, parce qu'on
savait qu'il et suffi qu'elle ft mise par lui pour que le roi s'y
rallit. Sa rsistance fait honneur  sa dlicatesse. Mais on est
tent de la considrer comme une comdie un peu purile, quand on
constate que le roi ne prenait aucune dcision sans le consulter. En
ralit, il y avait  Vrone, et il y eut  Blanckenberg, quand le roi
vint s'y tablir, une vritable minence grise dont l'influence depuis
longtemps tablie battait en brche, sans se montrer, les opinions qui
lui dplaisaient.

 peine en possession de son poste, quand il eut vu de quoi il
retournait, La Vauguyon s'effora de la paralyser, sinon de la
dtruire. Pour se dlivrer d'une opposition qui agissait en se
dissimulant et pour la contraindre  s'exercer ouvertement, il imagina
de pousser d'Avaray  satisfaire au dsir du roi de le voir prendre
part aux dlibrations du conseil. D'Avaray se fit encore prier; puis
il cda. La Vauguyon entreprit alors d'annihiler son influence en
feignant de ne vouloir rien dcider que d'accord avec lui. Il lui
proposa dans ce but une sorte d'alliance; il esprait ainsi faire
prvaloir son opinion, quitte  persuader au roi et  d'Avaray, ce
qu'il supposait facile, qu'il s'inspirait de la leur pour dterminer
la sienne. Ce fut cette finasserie par trop diplomatique, qui ouvrit
les yeux  d'Avaray; rapidement, elle le mit en dfiance contre le
nouveau venu, en crant entre eux une rivalit dont les suites
funestes ne rvlrent que trop les divisions qui rgnaient dans
l'entourage du roi.

Il tait ais de prvoir, ds ce moment, qu'en ces luttes intimes la
victoire resterait  d'Avaray. C'tait la consquence des sentiments
que le roi avait conus pour lui. Aussi convient-il, avant d'aller
plus loin, de dessiner le portrait de ce fidle partisan de sa cause,
celui des courtisans de son exil qui lui a prodigu le plus de zle
dsintress, celui aussi qu'il a jusqu'au bout prfr  tous les
autres, aimant  tre guid, conseill, approuv par lui, ne lui
marchandant ni sa confiance ni son affection.

Depuis qu'ensemble ils s'taient enfuis de Paris dans la nuit du 20 au
21 juin 1791[2], ils ne s'taient jamais spars.  toutes les tapes
de l'exil, l'inlassable dvouement de ce rare serviteur avait revtu
un caractre hroque. Le considrant comme un autre lui-mme, ne lui
cachant ni ses craintes ni ses esprances, ni ses regrets ni ses
ambitions, ayant pris l'habitude de ne rien faire sans le consulter,
Monsieur s'tait promis, si jamais il devenait roi, non seulement de
lui maintenir toute sa confiance, mais encore de la rendre clatante
en honorant d'Avaray de fonctions qui la lgitimeraient.

         [Note 2: Ils ont racont l'un et l'autre les pripties de
         leur fuite. La relation du roi a t imprime et figure dans
         les _Mmoires de l'migration_ (Paris, Firmin Didot). Celle
         de d'Avaray n'a jamais t publie. Elle n'est gure
         d'ailleurs que la rptition de la prcdente. J'y reviendrai
         en publiant ultrieurement les crits de Louis XVIII.]

Ainsi, allait se dvelopper et devenir toute-puissante sur les
affaires de l'migration l'influence de ce gentilhomme originaire du
Barn, fils d'un marchal de camp que la noblesse de l'Orlanais avait
envoy aux tats gnraux et  qui, aux beaux jours de Versailles, le
comte de Provence avait accord son amiti. Cette influence, on la
verra, pendant quinze ans, s'exercer sans relche en toutes les
occasions importantes. Jusqu'au jour de sa mort, survenue  Madre en
1811, d'Avaray sera, on peut le dire, l'me mme de son prince, et,
pas plus que lui, il ne dsesprera jamais de la restauration, malgr
les catastrophes et les revers.

Au conseil, c'est toujours son opinion qui finit par l'emporter, parce
que c'est toujours  elle que se rallie le roi. Chaque matin, quand
il n'est pas retenu au loin par quelque mission de confiance, c'est
lui qui ouvre toutes les lettres. Aprs les avoir lues, il envoie au
roi, dans la cassette qui les contient, le projet rsum des rponses
qu'elles ncessitent ainsi que des annotations jetes en hte sur des
bouts de papier o il appelle son prince mon cher matre, et sur
lesquels celui-ci rplique par des observations ou des rflexions
familires que lui ont suggres les dires de son ami. Chaque soir,
avant de se mettre au lit, le roi va passer une heure chez d'Avaray.
Ils causent ensemble des vnements de la journe, des rsolutions 
prendre pour le lendemain, des moyens d'y rallier les conseillers qui
seront, dans leur runion quotidienne, sous la prsidence du roi,
appels  les discuter.

Ceux-ci jalousent et redoutent d'Avaray. Mais tous rendent hommage 
son dvouement; ils sont sensibles aux formes dfrentes et courtoises
dont il enveloppe ses ides. Ils le savent homme d'honneur et de
loyaut, ennemi de l'intrigue, incapable d'une bassesse. Ils savent de
mme qu'on ne saurait longtemps lui rsister sans encourir la disgrce
du matre. Comment douteraient-ils de la puissance du favori quand ils
sont les tmoins journaliers des traits de la confiance que le roi lui
accorde, des services par lesquels d'Avaray se l'assure ou la
justifie, comme, par exemple, lorsqu'il lui sauve l'honneur en le
sparant de l'artificieuse comtesse de Balbi[3]? Ne savent-ils pas que
le jour, 21 juin 1795, o le comte de Provence,--monseigneur le
Rgent, comme l'appelaient alors les migrs,--a appris, par une
communication du prince de Cond, la mort de Louis XVII, cette mort
qui lui a valu la couronne, c'est  d'Avaray qu'il est all d'abord en
apporter la nouvelle?

         [Note 3: La disgrce de Mme de Balbi est un pisode d'ordre
         intime, qui forme, comme quelques autres, une sorte de
         hors-d'oeuvre dans l'histoire de l'migration. Il figurera 
         ce titre dans une publication spciale.]

Le Rgent descend chez moi prcd du comte de Coss, crit
d'Avaray, dans ses notes quotidiennes[4]; leur visage m'effraye; je
cherchais des forces contre quelque nouveau malheur que je ne pouvais
prvoir, lorsque le Rgent me dit aprs un moment de silence:

         [Note 4: Pour se conformer aux dsirs du roi, le comte
         d'Avaray, qui vivait auprs de lui, rdigeait frquemment et
         lui remettait des rapports trs circonstancis sur les
         vnements qui se droulaient sous leurs yeux et qui les
         intressaient, voire sur ceux auxquels ils avaient t mls
         ensemble autrefois. Ces rapports confidentiels, destins 
         n'tre lus que par le roi, et conservs parmi ses papiers,
         constituent une source abondante de renseignements pour
         l'histoire de l'migration. On verra que j'y ai largement
         puis.]

--Le roi est mort.

Je reste sans parole, sans mouvement; puis, tout  coup, je me
prcipite sur sa main. Le comte de Coss en fait autant. Mon matre
nous serre dans ses bras. Je lui prdis alors sans hsiter que les
malheurs et les crimes s'arrteront  lui et qu'il sera le
restaurateur de la France.

Il est donc certain que la faveur de d'Avaray est btie  chaux et 
sable; qu' essayer de l'branler, on se briserait. Les courtisans du
roi dans son exil en sont convaincus; ils se soumettent. Seul d'entre
eux, La Vauguyon, pour avoir voulu y rsister, sera chass.

Il n'est pas sr que d'Avaray possde toutes les qualits ncessaires
au grand rle que Louis XVIII lui destine. Dans un corps chtif,
frle, affaibli par la maladie de poitrine qui le ronge sans altrer
son nergie morale, il porte une me impressionnable, capable
d'inspirations fortes, mais hors d'tat de les raliser jusqu'au bout.
Il est prompt  prendre feu, enclin  la dfiance, facilement
souponneux, quoique extraordinairement crdule. Dans une situation o
d'autres pensent qu'il faut regarder plus encore aux rsultats qu'aux
instruments et moyens  employer pour les atteindre, il rpugne trop
souvent  se servir des agents tourdis, lgers ou sans scrupules,
prts  tout, bons  tout, que les hasards de l'existence misrable
des migrs ont fait surgir de toutes parts et mis au service de la
cause royale.

Homme d'ancien rgime, il est intransigeant sur les principes; il
n'accepte aucun changement dans les institutions de la monarchie; il
ne rve que chtiments inexorables contre ceux qui les ont dtruites.
Lorsque Louis XVIII, en succdant  son neveu, prpare pour son
peuple un manifeste, c'est d'Avaray qui inspirera le langage de son
matre et lui donnera une physionomie menaante et vengeresse. Dans
le conseil tenu  Vrone, le 30 juin 1795, afin de discuter le projet
de dclaration qu'a rdig le secrtaire Courvoisier, c'est encore lui
d'Avaray, qui, faisant litire des raisons politiques invoques par le
comte de Las Casas, ambassadeur d'Espagne, par d'Antraigues et par les
personnages qu'a runis le roi en vue de cette dlibration
solennelle, s'criera avec vhmence:

--La premire parole du roi ne peut tre que pour appeler le glaive de
la justice sur la tte des assassins de son frre.

Et aussitt son opinion, bien que ses contradicteurs en dmontrent les
dangers et insistent sur la ncessit de paroles moins provocatrices,
deviendra celle du roi, qui l'exprimera  son tour.

--Mon frre, mon neveu, ma famille, mes sujets demandent vengeance. Ne
voyez-vous pas, messieurs, la calomnie qui me poursuit! Si je me
montrais indulgent, on ne manquerait pas de dire: Lisez, voyez la joie
qui perce et l'ambition qui jouit.

Ce qu'est d'Avaray ce jour-l, il le sera toujours. Cette soif de
vengeance qu'il vient de trahir, c'est si bien lui qui en entretient
les ardeurs dans l'esprit de son matre que celui-ci, malgr sa
sagesse relative, n'y renoncera compltement qu'en 1811, lorsque la
mort l'aura dlivr du joug d'une amiti aussi nuisible  sa politique
qu'elle fut prcieuse et bienfaisante  son coeur.

Voil, certes, des violences d'opinion singulirement dangereuses dans
un homme dont le roi a fait son principal et toujours cout
conseiller. Mais d'Avaray en attnue les effets par sa droiture, par
de frquents retours de prvoyance, par ce dvouement sans bornes qui
permet de saluer en lui un admirable chien de garde, incessamment
attentif  la sret du matre, la sentinelle vigilante de l'honneur
de la couronne et du monarque que malheureusement, par sa manire
d'tre, il ne parvient pas toujours  faire aimer de ceux auprs de
qui il le dfend.

C'est le jugement qu'en 1811, tandis que d'Avaray agonise  Madre,
Joseph de Maistre, qui l'a beaucoup connu, beaucoup pratiqu, portera
sur lui. Je regrette bien, mande-t-il le 3 juillet au comte de
Blacas, que l'air de Madre n'ait point encore pu rtablir le digne
comte d'Avaray. Vous m'accusez de ne point lui rendre justice.
N'est-ce point vous, au contraire, mon cher Comte, qui ne me la rendez
pas? Quel homme dans le monde entier estime plus votre ami comme
particulier, comme Franais et comme sujet? Qui peut rendre plus de
justice que moi  son attachement sans rserve,  son dvouement
hroque,  son inbranlable fidlit? Mais si vous le considrez
comme un instrument politique, c'est une autre chose. Je vous dis que
celui qui n'a pu dans aucun pays aborder aucun homme public sans
l'aliner n'est pas fait pour les affaires. Ce gnie est un gnie 
part, comme celui de la posie et des mathmatiques. On l'a ou on ne
l'a pas. _Il tait ncessaire ici_, me dites-vous. Oui, sans doute,
_ici_, dans la chambre, ou tout au plus dans la maison o j'cris;
mais hors de l, je crois que c'est tout le contraire. Feuilletez
d'ailleurs l'histoire universelle, et dites-moi le nom d'un _favori_
proprement dit qui ait russi dans la guerre ou dans la politique[5].

         [Note 5: Correspondance indite de Joseph de Maistre avec le
         comte de Blacas.]

Cette dmonstration ne convaincra pas Blacas. Destin  remplacer
d'Avaray dans ses fonctions auprs du roi, il le dfend contre Joseph
de Maistre: Je suis persuad, mon cher Comte, que vous regrettez mon
malheureux ami, qui a trouv la mort o il allait chercher la sant.
Je crois qu'une femme  grand nez vous a donn sur lui, sur sa volont
d'tre, tant de fausses prventions. Je sais que l'on en dit autant de
moi, quoique l'on ne m'honore pas encore d'un titre (celui de favori)
que j'espre ne jamais mriter, parce que je le regarde comme
humiliant pour celui qui le porte et insultant pour celui qui le fait
porter. Croyez, mon cher Comte, que s'il n'a pu, comme vous le dites,
dans aucun pays aborder aucun homme public sans l'aliner, ce n'est
pas qu'il ne ft fait pour les affaires. Mais en voici la raison;
c'est de vous-mme que je l'emprunte. Tout souverain malheureux est
repouss par les autres, et, ds que les souverains ont mconnu leur
matre lgitime, leur intrt est de l'craser absolument et de le
faire disparatre parce que son existence seule les accuse et les
offense. C'est ce dsir, c'est cette volont, qu'il a trouve partout
et que partout il a voulu combattre, qui lui avait attir la haine
honorable dont vous me parlez.

Qu'en cette circonstance Blacas ait vu plus juste que de Maistre, ou
que ce soit au contraire celui-ci qui ait eu raison, il n'en est pas
moins certain que d'Avaray n'a pas toujours t habile  crer des
partisans au prince et  la cause qu'il chrissait, et pour lesquels
il et volontiers fait le sacrifice de sa vie.




II

LE PARTI ROYALISTE EN 1796-1797


Quoique, depuis six ans, toutes les tentatives faites en vue de
renverser le gouvernement rvolutionnaire et de restaurer la monarchie
eussent successivement avort, le roi s'employait, avec la mme ardeur
qu'au premier jour,  mettre en oeuvre les moyens  l'aide desquels il
comptait faire triompher sa cause.

Ces moyens, dans sa pense, taient encore multiples. Louis XVIII
croyait  la possibilit de replacer la Prusse et l'Espagne sous les
armes, d'empcher l'Autriche de conclure la paix avec la Rpublique,
d'amener l'Angleterre  reformer la coalition et d'obtenir de la
Russie qu'elle y prt une part prpondrante. Il avait peu de
confiance dans le cabinet de Vienne, qu'il souponnait non sans raison
de vouloir dmembrer son royaume. Mais il tait convaincu que si
l'empereur Paul Ier, successeur de la grande Catherine, entrait dans
la coalition, il y exercerait promptement assez d'autorit pour
contenir les ambitions de ses allis.

Le roi proscrit connaissait le dsintressement du tsar. Ce souverain,
le seul qui et consenti  le reconnatre en qualit de roi,
souhaitait sincrement le rtablissement des Bourbons sur leur trne.
S'il se dcidait  la guerre, ce serait uniquement dans ce but. Louis
XVIII ne dsesprait pas d'obtenir de lui ce que les autres
puissances lui avaient toujours refus ainsi qu' son frre: le droit
de marcher avec les Franais que commandait le prince de Cond,  la
tte des armes trangres, lorsqu'elles entreraient en France. Il
comptait sur Paul Ier pour arriver  se montrer  ses sujets les armes
 la main, pour prouver  ceux de ses partisans qui lui reprochaient
son inaction qu'il ne mritait pas leurs reproches, et que, s'il tait
rest si longtemps inactif, c'est que, ne pouvant rien sans le secours
des puissances trangres, il avait t la victime de leur
indiffrence pour les Bourbons comme de leurs vues de conqutes sur la
France.

Du gouvernement britannique, et  supposer mme que la coalition ne se
renout pas, il attendait plus encore. Il ne dsesprait pas d'obtenir
que ce gouvernement favorist un nouveau coup de main contre la
Rpublique, soit sur les ctes de l'Ocan, dont il croyait les
populations toujours animes du dsir de combattre pour Dieu et pour
le roi; soit sur la frontire suisse, o la haine souleve contre le
gouvernement franais parmi les habitants de l'Helvtie, ces antiques
allis des Bourbons, ferait,  l'approche d'un corps expditionnaire,
surgir du sol de vaillants soldats qui viendraient le grossir. Ce
projet flattait tout spcialement ses ambitions parce qu'il y voyait
une place pour lui, une occasion de se rouvrir les portes de son
royaume, ou, comme il le disait d'y trouver son tombeau. Mais, pour
l'excuter, l'or anglais tait indispensable; ses efforts, du ct de
l'Angleterre, avaient surtout pour but de se faire allouer de nouveaux
subsides, qu'elle persistait  ne pas donner aussi importants qu'il
aurait voulu, en allguant l'normit des sacrifices dj consentis
par elle et bien en pure perte, puisqu'aprs tout, la Rpublique
n'avait pas t dtruite.

Cependant, cette fois,  l'appui de ses sollicitations succdant 
tant d'autres qu'on n'avait jamais exauces qu'incompltement, ce dont
il ne cessait de se plaindre, il pouvait invoquer pour les justifier
des arguments propres  frapper le cabinet anglais. Ces arguments, il
les tirait des informations qui lui venaient de France. Elles lui
montraient ses partisans plus actifs que jamais et plus rsolus, leur
nombre s'augmentant incessamment, grce  la propagande inlassable 
laquelle se livraient les migrs rentrs depuis le neuf thermidor.

Longtemps opprimes et dcimes par le terrorisme triomphant, les
populations, de toutes parts, demandaient justice et vengeance. En
beaucoup d'endroits,  Lyon, dans le Languedoc, en Provence, dans les
Cvennes, elles n'avaient pas attendu que des lois nouvelles leur
donnassent satisfaction; elles se faisaient justice elles-mmes et
frappaient  et l les hommes qui nagure taient pour elles des
oppresseurs et des bourreaux. Des bandes s'taient formes sous les
ordres de chefs nergiques et impitoyables, parcouraient les
campagnes, agitaient les villes et, sous des noms divers,--chauffeurs,
barbets, compagnons de Jsus,--exeraient de terribles reprsailles
contre les anciens terroristes, les acheteurs de biens nationaux, les
prtres asserments.

Dans le Midi surtout et notamment  Marseille,  Nmes,  Aix, 
Toulouse, au Puy,  Tarascon, ces reprsailles, ds le lendemain de la
chute de Robespierre, avaient donn lieu  d'effroyables massacres.
Elles avaient dgnr depuis en scnes de brigandages, dont les
acteurs, affams de vengeances et pervertis par l'excs de leurs
souffrances, tuaient, volaient, attaquaient mme des citoyens
inoffensifs ou arrtaient les diligences pour dpouiller les voyageurs
et s'approprier les fonds du trsor public dont elles opraient le
transport.

Dans les massifs montagneux de la Haute-Loire et du Vivarais, il y
avait pour commander ces mouvements insurrectionnels des chefs
intrpides[6], mais non moins violents qu'imprudents et tmraires: le
marquis de Bsignan, vritable nergumne, bavard, agit, qui avait
entrepris de soulever Lyon et de former une ligue qui s'tendrait de
la Franche-Comt  la valle du Rhne, pour faciliter l'invasion des
Autrichiens par les frontires de l'Est; le baron de Saint-Christol,
gentilhomme du Comtat, qui rvait de s'emparer des grandes villes du
Midi; le chevalier de Lamothe, ancien officier, qui attendait, en se
livrant  une guerre d'escarmouches, une prise d'armes gnrale; le
chevalier Durrieu, surnomm le chevalier de la Lune; Pellamourgue,
comte de Cassaniouze, qui voulait rentrer dans ses proprits
confisques comme biens d'migrs; le marquis de Surville, ancien
officier au rgiment de Picardie, pote  ses heures, nature
chevaleresque, moralement suprieur  tout ce qui l'entourait;
Dominique Allier, frre de l'ancien prieur de Chambonas, fusill avec
Charrier  la suite des premires insurrections cvenoles; d'autres
encore, plus humbles, moins raffins dans leurs gots comme dans la
manire d'affirmer leurs opinions.

         [Note 6: Je dois passer ici sur l'tat des provinces
         mridionales et sur leurs rapports avec les migrs. On en
         trouvera un tableau plus complet dans mon livre: _La
         Conjuration de Pichegru._--Paris, Plon, Nourrit et Cie.]

Ces hommes, royalistes dans l'me mais rebelles  toute discipline,
mls aux rvoltes antrieures du Midi, imbus de tous les prjugs de
l'migration, communiquaient avec les migrs. Ils sollicitaient des
ordres, et, quoique peu disposs  y obir, ils allaient les chercher
tour  tour en Angleterre auprs du comte d'Artois, en Suisse auprs
du prince de Cond,  Vrone d'abord et  Blanckenberg, ensuite auprs
du roi lui-mme. Ils recevaient des fonds de Wickham, agent de
l'Angleterre install  Lausanne, d'o il communiquait avec le gnral
de Prcy, l'organisateur de l'insurrection des Lyonnais en 1795; avec
le comte de Vezet, jadis prsident du Parlement de Besanon; avec
Imbert-Coloms, ancien maire de Lyon, lu depuis dput aux
Cinq-Cents, et en un mot avec les innombrables agents  qui le roi
confiait l'excution des plans qu'il avait approuvs entre tous ceux
qui lui taient quotidiennement soumis.

D'autre part, la foi religieuse sur toute l'tendue du territoire
renaissait avec d'autant plus de violence qu'elle avait t plus
durement contenue. Le peuple rclamait le rtablissement de son culte,
le relvement de ses autels, le retour des prtres qui, pour avoir
refus de prter le serment constitutionnel, avaient d se cacher ou
s'enfuir. Telles taient ses exigences, que la Convention avant de se
sparer, et le conseil des Cinq-Cents ds les dbuts de sa runion,
avaient d abroger en partie les lois de proscription dcrtes
nagure contre le clerg, autoriser la rouverture des temples,
renoncer  svir lorsque les fidles, presss de s'y prosterner comme
autrefois, trouvant qu'on mettait trop de lenteur  les leur rendre,
en foraient les portes et faisaient retentir de leurs prires et de
leurs chants les vieilles votes si longtemps silencieuses. Ainsi,
avec un irrsistible lan, s'affirmait de toutes parts la volont de
la France de faire succder, aux saturnales sanglantes qu'avaient
expies et expiaient encore les terroristes, une re nouvelle qui
verrait s'oprer la pacification du pays sous l'gide d'un
gouvernement rparateur.

Ce gouvernement, Louis XVIII prtendait tre le seul qui pt le donner
 la France. Bien que l'unanimit des Franais n'en ft pas convaincue
au mme degr que lui, il n'en tait pas moins autoris  croire que
si le Directoire, o l'lment rvolutionnaire reprsent par les
thermidoriens demeurait encore tout-puissant, tait pur, et que si
les armes trangres rouvraient aux Bourbons le royaume en des
conditions qui feraient clater leur dsintressement, c'est--dire
leur renoncement  toute ide de conqute, une foule immense de ses
sujets se lverait pour l'acclamer, se rallier  son drapeau, se
soumettre  ses lois.

Il pouvait fournir maintes preuves  l'appui de sa conviction: les
informations que lui envoyaient les membres de l'agence qu'il
entretenait  Paris; les protestations de fidlit qui lui arrivaient
de toutes parts; les dispositions de la Vende qui, malgr les
dfaites rcentes et les tentatives de pacification commences par le
Directoire, semblait prte  reprendre les armes; l'agitation continue
des provinces mridionales; la certitude o l'on tait que les
lections prochaines donneraient la victoire au parti modr, et
enfin, ce qu'on lui rapportait du dsir secret de gnraux populaires
dans l'arme, tels que Pichegru, Hoche, Moreau, Kellermann, Willot, de
se rallier  lui.

Sur ce dernier point, les renseignements qu'il recueillait, exagrs
ou faux pour la plupart, le faisaient se leurrer de beaucoup
d'illusions. Tout cependant n'tait pas mensonge dans ces rapports, et
notamment en ce qui touchait Pichegru. Ce gnral, au mois de
septembre 1795, alors qu'il commandait l'arme de Rhin et Moselle,
tait entr en relations avec le prince de Cond, qui campait non loin
de lui parmi les troupes autrichiennes, qui menaaient l'Alsace. Un
aventurier politique, Roques de Montgaillard, dont le nom allait
obtenir bientt un certain retentissement, tait le metteur en oeuvre
de cette intrigue,  laquelle Cond s'tait prt avec une candeur et
une crdulit invraisemblables. Assist d'un libraire de Neufchtel,
nomm Fauche-Borel, illettr, panier perc, exalt, vnal, menteur et,
pour tout dire, vritable acteur de comdie, Montgaillard, par
l'intermdiaire de ce personnage, avait fait offrir  Pichegru des
avantages mirifiques s'il voulait faire arborer le drapeau blanc par
son arme, la runir  celle de Cond pour marcher ensemble sur Paris
et livrer  ce prince Strasbourg et Huningue.  l'en croire, les
Autrichiens favoriseraient ce mouvement, dont le succs n'tait pas
douteux et ouvrirait  Louis XVIII son royaume.

Pichegru avait eu le tort, non seulement de ne pas faire arrter le
porteur de ces propositions criminelles, mais encore de le charger de
dire au prince de Cond que, bien que ces plans fussent inacceptables,
d'abord parce qu'il n'tait pas assez sr de son arme et ensuite
parce qu'ils ne pouvaient s'excuter qu'au moyen d'une grossire
violation de ses devoirs militaires, il ne se refusait pas  servir la
cause du roi quand l'occasion s'en prsenterait, par des moyens qu'il
ferait connatre ultrieurement.

Cette rponse tait digne d'un politicien qui s'efforce de ne rien
compromettre et de mnager tout le monde, mais indigne d'un soldat
commandant une arme en prsence de l'ennemi. Tout au moins ne
constituait-elle pas une promesse. C'est cependant comme un engagement
formel d'abandonner la Rpublique et de passer  la monarchie que
Montgaillard l'avait prsente au prince de Cond, demandant en
change des fonds destins  Pichegru pour faciliter sa trahison.

Ces fonds, fournis par l'agent anglais Wickham, n'taient pas plus
arrivs au gnral que ceux qui, par la suite, furent demands en son
nom. Montgaillard, Fauche-Borel et la nue de complices dont ils
s'taient entours se les appropriaient au fur et  mesure qu'ils les
recevaient. Cond ne s'en doutait pas. Il acceptait comme parole
d'vangile les propos qu'on lui apportait de Pichegru; dans ses
lettres, il en entretenait le roi, dont la confiance en ce gnral
devint alors et demeura entire, mme lorsque, ultrieurement, la
conduite suspecte du comte d'Antraigues, son agent  Venise, eut livr
 Bonaparte, qui commandait alors en Italie, le secret de ces
ngociations manifestement dnatures par Montgaillard et par
Fauche-Borel pour tromper le prince de Cond et lui extorquer des
fonds.

En dpit du dnouement de cette escroquerie et bien qu'avant qu'elle
ne se dnout, Pichegru se ft dmis de son commandement et ft all
se fixer  Arbois, sa ville natale, dans le Jura, le roi resta
persuad que ce gnral lui tait acquis et saisirait, comme il
l'avait promis, toutes les occasions propices pour rendre effectif son
dvouement. Aussi lorsque, aux lections pour les Cinq-Cents, Pichegru
fut choisi par ses compatriotes pour les reprsenter; lorsque
l'Assemble l'eut appel  l'honneur de la prsider, et enfin lorsque
ses propos et sa conduite eurent dmontr qu'il tait hostile au
Directoire, le roi se fortifia dans la conviction qu'il pouvait
compter dsormais l'illustre soldat parmi ses partisans.

C'est de l'ensemble des faits que nous rsumons qu'il s'inspirait plus
spcialement depuis son arrive  Blanckenberg pour multiplier ses
dmarches auprs des cours, pour gnraliser les mouvements
insurrectionnels de l'intrieur, pour prendre, avec le concours de ses
partisans rests en France ou qui y taient rentrs depuis deux ans,
des mesures dcisives  l'effet de porter  la Rpublique un coup tel
qu'il esprait qu'elle ne s'en relverait pas.

Pour assurer l'excution de ses ordres et indpendamment des
reprsentants secrtement accrdits par lui auprs de la plupart des
cours, Louis XVIII, depuis son avnement platonique  un trne
ensanglant, que ses efforts tendaient  reconqurir, avait institu
deux agences: l'une en Suisse, qui devait bientt se transporter en
Souabe; l'autre  Paris.

La premire, dite agence de Souabe, se composait de trois hommes d'un
dvouement prouv: M. de Vezet, ancien prsident du Parlement de
Besanon; le gnral de Prcy, le dfenseur de Lyon, et
Imbert-Coloms, jadis maire de cette ville, qu'il reprsentait
maintenant au conseil des Cinq-Cents. Vivant des fonds anglais que lui
versaient Wickham et Crawford, commissaires du cabinet britannique
installs en Suisse, et place sous les ordres du prince de Cond
camp encore sur les bords du Rhin avec les armes autrichiennes,
l'agence de Souabe avait reu pour mission de provoquer et de
seconder les mouvements royalistes de l'Est et du Midi. Elle exerait
plus spcialement son action en Alsace, en Franche-Comt, dans le
Lyonnais, le Velay, le Languedoc et la Provence.

L'agence de Paris oprait dans le reste de la France et surtout dans
l'Ouest. Institue en 1794, sur le conseil du comte d'Antraigues, pour
tre en France l'organe des princes migrs et pour assurer
l'excution de leurs ordres, elle se composait, au lendemain de sa
cration, de quatre personnes: les abbs Le Matre et Brottier, le
chevalier Despomelles, colonel dmissionnaire, et Duverne de Praile,
ancien capitaine de frgate.

 ses dbuts, elle s'inspirait des opinions de ce qu'on appelait la
faction espagnole, dont d'Antraigues tait le reprsentant.
Notoirement hostile  l'Angleterre, la faction ne comptait pour le
rtablissement de la monarchie que sur le concours de l'Espagne. Il en
rsultait que maintes fois l'agence s'tait trouve en contradiction
avec les vues et les projets des princes, voire du comte de Provence,
bien qu'il se ft proclam rgent du royaume aprs la mort de son
frre, et qu' ce titre, le jeune roi tant captif au Temple, il ft
le vritable souverain. Sous divers prtextes, elle avait alors
affect de se montrer indpendante de lui, de lui taire ses plans, de
ne pas tenir compte de ses ordres qu'elle dclarait inexcutables.

Mais, lorsque la couronne tait chue  ce prince et surtout aprs la
journe de Vendmiaire, o deux des membres de l'agence avaient t
compromis et l'un d'eux, Le Matre, condamn  mort et excut, ce
malheureux ayant t remplac par un ancien magistrat, M. de La
Villeheurnoy, elle avait cess de marchander sa soumission au roi. La
conclusion de la paix entre la Rpublique et l'Espagne l'avait rejete
du ct de l'Angleterre, o, plus volontiers qu'autrefois, elle allait
chercher maintenant ses inspirations et soumettre ses plans quand leur
excution ncessitait des fonds que le gouvernement britannique seul
tait en tat de lui fournir. Elle entretenait des relations suivies 
Londres avec les ministres anglais par l'intermdiaire de Dutheil,
trsorier des princes, et en Suisse avec Wickham.

Dans les circonstances graves, elle appelait  ses dlibrations
l'ancien constituant baron d'Andr et l'ancien maire de Lyon
Imbert-Coloms, lus l'un et l'autre au conseil des Cinq-Cents et bien
placs, par consquent, pour faire parmi les dputs, leurs collgues,
une active propagande en faveur du royalisme. En tout ce qui
concernait les affaires du roi, celles du moins qu'on ne leur
dissimulait pas, leur opinion exerait sur les dlibrations des
agents une influence dcisive.

Indpendamment des correspondants que l'agence comptait dans les
provinces, il y avait autour d'elle plusieurs personnages qui allaient
et venaient entre Paris et les divers points d'o s'exerait peu ou
prou l'action royaliste: Londres, source principale des subsides; la
Suisse, o rsidait Wickham; Blanckenberg, o le roi s'tait tabli;
la Normandie et la Bretagne, o les insurrections ne dsarmaient pas
ou semblaient toujours prtes  renatre quand elles avaient dsarm.

Parmi ceux de ces personnages qu' raison de leur nom, de leur
activit, de leurs services, on considrait comme les plus importants,
il faut citer le prince Louis de la Trmolle, le comte de Rochecot,
le comte de Bourmont, que les guerres des chouans avaient mis tous les
trois en lumire; le prince de Carency, fils an du duc de La
Vauguyon,  qui les fonctions de confiance que remplissait son pre
auprs du roi donnaient un crdit et une autorit dont les dsordres
de sa vie prive et ses vices trop cyniquement tals auraient d le
faire dclarer indigne; le comte Louis de Frott, l'hroque
instigateur des insurrections normandes; Sourdat, migr rentr,
ancien lieutenant de police  Troyes, devenu publiciste et que
quelques crits avaient dsign au roi comme un partisan dvou, bon 
employer dans des missions dlicates; un jeune homme du nom de Bayard,
que le gnral de Prcy avait prsent  Wickham pour servir
d'intermdiaire entre ce dernier et l'agence de Paris et  qui l'on
reprochait d'tre devenu beaucoup plus l'homme des Anglais que l'homme
du roi; un sieur Bnard, employ dans les bureaux du Directoire, qui
s'tait offert pour conqurir le directeur Barras  la cause royale;
Fauche-Borel, le fameux libraire neufchtelois, singulier mlange de
sottise et de vnalit, tout gonfl de son importance depuis qu'il
avait t charg par Montgaillard de ngocier avec Pichegru, et qui
rvait peut-tre dj de greffer sur les dmarches de Bnard ses
propres dmarches pour convertir Barras et se donner le mrite et les
profits de cette prtendue conversion, et enfin l'abb Andr, dit de
La Marre, dont nous parlons plus bas. Seul peut-tre, parmi ce
personnel de conspirateurs, il pouvait se flatter d'tre dans
l'entire possession de la confiance du roi et de d'Avaray.

La puissance d'action de ces agents ne saurait tre juge d'aprs leur
nombre.  l'exception de trs peu d'entre eux, ils taient hors d'tat
de rendre d'importants services. On ne pouvait, en fait de services,
attendre de leur part que ceux qu'il est donn  d'obscurs agitateurs,
de rendre accidentellement. Se sachant surveills, exposs  toutes
les indiscrtions comme  toutes les curiosits, n'osant combattre
ouvertement, condamns  comploter avec et par de petits moyens,
toujours  la poursuite de fonds, soit pour la cause, soit pour leurs
besoins personnels, dupes de l'Angleterre, victimes de sa versatilit,
ils passaient leur temps  laborer des plans que toujours quelque
incident inattendu venait dtruire au moment o ils se croyaient en
tat de les excuter.

Par surcrot d'infortune, il existait entre eux une cause irrparable
de faiblesse: leurs divisions. Ils se dfiaient les uns des autres, se
jalousaient, se suspectaient, s'accusaient rciproquement d'imprudents
bavardages, d'ambitions caches, de dfaut de zle, de basses
convoitises, de dsobissance aux ordres du roi et mme de trahison.
Tel tait l'tat des choses  l'aube de cette anne 1797, dont nous
racontons les incidents. Ces divisions des agents de Paris, plus ou
moins dissimules, plus ou moins contenues, tendaient  s'envenimer,
se prparaient  clater dans des circonstances quasi tragiques, alors
que l'intrt bien entendu de la cause royale et exig entre ceux qui
aspiraient  l'honneur de la servir une union troite et durable.




III

L'ABB DE LA MARRE ET LE MARQUIS DE BSIGNAN


Entre ces divers acteurs du drame de l'migration, il y a lieu de
distinguer ceux dont le langage et la conduite ont rvl une haute
raison et un dvouement aussi dsintress que sincre: tel par
exemple l'abb Andr, que, sous le nom de de La Marre et  partir de
1796, on voit, pendant six annes, remplir les missions les plus
difficiles, sans cesse sur les chemins pour porter  Paris et 
Londres les ordres du roi, en surveiller l'excution, et qui, pour
dissimuler sa personnalit, pour se drober aux recherches de la
police consulaire, se fait appeler tour  tour Falike, l'abb de
Bellecombe ou David Pachoud, ngociant  Lausanne.

Une curieuse figure que celle de ce prtre de Savoie, dans la force
de l'ge, actif, entreprenant, toujours dispos  courir les
aventures,  braver les pires dangers, assez habile pour y chapper,
assez fin pour dcouvrir sous les fausses apparences les zles
intresss et simuls, assez courageux pour les dmasquer, trop
prvoyant pour ne pas comprendre l'inefficacit des complots et des
soulvements partiels, et pour ne pas leur prfrer les procds de
propagande et de persuasion. Trouver le moyen, crira-t-il en 1800,
de concilier le pouvoir qu'on doit accorder au roi aprs tant de
rvolutions avec la portion de libert dont la nation doit jouir et
avec les intrts de tous, voil le problme. Et il ajoute que le
meilleur moyen de faire au royalisme des proslytes, c'est de ne
dcourager personne, entendant par l qu'il faut convertir plutt
que frapper. L'homme qui raisonne ainsi, alors que tant d'autres,
malgr les leons antrieures, persistent  conseiller au roi les
moyens rvolutionnaires, les chtiments, les vengeances, n'est pas
le premier venu.

De mme que nous manquons de renseignements sur les origines de l'abb
Andr dit de La Marre, de mme nous ignorons par suite de quelles
circonstances, il avait t conduit  proposer ses services  Louis
XVIII, ou celui-ci  les lui demander. Ce qui est certain, c'est que,
ds les derniers mois de 1796, il tait l'agent de confiance du roi,
le ngociateur prfr, l'homme des missions difficiles. Justement, il
venait d'arriver  Blanckenberg aprs un sjour  Paris et  Londres,
durant lequel, ml aux royalistes et aux migrs, il avait beaucoup
vu, beaucoup entendu, beaucoup observ; il croyait remplir un devoir
en apportant  son souverain prescrit le rsultat de ses observations.

En ce moment,  ne regarder qu'aux apparences, le parti des Bourbons
dans l'intrieur tait entirement disloqu. La journe de Vendmiaire
avait dtruit dans Paris les esprances qui s'y taient rveilles le
neuf thermidor. Depuis le dsastre de Quiberon, un profond
dcouragement rgnait en Bretagne et en Vende. Aux grandes guerres
auxquelles avait pris part tout un peuple, succdaient peu  peu des
insurrections isoles dont les victimes prissaient en pure perte,
sans profit pour la cause royale. Les tentatives du Directoire 
l'effet de pacifier ces pays paraissaient devoir aboutir; dj des
chefs chouans faisaient leur soumission. Les complots ourdis dans
l'Est par l'agence de Souabe, et qui devaient,  en croire
Imbert-Coloms, faire surgir du sol, entre Besanon et Lyon, quarante
mille royalistes, le fusil  la main, aussitt que l'arme de Cond
soutenue par les Autrichiens aurait franchi la frontire, avaient
chou. Le gnral Pichegru n'avait tenu aucune des promesses
prsentes par des agents menteurs et infidles comme formules par
lui; il avait quitt le commandement de l'arme de Rhin et Moselle
pour se faire lire par ses concitoyens du Jura dput au conseil des
Cinq-Cents, qu'il prsidait maintenant sans laisser deviner, bien que
notoirement hostile au Directoire, ses intentions pour l'avenir. Enfin
les insurrections du Midi, mal conues, mal prpares, mal conduites,
avaient subi le mme sort que les complots de l'Est, sans rien
produire de ce qu'on en attendait. De tant de rsultats douloureux, on
devait donc conclure que la cause royale tait irrparablement
compromise.

Il n'en tait rien cependant. Du sombre tableau que nous venons de
dcrire ne rsultait pas la preuve que les moyens de la dfendre et de
lui assurer le succs taient puiss, mais cette autre preuve plus
rassurante qu'il fallait renoncer  ceux dont on s'tait servi
jusque-l, ou tout au moins qu'on ne devait y recourir de nouveau
qu'aprs avoir essay d'en employer d'autres, c'est--dire ces
procds de propagande et de persuasion dont de La Marre se dclarait
un partisan rsolu.

Le roi n'avait pas attendu de l'entendre exprimer cette opinion pour
tre dispos  l'accueillir et  la partager. Avant mme que cet agent
sagace et fidle part  Blanckenberg, Louis XVIII tait prpar  se
rallier  ses vues par les rapports de ses agents de Paris. Depuis que
la Convention s'tait spare pour faire place au Directoire et aux
conseils des Anciens et des Cinq-Cents, ces agents, prenant texte des
votes des lecteurs, favorables  la politique modre prcdemment
proscrite par les Jacobins, parlaient sans cesse de la possibilit de
former dans les deux assembles un parti royaliste. On n'y russirait
peut-tre pas du premier coup, la Convention dissoute comptant encore
trop de membres aux Anciens et aux Cinq-Cents. Mais, le Corps
lgislatif tant tous les ans renouvelable par tiers, on pouvait
esprer qu'il s'amliorerait d'anne en anne et que le parti du roi y
deviendrait promptement majorit. C'est  ce rsultat qu'il fallait
travailler, soit en agissant directement sur les lus, soit en se
livrant parmi les lecteurs  une active propagande en faveur de la
monarchie. Les agents de Paris se flattaient de trouver pour les
seconder des auxiliaires prcieux parmi les membres mme des conseils
qu'ils disaient dsireux de mettra fin au rgime rvolutionnaire en
htant la restauration du souverain lgitime.

Il n'est pas impossible d'avoir Boissy d'Anglas, est-il dit dans un
rapport prsent au roi par l'abb de La Marre. Il a un grand parti,
quatre enfants, peu de fortune et une femme folle en aristocratie. Il
disait nagure:

--Croyez-vous qu'on me recevrait de l'autre ct?

On ne risque rien  le tenter[7].

         [Note 7:  propos de Boissy d'Anglas, le roi rdige la
         curieuse note que voici: Ses liaisons avec La Harpe sont une
         chose excellente, et celui-ci pourra aider puissamment  sa
         conversion. Il faut d'ailleurs lui dire que sa conduite, en
         qualit de prsident de la Convention, le jour de
         l'assassinat de Fraud, lui a conquis plus que mon estime,
         mais de plus que je ne puis oublier: 1 le langage qu'il me
         tint le 15 juillet 1789 au moment o le roi mon frre sortait
         de l'Assemble, et, depuis ce temps-l, regrettant de le voir
         entran, je l'ai toujours regard comme royaliste dans le
         coeur; 2 que le 22 fvrier 1791, ce fut lui qui me donna le
         premier avis de l'insulte que les jacobins me firent faire ce
         mme jour,  l'occasion du dpart de mes tantes. Il ne doit
         pas avoir oubli ces deux faits. En tous cas, j'ai un
         vritable plaisir  les lui rappeler, et ils doivent lui
         tre garants de l'accueil qu'il doit attendre de moi.]

Boissy d'Anglas n'tait pas le seul qu'on pt esprer rallier  la
cause royale. Pastoret, Dubois, Tronchet, Tronson du Coudray, Dumas,
Henri Larivire, Barb-Marbois, Vaublanc, Simon, Portalis et combien
d'autres taient considrs, sinon comme tous convertis au royalisme,
mais comme disposs  s'y convertir. On peut compter aussi sur l'abb
de Damas et, par lui, on aura l'abb de Montesquiou, qui a eu le tort
de ne pas encore crire au roi, mais qui rparera ce tort. Le mme
rapport ajoute: On peut attendre beaucoup des gnraux Pichegru,
Willot et Dumouriez. Les armes ne sont point aussi favorables au
gouvernement qu'on pourrait le croire. Le moment o les partis sentent
leur faiblesse est celui o le parti du roi acquiert le plus de
force. On voit poindre l l'illusion commune  beaucoup de royalistes
et qu'avait encourage chez le roi et dans son entourage ce qui se
racontait, sur la foi des dires de Fauche-Borel, des dispositions de
Pichegru.

C'est la mme illusion qui dictera, quelques mois plus tard,  un
correspondant inconnu cette remarque qui ne repose que sur des
commrages: Un voyageur venu de Milan dit que l'arme de Bonaparte
n'est plus reconnaissable, qu'elle est purge de tous les Jacobins,
que Bonaparte lui-mme est devenu bon. Si Bonaparte est devenu bon,
il n'est pas tmraire de supposer que les membres du Directoire, et
notamment Barras et Carnot, le deviendront aussi et que, si dans les
Conseils annuellement renouvelables par tiers, se forme un parti
favorable au roi, ils se laisseront glisser eux aussi sur la mme
pente, d'autant qu'ils se rendent bien compte de la fragilit de leur
pouvoir, rsultant de leur pass rvolutionnaire. Ce pass, ils auront
 coeur de le rparer. Dans ce but, peut-tre voudront-ils prendre la
tte du mouvement au lieu de se laisser entraner par lui.

Voil quelles esprances avait apportes  Blanckenberg l'abb de La
Marre, tout en tant d'avis qu'il ne fallait ni s'y livrer trop vite
ni mettre trop de prudence dans ce qu'on entreprendrait afin de les
raliser. Il considrait en effet comme essentiel de ne pas heurter
l'opinion publique en se donnant l'air de vouloir la violenter:

Elle n'est vraiment prononce que sur un seul point: le rapport des
lois rvolutionnaires. Quelques fous voudront aller au del. C'est
alors qu'ils rencontreront une rsistance qu'ils ne calculent pas. Le
gouvernement se renforcera de toutes les craintes, de toutes les
passions, de toutes les esprances.

Les conseils que dictent  de La Marre les informations qu'il rapporte
d'Angleterre et de France ne sont pas pour dplaire  Louis XVIII. Il
y trouve la confirmation de ceux que lui a dj fait parvenir le baron
d'Andr.

La nation est dans une telle apathie, a crit cet agent royaliste,
qu'on ne peut se promettre un mouvement gnral; il n'y a rien  faire
en ce moment (aot 1796); c'est des autorits qui seront tablies par
les nouvelles lections qu'il faut tout attendre... Il serait 
dsirer que le roi se pronont de manire  faire connatre qu'il est
dispos  ne poursuivre personne,  accueillir ceux qui se
rapprocheront de lui et qu'il ne tient pas  l'ancien rgime dans
toute son tendue.

Quelques jours plus tard, nouveaux avis conus dans le mme sens:

L'opinion est bonne en gnral; mais chacun songe  soi; point
d'nergie ni d'ensemble, ni de dsir de sortir de l'tat o l'on est
par des mouvements violents. Il n'y a donc rien  attendre que du
temps. Puisque l'opinion fait tout, il faut chercher  la former. On
peut se flatter de diriger les prochaines lections de manire  avoir
une grande majorit dans le Corps lgislatif et les principales
autorits constitues... Un comit dans l'Assemble s'occupe 
prparer les voix  de bonnes lections. Il faut l'y aider, et
l'essentiel est que la nation en masse se rende aux assembles
primaires. Les moyens  employer sont: 1 de bons crits, 2 des
voyageurs courageux et instruits, 3 et surtout des prtres.

Un tel langage, celui de l'abb de La Marre ont suffi  clairer le
roi sur l'inefficacit comme sur le prix des mouvements
insurrectionnels, quand ils se produisent isolment. L'exprience
douloureuse qu'on en a faite depuis le commencement de la Rvolution
est dcisive. Ils ne pourront russir qu' la condition d'clater
partout  la fois et d'clater  l'heure mme o les armes trangres
entreraient en France; et encore faudrait-il qu' l'avant-garde de la
coalition marcht un prince de la maison de Bourbon, dont la prsence
rassurerait les Franais sur les suites de l'invasion, ou que, tout au
moins, on et  l'avance facilit son entre dans le royaume, en le
mettant  mme de prendre le commandement des royalistes arms.

La conviction de Louis XVIII sur ce point date des premiers jours de
son migration. Elle a inspir sa conduite depuis cinq ans, ses
incessantes demandes aux puissances, ses multiples efforts pour
rejoindre ses sujets fidles, les protestations qu'il n'a cess de
faire entendre toutes les fois que le mauvais vouloir de l'Autriche,
de l'Angleterre et de la Prusse a mis obstacle  l'excution de ses
projets. Cet imprieux dsir de se montrer aux Franais les armes  la
main, il n'a laiss perdre aucune occasion, soit comme rgent, soit
comme roi, de le formuler avec nergie. Lors de la campagne de 1792,
quand ensuite Lyon et Toulon se sont insurgs; puis  l'heure o
l'expdition de Quiberon se prparait, et enfin lorsque, expuls de
Vrone, il s'est port  l'arme de Cond, il a toujours affirm son
droit de ne pas laisser  son frre seul,  ses neveux, aux trois
Cond, l'honneur de combattre; il a proclam qu'il voulait aller
chercher dans le royaume son trne ou son tombeau.

Paralys par les vues intresses des puissances, il les a dnonces;
il a rclam, il a protest; il s'est plaint de son inaction force.
Lorsque au commencement de 1797, l'abb de La Marre vient lui apporter
 Blanckenberg des conseils qui excluent toute ide de soulvements
isols et lui apprend que l'Angleterre n'a pas renonc  l'espoir de
soulever  nouveau les Vendens, il dicte lui-mme la rponse qu'il
conviendra de faire  ce gouvernement goste et intress: Nous
sommes las de combattre pour un tre invisible et peut-tre indigne du
sang qui l'a fait natre, devra-t-on dire aux Anglais. Que Louis XVIII
vienne se mettre au milieu de nous, nous prouver qu'il est vraiment le
petit-fils d'Henri IV. Alors, s'il le faut, nous mourrons tous pour
lui. Nous combattrons pour vous qui nous sollicitez de reprendre les
armes en sa faveur. Mais, s'il reste dans une inaction  laquelle vous
le rduisez sans doute, nous ne voyons plus de roi, nous ne sommes
plus que Franais et nous irons dfendre la patrie contre de perfides
trangers qui ne veulent que nous asservir et la ruiner.

En tenant ce langage, Louis XVIII n'espre pas qu'il sera entendu.
L'exprience ne lui laisse plus d'illusions sur l'gosme des
puissances et leurs vues ambitieuses. La Prusse et l'Espagne ont
conclu la paix avec la France; l'Angleterre ngocie dans le mme but;
la Russie, quoique favorable aux Bourbons, ne s'est pas dcide 
prendre les armes. Si l'Autriche ne les a pas encore dposes, ce
n'est pas qu'elle veuille concourir au rtablissement de la monarchie
franaise, c'est qu'elle ne renonce pas au projet de dmembrer la
France. Le roi ne peut donc compter pour conqurir son trne que sur
le dvouement de ses sujets et sa propre habilet. Aussi
accueille-t-il avec faveur les avis de l'abb de La Marre et
entreprennent-ils ensemble, de concert avec le comte d'Avaray, l'tude
des moyens qui peuvent tre utilement employs pour tirer parti des
dispositions qu'on affirme tre celles de certains membres du
Directoire et des conseils des Anciens et des Cinq-Cents.

Il ne faudrait pas croire, cependant, qu'en ce qui touche ceux de ces
personnages qui ont particip, comme Barras et Carnot par exemple, aux
pires excs de la Terreur et prononc notamment la condamnation  mort
de Louis XVI, le roi entreprend cette tude avec confiance et sans
rpugnance. Une note de d'Avaray, crite au cours de ces tentatives de
ngociation, trahit clairement l'tat d'me de ce serviteur passionn
de la monarchie, dont l'influence sur Louis XVIII s'exerce trop
puissamment pour qu'on puisse mettre en doute que sa pense sera tt
ou tard, si elle ne l'est dj, celle du prince qu'il sert avec un
inlassable dvouement.

J'ai toujours eu, crit-il, la plus grande horreur  voir le roi
entrer en ngociation mme indirecte avec le Directoire ou
quelques-uns de ses membres. Traiter avec des assassins de Louis XVI
est avilissant; traiter avec des hommes odieux  la France est
dangereux. La sincrit de ces hommes est nulle hors du crime, et je
nie leurs moyens pour servir une cause contraire  celle qu'ils ont
embrasse. La prudence exige cependant qu'on coute, mme sans y
croire, les propositions qui seraient faites par un intermdiaire, et,
puisque tous les avis sans distinction poussent le roi vers ces tyrans
ensanglants, je ne dois pas m'exposer, par une raideur inutile  la
gloire de mon matre,  faire dire que, pour avoir refus d'couter
des propositions qui ne pouvaient rien compromettre, le roi a repouss
loin de sa tte la couronne de ses pres.

Voil qui est clair. Le roi ngociera si l'occasion s'en prsente,
mais sans illusion, sans enthousiasme. Si la ngociation n'aboutit
pas, en mme temps qu'il n'aura rien  se reprocher, il ne sera pas
du.

L'abb de La Marre se trouvait  Blanckenberg depuis quelques semaines
lorsque, au commencement de janvier, s'y prsenta  l'improviste un
gentilhomme franais prcdemment employ par le prince de Cond dans
ses rapports avec les royalistes de France et dont la conduite, bien
que souvent imprudente, n'tait pas parvenue  rendre suspect son
dvouement. C'tait le marquis de Bsignan, dont le nom a t prononc
plus haut. Son chteau, depuis longtemps possd par sa famille, tait
situ aux environs de Nyons dans la Drme. Avant la Rvolution, il
avait eu de frquentes querelles avec ses vassaux. Ils lui
reprochaient d'abuser de ses droits de seigneur. Au lendemain de la
prise de la Bastille, poursuivi de leurs vengeances, il avait
transform sa demeure en forteresse, arm ses domestiques et proclam
sans mnagement ni prudence ses opinions royalistes, en ajoutant que,
s'il tait attaqu, il rsisterait jusqu' la mort.

Pour qui connaissait son caractre fougueux et l'exaltation de son
royalisme, que partageait sa femme, le langage qu'il tenait n'tait
point une vaine bravade. Ce qu'il promettait de faire, personne, parmi
ses voisins, ne doutait qu'il ne le ft s'il y tait contraint. De la
crainte qu'il inspirait non moins que des ressentiments qu'il avait
encourus, naquit l'exaspration qui s'empara de ses anciens vassaux.
Aprs avoir inutilement tent d'envahir son chteau, s'tant vus
repousss  coups de fusils, ils portrent plainte au Directoire
dpartemental. Leur dmarche eut pour consquence de dcider le
gnral d'Albignac, commandant en chef de l'arme de rserve du Midi,
 envoyer un corps de troupes, appuy de cinq pices d'artillerie,
pour avoir raison de ce citoyen rebelle. Durant trente-six heures,
Bsignan et ses huit domestiques ou mtayers tinrent tte  la
fusillade et  la mitraille. Ce ne fut que lorsque les boulets eurent
ouvert une brche dans le mur et allum un incendie, qu'il se dcida a
cder aux puissantes exhortations du gnral d'Albignac, qui l'avait
fait secrtement avertir qu'il lui accordait trois heures pour
disparatre. Ceci se passait le 28 aot 1792.  la fin du mme jour,
le marquis de Bsignan avait disparu.

Il est singulirement difficile de le suivre aprs ce dsastre, dans
les innombrables pripties de sa vie errante. Pendant les annes qui
suivent, on le voit tour  tour  l'arme de Cond, o il ne fait que
passer, sans faire ni bien ni mal, mais o il parvient  inspirer
confiance au vieux prince, qui se dfendra plus tard, bien  tort
d'ailleurs, d'avoir encourag ses imprudents projets;  Rome, o il
est all supplier le pape Pie VI de lever des troupes et de s'unir 
la coalition, comme intress  rentrer dans la proprit du comtat
Venaissin;  Lyon, o il devient un des agents les plus actifs et les
plus violents de la raction thermidorienne; dans les montagnes du
Velay et du Forez, o,  la tte de soixante ou quatre-vingts
vagabonds, il se livre  tous les actes de la plus basse chouannerie.
C'est  cette poque qu'Imbert-Coloms, de Lausanne o il est rfugi,
et supposant que Bsignan est en France, crit au prince de Cond: Si
le Directoire excutif avait t jaloux de le faire arrter, 'aurait
t chose facile, ce qui ferait prsumer Bsignan capable de trahison
puisqu'il est encore libre.

La mmoire de notre aventureux personnage mrite trs probablement
d'tre lave du soupon qu'exprimait Imbert-Coloms, car le fait
inspirateur de ce soupon se peut expliquer par l'imprudence non moins
que par la trahison. D'ailleurs, Bsignan avait trop de comptes 
rendre aux tribunaux de la Rpublique pour que,  moins d'tre devenu
fou, il pt se flatter de se faire pardonner ses mfaits et de sauver
sa tte au prix mme d'une dlation. Les dires d'Imbert-Coloms
avaient cependant une apparence de vrit. Ce qu'il reprochait 
Bsignan, c'tait d'avoir surpris dans les milieux royalistes, durant
son sjour en Suisse, le projet d'un soulvement des contres de
l'Est, longuement prpar par l'agence de Souabe, avec le concours de
Wickham, de s'en tre appropri les plans comme son oeuvre et d'avoir
ensuite laiss saisir  la frontire franc-comtoise tous les papiers
relatifs  ce complot, ce qui avait eu pour consquence l'arrestation
d'un grand nombre d'associs de l'intrieur.

Il y avait dans ces prcdents plus de motifs qu'il n'en fallait pour
justifier les insinuations d'Imbert-Coloms et pour attirer sur
Bsignan la disgrce du prince de Cond, et par contre-coup, celle du
roi. Mais, en un temps o quiconque se consacrait au service de la
cause royale devait faire par avance le sacrifice de sa vie, on
n'avait pas le droit d'tre difficile dans le choix des hommes bons 
employer. Il suffisait que par leur conduite, leur constance et leur
courage, ils eussent donn des preuves clatantes de dvouement, pour
qu'on ne leur tnt pas longtemps rigueur de leurs tourderies, de
leurs imprudences ni mme des dfaillances de leur zle, lorsque
surtout, par quelque nouveau trait d'initiative, ils s'efforaient de
les racheter. Sans doute, on se dfiait d'eux; mais on se rsignait
encore  les employer faute de mieux.

On ne saurait expliquer autrement les circonstances qui amenaient, au
dbut de cette anne 1797, le marquis de Bsignan  Blanckenberg.
Avant d'y venir, il s'tait rendu auprs du prince de Cond; il lui
avait expos le but de son voyage; c'est aprs l'avoir entendu que
Cond le renvoyait au roi. Le roi seul, en effet, pouvait prononcer
sur la proposition qu'apportait Bsignan et dcider de la suite qu'il
convenait d'y donner. Pour la reconstituer, nous avons sous les yeux
le compte rendu qu' la date du 12 janvier, aprs un long entretien
avec Bsignan, rdigea d'Avaray en vue du conseil royal qui devait se
runir le lendemain.

Le marquis de Bsignan,  l'en croire, tait intimement li avec le
comte de Grabianka, noble Polonais tabli depuis quatorze ans 
Avignon, le premier partage de la Pologne l'ayant dtermin  quitter
sa patrie. Depuis le commencement de la Rvolution, Grabianka avait
rendu d'minents services aux royalistes, au prix mme de sa fortune
dont une partie s'tait perdue au service de leur cause. Pour les
mieux servir, il avait entretenu et entretenait toujours des relations
avec certains chefs du parti rvolutionnaire: Carnot, La Rvellire,
Letourneur de la Manche, Isnard, Rovre, d'autres encore. Mais, loin
de les flatter, il leur avait toujours dit qu'ils se perdraient
eux-mmes aprs avoir perdu la France, et que leur dernire ressource
serait de se jeter dans les bras de l'autorit lgitime qui les
repousserait hors de France ou plutt fermerait les yeux sur leur
retraite ds qu'ils auraient rendu les services qu'on pouvait attendre
d'eux. Les principaux membres du Directoire, et plus particulirement
Barras et Carnot, paraissaient enfin vouloir prendre ce parti. Mais,
retenus par une fausse honte ou par un faux orgueil, ils se refusaient
 faire directement des offres au roi. Leur dfiance envers les agents
royalistes de Paris tait telle, qu'ils ne voulaient s'adresser  eux
ni traiter avec eux. Le seigneur polonais tait le seul intermdiaire
qui pt leur tre agrable, le seul qui pt conduire  bien une
ngociation entre le roi et le Directoire.

Il avait donc envoy le marquis de Bsignan, son ami, au prince de
Cond, lequel  son tour le renvoyait au roi, que cet ambassadeur
vraiment extraordinaire devait supplier de dpcher au comte de
Grabianka une personne de confiance munie de pouvoirs pour entendre
les propositions qui seraient faites par les membres du Directoire ou
des Conseils  l'effet de leur assurer le pardon, ou mme les grces
qu'eux et ceux qu'ils imploreraient mriteraient par leurs services,
et enfin pour concerter avec eux les moyens les plus propres 
rtablir la monarchie et le roi. Bsignan dclarait en outre que la
personne que le roi chargerait de cette ngociation trouverait 
Lausanne tous les passeports et les titres ncessaires pour sa
sret, et que lorsqu'elle serait parvenue  sa destination, le
seigneur polonais se chargerait de toutes les dmarches  faire.

Le comte d'Avaray, naturellement dfiant, devait l'tre plus encore
envers un homme  qui l'on reprochait beaucoup d'incartades. Il lui
objecta son tonnement de le voir arriver sans aucune preuve de la
vrit de ses dires, sans aucun tmoignage du repentir des individus
que le comte de Grabianka prtendait tre disposs  contribuer  une
restauration. Il ne comprenait pas davantage qu'ils refusassent de
traiter avec les agents de Paris, dpositaires permanents des pouvoirs
du roi et en possession de sa confiance. Il fit remarquer qu'il tait
impossible de ngocier  leur insu; car, d'une manire ou d'une autre,
ils finiraient par avoir connaissance de la ngociation, et alors de
deux choses l'une: ou ils la regarderaient comme entame sans la
participation du roi, et dans ce cas ils ne s'occuperaient que d'y
apporter des entraves; ou ils sauraient que le roi l'avait autorise,
et le secret qu'on en aurait fait leur inspirerait un mcontentement
funeste  la cause royale.

D'ailleurs, ajoutait-il, si ce projet n'est pas une chimre, il
deviendra l'opration principale; toutes les autres devront ou cesser
ou, plutt, cder au mouvement qu'elle leur imprimera et concourir 
son succs. Ds lors, comment la cler aux agents de Paris?

On doit supposer qu' ces graves objections Bsignan ne trouva rien 
rpondre ou rpondit imparfaitement, puisqu'au bas du rapport dict 
un secrtaire, d'o sont tirs ces dtails, d'Avaray consigne de sa
main l'opinion qu'il a conue de ce projet extravagant et indique la
seule solution qu'il lui semble possible d'y donner.

Bsignan est un fol qui compromettrait le Pre ternel. Il est venu
dans l'espoir de rentrer en grce en donnant un grand tmoignage de
zle. Toute cette affaire est un roman dont les personnages seuls
existent. Bsignan espre qu'on lui remettra des pouvoirs. Il m'a dj
parl d'un projet de contre-rvolution au cas inattendu o l'affaire
ne russirait pas. Conclusion: il fallait le congdier avec beaucoup
de politesse, le renvoyer au prince de Cond avec une lettre du roi
indiquant que Sa Majest allait prendre les moyens ncessaires pour
s'clairer sur la vrit des faits. Bsignan, aprs avoir remis cette
lettre au prince de Cond, retournerait auprs de son Polonais afin de
lui demander les passeports qu'il avait annoncs et de les mettre  la
disposition du roi. En mme temps, on instruirait les agents de Paris
de cette affaire; on ne leur enverrait un pouvoir que s'il y avait
lieu. Quant  Bsignan, sans oublier qu'un sot peut ouvrir parfois un
avis important, on le tiendrait autant que possible en dehors de la
ngociation.

C'est en ces termes et avec ces conclusions que le lendemain, 13
janvier, l'affaire fut soumise au conseil du roi. Le duc de La
Vauguyon combattit l'opinion de d'Avaray. Il tait rare qu'ils ne
fussent pas en dsaccord. Il pensait que le secret devait tre gard
mme vis--vis des agents de Paris et le roi se mettre en relations
directes avec le Polonais par l'intermdiaire d'un homme de confiance.
Il proposa mme l'abb de Chaffoy comme le plus capable de remplir
cette mission. Ce jeune prtre, qui fut plus tard vque de Nmes,
tait alors attach  l'agence de Souabe; il oprait en Franche-Comt,
et le prsident de Vezet, qui l'avait maintes fois employ, vantait
sans cesse ses mrites, son courage, son habilet. Mais, d'Avaray
ayant object que ce vaillant royaliste tait trop ncessaire  son
poste pour qu'il ft sage de le lui faire quitter, la proposition de
La Vauguyon fut abandonne, et la sienne prvalut.

Bsignan partit aussitt pour aller chercher  Lausanne les passeports
promis par le comte de Grabianka. L'abb de La Marre, qui devait
bientt retourner en France, fut charg d'avertir les agents de Paris
de ce qui s'tait pass et de se concerter avec eux quant aux moyens 
prendre pour tirer parti des prtendues bonnes dispositions du
Directoire. Sur sa demande et sur l'observation qu'il avait faite que
les membres du gouvernement ne persvreraient dans les intentions
qu' tort ou  raison on leur attribuait que s'ils taient assurs du
pardon du roi, celui-ci rdigea l'acte suivant qui rvle l'tat de
son me par rapport aux rgicides. La pense qui a inspir cette
dclaration se retrouvera dans toutes celles qu'il sera par la suite
amen  faire en ce qui touche les personnages auxquels il impute les
crimes de la Rvolution:

Je suis instruit que plusieurs de ceux que ma dclaration du mois de
juillet 1795[8] exclut formellement des avantages qu'elle assure 
tous les autres Franais, dsireraient remettre entre mes mains les
rnes du gouvernement, mais que, si je ne consens  les assurer qu'ils
n'auront rien  craindre de moi, ils ne voient d'autre ressource pour
eux que de rtablir en France ce rgime de sang et de terreur, appel
gouvernement rvolutionnaire. L'horreur que m'inspire la seule ide de
voir de nouveau mon peuple en proie  ce flau me ferme les yeux sur
toute autre considration, et je donne ma parole royale que ceux dont
les noms seront ports sur la liste qui me sera donne par la personne
 qui ils ont fait connatre leur voeu et qui auront, pour le
rtablissement de la monarchie, employ les moyens que mon agent
auprs de cette mme personne lui fera connatre, pourront, sans rien
craindre de ma part, sortir de mon royaume et emporter leur fortune.
Je promets de plus que je ne les poursuivrai ni directement ni
indirectement dans les asiles qu'ils auront choisis hors de mon
royaume.

         [Note 8: Le manifeste qu'il publia en prenant la couronne, et
         o il menaait des plus rigoureux chtiments les assassins de
         son frre.]

Cette dclaration ne laisse pas d'tre surprenante sous la plume du
prince qui, jusqu' ce jour, avait paru anim de sentiments de
vengeance. Elle laisse percer en lui le souverain qui, en 1814, se
souviendra de la parole de son aeul Henri IV: Paris vaut bien une
messe, et se prtera  tous les accommodements propres  faciliter sa
restauration. Mais sa conversion n'est pas encore complte. S'il cde
sur un point capital, c'est avec des rticences, des arrire-penses
de proscription, qui affaiblissent singulirement les effets de sa
clmence. Il est vrai que lui-mme est proscrit, qu'il est hant par
des souvenirs poignants et irritants; il peut croire que les mnes des
victimes de la Terreur ne sont pas apaises. Lui en demander plus, ce
serait lui demander trop, et assurment la dclaration qu'on vient de
lire a d lui coter. Il l'a faite contraint et forc, et, jaloux de
se justifier par avance, redoutant dj qu'on ne l'accuse un jour
d'avoir cd, en sa la laissant arracher,  des motifs uniquement
tirs de son intrt personnel et de ses ambitions, il expose dans
une note explicative, toute vibrante de l'motion qui la lui inspire,
ceux auxquels il a obi. Cette note rsume les arguments que devront
employer ses dfenseurs, s'il est accus par la postrit d'avoir
oubli son devoir, en consentant  traiter avec les assassins de son
frre; elle plaidera pour lui.

J'ai quarante et un ans passs; j'en ai vcu trente-trois assez prs
de la couronne pour juger de son poids sans me laisser blouir par son
clat, et assez loin pour goter les charmes de la vie prive. Rien ne
me rendra ce temps o, sous l'empire du meilleur des rois, entour,
chri d'une famille nombreuse et tendrement aime, j'tais libre du
poids des affaires, mais  porte de dire mon avis, lorsque la
ncessit m'y engageait. Une vaine grandeur ne me le ferait pas
oublier. Quels attraits peut avoir  mes yeux un trne teint du sang
de ce que j'avais de plus cher au monde? Quel supplice d'habiter ces
lieux jadis si beaux pour moi, mais auxquels je redemanderais en vain
ce roi si bon, ce frre tant aim, cette reine si mconnue, cette
soeur, ange cleste, dont Dieu n'a sans doute permis la mort que parce
qu'elle tait mre pour le ciel! Malheur  qui la couronne,  ce prix,
serait autre chose qu'un fardeau! Mais la Providence l'ordonne, je la
porterai. Ce ne peut donc pas tre pour en devenir possesseur que
j'accorde sret  ceux que j'avais formellement excepts dans ma
dclaration du mois de juillet 1795; mais je vois l'affreux terrorisme
prt  renatre; je vois le sang des Franais prt  couler de nouveau
sous la hache aiguise par Robespierre; j'entends le dernier voeu de
mon malheureux frre. C'est  ce voeu, c'est  son amour, c'est au
mien pour les Franais que j'immole, non seulement le plus juste des
ressentiments, mais aussi le premier devoir des rois: la justice. Mais
en faisant ce grand sacrifice, je veux que mon peuple en recueille les
fruits; je veux tre certain qu'un parti diffrent de celui qui
m'offre en ce moment de me remettre les rnes du gouvernement ne
rtablira pas ce rgime excrable, dont l'effroi l'emporte en moi sur
toute autre considration. C'est pour cela que je veux que ce grand
changement s'excute par les moyens que j'indique et qui seuls
m'offrent une russite assez certaine pour me dterminer  ce que je
fais.

C'est en vain que ceux  qui j'accorde ce qu'ils n'esprent
peut-tre pas eux-mmes, prtendraient qu'ils me donnent plus qu'ils
ne reoivent de moi. Je me plais  croire qu'ils ont horreur des
moyens auxquels ils dclarent qu'ils seraient forcs de recourir si je
rejetais leurs offres. Mais ces moyens, ils en sentent eux-mmes la
faiblesse. Ils savent qu'ils exerceraient peut-tre pendant quelque
temps un empire absolu, mais qu'ils seraient toujours tourments,
toujours effrays par les remords de leur conscience et par l'exemple
de Robespierre, et qu'aprs avoir tran une vie plus cruelle encore
pour eux que pour ceux qu'ils sacrifieraient  leurs soupons, ils
priraient d'une mort affreuse. Ce motif ne leur permet pas de
balancer  me satisfaire, et, s'ils osaient douter de la foi de mes
promesses, je leur en donne un garant plus certain que tous les
serments: la victime mme qu'ils ont immole.

La dclaration accompagne de ce commentaire fut expdie au prsident
de Vezet; elle devait rester dans ses mains jusqu'au jour o les
ngociations qu'elle visait exigeraient qu'elle ft produite. Ce
jour-l, mais ce jour-l seulement, il devait, sur la demande du
ngociateur, la lui faire parvenir.




IV

LE PLAN DES AGENTS DE PARIS


Avant le dpart du marquis de Bsignan et en attendant les passeports
dont il avait annonc l'envoi, le roi, d'Avaray et l'abb de La Marre
reprirent les entretiens que son sjour  Blanckenberg avait
interrompus. Le roi souhaitait que l'abb rentrt en France et y
travaillt activement  soutenir le systme que, sur ses conseils,
il avait adopt. Arrter tous les mouvements partiels, ramener
l'ordre par de grandes mesures sagement combines et diriges avec
prudence, rgler l'opinion, la pousser vers le retour de l'ordre,
connatre et rallier tous les amis d'un bon gouvernement, les faire
nommer aux fonctions publiques, les engager  les accepter, enfin
dtourner l'orage rvolutionnaire qui a ravag une partie de l'Europe
et qui menace le reste, telle tait la mission que le roi voulait
confier  l'abb de La Marre et en vue de laquelle il s'occupait, de
concert avec lui et d'Avaray,  runir les moyens de la rendre
efficace.

L'essentiel tait de la faire se concilier avec les mesures dj
prpares par les agents de Paris, rsumes dans un mmoire qu'un
missaire envoy par eux, M. de La Barberie, homme g, prudent,
sage, avait apportes de leur part  Blanckenberg  la mi-novembre.
Ce mmoire, en date du 5 de ce mois, numre les projets forms 
cette poque par l'agence royaliste. Elle se vantait d'avoir
commenc l'organisation d'une socit de propagande: l'Institut
philanthropique, laquelle tendait ses ramifications dans tous les
dpartements et dont le but tait de favoriser l'lection des
royalistes et de les porter aux places.

Les agents exposaient aussi qu'ils avaient form  Paris deux
compagnies qui, pour agir, n'attendaient que leurs ordres. Le motif
de cette institution, c'est la politique ambigu de la cour de Madrid,
la crainte qu'elle ne favorise le parti d'Orlans, la ncessit o ils
peuvent se trouver de dtruire les chefs de ce parti tels que Tallien,
Sieys, etc. etc. Grce  leurs intelligences dans le gouvernement,
ils se disaient en droit d'affirmer que des cinq membres du
Directoire, deux, Carnot et Barras, taient jacobins, les trois
autres rpublicains ou retenus par la peur. Le ministre de la guerre
est dvou au roi,  qui on espre ramener celui de la police.

En s'en tenant aux moyens que poursuivaient les agents, on pourrait
exercer sur les lecteurs une heureuse influence, russir avec le
temps et sans secousse  rtablir la monarchie. Mais le but poursuivi
serait bien long  atteindre; peut-tre le roi se verrait-il contraint
d'accepter des conditions contraires  ses vues et aux intrts de la
France. Mieux valait hter la restauration par un coup de force et de
surprise, qui le rtablirait promptement dans la plnitude de son
autorit et le rendrait matre de choisir entre les amendements qui
seraient proposs  la constitution, d'accepter les uns, de repousser
les autres.

L'action des agents ne s'en tait pas tenue l. Sur leur invitation,
un chef chouan, le comte de Rochecot, avait entrepris de tirer
avantage du mcontentement qui rgnait dans l'arme rpublicaine de
l'Ouest, commande encore par Hoche. Il avait gagn la confiance du
commandant en second de cette arme, le gnral Beauregard. Ce
gnral offre de faire dclarer quinze mille hommes de troupes, dont
il est sr: ce sont des prisonniers de guerre, renvoys sous la
condition qu'ils ne serviraient pas contre les puissances allies. Il
s'engage  faire reconnatre par ces troupes M. de Rochecot ou tout
autre chef royaliste dsign par Sa Majest,  l'exception toutefois
du comte de Puisaye qui, depuis Quiberon, a perdu toute autorit en
Bretagne et ne possde plus la confiance de personne.

Beauregard se disait sr d'excuter son plan, ds qu'il aurait reu
les ordres du roi et l'argent ncessaire pour la premire solde. Il
mandait que Hoche serait prochainement destitu et que lui-mme le
remplacerait, ce qui lui donnera beaucoup plus de moyens. En
prvision de cette conjuration militaire, les agents avaient invit
Rochecot  prendre le commandement provisoire de l'arme transfuge ds
qu'elle se serait prononce, et mme  s'assurer de la personne du
comte de Puisaye, le chef malheureux de l'expdition de Quiberon, si
ce chef, revenu en Bretagne, se fondant sur ses pouvoirs et son grade,
revendiquait ce commandement pour lui-mme.

Pour prvenir la mesure qu'ils ordonnaient contre Puisaye, il n'tait,
d'aprs eux, qu'un moyen. Il consistait  envoyer un prince en France,
le duc de Bourbon, par exemple, qui se trouvait  Londres, et, 
dfaut d'un prince, un officier gnral connu et distingu, qui se
tiendrait cach jusqu'au moment d'agir et dont ils garantissaient
d'ailleurs la sret. En terminant ce rapport, ils insistaient pour
obtenir que le duc de Bourbon ou le comte d'Autichamp vnt se mettre 
la tte des royalistes. M. Duverne de Praile offre d'tre le guide de
l'un ou de l'autre. Mais, comme l'on peut rencontrer des obstacles de
la part du gouvernement anglais, il pense qu'il serait  propos que Sa
Majest charget ses agents  Londres de faire des dmarches  ce
sujet auprs des ministres.

En parlant des obstacles toujours  craindre de la part du cabinet
britannique, l'auteur du rapport ne voulait pas dire qu'il y et lieu
de les apprhender sous la forme d'une opposition positive au dpart
des personnes qu'il dsignait. Elles n'taient pas prisonnires des
Anglais; les portes de la Grande-Bretagne leur restaient toujours
ouvertes, sinon pour entrer, du moins pour sortir. Ses craintes se
fondaient sur l'hypothse d'une dsapprobation du plan qu'il venait
d'exposer et d'un refus des fonds ncessaires pour en assurer
l'excution. La dmarche  faire  Londres, dont il suggrait l'ide
au roi, consistait donc principalement  arracher  l'Angleterre de
nouveaux moyens financiers, spcialement destins au mouvement en vue
duquel les agents de Paris dclaraient avoir pris toutes leurs
dispositions. Du reste, sans attendre la rponse du roi qu'on ne
pouvait recevoir qu'au bout de plusieurs semaines, vu surtout les
difficults de la navigation en cette saison d'hiver, l'un des agents,
Duverne de Praile, venait de partir pour Londres. Ses collgues
l'avaient dsign d'un commun accord pour aller, de l'autre ct du
dtroit, exposer leur plan, en montrer les avantages, solliciter les
moyens de le faire aboutir.

En rsum, La Barberie tait charg d'insister pour obtenir l'envoi en
France d'un membre de la famille royale, la nomination comme marchal
de camp de l'agent Despomelles, afin de lui donner autorit sur les
chefs des agences dpartementales, et enfin la rvocation de Puisaye,
que la faiblesse du comte d'Artois laissait en Bretagne  la tte d'un
corps de chouans, bien qu'il n'inspirt plus confiance  personne.

La Barberie avait en outre mission de rapporter au roi sous le sceau
du secret que les agents taient entrs en rapport avec le colonel
Malo, colonel du 21e dragons, casern  l'cole militaire et prpos
au commandement de la place de Paris. Cet officier, ayant sous ses
ordres directs, outre son rgiment, les grenadiers du Corps
lgislatif, jouissait de la confiance du Directoire, de celle du
ministre Cochon, et avait seul la garde de la capitale. _Il
disposera_ des cinq directeurs et de soixante-quinze dputs; il
forcera les autres  se retirer dans leur famille; il excutera son
plan en une seule nuit et par ses seuls moyens. Les agents,  leur
tour, sont srs du commandant de l'artillerie et du commandant de La
Fre. Ainsi, ils contiendront Paris. Les commandants dans les
provinces de leur agence ont assez de force pour les contenir aussi,
et, par leur secours, les agents approvisionneront la capitale.

Entre les divers objets dont La Barberie tait charg d'entretenir le
roi, ce qui fixa surtout l'attention de celui-ci, ce fut la
proposition relative  l'envoi d'un prince en France, dont la prsence
 la tte d'un mouvement royaliste en assurerait le succs et, du mme
coup, celui des oprations lectorales qui devaient avoir lieu au mois
de mai. Il avait trop regrett que son frre et renonc  se jeter en
Bretagne; il regrettait trop de ne pouvoir lui-mme aller se mettre 
la tte des partisans qu'il comptait en France pour ne pas souscrire
avec enthousiasme au projet qu'on lui soumettait maintenant et qui
raliserait dans une certaine mesure le dsir si cher  son coeur, de
voir un Bourbon conduire  la conqute du royaume les Franais
fidles.

Toutefois, clair par les fautes du pass, lesquelles avaient fait
chouer des plans qui semblaient devoir russir, il ne voulait rien
dcider ni donner son approbation dfinitive avant qu'une personne de
confiance,--c'est l'abb de La Marre qu'il dsignait ainsi,--et t
mise  mme de regarder de prs aux moyens dont prtendait disposer
l'agence de Paris et se ft convaincu, aprs une enqute scrupuleuse,
que les agents ne s'illusionnaient pas lorsqu'ils se disaient certains
d'une victoire prochaine. Ce qu'ils racontaient des dispositions du
colonel Malo, commandant la place de Paris, de celles du gnral
Beauregard, commandant en second l'arme de l'Ouest, promettait cette
victoire. Mais c'tait,  premire vue, bien romanesque. C'est une
raison de plus, crivait le comte d'Avaray, dans une note destine 
son matre, pour s'assurer si la facilit de se livrer aux apparences
n'a pas sduit les agents de Sa Majest dans toutes les esprances
qu'ils ont conues.

Quant au prince qui serait dsign pour aller en France, les agents,
on l'a vu, pensaient unanimement que ce devait tre le duc de Bourbon
qui rsidait  Londres et qu'avec plus d'assurance que d'exactitude,
ils prtendaient ardemment dsireux d'tre remis en activit. Sur ce
point encore, le roi ne dit pas non. Mais il confia  d'Avaray, que,
s'il tait contraint de dire oui, ce serait  regret. Les trois Cond,
le grand-pre, le pre et le fils, avaient t jusque-l les seuls
combattants de la famille royale que les vnements eussent mis en
vidence, en tant que soldats. Le plus vieux et le plus jeune surtout
venaient de dployer, dans l'arme autrichienne, de brillantes
qualits militaires. Il en tait rsult pour leur maison un regain de
popularit, d'autant plus vif que la conduite du comte d'Artois avait
paru moins hroque.  cette popularit, le roi pensait qu'il ne
fallait rien ajouter. Il souhaitait en faire rejaillir une toute
pareille sur un prince plus rapproch du trne. Il feignit, avec La
Barberie, d'tre dispos  dsigner le duc de Bourbon. Mais, dj, il
tait rsolu  dsigner le duc de Berry, le plus jeune des fils de son
frre, qui faisait en ce moment ses premires armes  l'arme de
Cond. Son choix ne se porta pas sur l'an, le duc d'Angoulme,
hritier prsomptif de la couronne, parce que celui-ci venait d'tre
fianc  Madame Royale, fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette. On
ne pouvait s'exposer, en l'envoyant en France,  faire avorter un
mariage considr, ds ce moment, comme devant produire, au point de
vue politique, les plus heureux effets.

Le duc de Berry avait alors dix-neuf ans. Aimable et sduisant quand
il voulait se donner la peine de l'tre, mais trop souvent violent et
emport; dou d'une grande droiture de coeur, releve encore par un
rare courage, mais aimant trop le plaisir et dpourvu de culture
intellectuelle, ce qui tait la consquence de la vie aventureuse
qu'il menait depuis qu'en 1789 il avait migr avec ses parents, on
peut dire de lui que ses qualits galaient ses dfauts, trs
diffrent en cela de son frre, nature plus souple, plus docile, plus
facile  diriger. Ce qu'ils avaient en commun, c'tait la vaillance de
leur race, la probit, la noblesse des sentiments, et malheureusement
beaucoup d'ignorance, une notion plus haute des droits qu'ils tenaient
de leur naissance que des devoirs qu'elle leur imposait. Plus tard, le
duc d'Angoulme, sous l'influence de sa noble compagne, se corrigera.
On le verra se livrer  l'tude, acqurir l'instruction qui lui
manque, se pntrer de ses devoirs, s'efforcer de les remplir. Mais
il n'en sera pas de mme du duc de Berry; sa transformation sera
lente. Jusqu' son mariage, l'amour du plaisir le dominera; il le
subira au point de lui sacrifier inconsciemment des dispositions
naturelles qui permettaient de mieux augurer de lui et qui ne
prendront tout leur essor qu'aprs son mariage, si peu de temps avant
l'heure o le poignard de Louvet le couchera dans la tombe.

On ne saurait d'ailleurs mconnatre qu' l'poque o nous le
rencontrons sur notre chemin, sa jeunesse constituait une excuse  ses
dfauts que, du reste, sa mobilit naturelle et la bont de son coeur
contribuaient souvent  faire oublier. Ce qu'en ces temps lointains on
est le plus en droit de lui reprocher, c'est, avec une prtention
prsomptueuse  imposer ses jugements sur les hommes et les choses,
une intransigeance en politique qui, laissant bien loin derrire elle
celle du comte d'Artois lui-mme, n'est gale que par celle du prince
de Cond et qui contraste avec la modration des opinions de son
frre, lequel incline de plus en plus aux accommodements. Aux yeux du
duc de Berry, ceux qui croient que la restauration ne se peut faire
qu'au prix de concessions, de modifications dans les lois
constitutionnelles de l'ancien rgime, qu'en reconnaissant les droits
des acheteurs de biens nationaux quitte  indemniser les anciens
propritaires que la Rvolution a dpouills, tous ceux-l sont des
rvolts contre l'autorit royale. Il le dit en toute occasion et
quelquefois avec une vhmence offensante pour ses auditeurs.

Pendant l't de 1798, se trouvant  Londres, il s'exprime  cet gard
sans retenue. Ses dclarations, applaudies par les intransigeants,
font scandale parmi les modrs. Les chos de ces dires furibonds et
imprudents passent la mer, traversent l'Allemagne, o on les commente,
arrivent au roi, qui est  Mitau. Le 15 juillet, il mande au pre de
ce jeune exalt:

.... C'est une chose assez singulire que la conduite que nous avons
 tenir  l'gard de vos enfants. Si l'un incline trop vers la
tolrance en matire politique, l'autre est trop intolrant, et je
sais qu'il s'est expliqu trop clairement  ce sujet  Londres. Nous
ne pouvons pas au fond lui en savoir mauvais gr, mais cependant cela
peut tre dangereux, car _on ne prend pas les mouches avec du
vinaigre_. Je lui cris sur cela la lettre ci-jointe  cachet volant;
je crois qu'elle peut tre bonne  faire connatre, et, si vous pensez
comme moi, rien n'est plus ais. Il suffit que Berry la laisse lire 
deux ou trois personnes bien discrtes; car, en fait de secret, le
proverbe dit avec raison: _Un et un font onze_: vous m'entendez.

La lettre du roi au duc de Berry est un modle de sagesse; on ne peut
que regretter que lui-mme n'ait pas toujours conform sa propre
conduite aux avis qu'il y donne, aux principes qu'il y pose. La voici
dans son intgralit:

Je vous ai donn de tout mon coeur, mon cher enfant, les loges que
mrite votre conduite  Londres, et depuis lors j'en ai appris des
dtails qui ont encore augment ma satisfaction. Mais il est bien
simple qu' votre ge, o les sentiments surtout ceux de l'honneur
agissent si fortement, on se laisse quelquefois entraner par leur
impulsion au del de ses justes bornes, et c'est  ma tendresse plus
exprimente  vous y ramener.

 peine sorti de l'enfance, vous avez port les armes pour dlivrer
notre patrie du joug qui l'opprime; il est ais que la gloire mme que
vous y avez acquise[9] ait augment votre juste horreur pour une
rvolution qui nous a cot tant de sang et tant de larmes, et, plus
accoutum  signaler votre valeur qu' discuter des objets politiques,
vous avez pu facilement vous habituer  confondre la sclratesse et
le crime rflchi avec des erreurs et des fautes qui souvent n'ont eu
leur principe que dans un sentiment pur, mais mal rgl. Je sais que
vous avez tmoign assez hautement cette faon de penser pendant votre
sjour  Londres. C'est un tort, mon cher enfant. Retenez bien ceci:
il ne doit plus y avoir, il n'y a plus que deux classes de Franais,
les bons et les mauvais; et certes, tout ce qui travaille au
rtablissement de l'autel et du trne doit tre rang dans la
premire et trait en consquence. Je suis convaincu de cette vrit;
tout ce que j'ai crit en porte l'empreinte, et, pour peu que vous y
rflchissiez, vous en serez persuad; vous y conformerez votre
conduite et vous sentirez que, par des principes diffrents, vous
serviriez nos ennemis dont le but est de tromper mon peuple en lui
faisant accroire que mes paroles ne sont pas d'accord avec mes
sentiments.

         [Note 9: Le roi, que sa sensibilit naturelle n'empchait pas
         de railler doucement  ses heures, dut sourire en parlant de
         la gloire acquise par le duc de Berry. Le prince en tait 
         ses dbuts dans la carrire des armes, et, quoiqu'il eut
         rvl sous les drapeaux d'excellentes aptitudes militaires,
         il n'avait encore gure vu le feu que de loin. Les louanges
         qu'on trouve ici sous la plume royale ne sont qu'une
         prcaution destine  rendre moins amer au duc de Berry le
         blme formel qui les suit.]

Je viens de vous parler comme pre de tous les Franais; j'ajouterai
un mot comme le vtre. Vous avez su conqurir l'estime de tout le
monde; sachez en conqurir aussi l'amour.

 la lumire de la correspondance dont nous dtachons ces passages
rvlateurs du sens politique dont tmoigne Louis XVIII, toutes les
fois qu'chappant aux influences ambiantes, il suit sa propre
impulsion, on peut juger du fort et du faible du duc de Berry et en
conclure, qu'au poste prilleux o le roi rvait de le mettre, il se
montrerait digne, malgr sa jeunesse, de la confiance flatteuse dont
il tait l'objet.

Quoique le roi et pris sa rsolution en ce qui touchait l'envoi en
France de son neveu, elle ne pouvait devenir dfinitive qu'autant que,
d'une part, les agents de Paris n'auraient pas d'objection  y faire
et que, d'autre part, le comte d'Artois, pre du duc de Berry, y
donnerait son consentement. Avant de s'adresser au comte d'Artois, il
y avait lieu de consulter les agents. C'est eux qui demandaient un
prince pour faciliter l'excution de leurs projets; c'tait bien le
moins qu'on les mt  mme, avant toute autre confidence, de dclarer
si celui sur lequel s'tait fix le choix du roi tait,  leur avis,
en tat de remplir le rle qu'il s'agissait de lui confier.

Mais consulter quatre personnes, les mettre toutes  la fois dans la
confidence d'un choix qu'il convenait de tenir secret, c'tait le
livrer  toutes les indiscrtions et, par consquent,  la publicit.
Or, en de nombreuses circonstances, la publicit rsultant
d'imprudents bavardages avait t si fatale aux affaires de la
monarchie, qu'on ne pouvait, cette fois, prendre trop de prcautions
pour viter que le secret ne ft divulgu. S'il l'et t, le duc de
Bourbon, qui se croyait destin  passer en France, se serait offens
en apprenant qu'on lui prfrait le duc de Berry, et de mme on
pouvait craindre que le gouvernement franais, instruit par cette
divulgation, de la prochaine arrive du prince sur le territoire de la
Rpublique, ne prt des mesures pour le faire arrter  son
dbarquement. Le mystre s'imposait donc et de toute ncessit.

D'accord sur ce point, le roi, d'Avaray et de La Marre, aprs tre
convenus de ne s'ouvrir du projet  aucun des personnages qui les
entouraient et formaient le conseil royal, pas mme au duc de La
Vauguyon, bien qu'il ft en ralit un premier ministre, et pas
davantage  La Barberie, convinrent galement de ne mettre dans la
confidence que deux des agents de Paris, les deux qui leur inspiraient
le plus de confiance: Despomelles et Duverne de Praile. De leurs deux
collgues, l'un, l'abb Brottier, passait pour bavard et brouillon;
l'autre, La Villeheurnoy, tait un nouveau venu dans l'agence. Il y
avait remplac le malheureux Le Matre, mis  mort aprs la journe de
Vendmiaire, et on le connaissait trop peu  Blanckenberg pour se
livrer entirement  lui. Duverne de Praile et Despomelles, au
contraire, avaient fait preuve de discrtion, d'initiative et d'esprit
d'-propos. Ces considrations les dsignrent  la confiance du roi.

Le premier venait de quitter Paris pour aller  Londres remplir la
mission dont l'avaient charg ses collgues, et qui consistait  tout
prparer pour le passage en France du duc de Bourbon. Il devait
confrer avec ce prince, avec le comte d'Artois et, quand tout serait
dcid entre eux, s'efforcer d'obtenir des subsides du gouvernement
anglais et surtout de le dcider  rompre les ngociations qui
venaient de s'ouvrir  Paris entre son reprsentant lord Malmesbury et
le Directoire en vue de la conclusion de la paix. Duverne de Praile
devait s'attacher  prouver aux ministres britanniques, qu'en se
prtant  ces ngociations, le Directoire tendait un pige, qu'il ne
voulait pas conclure la paix, mais seulement se donner le temps de
prendre ses dispositions pour frapper un grand coup contre
l'Angleterre en jetant une arme en Irlande.

C'est donc  Duverne de Praile que, par ordre du roi, d'Avaray
crivit, le 21 novembre 1796, en lui recommandant le secret le plus
rigoureux. Il l'autorisait  communiquer sa lettre  Despomelles et 
le consulter. Mais, en dehors de celui-ci, le plan ne devait tre
confi  qui que ce ft, ni aux ministres anglais, ni mme au duc de
Bourbon, auquel il fallait jusqu'au bout laisser croire que le choix
du roi s'tait port sur lui. En aucun cas, le nom du duc de Berry ne
devait tre prononc. Duverne de Praile n'tait pas tenu  la mme
discrtion vis--vis du comte d'Artois, puisqu'on ne pouvait disposer
de son fils sans son assentiment. Mais, s'il tait amen  mettre le
prince au courant des choses, il devait lui dire aussi qu'il recevrait
en temps opportun une communication directe du roi.

La correspondance de Duverne de Praile ne nous laisse rien ignorer de
cette ngociation mystrieuse. Le 20 dcembre, en rponse  d'Avaray,
il approuve le remplacement du duc de Bourbon par le duc de Berry; 
l'en croire, il le dsirait depuis longtemps. Il promet que, tout en
persuadant au duc de Bourbon que le voeu des agents de Paris est de le
voir  la tte des royalistes, il lui fournira assez de prtextes pour
qu'il se croie dispens de cder aux invitations qui lui ont t
faites par le comte d'Artois et  celles qui lui seraient faites par
le roi lui-mme.

Quant au duc de Berry, Duverne de Praile dclare que, si le voyage du
jeune prince n'est connu que de lui, il l'tablira dans une maison si
sre, qu'il rpond de sa tte comme de la sienne. Mais, pour
dissimuler sa prsence, que de prcautions  prendre! Beaucoup de
royalistes savent que Duverne de Praile est all  Londres pour en
ramener le duc de Bourbon. On s'attend  les voir revenir ensemble,
et, que ce soit le duc de Bourbon qu'il ramne ou le duc de Berry,
comment cacher son arrive? Il n'est qu'un moyen. Il faut, avant tout,
faire rpandre que les projets sont changs; qu'on n'aura pas un
prince, au moins en ce moment. Ce moyen prsente le double avantage,
de dguiser  tous les yeux la prsence du duc de Berry lorsqu'il se
rendra en France et d'y retarder sa venue jusqu'au moment o il y sera
vritablement ncessaire,--moment qui peut tre encore loign, car
Duverne de Praile, convaincu comme ses collgues qu'il existe tous les
lments ncessaires pour rtablir la monarchie, ne pense pas comme
eux, au moment o il crit, que ces lments soient prts  tre mis
en oeuvre. Il faut encore bien des prparatifs avant qu'une grande
explosion puisse se produire avec succs, et il est inutile que le
duc de Berry arrive trop longtemps avant l'poque o elle se produira.
En rsum, Duverne de Praile approuve le projet. Mais il veut en tre
seul dpositaire, dans l'intrt de la sret du prince. Il en rpond,
s'il est son seul guide, son seul compagnon de route, le seul qui
partage son asile. S'il doit y avoir un tiers, il dcline toute
responsabilit.

Quelques jours plus tard, dans une seconde lettre, il fait part des
prcautions qu'il avait prises pour assurer le passage du duc de
Bourbon en France et pour garantir sa personne quand il y aurait t
rendu. Renonant  le faire dbarquer sur quelque point des ctes
bretonne ou normande, ce qui et prsent plus d'un pril, il l'aurait
conduit en Hollande  l'aide de passeports qu'il tait sr de se
procurer. Delft, Rotterdam, Anvers, Ostende, Dunkerque, Saint-Omer,
Paris: tel aurait t l'itinraire suivi. On et franchi la frontire
sans difficult, les postes franais ne faisant gure attention  ce
qui venait de la Hollande. Aux portes de Paris, Duverne de Praile
aurait laiss le prince; pntrant seul dans la capitale, il serait
all lui qurir la carte de sret d'un de ses amis pour faciliter son
entre. Une fois en ville, il n'aurait eu, pour le cacher, que
l'embarras du choix entre vingt maisons. Il pouvait galement disposer
de plusieurs asiles dans le Maine et dans l'Anjou. Il se proposait, en
retournant en France, de passer par la voie qu'il venait d'indiquer
afin d'en faire l'exprience et de revenir ensuite en Hollande
chercher le duc de Berry, qu'il conseillait de faire partir de
Blanckenberg sans l'obliger  passer par dimbourg. N'oubliez pas,
ajoutait-il en finissant, que nous aurons besoin d'un prince quinze
jours avant les lections.

Ces rponses donnaient entire satisfaction au roi et  d'Avaray. Le
compte que leur rendait Duverne de Praile de ses dmarches auprs des
ministres anglais ne leur en causa pas moins. Le 12 janvier 1797,  la
veille de retourner en France, il racontait  d'Avaray tous les
dtails de sa mission et la prsentait comme couronne d'un plein
succs.

 son arrive  Londres, il n'a pu que difficilement approcher les
ministres et s'est vu rduit  leur prsenter un mmoire o, sauf le
projet concernant le duc de Berry, taient exposs tous ceux de
l'agence royaliste de Paris.  ce mmoire, il n'a pu tre fait de
rponse. Les ngociations entre le gouvernement anglais et le
Directoire se continuant, les membres du cabinet taient tenus 
beaucoup de rserve et rpugnaient  s'entretenir d'objets qui
devraient tre entirement abandonns si la paix tait conclue.
Duverne a donc d en attendre la fin dans une complte inactivit.
Mais elles se sont rompues: lord Malmesbury a quitt Paris; tout le
monde est convaincu que c'est dsormais une guerre  mort entre les
deux pays. Les ministres ont alors reconnu la ncessit pour eux
d'appuyer le parti royaliste, et ils ont prt l'oreille aux
sollicitations de Duverne de Praile.

Ils les ont mme exauces, puisqu' l'issue de deux confrences, l'une
avec Pitt et lord Grenville, l'autre avec celui-ci seul, il a pu
mander  d'Avaray qu'il a vu se terminer son affaire. Les ministres
anglais, aprs un long dbat o il a victorieusement rpondu  leurs
objections, se sont engags  verser, ds maintenant et jusqu'
l'poque des lections, vingt mille livres sterling par mois, plus
sept mille cinq cents livres sterling destines  habiller les troupes
royales, mais seulement, dans le cas qui ne semble pas devoir se
produire, o le parti royaliste prendrait les armes avant la priode
lectorale; ils ont en outre fait esprer qu'aprs les lections, ils
verseront encore trente mille livres sterling si les votes rvlent un
srieux retour  l'ide de royaut.

La seule condition mise  ces secours, c'est le secret le plus absolu
et l'engagement pris par Duverne de Praile de ne tenter ni mouvement
partiel ni mouvement gnral avant les lections,  moins qu'il ne
soit justifi par une attaque du gouvernement. Les fonds seront verss
moiti  l'agent de Londres Dutheil, qui les fera parvenir  l'agence
de Paris, et moiti  Wickham pour l'agence du midi, qui a son sige
en Suisse et que dirige Prcy. Aucun secours ne sera fourni  qui que
ce soit, si ce n'est par l'une de ces deux voies. Le comte de Puisaye
commandant en Bretagne et le comte de Frott commandant en Normandie,
qui recevaient leurs subsides directement du Trsor britannique, les
recevront dsormais par l'agence de Paris.

En mme temps que cette aide matrielle, Duverne de Praile a tent
d'obtenir une aide politique, c'est--dire la reconnaissance du roi et
l'autorisation pour l'arme de Cond d'entrer en France. Mais, ds ses
premires paroles, lord Grenville l'a arrt. Reconnatre Louis XVIII,
ce serait l'imposer en quelque sorte aux Franais et se donner l'air
d'intervenir dans leurs affaires intrieures autrement que pour
dtruire la Rvolution, ce que le Parlement britannique ne tolrerait
pas. Et comme Duverne de Praile insinue que ce refus justifie les
dires de ceux qui reprochent aux ministres anglais de soutenir la
faction d'Orlans, lord Grenville proteste:

--Ceux qui nous le reprochent, s'crie-t-il, devraient bien nous
montrer quel intrt nous aurions  nous conduire ainsi. Les Jacobins
et les factieux nous sont aussi odieux qu' vous-mmes. C'est autant
pour vous que pour nous, c'est pour l'Europe entire que nous
souhaitons le rtablissement de votre roi lgitime. Mais nous serions
renverss si nous nous avisions d'y prter les mains ouvertement, en
le reconnaissant alors que les Franais ne l'ont point reconnu.

Devant ces raisons, Duverne de Praile n'a pu que s'incliner et
exprimer l'espoir que le prochain mariage du duc d'Angoulme avec
Madame Royale, qu'approuvent les cours de Londres et de Vienne,
produira un aussi heureux effet que la reconnaissance du roi, en ce
sens qu'il dissipera les inquitudes que beaucoup de royalistes
nourrissent encore quant aux dispositions de ces deux cours.

Sur ce point, lord Grenville a gard le silence; mais il a de nouveau
protest de la bonne foi du cabinet dont il fait partie. Quant 
l'envoi d'un prince en France, il a refus de se prononcer, parce que
c'est une question qui ne peut tre rsolue que par le roi d'accord
avec les royalistes de l'intrieur. Il a seulement demand  Duverne
de Praile s'il avait vu le duc de Bourbon.

--J'ai vu Son Altesse, a rpondu l'envoy de l'agence de Paris. Il
fera ce que le roi jugera convenable.

Naturellement, le nom du duc de Berry n'a pas t prononc.

Le rapport qui reproduit cet entretien, expdi par Duverne de Praile,
le jour mme o il quittait Londres pour rentrer en France, arriva 
Blanckenberg le 25 janvier. Il ne pouvait que fortifier le roi dans
ses desseins. Par son ordre, d'Avaray les exposa sans dlai au comte
d'Artois dans une longue note qui constitue en ralit l'historique de
l'affaire, en lui demandant s'il les approuvait. Comptant sur cette
approbation, d'Avaray traait par le menu la vritable comdie qu'il
s'agissait de jouer afin de laisser croire  tout le monde que le duc
de Bourbon tait dsign pour se rendre en France, et de lui
substituer au dernier moment le duc de Berry sans que personne pt se
douter de cette substitution.

Le roi crirait au duc de Bourbon, et, aprs un rsum du projet qui
se prparait  Paris, il lui dirait en substance: Quoique je juge
utile  mon service que vous vous rendiez en France sans dlai,
quoique j'aie lieu de compter sur la sagesse des mesures qui ont t
prises pour votre sret, je ne puis pas cependant vous en donner
l'ordre avant que vous ayez pris vous-mme des informations prcises
sur le vritable tat des choses. Je vous engage donc  envoyer 
Paris un homme qui aura votre confiance et qui sera accompagn par une
personne qui aura la mienne, et, sur la foi des renseignements qu'ils
nous rapporteront, nous serons plus en tat de prendre une rsolution
sage.

Tandis que le duc de Bourbon serait entretenu ainsi dans l'ide de son
prochain dpart pour la France, le duc de Berry, qui se trouvait 
l'arme de Cond et au moment de la suivre en Pologne, serait mand 
Blanckenberg. Aprs avoir pass quelques jours auprs du roi, il irait
embrasser son pre  dimbourg. Une note rpandue  profusion dans les
gazettes allemandes et anglaises accrditerait le bruit qu'aprs
l'accomplissement de ce devoir filial, il devait rejoindre le prince
de Cond; on le lui laisserait croire  lui-mme jusqu'au dernier
moment. Il ne connatrait le rle qu'on lui destinait qu' la veille
d'aller le remplir sous la garde de Duverne de Praile.

La lettre au comte d'Artois une fois envoye, et en attendant une
rponse qui allait arriver promptement et favorable, le roi, pour
donner le change aux membres de son conseil, mit en dlibration la
demande des agents de Paris sans communiquer toutefois le rapport de
Duverne de Praile.

Le roi assembla son conseil, raconte d'Avaray  la date du 3
fvrier. C'tait jouer la comdie et perdre du temps, mais cette ruse
tait ncessaire pour couvrir un secret qui doit tre impntrable.
Ces messieurs raisonnrent longtemps. L'un voulait envoyer M. le
prince de Cond, l'autre M. le duc d'Enghien. M. le duc de Berry ne se
prsenta  l'ide d'aucun d'eux. On dirait qu'aucun d'eux ne s'occupe
de la gloire de la maison rgnante. Le roi, qui ne voulait pas faire
souponner qu'il ne les consultait qu'aprs avoir pris son parti, nous
laissa tous parler, et on se spara, ce jour-l, sans avoir rien
dcid.

Trois jours plus tard, la dlibration ayant t reprise, l'accord se
fit sur le nom du duc de Bourbon. La ruse fut pousse si loin, que La
Vauguyon reut mandat de rdiger les instructions destines  ce
prince et que, sur sa proposition, le roi promit d'crire au gnral
d'Autichamp pour l'inviter  se joindre au duc de Bourbon. La
rdaction de ces instructions et de ces messages fut bientt termine.
Le 15 fvrier, ils taient prts  tre expdis  Londres. On verra
bientt quelles circonstances en empchrent l'expdition.




V

LA CATASTROPHE DU 31 JANVIER 1797


Les communications faites au roi par l'agent La Barberie ne portaient
pas uniquement sur les objets dont il vient d'tre parl. Il lui en
avait fait une autre plus confidentielle encore, de l'ordre le plus
intime et d'une nature si dlicate qu'elle n'avait pu tre transmise
par correspondance. Elle concernait le prince de Carency, ce fils du
duc de La Vauguyon dont nous avons dj parl. Ce jeune homme, tant
venu voir son pre  Blanckenberg, avait surpris, durant son sjour
auprs de lui, quelques secrets d'importance.  son retour en France,
il avait tenu d'imprudents propos, commis des indiscrtions, prouv
trop visiblement qu'il tait au courant de beaucoup de choses, et les
agents de Paris avaient considr comme instant de faire exprimer au
roi par La Barberie le chagrin qu'ils prouvaient de voir les
affaires les plus graves du parti royaliste au pouvoir d'un homme
notoirement dconsidr par son inconduite et duquel on pouvait tout
craindre.

Le prince de Carency, descendant dgnr d'une des grandes familles
de la noblesse franaise, ne figure dans l'histoire de l'migration
que durant une priode assez brve. Mais il tait de ceux  qui
beaucoup de temps n'est pas ncessaire pour accomplir beaucoup de mal,
et tel fut le mal qu'il fit, si funestes au parti royaliste les
consquences de sa trahison, qu'il mrite l'honneur, fort peu enviable
en la circonstance, d'avoir son portrait dans ces rcits et de fixer
un moment l'attention de ceux qui les lisent.

L'poque o il vcut offre un assez grand nombre d'mes basses et
viles  l'image de la sienne, des spcimens varis de ce que peuvent
pour dmoraliser et pervertir les hommes les grandes perturbations
politiques et sociales, les catastrophes publiques qu'elles causent,
les malheurs privs qu'elles engendrent, les prils auxquels elles
exposent leurs tmoins comme leurs acteurs, la volont de s'enrichir
des ruines d'autrui et l'imprieux besoin de faire parler de soi. En
ces temps troubls, o l'on voit la conscience des tres si facilement
s'oblitrer et se dgrader, foisonnent les escrocs, les tratres, les
pcheurs en eau trouble, toujours prts  tirer pied ou aile des gens
qu'ils trompent et des dupes qu'ils font. Leur physionomie apparat
d'autant plus repoussante que les prodiges d'hrosme et de courage
qui s'accomplissent autour d'eux en font mieux ressortir l'abjection.

Dans ce personnel qui s'tage aux divers degrs du crime, Carency
occupe une place leve quoique trs obscure. Aucun des personnages
louches qui forment cette bande n'a rien  lui envier. Pour nous
clairer sur sa moralit, nous sommes pourvus de documents nombreux et
dcisifs: les mmoires de Barras, ceux de Fauche-Borel et d'difiantes
pices de police, qui ne sauraient tre acceptes sans contrle, mais
dont les dires s'accordent trop bien avec des renseignements plus
dsintresss et moins suspects venus d'ailleurs, pour qu'on puisse
hsiter  en conclure qu'elles contiennent une large part de vrit.

Barras dclare qu'il doit  Carency d'avoir connu les projets des
royalistes et les individus chargs de les excuter. S'il a pu deviner
ce qui se tramait  Blanckenberg,  Londres,  l'arme de Cond  la
fin de 1796; s'il a dcouvert l'existence de l'agence de Paris et pu
faire arrter au commencement de 1797 trois des agents; si enfin il a
eu dans les mains, lors du dix-huit fructidor, assez d'informations
pour justifier, au regard de l'opinion, ce coup de force, c'est grce
 Carency.

Celui-ci n'a pas t seul  trahir. Roques de Montgaillard,
d'Antraigues peut-tre et d'autres informateurs moins connus ont eu
leur part dans cette infamie. D'Antraigues, arrt en Vntie par
ordre de Bonaparte, se laisse enlever ses papiers, que la plus
lmentaire prudence lui commandait de dtruire; on y trouve une note
rsumant les dnonciations de Montgaillard contre le gnral Pichegru
et le prince de Cond. Avoir conserv une telle preuve de leurs
rapports constitue de la part de d'Antraigues une imprudence tellement
grossire, qu'il est bien difficile de croire qu'elle n'a pas t
voulue et que cette pice si compromettante n'a pas t garde d'une
part pour tenir en respect le roi et Cond, d'autre part pour devenir
entre ses mains, si besoin en tait, un titre  l'indulgence de
Bonaparte. Ce qui autorise ces suppositions, qu' Blanckenberg on
tient pour des ralits et dont Louis XVIII s'inspire pour cesser de
correspondre avec cet agent secret, surnomm par l'honnte d'Avaray
la fleur des drles, c'est qu'il recouvra bientt sa libert, alors
qu'au moment de son arrestation tout indiquait qu'il serait mis 
mort.

En apprenant la divulgation des secrets qu'il avait confis 
d'Antraigues, Montgaillard, qui se sent perdu, cherche non seulement 
se sauver, mais encore  se faire rayer de la liste des migrs en
offrant au Directoire de complter ses premires rvlations, de faire
imprimer sa correspondance avec Cond.

--Trouvez un moyen d'assurer ma tranquillit personnelle, dira-t-il au
ministre de la Rpublique  Hambourg, et je vous livre tous les
papiers dont je suis dpositaire. Je les accompagnerai mme d'un
mmoire et de notes qui feront connatre les princes et les turpitudes
de leurs ministres.

Et, comme premier gage de ses intentions, il dnonce en passant un
certain Fontbrune, jadis employ par Louis XVI  des missions
secrtes, maintenant aux gages de la Russie qui l'a envoy  plusieurs
reprises en Espagne et en Angleterre, et qui, de Hambourg o il est
actuellement, correspond avec les agents du roi en Angleterre, en
France et en Suisse. Encore quelques jours, et ces dnonciations
n'pargneront plus personne.

Un tratre de moindre envergure, mais non moins actif, c'est un
ancien marin qui dit se nommer de Grandpr. Au commencement de 1798,
il se prsentera lui aussi chez le diplomate rpublicain et lui
prouvera, en lui prsentant une lettre surprise par ruse  d'Avaray,
le 30 novembre prcdent, qu'il est dans la confiance du roi. Comme
pour fournir  Barras des motifs propres  le justifier d'avoir
conu et excut le coup d'tat de fructidor, il livrera, sous la
promesse d'tre employ par la Rpublique, toute l'organisation de
l'Institut philanthropique et les ordres signs du roi qui divisent
la France en deux commandements gnraux: Paris et Lyon. La
Trmolle est l'agent gnral pour celui de Paris, Prcy pour celui
de Lyon. Chaque dpartement, d'aprs les dires de Grandpr, forme
une brigade. Autant de brigades, autant de chefs. Il les dsigne:
Despomelles, Bourmont, Suzannet, Chatillon, Bayard, Frott, de
Bellegarde, Malois et autres. Lui-mme doit se rendre  Paris, o le
commandement de l'artillerie lui est rserv.

On pourrait citer encore plusieurs personnages louches qui mritent
qu'on les souponne d'avoir particip  de basses manoeuvres
et, parmi eux, des femmes qui n'ont pas recul,--telle la
Riflon-Bonneuil[10],--devant le mtier de dlatrices. Mais, en
parcourant les rvlations de ces misrables et en en examinant la
date, on constate que tous n'ont parl que lorsque la journe du
dix-huit fructidor est accomplie et quand leurs dires ne prsentent
plus qu'un intrt rtrospectif. Les dlations de Carency, au
contraire, datent d'avant le coup d'tat, et nul ne saurait lui
contester l'honneur d'avoir t le premier  trahir. Cela rsulte
positivement des dires de Barras, qui prcise le jour o le tratre
a apport ses rvlations et o il l'a prsent aux membres du
Directoire.

         [Note 10: J'ai racont l'incroyable odysse de cette
         aventurire, dont j'aurai d'ailleurs l'occasion de reparler.
         Voir mon livre: _Conspirateurs et Comdiennes._ Paris, F.
         Juven, diteur.]

Fauche-Borel n'est pas moins explicite. S'il ment souvent, il est
visible qu'en cette circonstance, o il n'a aucun intrt  mentir, il
n'a pas menti. Le 10 juin 1795, il s'en allait du camp de Rigel, o
se trouvait le roi, faire une visite  l'agent anglais Wickham qui
rsidait  Lausanne. L'objet de cette visite tait de solliciter des
fonds en vue de l'affaire Pichegru. Pour donner plus d'autorit  la
dmarche, c'est le duc de La Vauguyon que le roi en avait spcialement
charg. Fauche-Borel n'tait l qu'en sa qualit d'instigateur de la
prtendue trahison du gnral et pour servir  l'envoy royal
d'introducteur auprs du reprsentant du ministre britannique.

En arrivant  Berne et  peine descendu  l'htel de la Couronne, la
premire chose qu'apprend le duc de La Vauguyon, c'est que son fils,
le prince de Carency, poursuivi pour dettes, lui dit-on, n'osant lui
avouer que c'est pour escroquerie, est venu s'chouer  Berne et s'y
tient cach, craignant d'tre arrt. Ce jeune seigneur, rempli de
moyens, crit Fauche-Borel, mais avide et trs ingnieux, changeait,
tel que Prote, de figure, d'organe, d'habillement et de rle 
volont. Il se procurait ainsi des ressources pour se livrer sans
retenue aux jouissances du luxe et  tous les plaisirs... Il avait
dj fait plusieurs fredaines soit en Allemagne, soit  Ble, avec
succs. Mais celle dont le rsultat le menaait de la perte de sa
libert prsentait malheureusement le caractre d'une intrigue
effronte et peu dlicate.

Cette intrigue, qu'en la caractrisant ainsi, Fauche-Borel ne jugeait
pas avec assez de svrit, avait consist de la part de Carency  se
faire passer, en traversant Francfort, pour l'ambassadeur d'Espagne en
Allemagne se rendant  Vienne. Il contrefaisait si bien l'allure, le
costume, le langage et l'quipage de ce diplomate; il dployait tant
d'adresse et se montra si grand comdien, qu'il parvint  se faire
verser par le banquier chez qui l'ambassadeur avait un crdit ouvert
une somme considrable. Le vol bientt constat, ordre avait t lanc
dans toutes les directions pour arrter le voleur, et c'est ainsi
qu'il se cachait  Berne, o il s'tait rfugi son crime accompli.

Le duc de La Vauguyon perdu vient se jeter dans les bras de
Fauche-Borel, o il panche ses douleurs. Si son fils est arrt, si
la nouvelle de cette arrestation parvient aux oreilles de Wickham, la
mission qu'on remplit auprs de lui sera singulirement compromise.
Convaincu de cette vrit, touch du chagrin du pre, Fauche-Borel va
trouver le fils rduit en peu de jours  un tat si misrable, que
les effets qui lui restent tiennent dans son mouchoir, le fait
monter en voiture, y monte avec lui, le conduit  Neufchtel dans sa
propre maison et, aprs l'y avoir cach dix jours durant lesquels le
duc de La Vauguyon parvient  touffer cette scandaleuse aventure, il
le fait passer  Genve. Malheureusement, ce fut alors que ce trop
sduisant jeune homme prit connaissance d'une partie de nos affaires
secrtes, dont il abusa depuis d'une manire si condamnable.

Ce n'est pas seulement par ce moyen que Carency recueillait les
informations qu'il livra bientt aprs au Directoire. On a vu qu'
Blanckenberg, o il s'tait rendu aprs son aventure de Francfort, il
avait mis son temps  profit pour se documenter. Du moins, l'en
accusait-on. Dj d'Avaray, dispos  se dfier du pre qu'il
souponnait de pactiser avec les constitutionnels qui sigeaient aux
Anciens et aux Cinq-Cents et de travailler pour eux, tenait le fils en
suspicion. Mais il ne pouvait les empcher de se voir, de causer
ensemble, ni le fils de prter une oreille attentive  ce que disait
le pre accoutum  penser tout haut devant lui. De ce chef, Carency
fut mis au courant de beaucoup de choses qu'il et mieux valu lui
laisser ignorer. Plus tard, quand eurent clat les effets de ses
dmarches auprs de Barras et alors que le duc de La Vauguyon avait
encouru dj la disgrce du roi, d'Avaray ne craignit pas de laisser
entendre que les informations dont avait ainsi abus le fils, il les
tenait de son pre, lequel ne pouvait se mprendre cependant  l'usage
qu'il en ferait. Mais,  l'appui de cette insinuation, d'Avaray ne
fournit aucune preuve, et, quand on sait que sa haine contre La
Vauguyon tenait surtout  leurs divergences politiques, on ne peut
qu'incliner  penser que, dans l'entranement de sa passion, il a
inconsciemment dnatur les faits sur lesquels il se base pour
accuser.

Du reste, presqu'au mme moment, Carency avait dcouvert et utilisait
une autre source de renseignements que semblait alimenter  plaisir
l'missaire Bayard, ce jeune conspirateur royaliste que l'agence de
Paris avait accrdit auprs de Wickham pour faciliter les relations
qu'elle entretenait avec lui. Nous n'avons pu dcouvrir si c'est 
Vrone, ou  Rigel, ou  Blanckenberg, ou  Paris, que Carency et
Bayard se connurent. Mais il est probable que c'est l'amour du plaisir
qui les fit se lier. Ils taient  peu prs du mme ge,--environ
trente ans,--et tous deux avaient le got du jeu et des femmes.
Bayard, dont les documents o il est question de lui parlent ainsi que
d'un homme probe et loyal, ne souponnait probablement pas combien
Carency, au moins sous ce rapport, diffrait de lui. Il se laissa
prendre aux dons de surface que l'on voyait briller dans ce comdien
retors et rou, sur son visage et jusque dans ses paroles. Ils
devinrent de la sorte amis rciproquement dvous et compagnons
insparables.

 Paris, Bayard, quand il y venait, descendait chez une femme nomme
Catherine Mayerberg dite Meyer, autrefois comdienne, et  laquelle,
quand il s'tait enrl sans le lui avouer parmi les conspirateurs
royalistes, il avait achet au prix de vingt mille francs un petit
restaurant dans la rue de la Loi, autant pour lui assurer des moyens
d'existence que pour se mnager  lui-mme un lieu de rendez-vous ou
il pourrait recevoir ses amis et confrer avec eux sans veiller les
soupons de la police. Naturellement, Carency, rentr  Paris, vint en
cet endroit pour voir son ami Bayard, que la Meyer croyait s'appeler
Vincent. Lui-mme y fut bientt connu sous le nom de Julien. Bien
qu'en dpit de l'amiti que lui tmoignait Bayard, il ft dj suspect
aux agents royalistes et que, plus ou moins, ils se dfiassent de lui,
ils ne purent lui cacher leurs runions. Il sut quels personnages y
figuraient. C'taient le dput d'Andr, affubl lui aussi d'un faux
nom: Kilien; le banquier Audoud, correspondant de la banque Martin
de Genve, par laquelle Wickham faisait passer les fonds qu'il
envoyait  Paris; Jouve, chef de bureau au ministre de l'intrieur,
acquis au parti royaliste; un certain Dlon, se disant mdecin, mais
en ralit sans moyens d'existence; le chevalier Despomelles, membre
de l'agence royaliste; d'autres encore dont le rle est si peu dfini,
qu'on doit supposer qu'ils ne venaient l que pour arracher quelque
argent  Bayard, l'homme de Wickham, dpositaire et distributeur des
fonds anglais.

La Meyer crut pendant un certain temps que son amant et les amis de
son amant s'occupaient d'affaires commerciales. Elle voyait dans leurs
mains des lettres de change que d'Andr endossait du nom de Southers,
et dont Bayard allait encaisser le montant chez Audoud. Puis, elle
entendit des discussions et des querelles. Audoud, qui croyait lui
aussi avoir affaire  des gens de commerce, avait reu de Genve
l'ordre d'ouvrir  Bayard un crdit qui s'leva parfois jusqu' quatre
mille louis. Il s'tonnait de verser tant d'argent sans pouvoir en
deviner l'emploi. Il flairait quelque intrigue compromettante,
demandait des explications, exigeait qu'on lui ft connatre  quel
genre de commerce on se livrait. Finalement, il cessa de venir, aprs
avoir invit Martin de Genve  se chercher un autre correspondant.

Cet incident, des mots surpris, des airs de mystre, c'en fut assez
pour suggrer des craintes  la Meyer. Elle commenait  souponner
que son restaurant servait de lieu de rendez-vous  des conspirateurs.
Quand elle s'en convainquit,--c'tait pendant l'hiver de
1796-1797,--son amant venait de partir pour quelques semaines sans lui
dire ni le vritable objet ni le vritable but de son voyage. Elle le
croyait parti pour son commerce, alors qu'en ralit il s'tait rendu
en Suisse, auprs de Wickham. C'est Carency qui le lui apprit. En
l'absence de Bayard et tandis que les gens accoutums  le rencontrer
chez la Meyer espaaient leurs visites, Carency continuait  y venir,
attir par les beaux yeux de l'ancienne comdienne. Elle n'tait pas
femme  s'effaroucher de ses attentions. Beau, lgant, par de toutes
les sductions de la jeunesse, encourag par l'absence de son ami, il
devait plaire  la Meyer. D'aprs les rapports policiers, elle lui
aurait alors prouv qu'elle ne se piquait pas de fidlit. En tous
cas, elle connut par lui et le nom de Bayard et la nature de ses
occupations.

Il poussa plus loin ses confidences. Il lui rvla que la police la
surveillait; il donna le mme avis aux amis de Bayard. Il tait
d'autant mieux autoris  le leur donner, que c'est lui-mme qui avait
mis Barras en veil en livrant tout ce qu'il avait pu surprendre dans
les runions auxquelles il avait assist. Il jouait, on le voit,
double jeu et cherchait surtout  se procurer des ressources. Il
n'avait prvenu Barras qu'aprs s'tre assur que les gens qu'il
dnonait ne se runissaient plus en l'endroit o il avait surpris
leurs secrets et qu'ils ne pouvaient tre convaincus de
conspiration,--ce qui prouve bien qu'il voulait non leur nuire, mais
s'assurer  lui-mme, avec de l'argent, la bienveillance de Barras,
pour le cas o son nom, ses rapports avec eux, le rendraient suspect.
En mme temps, il les prvenait aussi afin de gagner leur confiance,
qu'il se promettait bien de trahir quand il serait mieux instruit de
leurs desseins.

Ses confidences  la Meyer eurent pour effet d'inspirer  cette femme
un effroi salutaire. Craignant d'tre recherche et inquite, elle
disparut avant que la police et runi des preuves de sa culpabilit,
propres  justifier son arrestation. Du fond de sa retraite, o
Carency semble avoir continu  la voir, elle crivit  Bayard pour
lui faire connatre qu'elle tait au courant de tout et pour lui
demander ou de l'avertir quand il devrait rentrer  Paris, afin
qu'elle allt  sa rencontre, ou, si la crainte d'tre poursuivi
l'empchait de revenir, de lui fixer un lieu de rendez-vous o elle
pourrait le rejoindre.

Ainsi s'tait assez rapidement chafaude la trahison de Carency, dont
on va voir clater les effets et dont, avant de les dcrire, il y
avait lieu de raconter les prliminaires, moins encore pour prparer
le lecteur  un coup de thtre que pour prouver combien les agents de
Paris, encore qu'ils ne pussent le prvoir tel qu'il allait se
produire, taient autoriss  faire part au roi, par l'intermdiaire
de leur envoy La Barberie, des dfiances que leur inspirait, ds ce
moment, l'indigne fils du duc de La Vauguyon.

Ds le 15 fvrier, nous l'avons dit, les rponses que leur avait
faites Louis XVIII taient prtes  partir. La Barberie, qui devait
les leur apporter, htait les prparatifs de son retour en France,
lorsque, le lendemain, arriva de Paris  Blanckenberg une terrible
nouvelle. Dans la matine du 31 janvier, trois des membres de
l'agence: l'abb Brottier, La Villeheurnois et Duverne de Praile,
dnoncs  la police, avaient t mis en arrestation, incarcrs et,
aprs un interrogatoire sommaire, dfrs  un conseil de guerre.

Une lettre crite, le 16 fvrier, par Louis XVIII au comte d'Artois
nous rvle en mme temps le dsarroi que l'vnement produisit 
Blanckenberg et la rapidit avec laquelle le roi, surmontant sa
premire motion, recouvra son sang-froid et, loin de se laisser
abattre, se raffermit dans ses esprances.

Juge, mon ami, de la secousse que j'ai prouve hier matin. Je reois
 neuf heures ta bonne et touchante lettre du 31 et, une demi-heure
aprs, la nouvelle de l'arrestation de nos trois malheureux. Il ne
faut plus en ce moment songer au passage de Jean de Bry[11], et je ne
peux plus sentir autre chose que l'attendrissement de la confiance
sans rserve que tu m'as tmoigne en cette occasion et une sorte de
sentiment doux que je ne peux bien dfinir. J'avais soumis cette
grande affaire  ton seul jugement, tandis que tu la soumettais au
mien. Mais gardons-nous de nous laisser abattre par ce cruel revers.
Nous perdons des serviteurs fidles et prouvs; je les regretterai
toute ma vie, et toi aussi srement. Mais on peut bien dire: _Uno
avulso, non deficit alter._ Il s'en formera d'autres, n'en doutons
pas, et, si quelque chose peut nous consoler, c'est que notre secret
 l'gard de notre enfant reste intact[12]. C'est un article bien
important que celui-l, car tt ou tard l'occasion reviendra o il
faudra passer secrtement en France, et alors nous aurons l'avantage
d'tre rests matres de notre secret.

         [Note 11: C'est sous ce nom qu'est frquemment dsign le duc
         de Berry dans la correspondance royale.]

         [Note 12: Le procs intent aux agents loyalistes ne le
         rvla pas. Dans les dnonciations que fit ultrieurement,
         contre ses complices et pour sauver sa tte, Duverne de
         Praile qu'avait dmoralis la crainte de la mort, il n'est
         question ni du duc de Berry ni du duc de Bourbon. Il n'y est
         fait qu'une brve allusion au projet de faire passer un
         prince en France.

         Du reste, ces incidents demeurent envelopps d'un mystre que
         je n'ai pu entirement claircir. Sur le moment, on voit
         Louis XVIII indign de ce qu'il appelle la trahison de
         Duverne de Praile. Bientt aprs, les jugements du roi
         deviennent moins svres. Il semble excuser son agent et ne
         se souvenir que des services qu'il en a reus.

         Il est juste enfin de faire remarquer que, sous la
         Restauration, Duverne de Praile, que la Rvolution avait
         trouv lieutenant de vaisseau, fut mis  la retraite comme
         capitaine de frgate et cr chevalier de Saint-Louis; d'o
         il semble rsulter qu'il tait parvenu  se justifier.]

Ta tendresse balanait entre tes deux enfants. La succession pour eux
est gale, et, s'il ne fallait que verser la moiti de mon sang sur
chacun d'eux pour les combler de gloire et de bonheur, cela serait
bientt fait, et il n'en irait pas une goutte de plus  droite qu'
gauche. Mais j'ai d jeter les yeux de prfrence sur le cadet: 1
parce que je le vois bien plus facile  faire disparatre, 2 parce
qu'en embarquant l'an dans cette grande affaire, il fallait ajourner
indfiniment le mariage qui, selon moi, ne saurait au contraire tre
trop ht. Le caractre ni la sant du petit ne m'effrayaient pas. Je
suis bien sr qu'en l'endoctrinant bien moi-mme, le crdit que j'ai
peut-tre plus que personne sur son esprit l'aurait rendu souple 
tout ce que j'aurais exig de lui; et, quant  la sant, il y a des
cas o il faut se mettre au-dessus de cet obstacle. J'avais prvu
aussi le danger politique dont tu me parles[13]. Mais je l'ai regard
comme nul parce que c'tait au milieu de vrais royalistes que Jean de
Bry aurait t, et si le malheur avait voulu qu'ensuite de faux
royalistes s'en fussent empars, je le connais assez pour tre bien
sr qu'il aurait dit comme le troisime fils de Jacques Ier: _I will
rather be torn in pieces_[14]. Il va venir, du moins je n'en doute
pas, et je me garderai bien de donner un contre-ordre; je ne lui
parlerai de rien. Mais, en tout tat de cause, j'aime mieux qu'il soit
avec moi qu' l'arme pendant le quartier d'hiver.

         [Note 13: Ce danger rsultait, selon le comte d'Artois, de la
         popularit que pourrait acqurir le duc de Berry une fois en
         France, au dtriment de son frre le duc d'Angoulme,
         hritier prsomptif de la couronne.]

         [Note 14: Plutt tre mis en pices.]

Au moment o le roi donnait  son frre, en dpit de ce malheur,
l'exemple d'une invincible confiance dans l'avenir, il ignorait encore
les circonstances de l'arrestation de trois de ses agents et ce qui
tait advenu du quatrime, le chevalier Despomelles, ainsi que du
nombreux personnel qui s'agitait autour de l'agence. Mais ces dtails
ne tardrent pas  lui parvenir. Despomelles, demeur libre, bien
qu'il ft activement recherch, fut le premier  lui en envoyer le 14
fvrier, ce qu'il n'avait pu faire plus tt, faute des fonds
ncessaires pour faire partir un courrier. Bientt il en arriva
d'autres, et on put  Blanckenberg, malgr les contradictions et les
obscurits de ces rcits, reconstituer l'vnement tel qu'il s'tait
pass.

L'arrestation avait eu lieu le 31 janvier  onze heures du matin, 
l'cole militaire o habitait le colonel Malo. Il y avait donn
rendez-vous ce jour-l  l'abb Brottier et  La Villeheurnois, pour
confrer avec eux au sujet des propositions qu'ils lui avaient faites
et auxquelles il s'tait montr dispos  souscrire. Duverne de
Praile, arriv de Londres depuis quelques heures et dsireux de
prendre part  cette confrence, s'tait joint  eux. Arrivs 
l'cole militaire, o casernaient cinq ou six cents dragons, ces
pauvres trois nafs avaient t mis brusquement en arrestation, sans
pouvoir tenter de rsister, victimes de leur crdulit, de leur
confiance dans la bonne foi de Malo, qui, aprs leur avoir,  maintes
reprises, prt une oreille complaisante, s'tait dcid au dernier
moment  aller faire part au Directoire du complot auquel il avait
paru s'associer. Un autre officier, Ramel, commandant la garde
particulire des Cinq-Cents qu'ils avaient galement voulu corrompre,
tait venu ensuite  la rescousse, et ces malheureux, devant le
commissaire de police qui d'abord les interrogea, virent se dresser 
l'encontre de leurs protestations les tmoignages accablants des deux
hommes qu'ils se croyaient autoriss  considrer comme leurs
complices.

Du reste, ils n'taient pas seulement victimes de leur imprudence; ils
l'taient encore des indiscrtions commises dans les milieux
royalistes, des propos irrflchis de Bayard, qui, en sa qualit
d'agent accrdit auprs de Wickham, s'en allait partout faire montre
des pouvoirs qu' ce titre, il tenait du roi et se vantait de les
opposer  ceux que possdaient les membres de l'agence; des intrigues
du prince de Carency, qu'on voyait tour  tour dans tous les camps, et
notamment parmi les sides de la faction d'Orlans, espionnant,
dnigrant, calomniant, s'efforant de surprendre des secrets pour
aller ensuite les livrer  Barras. Ils taient enfin victimes des
divisions du parti et de leurs propres dissentiments. Il y avait alors
dans ce parti le clan du roi, le clan du comte d'Artois, le clan du
prince de Cond, le clan de Wickham. Chacun d'eux ne trouvait bons que
les plans des chefs de qui il dpendait. Duverne de Praile,
Despomelles, l'abb Brottier se dfiaient l'un de l'autre, se
reprochaient rciproquement de se cacher des choses essentielles. Ces
querelles avaient transpir dans le public; des journaux en avaient
parl; ils avaient reproduit des dires tenus  Paris,  Londres, 
Blanckenberg, tendant  prouver que plusieurs membres du Directoire
taient vendus au royalisme.

Seconde ouvertement par les dnonciations de Malo et de Ramel,
secrtement par celles de Carency, la police n'avait eu aucune peine 
trouver parmi tant de bruyants incidents tous les lments d'une
accusation en bonne et due forme, et  lui donner plus de corps quand
elle eut mis la main sur les papiers des prisonniers. Il s'en fallait
qu'elle les et tous. Ceux de l'abb Brottier notamment, dposs chez
Mme Henry Larivire, femme du dput aux Cinq-Cents, avaient t pour
la plupart brls par Despomelles et par Sourdat, le jour mme de
l'arrestation  cinq heures, ds qu'elle leur avait t connue, ou
cachs en lieu sr. Mais ceux dont la police avait pu s'emparer, et
parmi lesquels se trouvait la correspondance du duc de La Vauguyon,
taient terriblement accusateurs.

Le Directoire, nous l'avons dit, avait livr ces pices  la publicit
en plusieurs brochures qui prtendaient les contenir toutes.
Despomelles, en mandant ces dtails au roi, faisait remarquer que
toutes n'y taient pas. Le Directoire n'avait pas voulu rendre
publiques celles qui manquaient, parce qu'elles eussent tmoign aux
yeux de la France, et encore mieux que divers documents dont
l'impression avait t ordonne; de la bont du roi et de ses
intentions paternelles.

Votre Majest ne se figure pas, disait encore Despomelles en parlant
de ces brochures, du merveilleux effet qu'a produit sa proclamation et
toutes les pices trouves sur Brottier. Cela lui a conquis une foule
de partisans, et les orlanistes grincent des dents. Pour propager cet
effet, Sourdat et moi, nous faisons imprimer quinze cents exemplaires
pour les rpandre  profusion.

Il y avait du vrai dans cette apprciation. Bien que le manifeste
royal saisi sur Brottier ne respirt pas uniquement pardon, clmence
et oubli, il tmoignait d'une modration relative. La comparaison
qu'on en pouvait faire au mme moment avec les pices du complot
anarchiste de Babeuf, qui venaient aussi d'tre publies et rvlaient
chez les conspirateurs les intentions les plus violentes, tournaient 
l'avantage du royalisme. Mais Despomelles tait moins prs de la
vrit en incriminant les orlanistes. Les hommes qu'il dsignait sous
ce nom, et qu'on accusait de vouloir donner la couronne  la branche
cadette de la maison de Bourbon, taient avant tout des partisans du
gouvernement reprsentatif.  leurs yeux, Louis XVIII n'avait que le
tort de tenir  l'ancien rgime; ils voulaient, avant de se dclarer
pour lui, qu'il y renont, et encore,  cette heure, ils ne
dsespraient pas de l'y faire renoncer; ils ne mritaient donc pas
d'tre traits en ennemis. Ils le mritaient d'autant moins que le duc
d'Orlans,  supposer qu'ils eussent rv de le faire roi, n'tait
plus sous leur main. Parti d'Europe l'anne prcdente avec ses jeunes
frres le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais, aprs avoir
refus de se rendre auprs de Louis XVIII qui l'appelait[15], il
rsidait maintenant en Amrique, et si peu dispos  devenir
l'instrument de la faction dite orlaniste, qu'il songeait dj 
faire solennellement sa soumission au roi,--dessein qu'il ralisa
l'anne suivante  son retour en Europe.

         [Note 15: Voir tome I, pages 365 et suivantes.]

Despomelles racontait encore que Mme Duverne de Praile avait fait,
malheureusement en vain, une double tentative pour arracher les
dtenus de la prison du Temple et pour supprimer une preuve de
culpabilit qu' son retour d'Angleterre son mari avait laisse entre
les mains du maire de Calais, affili au parti royaliste. Cette preuve
consistait en un portefeuille contenant des lettres de change d'une
valeur de quatre mille louis et une correspondance importante.  la
prire de Mme Duverne de Praile, un jeune homme, le fils de Sourdat,
tait parti en poste pour Calais afin d'aller chercher ce
portefeuille. Mais dj une lettre du maire, saisie sur l'abb
Brottier, avait fait connatre  la police ce dpt. Elle s'en tait
empare.  son arrive  Calais, le messager avait t jet en prison,
tandis qu'on invitait le maire  aller  Paris pour se justifier s'il
le pouvait. Les mesures prises pour l'vasion des dtenus n'avaient
pas mieux russi, leurs gardiens ayant constat que l'ordre de les
mettre en libert adress au gelier du Temple avait t fabriqu et
revtu d'une fausse signature. Ce double chec avait eu pour
consquence de rendre plus troite leur captivit.

Mes malheureux collgues, ajoutait Despomelles, oublient dans les
fers leur danger pour ne penser qu' la cause sacre  laquelle ils se
sont dvous. Brottier surtout, entirement rsign  la mort,
n'espre qu' la rendre utile  la bonne cause. Il se prpare  faire
de sa dfense une espce de plaidoyer public en faveur du roi et de la
royaut. Malgr tout cependant, on ne dsesprait pas de sauver ces
dvous serviteurs de la bonne cause. On travaillait la commission
militaire devant laquelle ils taient renvoys, afin qu'elle se
dclart incomptente, ce qui ferait gagner du temps et faciliterait
les dmarches  entreprendre en leur faveur. Nous avons de fortes
indices pour croire que nous sommes puissamment aids sous main par un
membre du Directoire; on nous fait mme assurer qu'on sauvera leur
vie.

Le zle dploy par Despomelles devait lui faire supposer qu'il en
serait pay par la reconnaissance de ses collgues captifs, alors
surtout que, demeur seul en libert, il restait seul aussi
dpositaire des pouvoirs royaux qui leur taient communs. Il fut donc
mortellement offens,--il ne le cachait pas dans les lettres et
rapports que nous rsumons,--en apprenant que, se faisant forts de
disposer de ces pouvoirs du fond de leur prison, Brottier, Duverne de
Praile et La Villeheurnoy avaient dsign pour les exercer, au mpris
de ses droits, l'abb d'Esgrigny, grand vicaire du diocse d'Arras et
directeur de l'agence royaliste du Pas-de-Calais. En attendant
l'arrive  Paris de cet ecclsiastique, ils chargeaient le comte de
Rochecot, l'un des chefs chouans, de la direction entire de l'agence
de Paris par intrim. Rochecot s'tait empress d'crire 
Blanckenberg pour prvenir de cet arrangement. Il s'adressait en mme
temps  Despomelles afin d'obtenir de lui le texte des pouvoirs et des
instructions royales, comme aussi les renseignements qui lui
permettraient de rclamer les services des correspondants de l'agence.
Naturellement, Despomelles, appuy par plusieurs membres du parti
royaliste, et notamment par Bayard, avait refus de se dessaisir et de
donner sa dmission. Il ne voulait le faire que sur les ordres du roi.
En les attendant, aprs les avoir sollicits, il s'tait mis 
l'cart. Encourag par cette bouderie, Rochecot tait entr en
fonctions; il les conserva jusqu'au 22 fvrier, date de l'arrive 
Paris de l'abb d'Esgrigny. Le 18, il crivait au duc de La Vauguyon
que rien n'tait dsespr, mais qu'il convenait d'ajourner toute
action nouvelle, jusqu' ce que un peu plus de lumire ft venue
clairer les vnements et montrer le parti qu'on en pourrait tirer.

Cette recommandation dissimulait  peine l'embarras dans lequel le
jetait la division des agents du roi: d'un ct, les dtenus, qui,
ayant pu, sans qu'on sache comment, assurer leurs communications avec
le dehors, prtendaient imposer leurs dcisions; de l'autre ct,
Despomelles, qui s'tait enfui, non pour se mettre  l'cart, comme il
l'avait dit d'abord, mais pour sauver sa tte et aller intriguer
auprs de Wickham. L'abb d'Esgrigny venu  Paris, ignorant encore
pourquoi on l'avait appel, tomba dans ces querelles. Sa prsence ne
les fit pas cesser, bien au contraire. Elles ne tardrent pas 
s'envenimer par suite de rivalits, du dfaut absolu de ressources et
du dsaccord qui se cra quand on voulut tenter de s'en procurer.
Puis, ce furent les dnonciations de Duverne de Praile, l'attitude
louche de Brottier, les plaintes de La Villeheurnoy, et enfin le
procs qui se dnoua par la condamnation des prvenus  la rclusion.
Ce qu'il mit surtout en lumire, ce fut leur imprvoyance et leur
lgret. Il fut une dception pour le public auquel on avait promis
des rvlations sensationnelles qui manqurent  ces dbats.

Ces incidents ne nous apparaissent que confus et obscurs  travers une
correspondance incomplte, pleine de rcriminations, o figurent les
noms de La Trmolle, de Bourmont, de Rochecot, de Bayard, de Sourdat,
de l'abb Ratel, de Mallet, gendre de Wickham, de Juglard, de
Suzannet, d'une comtesse d'Esson, de Mme Duverne de Praile, d'autres
encore sans qu'il soit possible de prciser le rle de ces
personnages. On y voit que Duverne de Praile et Brottier sont accuss
d'avoir chang l'attitude noble qu'ils avaient garde dans leur
dfense, pour en prendre une qu'on ne saurait mme excuser  la
faiblesse, parce qu'elle est contraire  l'ide qu'ils nous avaient
donne de l'honneur; que l'abb d'Esgrigny se vante d'avoir contribu
 faire lire Barthlemy membre du Directoire, se plaint qu'on oublie
ses services, qu'on ait l'air maintenant de regretter de l'avoir
appel; on y voit encore, qu'impuissant  servir la cause royale, il
se dcide  donner sa dmission. C'est en un mot le dsarroi complet,
la dislocation de l'agence et l'impossibilit momentane pour le roi
de faire rpandre dans le royaume ses instructions et ses ordres.

Il n'y a pas lieu de s'arrter longuement  ces discussions et  ces
querelles. Elles ont fait couler des flots d'encre. Les lettres sont
innombrables, o elles se manifestent violentes, haineuses,
rciproquement accusatrices, ne reculant mme pas devant les
insinuations les plus perfides, rvlant l'imprvoyance et
l'tourderie de quelques-uns de leurs auteurs, et surtout leur
vnalit. Mais, lue  distance des incidents qui l'ont dicte, cette
correspondance n'apparat plus que comme un fatras dpourvu d'intrt,
bon tout au plus  nous faire comprendre comment et pourquoi la cause
royale s'est perdue en un moment o le pays lass du joug
rvolutionnaire semblait conspirer pour elle.




VI

LA DISGRCE DU DUC DE LA VAUGUYON


L'arrestation des agents de Paris eut une autre consquence: elle
prcipita la disgrce du duc de La Vauguyon. Si l'vnement, au lieu
de s'accomplir dans une cour d'exils, livre  toutes les misres, 
toutes les humiliations de l'exil, oblige de dissimuler son existence
dans les asiles o elle vivait sous la menace incessante de
l'expulsion, o on ne la tolrait qu' la condition qu'elle ne ft pas
parler d'elle; si cet vnement se ft accompli  Versailles ou aux
Tuileries, il aurait eu le mme retentissement que d'autres disgrces
fameuses, celles par exemple du duc de Villeroy sous la Rgence, du
duc de Choiseul sous Louis XV, du duc d'Aiguillon sous Louis XVI.
Mais, en 1797, la France en proie aux convulsions rvolutionnaires,
l'Europe en armes avaient mieux  faire que de s'mouvoir du renvoi
d'un ministre, victime de ses intrigues et de son ambition. Sa
disgrce ne mriterait mme pas de retenir un moment l'attention de
l'histoire si les circonstances en lesquelles elle se produisit
n'taient rvlatrices au plus haut degr des passions qui divisaient
les migrs, des rivalits qui s'exeraient dans l'entourage royal et
des causes qui empchrent d'aboutir tant de tentatives faites pour
rtablir la royaut.

Nous avons montr  leur origine les dissentiments qui s'taient
levs entre le comte d'Avaray et le duc de La Vauguyon, ds l'arrive
de celui-ci  Vrone. Depuis, ils n'avaient fait que s'envenimer.
Lorsque le prince de Carency, fils du duc de La Vauguyon, tait venu
voir son pre  Vrone une premire fois,  Blanckenberg ensuite, et
bien qu'il et fait talage  la servir, il avait dplu par ses
raisonnements, ses allures, ses indiscrtions. C'est en tremblant que
d'Avaray avait entendu La Vauguyon parler librement devant son fils
d'affaires qu'il importait de tenir secrtes et l'avait vu lui
confier, au moment de son dpart, des commissions importantes pour les
agents du roi  Paris, De l naquit le premier grief srieux de
d'Avaray contre La Vauguyon.

Il fut bientt  mme de lui en imputer un autre, qu'il considra
comme beaucoup plus grave. Il ne tarda pas  dcouvrir que La
Vauguyon, en prenant possession de son emploi, s'tait trac un plan
de conduite politique, diamtralement oppos  celui que le roi
s'efforait de faire russir et que personne ne pouvait ignorer,
puisqu'il tait solennellement expos dans la proclamation royale
adresse par Louis XVIII  son peuple, au lendemain de son avnement.
Ce plan, rsultat de longues confrences avec d'Avaray lui-mme,
consistait en un retour pur et simple  l'antique constitution du
royaume, c'est--dire  l'ancien rgime, lequel,  la condition d'en
rformer les abus, devait dans la pense du roi suffire  tout: la
religion catholique, religion du royaume; les autres cultes simplement
reconnus; hrdit du pouvoir; maintien des trois ordres; tats
gnraux dont le consentement tait ncessaire pour l'tablissement de
nouvelles contributions ou l'augmentation des anciennes et qui
pouvaient formuler des voeux, mais que le roi, de son ct, pouvait, 
son gr, convoquer ou dissoudre; pouvoir lgislatif et excutif
concentr dans ses mains, et enfin le parlement dpositaire et gardien
des lois.

Cet idal de gouvernement, les premiers migrs n'avaient cess de le
dfendre.  Coblentz,  Hamm,  Vrone,  Londres,  l'arme de Cond,
 Blanckenberg enfin, il avait t, il tait encore pour eux l'arche
sainte. Pour avoir voulu y porter la main, pour avoir os y prfrer
la constitution d'un gouvernement reprsentatif comme en Angleterre,
pour avoir enfin ds ce moment dmontr la ncessit d'un changement
auquel Louis XVIII devait consentir lui-mme en 1814, et dont il lui
tait rserv de dmontrer par la pratique les avantages, de fidles
serviteurs de la monarchie, qui ne lui avaient marchand ni leur
dvouement ni leurs services, s'taient vus compars  des malfaiteurs
par les intraitables partisans de l'ancien tat de choses. Affubls
par ces intransigeants de noms divers: monarchiens, constitutionnels,
orlanistes, constitutionnaires, ils s'taient vus insults,
calomnis, trans dans la boue, assimils aux jacobins, considrs
mme comme plus dangereux. Loin d'tre apaise, la querelle durait
encore en 1796. Il semble mme qu' cette heure, malgr les tentatives
d'accord que nous avons indiques, elle ft le principal obstacle au
rtablissement de la monarchie et que, si elle se ft dnoue par une
entente sur les bases d'un changement que les royalistes rests en
France jugeaient pour la plupart ncessaire, Louis XVIII et t, ds
ce moment, appel par les Franais et serait mont sur le trne.

On ne saurait refuser  La Vauguyon le mrite d'avoir pressenti cette
ventualit. De sa mission auprs des tats gnraux de Hollande, son
dbut dans la carrire diplomatique, il conservait le got des ides
librales dont la France avait favoris par les armes l'tablissement
en Amrique, et, si les dsastres causs par la Rvolution, son sjour
en Espagne, son dvouement aux Bourbons avaient affaibli ce got en
lui, il le sentait se rveiller alors que la restauration ne
paraissait possible qu' la condition de demander  ces ides la force
de s'imposer et de durer. Il eut le tort de ne pas assez le dissimuler
en exerant ses fonctions, et ce tort, d'Avaray, lorsqu'il se fut
convaincu que c'est justement qu'on le lui imputait, ne le lui
pardonna pas.

Il le lui pardonna d'autant moins, que la vanit de La Vauguyon le
rendait plus sensible. Le ministre tranchait de haut, raillait
volontiers ceux qui ne pensaient pas comme lui, se donnait des airs
d'infaillibilit, parlait sans cesse de ses vingt ans d'exprience,
croyant ainsi rduire au silence ses contradicteurs, trahissait 
toute heure non seulement la volont d'tre premier ministre, mais
encore seul ministre, de tout dominer dans le conseil: Jaucourt,
qu'il avait accapar; Flachslanden, qu'il avait cras; d'Avaray,
foutriquet, comme il s'tait permis de le surnommer, qu'il esprait
tromper, et le roi lui-mme.

Si maintenant l'on veut se rappeler que d'Avaray tient nergiquement
pour l'ancien rgime; qu'il ne veut ni clmence pour les rgicides,
ni respect pour les acqureurs de biens nationaux; qu'il croit les
chtiments, les vengeances, les rparations rigoureusement ncessaires
 l'autorit du roi; qu'il est dvou  la maison de France jusqu' la
passion la plus exalte, on comprendra sans peine qu'il n'ait pas
tard  voir dans La Vauguyon un ennemi et que, peu  peu, ait succd
en lui contre le ministre,  l'instinctive dfiance des premiers
moments, un sentiment plus vif, plus accus, que sa nature gnreuse
et loyale ne permet peut-tre pas d'assimiler  de la haine, mais qui
toutefois lui ressemble bien. Au surplus, quel que ft le caractre
prcis de ce sentiment, il inspira au favori envers son adversaire des
procds qu'on ne saurait trouver qu'indignes de lui si le dsir de
protger son matre contre un vil intrigant ne les excusait dans une
certaine mesure.

Il faut reconnatre, d'ailleurs, que les circonstances taient graves.
C'tait le moment o l'on attendait  Blanckenberg ce dlgu des
royalistes du Corps lgislatif, qui devait y venir pour confrer avec
le roi sur les bases d'une restauration. Naturellement, c'est  La
Vauguyon, en sa qualit de ministre, qu'incomberait la tche de
dlibrer avec cet envoy en vue d'une entente. Le roi, toujours trs
respectueux des formes, n'et pas trouv convenable, puisqu'il lui
accordait sa confiance, de lui ravir une de ses attributions
essentielles et de confier  un autre la tche qui lui revenait de
droit. Or c'est l justement ce qui effrayait d'Avaray. Convaincu,
quant  lui, que le roi devait rester sur ses positions et ne rien
concder aux exigences des constitutionnels que si le rtablissement
de la monarchie tait  ce prix, il redoutait que La Vauguyon, en se
trouvant en prsence d'un homme dont les opinions se rapprochaient des
siennes, se montrt plus soucieux de les faire triompher que de
dfendre celles de son matre et trop coulant quant aux concessions 
faire. C'est ainsi qu'en prvision d'une entrevue d'o pouvaient
rsulter des consquences dcisives pour l'avenir de la royaut, il
fut conduit  vouloir s'enqurir secrtement des vritables principes
de La Vauguyon, qui jusqu' ce moment avait vit de les exprimer tels
qu'il les professait, se rservant de les soumettre en temps utile au
conseil.

La Vauguyon employait comme secrtaire l'abb Fleuriel, chapelain du
roi, homme franc, droit, peu clair, mais plein d'honneur et de
dvouement. Ce prtre avait remarqu, dans les lettres qu'expdiait
le ministre, bien des choses faites pour veiller au moins les
soupons. Il s'en tait ouvert  son collgue Courvoisier en le
priant d'avertir d'Avaray. Ce fut pour celui-ci une occasion toute
naturelle de les inviter  surveiller La Vauguyon.

On tait au commencement du mois d'octobre 1796. D'Avaray allait
partir pour Leipzig, o il devait se rencontrer avec le baron de
Grimm, agent financier de l'empereur de Russie, et c'est au moment de
se mettre en route qu'il leur confia cette mission d'espionnage.
Lorsqu'il revint quinze jours plus tard, Courvoisier lui remit deux
rapports, qui prcisent avec une rare exactitude le caractre de cette
intrigue de cour et permettent de suivre en ses dtails les plus
infimes la rivalit du ministre et du favori. On y trouve notamment le
programme du gouvernement royal qu'avait dress La Vauguyon pour le
soumettre  l'envoy des Cinq-Cents. La pice est curieuse et rsume
la doctrine politique que les constitutionnels, autrement dit les
royalistes libraux, opposaient  celle des royalistes purs, partisans
de l'ancien rgime.

1 Les anciennes provinces du royaume demeureront ananties, et la
France divise, comme elle l'est aujourd'hui, en dpartements,
diocses, districts, cures, cantons et municipalits.

2 Les parlements, les bailliages et tous les corps en gnral,
resteront supprims, et la justice sera rendue par des tribunaux
semblables  ceux qui existent actuellement.

3 L'administration publique sera confie, comme elle l'est depuis
1789,  des collges tablis dans chaque dpartement, dans chaque
district et dans chaque canton.

4 Les officiers municipaux seront nomms par le roi, mais sur la
prsentation des assembles primaires, qui laisseront  Sa Majest le
choix entre trois sujets qu'elles auront elles-mmes choisis.

5 Le roi nommera galement tous les administrateurs et les juges,
mais il devra les prendre dans le nombre des officiers municipaux.

6 Le domaine de la couronne sera vendu,  l'exception des parties
qui dpendent des maisons royales, et une liste civile fixe au roi.

7 Tous les ordres religieux seront supprims, except ceux que l'on
destinera  l'ducation publique.

8 Le clerg sculier sera rduit  un vque par dpartement,  un
cur par canton,  douze chanoines formant le chapitre de l'glise
cathdrale et  quelques vicaires.

9 Les biens du clerg rgulier seront confisqus au profit de
l'tat; le clerg sculier conservera les siens,  charge d'acquitter,
en tout ou en partie, la dette publique. S'il s'y refuse, le
gouvernement s'emparera de ses possessions, et payera une portion
congrue aux vques, aux curs et aux vicaires; s'il fait des
rclamations, le gouvernement prendra tous les biens, dclarera la
libert du culte et n'en soudoiera aucun.

10 Le mode des impositions, directes et indirectes, sera conserv 
l'avenir tel qu'il existe  prsent, sauf  en diminuer les taux dans
les premires annes, pour l'augmenter graduellement dans la suite.

11 Les dpartements seront chargs de leurs dpenses particulires;
celles de la guerre, de la marine, des affaires trangres, de la
maison du roi, resteront pour le compte du gouvernement; mais les
sommes destines  y fournir seront verses directement par le
receveur de chaque dpartement dans la caisse d'un trsorier gnral,
qui emploiera les fonds de son autorit propre, selon leur
destination.

12 Plus d'ordre de clerg, ni de noblesse, mais assemble compose
de trois chambres: l'une de tous les pairs, les deux autres de clercs
et de laques, de nobles et de roturiers, indiffremment.

En prenant connaissance de ce programme si diamtralement contraire 
celui hors duquel il n'tait pas de salut, d'Avaray fut indign, le
roi non moins que lui. Le renvoi de La Vauguyon fut rsolu; on
n'attendit plus que l'occasion d'y donner un prtexte plausible. Rien
cependant dans l'attitude du roi ni dans celle de d'Avaray ne rvla 
La Vauguyon que leurs dispositions  son gard taient changes,
qu'ils le tenaient en suspicion, ni qu'ils avaient attach  ses pas
deux argus chargs d'exercer sur lui une surveillance rigoureuse. Il
arriva mme que, lorsque, dans le conseil, les divergences entre le
ministre et le favori s'accusaient, le roi feignait de n'y point
prter d'attention ou que, s'il jugeait bon de s'entremettre pour
rtablir l'accord, il le faisait de manire  prouver  La Vauguyon
qu'il l'honorait toujours de sa confiance. C'tait une ruse ncessaire
pour prvenir les soupons du ministre et les effets du ressentiment
qu'il n'et pas manqu de concevoir s'il s'tait dout qu'il avait
cess d'tre agrable, qu'on cherchait un prtexte pour se dbarrasser
de lui ou tout au moins pour rduire  rien son rle ministriel, et
qu'en attendant, on drobait  sa connaissance certaines rsolutions,
celle par exemple d'envoyer en France, au moment des lections, non le
duc de Bourbon, antrieurement dsign pour aller relever dans l'Ouest
le drapeau blanc, mais le duc de Berry.

Quant  la confrence qui devait avoir lieu entre La Vauguyon et
l'envoy des royalistes du conseil des Cinq-Cents, le roi avait rsolu
que d'Avaray se rendrait avec La Vauguyon pour y porter la parole en
son nom et conjurer les effets de la trahison qu'on redoutait de la
part du ministre. Remarquons en passant que cette confrence ne devait
pas avoir lieu. L'arrestation,  la fin de janvier, de trois membres
de l'agence de Paris la fit ajourner, et plus tard, le coup d'tat de
fructidor mit  nant les projets qu'on se proposait d'y discuter.
Mais,  la fin de 1796, on tait loin de prvoir ces vnements
dsastreux; on se leurrait d'esprances qui ne semblaient pas sans
fondement, et c'est en vue mme du succs qu'il attendait  brve
chance, que le roi se cachait maintenant de La Vauguyon, n'osant le
renvoyer de peur de le jeter,  la veille de la bataille, dans les
rangs ennemis avec les armes que lui avait donnes la pratique des
affaires royales. Mieux valait recourir  d'autres moyens pour
paralyser son influence.

Entre ces moyens, le plus efficace consistait  lui donner un collgue
dont l'action balancerait la sienne. Ce collgue, dj dsign,
n'tait autre que le comte de Saint-Priest, retenu encore  Vienne
pour le service de son matre. Le 28 janvier 1797, le roi lui crivit
pour l'inviter  presser son arrive. Il chargea La Vauguyon de
joindre sa lettre  d'autres qui devaient tre expdies 
Saint-Priest. La Vauguyon, l'ayant lue, en prit ombrage. Dsireux de
retarder la venue du collgue qu'on voulait lui imposer, il ne trouva
rien de plus simple que de ne pas faire partir le message royal, se
rservant de dire au besoin qu'il s'tait gar en chemin. Ce
manquement si grave  son devoir resta d'abord ignor et ne fut
dcouvert que lorsque, quinze jours plus tard, le roi s'inquitant de
ne pas recevoir une rponse de Saint-Priest, une circonstance fortuite
vint lui faire souponner pourquoi il ne l'avait pas reue.

Un matin, travaillant avec lui, La Vauguyon lui donna lecture du
projet d'une lettre qu'il destinait au prince de Cond. Le roi refusa
son visa, non qu'il et lieu de dsapprouver les instructions que le
ministre donnait au prince, mais parce qu'il prfrait les lui donner
lui-mme. Par convenance et par sentiment, il s'tait rserv de
tenir seul la correspondance avec Cond. Il dfendit  La Vauguyon
d'envoyer cette lettre. Le mme soir, La Vauguyon la fit porter  la
poste. D'Avaray le sut par Courvoisier,  qui l'abb Fleuriel tait
venu le raconter. C'en fut assez pour lui donner l'veil quant  la
lettre destine  Saint-Priest. Une enqute immdiate,  laquelle par
son ordre procdrent ses deux confidents, le mit promptement en
possession de la vrit. Il fut prouv que cette lettre n'avait pas
t envoye.

Ces constatations dvoilaient dans toute son horreur l'infidlit du
ministre et commandaient promptement des rsolutions nergiques. Le
plus grave des inconvnients qu'elles eussent prsents quelques
semaines plus tt n'tait plus  redouter par suite de l'arrestation
des agents de Paris et de la saisie de leurs papiers, qu'on venait
d'apprendre  Blanckenberg. Toutefois, avant de rien dcider, le roi
voulut consulter le marchal de Castries, qui rsidait, comme nous
l'avons dit,  Wolfenbuttel, et,  cet effet, il fit partir d'Avaray,
le 19 fvrier, en lui remettant la lettre qui suit:

L'objet du voyage de M. d'Avaray auprs de vous, mon cher Marchal,
est devenu bien plus important que je ne le croyais lorsque je vous
l'ai annonc; je n'entre sur cela dans aucun dtail, les faits
parleront d'eux-mmes. Indign, comme vous pouvez le penser, mais
trs neuf en pareille matire et me mfiant de mon inexprience et de
mon imagination mme, j'ai recours  votre amiti et  votre loyaut,
pour me donner un bon conseil, bien sr que je ne puis mieux
m'adresser qu' elles. Adieu, mon cher Marchal, vous connaissez toute
mon amiti pour vous.

Il n'y avait pas une heure que d'Avaray tait parti, lorsque La
Vauguyon, qui ignorait son dpart, lui fit porter une lettre que,
disait-il, il venait de trouver dans son courrier et qu'il avait
ouverte par erreur. Courvoisier,  qui fut remis ce message, dclara
qu'en l'absence de d'Avaray il ne pouvait recevoir un pli dcachet et
le refusa. La Vauguyon s'obstina, le lui renvoya par l'abb Fleuriel.
L'abb tait tout acquis  d'Avaray; il confia  Courvoisier que cette
lettre, signe du prsident de Vezet, l'un des directeurs de l'agence
de Souabe, ne venait pas d'arriver comme le prtendait La Vauguyon,
mais qu'elle tait dans ses mains depuis huit jours. Le roi fut
immdiatement prvenu. L'incident, qui venait se greffer sur les deux
autres, lui parut si grave, qu'il ordonna  Courvoisier de faire
partir sur-le-champ un courrier pour en avertir d'Avaray.

Le lendemain, lui-mme prenait la plume et racontait  son ami ce qui
s'tait pass dans la journe entre lui et La Vauguyon:

C'est une affreuse chose qu'un sclrat!

Il est arriv  son ordinaire, et, aprs m'a voir montr des papiers
assez indiffrents, il m'a dit avec un embarras mal dguis:

--Il m'est arriv aujourd'hui une chose assez extraordinaire, on m'a
apport une lettre du prsident de Vezet, je l'ai ouverte sans y
regarder et j'ai trouv aux premiers mots M. le chevalier[16]; cela
m'a fait voir qu'elle tait pour d'Avaray; je la lui ai tout de suite
envoye, il tait parti; je l'ai renvoye  Courvoisier, qui a refus
de la prendre puisqu'elle tait dcachete; je l'ai remise dans une
enveloppe, et je l'ai renvoye avec un petit billet.

         [Note 16: Les lettres qu'envoyait  d'Avaray l'agence de
         Souabe lui taient adresses sous le nom de chevalier de
         Crys.]

Pendant ce rcit, j'ai senti un froid que je n'avais pas eu 
Dillingen[17]; j'ai prouv combien j'avais eu tort de dsirer qu'il
pousst l'audace jusqu' ce point. Cependant je me suis matris, j'ai
donn des loges  la dlicatesse de Courvoisier et j'ai dit que quant
 la lettre, apparemment, on vous l'enverrait, ou qu'on vous la
donnerait  votre retour. Il m'a dit:

         [Note 17: On se rappelle qu'il y avait t l'objet d'une
         tentative d'assassinat.]

--Si Votre Majest veut la voir.

--Non, ai-je interrompu, je n'ouvre point les lettres.

--Oh! m'a-t-il rpondu, je crois qu'il n'a pas plus de secrets pour
Votre Majest que moi.

--Cela ne fait rien, ai-je dit.

--J'imagine bien, a-t-il repris, qu'il ne croira pas que...

--Fi donc! ai-je encore interrompu.

L'entretien en est rest l; il m'a encore donn d'autres lettres 
lire, et enfin il est sorti.

Il en tait temps, car ma bouche se schait et mes jambes
flageolaient sous moi; je suis rest saisi d'horreur, le dner ne l'a
point dissipe, et je doute qu'elle se passe de sitt.

Mon Dieu, que c'est une affreuse chose que le vice tout  dcouvert!
Quelle position que celle d'un honnte homme qui voit un gueux faire
une chose abominable et qui ne peut pas lui dire: Monstre, tu viens de
te dcouvrir, sors de ma prsence et que je ne te revoie jamais! La
prudence me le dfendait, j'ai tout renferm au dedans de moi-mme;
mais j'en ai souffert et j'en souffre encore bien plus que je ne puis
l'exprimer; aussi n'ai-je pas pu attendre  demain pour dposer tous
ces dtails sur le papier. Mon ami, il n'y a plus moyen d'y tenir; je
crois qu'il faut, sans perdre un instant, mander  M. de Saint-Priest
de charger l'vque de Nancy des affaires et de venir. Je ne veux
cependant rien faire sans votre avis et celui du marchal.
Apprenez-lui tous ces dtails: son me vertueuse en frmira
d'indignation, mais il jugera avec plus de sang-froid que moi, parce
qu'il n'tait pas tmoin de cette vritable scne de Tartuffe. Je ne
puis cependant rien faire avant votre retour; je souffrirai beaucoup,
mais le plus difficile est fait. Je ne fermerai ma lettre que demain
matin aprs l'avoir relue.

Adieu, mon ami, mon cher, mon bon, mon vertueux ami, la pense de
notre amiti m'est bien ncessaire en ce moment; je vous aime et vous
embrasse de tout mon coeur.

D'Avaray tait de retour, le 25 fvrier, de son voyage auprs du
marchal de Castries. Le mme jour, il rend compte au roi de sa
mission, des rponses du marchal. Le marchal de Castries a reconnu
qu'il est impossible au roi de garder un tel ministre, qu'il faut
absolument le congdier; il pense toutefois qu'il faut ajourner la
mesure; mais,  cet ajournement, ni le roi ni d'Avaray ne veulent
consentir. Le renvoi doit tre immdiat. La dcision du roi tant
prise, il n'y a plus qu' l'excuter. Pour cela il faut mettre La
Vauguyon en prsence de l'accusation et en demeure de s'expliquer. Le
1er mars, jour des Cendres, d'Avaray la prcise en ces termes:

Il est de mon devoir d'clairer le roi sur des faits importants qui
intressent son service. Ils sont de nature  devoir tre rvls tout
haut; je me tairais si je ne trouvais en ce moment le moyen de les
publier avec clat.

Le roi m'a fait l'honneur de me dire que M. de La Vauguyon lui ayant
lu, le 14 fvrier, une lettre qu'il crivait  Mgr le prince de Cond
et dont M. de La Marre, parti le 15, devait tre porteur, Sa Majest
lui dfendit de l'envoyer. Le roi trouvera ci-joint une pice qui
prouve que M. de La Vauguyon fit partir par la poste, le 14 fvrier,
la lettre que le roi lui avait dfendu d'crire.

Le roi, depuis quelque temps, tmoignait beaucoup d'inquitude sur le
sort d'une lettre qu'il crivit  M. le comte de Saint-Priest vers le
20 de janvier, pour lui annoncer que Sa Majest l'appellerait dans peu
auprs d'elle, lettre qu'il remit  M. le duc de La Vauguyon pour la
joindre  ses paquets. Les paquets, partis  cette poque, ont t
reus exactement par M. le comte de Saint-Priest; la seule lettre du
roi s'est perdue, et M. l'abb Fleuriel dclare que, dans les
diffrentes dpches qu'il a expdies pour M. le comte de
Saint-Priest depuis le 15 fvrier jusqu' prsent, soit par la voie de
Blanckenberg ou par celle de Leipzig, il est sr de n'avoir insr
aucune lettre du roi, dont il connat parfaitement l'criture.

M. le prsident de Vezet, l'un des principaux agents de Sa Majest
et qui runit tant de titres  sa confiance, ayant tmoign un
dcouragement qui pouvait devenir funeste aux intrts du roi, Sa
Majest me chargea de lui crire pour le rassurer sur les entreprises
et le caractre de son ministre; la lettre que M. de Vezet me rpondit
pour tre transmise au roi est tombe entre les mains de M. de La
Vauguyon. Le paquet cachet que j'ai remis en dpt  M. le marquis de
Jaucourt, qui me l'a rendu ce matin avant la messe, dira le reste. Je
prie le roi de vouloir bien vrifier les cachets, l'ouvrir et faire
connatre ce qu'il renferme.--Le comte d'Avaray.

Nanti de cette dclaration, le roi, au sortir de la messe, mande par
devers lui La Vauguyon. L'entretien dure peu. Il se dnoue par l'ordre
formel que donne le matre  l'homme qui, ds ce moment, a cess
d'tre son ministre, de quitter sur-le-champ Blanckenberg. La Vauguyon
part quelques heures aprs, sans avoir revu d'Avaray. En partant, il
laisse cette lettre  la porte du roi:

Sire, je suis profondment afflig de la disgrce de Votre Majest;
je respecte ses ordres et je me retire. Je la supplie d'tre persuade
que je n'ai jamais cess d'tre pntr pour sa personne du zle et du
dvouement le plus pur, que je conserverai jusqu'au dernier instant de
ma vie.

Quant au roi, sans attendre que les gazettes proclament l'vnement,
il le fait connatre sur-le-champ  son frre, au prince de Cond, au
marchal de Castries, en les chargeant de le rpandre et de
l'expliquer. Chacune de ces lettres est en quelque sorte la rptition
des autres, et il suffira de reproduire celle qui est adresse au
marchal.

Je viens, mon cher Marchal, de prendre un parti qui rend votre
prsence auprs de moi plus ncessaire que jamais. M. de La Vauguyon a
t accus et convaincu: 1 d'avoir envoy une lettre que je lui avais
expressment dfendu de faire partir; 2 d'en avoir ouvert et
dchiffr une autre au secret de laquelle j'attachais beaucoup
d'importance, de l'avoir garde plusieurs jours et de m'en avoir
ensuite impos en me disant qu'il venait de la recevoir, qu'il l'avait
ouverte par mgarde et qu'il s'empressait de rparer son erreur, en
l'envoyant sans l'avoir lue  sa vritable adresse. Il est, de plus,
violemment souponn d'avoir supprim une lettre que je l'avais charg
de faire parvenir  M. de Saint-Priest, et dans laquelle je mandais 
ce dernier de hter son arrive auprs de moi. Interrog par moi sur
ces faits, la faiblesse, ou pour mieux dire la nullit de sa dfense,
qui n'a consist que dans la dngation des choses les plus clairement
prouves, aurait suffi pour le convaincre, quand je n'aurais pas eu
d'autres preuves contre lui. Je lui ai ordonn de se retirer, et je me
suis fait remettre tous les papiers relatifs  mes affaires, qui
taient entre ses mains.

J'ai mand  M. de Saint-Priest de venir sans dlai, et j'attends de
votre zle et de votre amiti, que vous allez vous rendre aussi auprs
de moi; vous sentez, sans que j'aie besoin de vous le dire, le besoin
que j'ai de vous dans cette conjoncture.

Adieu, mon cher Marchal, vous connaissez toute mon amiti pour vous,
et vous jugez facilement combien j'ai d'impatience de vous voir
arriver.

On regrette de voir en ces circonstances le chevaleresque d'Avaray,
non content de triompher, le faire railleusement et sans gnrosit.
Il crit: Le renvoi de M. le duc de La Vauguyon offre une anecdote
assez piquante. Il eut lieu le jour des Cendres, immdiatement aprs
la messe, o le clbrant venait de prononcer  cet homme, si fier de
sa grandesse d'Espagne et de sa pairie de France, la formule: _Memento
homo quia pulvis es, et in pulverem reverteris_, et celui qui lui
donnait cet avertissement si terrible, mais si utile pour les grands
de la terre, est un ecclsiastique vertueux et fidle qui avait le
plus contribu  dcouvrir ses projets funestes et ses sourdes menes,
et prvenu d'ailleurs de la catastrophe qui le menaait. Lorsqu'il lui
dit: Souvenez-vous que vous tes poussire, il pouvait donner  ces
mots plus d'une signification; lorsqu'il ajouta et que vous rentrerez
dans la poussire, il savait que cet oracle ne tarderait pas 
s'accomplir.

Le 7 mars, le duc de La Vauguyon tait  Hambourg, o son arrive
faisait sensation, depuis surtout qu'on avait appris qu'elle rsultait
de sa disgrce. Les notes de l'agent du roi dans cette ville, M. de
Thauvenay, trop longues pour tre reproduites ici[18], rvlent la
tristesse, l'abattement et pour tout dire le dsarroi de l'ancien
ministre, mais aussi l'nergie avec laquelle, sans d'ailleurs perdre
le respect, il protestait contre le traitement dont il avait t
l'objet et s'efforait de se justifier. Il le fit en crivant au roi 
plusieurs reprises, et en lui faisant crire par son cousin l'vque
de Chalon-sur-Sane,  qui fut adresse une rponse sche et hautaine.

         [Note 18: Nous avons d renoncer pour la mme cause  insrer
         dans ce rcit plusieurs notes que le roi rdigea au cours de
         cette affaire. Mais on les trouvera dans le recueil de ses
         crits.]

Mais Louis XVIII, loin de regretter de s'tre montr impitoyable
envers La Vauguyon, se flicitait malgr tout de sa conduite en cette
circonstance. Le 4 avril, en crivant  son frre, il lui donnait ses
raisons avec une force qui prouve surabondamment qu'il n'en prouvait
aucun repentir.

Tu me parais craindre les inconvnients qui peuvent rsulter de la
publicit du renvoi de M. de La V... Avant de te rassurer sur ce
point, permets-moi de te peindre ceux qui seraient rsults de sa
clandestinit. J'ai trouv des gens qui pensaient que j'aurais d
l'envoyer chercher et lui dire tte  tte: Voil les preuves de vos
infidlits; allez-vous-en et ne parlez pas, ou je parle moi-mme. Je
leur ai rpondu: Pensez-vous que son renvoi et t ignor pour cela?
Une fois su, et ses motifs restant secrets, lui-mme et ses amis
n'auraient pas manqu de l'attribuer  lgret ou faiblesse de ma
part: lgret, si je l'avais renvoy parce que j'en avais assez de
lui; faiblesse, si j'avais cd a l'intrigue. J'aurais fait reprocher
 M. de la Vauguyon qu'il manquait  la loi du silence que je lui
avais impose; il aurait rpondu qu'il l'avait observe, mais qu'il ne
pouvait pas tre responsable de l'opinion et des discours du public.
Alors, n'ayant pas des preuves en mains qu'il m'et dsobi, j'aurais
pu me faire quelque scrupule de publier les faits, ou il aurait pass
par-dessus. Je ne suis nullement sr que j'eusse persuad le public.
Si je ne l'avais pas persuad, quel tort tout cela n'et-il pas fait 
ma considration? Un homme lger ou faible ne peut jamais en esprer,
et ma considration personnelle est la meilleure de toutes mes armes.
La publicit de l'affaire me garantit de ces dangers....

.... Quant  ceux que tu crains de la vengeance de cet homme, en
supposant qu'il et l'me atroce, ce que je ne crois pas, car il y a
loin d'un lche coquin  un sclrat dans le grand genre, tout le mal
qu'il aurait pu faire l'a t par le tratre Malo[19]. Il ne peut,
heureusement ou malheureusement, plus compromettre personne. Je dis
malheureusement, parce que tous ceux qu'il connaissait sont arrts;
je dis heureusement, parce qu'il n'a pu avoir connaissance de la
besogne dont je viens de te parler. Je ne doute pas qu'il ne griffonne
et que nous ne soyons bientt harcels de sa prose. Mais je l'attends,
arm de son ptre et de ma petite correspondance amicale avec
l'vque de Chalon. Je n'ai point rpondu  sa lettre, et je suis bien
aise que son sot de cousin m'ait donn l'occasion d'y rpondre
indirectement. Quant  toi, si j'tais  ta place, je ne lui
rpondrais pas non plus. Que pourrais-tu lui dire sinon: Je savais que
vous tiez un coquin; votre lettre au roi me prouve que vous tes une
bte, sur quoi, etc... etc....

         [Note 19: Le colonel Malo, commandant la place de Paris, dont
         les dnonciations avaient fait arrter les agents
         royalistes.]

Au mme moment La Vauguyon faisait imprimer et rpandre de tous cts,
en Allemagne, en Angleterre et mme en France, les lettres qu'il avait
crites pour sa dfense  Louis XVIII. Dans les journaux de Paris se
glissrent, par les soins du prince de Carency, divers chos de cette
disgrce, venimeusement prsente comme un tmoignage de l'indignit
du prince qui aspirait  rgner sur les Franais et de son ingratitude
envers ses plus fidles serviteurs. Lorsqu'aujourd'hui, aprs plus de
cent ans couls, on regarde  cet obscur pisode de l'migration, on
est oblig de reconnatre qu'il et t plus habile au roi de suivre
le conseil du marchal de Castries, de diffrer la mesure, d'y mettre
moins de hte et de colre, de paratre plus ddaigneux des incidents
qui la lui dictaient et de se montrer moins empress  donner
satisfaction aux rancunes de d'Avaray.




VII

BARRAS ET SOURDAT


En apprenant l'arrestation de ses agents de Paris, le roi avait
commenc par commettre  la dfense de ses intrts menacs en France
les membres de son agence de Souabe. Outre qu'ils taient parvenus 
nouer avec l'intrieur du royaume des relations suivies, la prudence
du prsident de Vezet, le dvouement du gnral de Prcy, la tmraire
activit d'Imbert-Coloms, qui, sous le nom de Philibert et quoique
inscrit encore sur la liste des migrs, faisait de frquents voyages
 Lyon, nourrissant mme le dessein de se faire lire dput aux
Cinq-Cents, les rendaient dignes de la plus entire confiance. Les
charger des intrts de la cause royale, c'tait mettre ces intrts
en des mains sres. Ce ne pouvait tre l, cependant, qu'un
arrangement provisoire. Il tait ncessaire que le roi et dans Paris
des agents  poste fixe.

De cette ncessit reconnue rsulta le dessein de former dans la
capitale un conseil royal compos de ce qu'on pourrait runir des
membres de l'ancienne agence et de quelques personnages  qui leur
situation sociale pourrait donner barre sur l'opinion. Ce dessein, de
La Marre, consult, non seulement l'approuva, mais encore il se
chargea de porter  Paris le rglement rdig par le roi en
quarante-trois articles, qui devait tre la loi des agents dans
l'exercice de leurs fonctions, et les instructions longues et
minutieuses dont taient tenus de s'inspirer leurs actes et leur
langage. Il est toutefois visible que dans ces instructions et ce
rglement, qui tmoignent du dsir du roi de garder de l'ancien rgime
ce que la Rvolution a eu le plus  coeur de dtruire, et notamment la
rintgration de la noblesse et du clerg dans l'intgralit de leurs
droits sculaires, l'abb de La Marre n'a pas galement tout approuv.

Ce qu'il leur reproche surtout, c'est de dterminer par avance les
formes  donner  la royaut restaure quand il ne faudrait parler que
de la royaut elle-mme; c'est aussi d'tre plus propres  un tat de
choses calme et rgulier qu' une situation profondment trouble et
toujours menaante; c'est de ne rien laisser  l'initiative des
agents, de les considrer comme des mandataires demeurs libres
d'excuter  la lettre le mandat qu'ils ont reu; c'est aussi de ne
pas tenir compte des dangers qu'ils courent, de la ncessit o ils
peuvent subitement se trouver, tant  une si grande distance de la
source de leurs ordres, de ne s'inspirer que des circonstances pour
rsoudre une difficult subite, et, en un mot, pour avoir voulu tout
prvoir, de n'avoir pas prvu l'imprvu qui, dans les temps de
rvolutions, tient tant de place dans les choses humaines. Nanmoins,
soit que ces objections, qui se produiront ultrieurement avec plus de
force quand l'vnement leur aura donn raison, ne se soient produites
 ce moment qu'avec timidit, soit qu'elles n'aient pas frapp
l'esprit du roi, il n'en est pas tenu compte. De La Marre n'insiste
pas et se tient pour exauc d'avoir reu satisfaction sur un point
essentiel, c'est--dire d'avoir obtenu que le systme des mouvements
insurrectionnels serait abandonn et que tout l'effort royaliste se
porterait  conqurir l'opinion sans coup frir.

Quant au roi, ce qu'il promet en ce moment, il est rsolu  le tenir.
C'est avec confiance qu'il adopte une marche nouvelle trs diffrente
de celle qu'il a suivie jusque-l. Nous en trouvons la preuve dans une
lettre que, quelques jours plus tard, le 7 avril, il crira au prince
de Cond en lui envoyant les instructions qu'il a dictes pour son
conseil royal.

Ce moment-ci est terrible, mandera-t-il  son cousin. Les nouveaux
succs de Bonaparte, je ne dirai plus en Italie, mais dans le coeur
des tats hrditaires, et l'tat des finances de l'Angleterre nous
menacent d'une paix prochaine. Mais, en portant nos regards au del de
cette crise si pnible, je vois plutt des sujets d'esprance que de
dcouragement. Vous savez que je ne suis pas illusionnaire, et je
suis persuad que vous penserez comme moi quand vous aurez raisonn un
peu  fond avec M. Wells.[20]

         [Note 20: Ce nom revient souvent dans la correspondance
         royale, et les lettres du personnage qui le porte sont
         nombreuses  l'poque de la formation du conseil royal. Mais
         nous n'y avons rien trouv qui pt nous clairer sur sa
         personnalit. Il apparat, d'aprs ces lettres, et sans qu'il
         soit possible de rien prciser, qu'il fut adjoint  l'abb
         Andr dit de La Marre, pour l'aider dans l'accomplissement de
         sa mission, et que c'est en se rendant  Paris par une autre
         route que son collgue qu'il passa par le camp de Cond. Je
         dois faire remarquer, d'ailleurs, que les agents employs par
         le roi sont, pour la plupart, envelopps d'une obscurit
         dconcertante. Les uns figurent dans la correspondance sous
         leur nom vritable, les autres sous un nom d'emprunt;
         quelques-uns sont dsigns simplement par un numro. Il
         arrive aussi que le mme agent, dans la mme lettre, est
         dsign sous plusieurs noms. La clef du chiffre royal ne m'a
         pas toujours galement permis de deviner, sous le masque qui
         les cache, quels taient ces personnages.]

La formation du conseil dcide, il s'agissait maintenant d'en
dsigner les membres. Il y en avait cinq dj tout indiqus; ceux de
l'ancienne agence: Duverne de Praile, l'abb Brottier et de La
Villeheurnoy encore incarcrs, Despomelles et Sourdat. Dans l'espoir
que les premiers sortiraient sains et saufs de leur triste aventure,
et comme, d'autre part, on ignorait encore  Blanckenberg que l'un
d'entre eux avait fait des rvlations accablantes pour ses complices,
le roi tint  leur donner un tmoignage de sympathie et de confiance
en les maintenant tous les trois dans son conseil au mme titre que
leurs deux collgues demeurs en libert.

Quant aux hommes nouveaux  leur adjoindre, plusieurs noms s'taient
dj prsents  son esprit: le prince de La Trmolle, qu'on avait vu
en Vende aux heures les plus prilleuses et qui venait, aprs un long
sjour en Angleterre, d'obtenir sa radiation de la liste des migrs;
l'abb de Dampierre, ancien constituant, migr rentr lui aussi;
l'abb d'Esgrigny, cet ancien vicaire gnral du Pas-de-Calais,  qui,
du fond de leur prison, les agents arrts avaient confi la direction
de l'agence en dpit des protestations de Despomelles et de Sourdat;
le chef chouan, marquis de Rochecot, dsign au mme titre que l'abb
d'Esgrigny, dans les mmes conditions et en vue du mme objet.

Ces quatre noms taient ceux de royalistes fidles. Mais encore
fallait-il savoir s'ils se jugeraient en tat d'occuper le poste o
les appelait la confiance de leur matre. La ncessit de les
consulter, la difficult de leur trouver des collgues dcidrent le
roi  ne nommer dfinitivement personne et  laisser  l'abb de La
Marre le soin de choisir. Il se contenta de stipuler que le conseil
royal, ds qu'il compterait sept  huit membres, lirait lui-mme les
autres jusqu' concurrence de douze. Comme il se croyait assur du
consentement du prince de La Trmolle, il le dsigna comme prsident
et,  dfaut de lui, le gnral Pichegru, laissant toutefois  son
envoy le droit d'en dsigner un autre si celui de son choix refusait.
En vue de sa mission, de La Marre fut nanti de pouvoirs en blanc, les
uns instituant les membres du conseil royal, les autres les autorisant
 ngocier avec les membres du Corps lgislatif, conseil des Anciens
et conseil des Cinq-Cents, ou destins  ceux de ces dputs qui, se
ralliant  la cause royale, voudraient se livrer parmi leurs collgues
 une active propagande.

Un autre point restait  rgler. Des fonds taient indispensables au
conseil royal pour entreprendre et poursuivre des oprations
efficaces. Ces fonds, l'Angleterre pouvait seule les fournir. Pour les
obtenir, il fallait recourir  Wickham. L'agent Wells, qu'on a vu
porter une lettre au prince de Cond, avait t charg de l'inviter 
s'entremettre auprs du commissaire anglais dont les relations avec
lui taient de tous les instants. Le prsident de Vezet et le gnral
de Prcy, qui rsidaient dans le voisinage de Wickham, devaient agir
aussi dans le mme but. Pour assurer  Londres un bon accueil aux
demandes du roi, on comptait sur le prince de La Trmolle, qui n'en
tait pas encore parti et qu'une lettre de l'abb de La Marre allait
avertir de ce qu'on attendait de lui. Toutes les pices relatives 
ces ngociations portent la date du 5 avril 1797. C'est  cette mme
date que de La Marre quitta Blanckenberg pour se rendre en France.

Cependant, on attendait toujours des nouvelles du marquis de Bsignan.
Il devait, on s'en souvient, trouver  Lausanne les passeports promis
par le comte de Grabianka et ncessaires aux personnes que le roi
enverrait  Paris pour ngocier avec le Directoire. Les passeports
n'arrivant pas, on dut supposer que le Polonais n'avait pu se les
procurer; on sut bientt que telle tait la vrit. Le roi n'en fut ni
du, ni surpris. Tout comme d'Avaray, il n'avait gure cru aux belles
promesses de ce fou de Bsignan. L'arrestation des agents de Paris
n'avait pu que fortifier son incrdulit. Il semblait peu probable, en
effet, que si le Directoire songeait  entrer en pourparlers avec le
souverain lgitime de la France, il y et prlud en mettant sous les
verrous trois royalistes et en dnonant avec fracas leurs manoeuvres.
L'affaire tait donc manque, et sans doute l'occasion de la renouer
ne se prsenterait plus.

 Blanckenberg, on tait d'autant plus pay pour le croire qu'une
autre aventure du mme genre venait de se dnouer piteusement. Vers la
fin de mars, tait arrive au roi une lettre signe Deville et portant
 ct de cette signature le timbre officiel du Directoire excutif.
L'auteur, qui se disait employ dans les bureaux du gouvernement,
offrait son entremise, soit pour faire parvenir aux directeurs les
propositions du roi, soit pour fournir  ce dernier des renseignements
sur leurs intentions vritables. Quoique le correspondant et avou
qu'il ne donnait pas son nom et demand qu'on lui rpondit poste
restante  Genve sous un nom suppos, le roi n'avait pas cru devoir
jeter la lettre au panier. Il en avait, au contraire, envoy une 
l'adresse indique:

Votre lettre du 22 fvrier, disait-il, m'est arrive en mains
propres; mais elle a t retenue un mois  Leipzig; sans cela j'y
aurais rpondu sur-le-champ, car c'est un besoin pour mon coeur de
retrouver des serviteurs fidles et de leur exprimer mes sentiments.
Si vous tes dans de pareilles dispositions, faites-vous connatre
sans crainte; votre secret sera le mien. En attendant, cherchez avec
soin, et vous trouverez  qui parler.

Cette rponse n'avait pas eu le temps de parvenir  son destinataire,
quand on reut,  Blanckenberg, une nouvelle lettre de lui, revtue,
comme la premire, du timbre directorial. Le correspondant anonyme
s'tonnait du silence gard  son gard, se montrait impatient de
recevoir une rponse, mais dclarait qu'il ne se ferait connatre et
ne fournirait de plus amples explications que s'il recevait, au
pralable, une somme de trente louis, qui lui tait ncessaire pour
mettre en mouvement les instruments qu'il comptait employer. Cette
fois, le roi flairant une escroquerie fut tent de ne pas rpondre.
Finalement, il envoya l'argent, dont il ne lui fut mme pas accus
rception. Cet incident ne mriterait pas de figurer dans ce rcit
s'il ne contribuait  prouver, plus encore que l'affaire Bsignan,
combien prcaires taient les moyens dont disposait le monarque migr
alors pour communiquer avec les membres du Directoire. Il dut
reconnatre que si, malgr tout, cette communication tait possible,
ce ne pouvait tre que par l'intermdiaire de son conseil royal, muni
des instructions et des pouvoirs confis  de La Marre.

Les choses en taient l, lorsque, quarante-huit heures aprs le
dpart de celui-ci, une lettre de Sourdat vint brusquement ranimer des
esprances singulirement refroidies par les aventures Bsignan et
Deville. Sourdat racontait avoir nou des relations avec un haut
fonctionnaire du Directoire, qu'il dsignait sous le nom de Bnard,
et, par son intermdiaire, avec Barras lui-mme. Barras s'tait montr
favorable au rtablissement de la monarchie, dispos  y travailler,
ne rclamant pour lui qu'indemnit et sret. Sourdat demandait des
pouvoirs pour traiter.

Ces pouvoirs, on se le rappelle, taient dj aux mains de l'abb de
La Marre. Mais celui-ci, parti plusieurs jours aprs Wells, ne devait
tre  Paris qu' la fin de mai. Wells, au contraire, allait s'y
rendre, sans dlai en quittant le quartier gnral du prince de Cond,
tabli  Mulheim, dans le duch de Bade. Comme il s'y trouvait encore,
le roi lui envoya les pouvoirs que rclamait Sourdat. Ils taient
ainsi conus:

Nous autorisons M. Sourdat  entrer en pourparlers avec les membres
du gouvernement qui voudront nous servir,  entendre les propositions
qui seront faites par eux, soit pour les services qu'ils s'engageront
 nous rendre, soit pour les rcompenses qu'ils demanderont,  charge
par le sieur Sourdat de nous rendre compte de tout, afin que nous
puissions, en consquence, lui transmettre de nouveaux pouvoirs et de
nouveaux ordres.

 cette pice, le roi fit joindre une copie de la dclaration qu'
propos de l'affaire Bsignan, il avait confie au prsident de Vezet.
La copie comme l'original tait de son criture et signe de lui.
Enfin, par son ordre, le comte d'Avaray crivit  Sourdat, le mme
jour 7 avril, pour l'autoriser  promettre  Barras sret, libert
de dnaturer et d'emporter ailleurs sa fortune, inaction et silence
des tribunaux, avantages prsents et futurs pour ses proches, tout
l'argent enfin dont il pourrait compenser la perte par les services
signals qui lui auraient t spcifis imprativement.

Dans une autre lettre adresse, le 13 avril,  de La Marre pour le
mettre au courant de la ngociation qui allait s'ouvrir, d'Avaray
disait encore: L'alliance des royalistes avec un parti qui pourrait
culbuter la faction des Constitutionnels serait sans doute un
chef-d'oeuvre de politique; mais le portrait qu'on nous trace de
Barras me donne lieu de craindre qu'il n'exige plus que le roi ne peut
accorder, et qu'il ne promette plus qu'il ne pourra tenir. J'ai
marqu, dans ma lettre du 7 aot, les bornes qu'il est impossible au
roi de passer, et il les a confirmes de sa main. Conviendront-elles 
un homme ambitieux? N'est-il pas mme  craindre qu'elles l'irritent?
Mais attendons ce qu'il dira et ensuite ce qu'il saura faire.

Les rflexions de d'Avaray rvlent un esprit judicieux et prouvent
qu'il voyait sans confiance commencer cette ngociation. Ce n'tait
dj que trop puril d'admettre mme un moment, d'une part que la
monarchie pourrait tre rtablie par l'accord des rvolutionnaires et
des royalistes d'ancien rgime,  l'exclusion des royalistes
constitutionnels, et d'autre part que les membres du Directoire
accepteraient comme prix de leur participation au rappel du roi la
proscription et l'exil.

Telles ne sont pas cependant les seules raisons, qu'en rponse 
d'Avaray, invoqua l'abb de La Marre pour le mettre en garde contre
les illusions et les espoirs prmaturs. Pas plus que lui, il ne
croyait que les membres du Directoire fussent en tat de tenir les
engagements qu'on leur supposait l'intention de prendre. Mais, de
plus, il tait convaincu que leurs promesses cachaient un pige. Ils
ne pouvaient se soutenir que par la guerre. Celle du dehors touchant 
sa fin, ils cherchaient  la rallumer au dedans. L'opinion les
poursuit  outrance; il leur faut donc une diversion puissante qui
justifie toutes les rigueurs. Nanmoins, il convenait de s'aboucher
avec eux, mais uniquement pour les entendre, quitte  formuler des
conditions s'ils semblaient disposs  en accepter.

Ces conditions, Sourdat les connaissait dj; il tait autoris  en
faire usage au cours de la ngociation. Il devait demander d'abord que
le Directoire n'apportt aucun obstacle  l'tablissement du roi dans
une principaut plus rapproche du Rhin que ne l'tait le duch de
Brunswick, et ensuite qu'il verst aux reprsentants de Sa Majest les
quelques millions ncessaires  l'excution du projet. Ils les ont
promis, disait d'Avaray, et la suite qu'ils donneront  cette promesse
sera la mesure de leur volont et de leurs moyens, car on ne peut trop
rpter que c'est  eux  faire tous les frais.--Vous savez,
ajoutait-il dans une lettre  de La Marre, que je ne mets aucune
importance  l'affaire des rgicides, et que le roi l'a en horreur.
Votre sagesse le rassure autant que la prcision des instructions que
vous avez reues. Allez donc la sonde  la main, et, si vous y trouvez
jour, sondez le malade un peu trop avant. Si ces messieurs n'ont que
la guerre civile  nous offrir, ce n'est pas la peine d'entrer en
march; car, tt ou tard, nous l'aurons pour rien.

C'est le 18 mai qu'il s'exprimait en ces termes.  ce moment,  en
croire une lettre de Sourdat, reue  Blanckenberg le lendemain, la
ngociation tait en train depuis le 3, date de l'arrive de Wells 
Paris. Mis par lui au courant des volonts du roi, Sourdat s'tait
empress de dpcher Bnard  Barras; ds le 5, il rendait compte des
rsultats de cette premire dmarche.

Bnard a dploy sur-le-champ tout le zle dont il est anim pour le
service de Votre Majest. Barras a manifest toute l'tendue de sa
joie  la vue du nom de Votre Majest, et il s'est livr  toute
l'effusion d'un coeur frapp de remords et qui brle du dsir
impatient, sinon de rparer, car il reconnat que cela est impossible,
mais d'employer, d'puiser toutes ses facults  servir efficacement
Votre Majest. Il est un second directeur, Carnot, qui est galement
instruit de l'accs que Votre Majest veut bien accorder au repentir;
il ne montre pas moins de zle. Barras veut que dans trois mois tout
soit fini. Si ce voeu peut paratre prsomptueux, au moins est-ce un
lan. Nous allons sans dlai travailler  fixer des points de contact
qui puissent tre mis sous les yeux de Votre Majest: ils lui seront
incessamment ports.

Il ne semble pas, qu'en lisant ce rcit qui respire une confiance
enthousiaste, Louis XVIII ait mis en doute ni la ralit de
l'entretien de Bnard avec Barras, ni celle des dispositions
attribues  ce directeur et  son collgue Carnot. Il est d'ailleurs
assez difficile de n'y pas croire, tant donn d'une part le
dvouement et la bonne foi de Sourdat, dont nous possdons maints
tmoignages, et le dsintressement de Bnard, qu'on ne voit  aucun
moment de la ngociation stipuler pour lui des avantages personnels.
C'est tout autrement qu'avaient agi Fauche-Borel et Montgaillard en
nouant l'intrigue Pichegru. Ils avaient exig des promesses de
rcompenses pcuniaires et autres. C'est tout autrement aussi qu'agira
David Monnier, lorsqu'au lendemain du dix-huit fructidor, il se
prtendra en situation d'assurer  la cause royale l'appui de ce mme
Barras; il multipliera les demandes d'argent et trouvera dans
Fauche-Borel,  l'effet de les appuyer, un avocat intress. Rien de
pareil dans l'attitude de Bnard; il ne rclame, Sourdat le dclare,
que l'honneur de servir le roi. De La Marre lui-mme, qui bientt
dmontrera le vide et le peu de consistance de la ngociation, ne
suspectera pas la bonne foi des ngociations et n'accusera que leur
sottise et leur crdulit. Quant  Louis XVIII et  d'Avaray, s'ils
sont convaincus de la bonne foi de Bnard et de Sourdat, ils ne le
sont pas de celle de Barras. En commentant le rcit qui nous inspire
ces rflexions, d'Avaray exprime  de La Marre la crainte que Sourdat
ne tmoigne trop d'empressement et ne soit trop prompt  se livrer
aux esprances peut-tre trompeuses qu'on lui a inspires. Aussi
insiste-t-il sur la ncessit pour les ngociateurs de ne pas
s'carter de la ligne qu'il leur a trace et de mettre  l'preuve les
moyens de Barras.

De La Marre, quand ces recommandations lui parvinrent, venait
d'arriver  Paris, avec la double mission de mettre sur pied le
conseil royal et de suivre de prs la ngociation engage par Sourdat
avec le Directoire.

En ce qui touche le conseil royal, au spectacle des rivalits et des
intrigues suscites  l'annonce de sa prochaine formation dans le
parti royaliste, il avait reconnu promptement l'impossibilit de le
former. Wickham, le commissaire anglais, mcontent d'en voir la
prsidence confie au prince de La Trmolle, prtendait la faire
remettre au baron d'Andr, qui tait  sa dvotion. Il avait envoy 
Paris son homme de confiance, le jeune Bayard, en le munissant des
moyens ncessaires pour apporter des entraves  l'excution du plan du
roi. Bayard n'avait rien trouv de mieux que d'exciter les uns contre
les autres les membres de l'ancienne agence, les uns encore dtenus,
mais ayant conserv des communications avec le dehors, les autres
poursuivis, mais non arrts. Ceux-ci avaient cess tous rapports avec
ceux-l. Tous s'accusaient rciproquement. Ils entendaient exercer la
suprmatie dans le prochain conseil; ils essayaient de perdre La
Trmolle dans l'esprit du roi, en allguant, ce qui tait vrai, qu'il
n'avait pu obtenir du gouvernement anglais les fonds indispensables 
la rorganisation de l'agence. Ils invoquaient aussi la ncessit de
ne pas offenser Wickham en refusant son candidat d'Andr, mais en mme
temps le pril qu'il y aurait  nommer celui-ci qui n'tait pas sr.

Effrays et dcourags par ces lamentables querelles, l'abb de
Dampierre et l'abb d'Esgrigny se drobaient sous de vains prtextes 
la confiance du roi. Finalement, de La Marre en trouvait pour former
le nouveau conseil que des hommes dcris, compromis par leurs
lgrets et leurs imprudences, et desquels on ne pouvait attendre des
services efficaces. Dans sa correspondance avec d'Avaray, il dressait
le triste tableau de ces divisions. Il avoue qu'il n'y a rien  faire
pour le moment, qu'il faut renoncer  l'tablissement du conseil
royal, se contenter d'avoir  Paris deux agents, l'un pour
l'extrieur, l'autre pour l'intrieur, tous les deux srs, tous les
deux habiles, tous les deux ne figurant pas ou ne figurant plus sur la
liste des migrs et socialement placs pour avoir accs dans le Corps
lgislatif.  dfaut du gnral Pichegru,  qui ses fonctions de
prsident des Cinq-Cents ne permettent pas de servir directement la
cause royale, il propose au choix du roi le prince de La Trmolle et
le baron d'Andr, l'homme de Wickham qu'il importe de mnager.

Il n'est pas plus rassurant relativement  la ngociation Barras. Ses
observations l'ont convaincu que Sourdat et Bnard sont dupes de leur
crdulit, et que Barras les a jous. Il n'y a personne  voir,
personne  tenter; dans l'tat o sont les choses, personne ne vaut
d'tre achet.  l'heure o, avec une nettet excessive, il manifeste
son opinion, Sourdat, dans la correspondance que nous possdons de
lui, tient un tout autre langage. Il fait part des propositions de
Barras  l'agent La Barberie, qui rpond qu'elles ne doivent pas tre
ngliges, mais avec bien de la discrtion. Il crit  l'agent
Valden, qui rside en Suisse et qui transmet aussitt sa lettre 
Blanckenberg: Je laisse  M. de La Marre  vous dire dans le temps,
de quelle manire s'effectuera ce que j'ai annonc de la part des
directeurs. Il vous dira de mme de quelles prcautions nous avons
fait usage pour ne pas exposer le secret de cette ngociation, que
nous avons fait regarder comme manque  Wells lui-mme pour
l'ensevelir dans le plus profond mystre; car la moindre connaissance
en perdrait les auteurs et ruinerait les affaires du roi, qui par ce
moyen peuvent devenir trs brillantes en dpit de tous les envieux.

Sans se douter que ce que de La Marre mande au mme moment 
Blanckenberg ne cadre gure avec ces assurances, et ne remarquant pas
ce qu'il y a de contradictoire entre le soin qu'il a pris de dtourner
Wells de la trace du secret et la confidence qu'il en a faite  La
Barberie et  Valden, Sourdat, en crivant au roi, est plus
affirmatif encore. D'aprs lui, Barras nourrit toujours les mmes
intentions. Si de La Marre n'a pu forcer sa porte, ni lui arracher un
engagement, il ne faut pas s'en tonner: Barras sent le danger de se
compromettre et la ncessit du secret. Mais l'intermdiaire que de La
Marre a vu plusieurs fois est bien moins un agent des directeurs qu'un
fidle et zl serviteur du roi, et la confiance que l'on doit  cet
intermdiaire, dont je suis assur, doit en inspirer dans les
personnes au nom desquelles il agit.

 l'appui de ses dires, Sourdat envoie un aperu du plan qu'ont
labor ensemble Barras et Carnot. Ce plan consiste  mettre en
mouvement cent dix mille hommes choisis dans les armes rpublicaines
et commands par les meilleurs gnraux. Un dcret autoriserait  les
tenir en armes aprs la paix, et on les choisirait de manire  tre
sr de leur docilit. Trente mille seront mis en garnison dans deux
places fortes, vingt mille dans Paris, cinquante mille disperss dans
les provinces pour servir de noyau aux royalistes qui viendront se
joindre  eux au moment dcisif, dix mille enfin tiendront la campagne
et formeront une arme d'excution. C'est par elle qu'on fera
proclamer le roi. Le Directoire et les conseils feindront de se rendre
 son voeu, et une dputation sera alors envoye au roi pour le prier
de venir reprendre le gouvernement du royaume.

Les auteurs du plan se chargent de tout, ne demandent au roi que de
les laisser faire, n'exigent qu'une promesse leur garantissant sret
et indemnit, et assurant aux officiers qui se seront distingus au
rtablissement du trne que leurs grades leur seront conservs. Les
directeurs ne peuvent fournir l'argent ncessaire  l'excution de ce
plan; ils dsirent que le roi travaille  leur en procurer; ils
offrent d'ailleurs de lui en faciliter les moyens.

Ces vastes projets prsentaient si peu de vraisemblance, et leur mise
en train tant de difficults; il tait si extraordinaire qu'aprs
avoir promis des fonds, Barras et Carnot, matres de la France, se
fussent adresss au roi pour s'en procurer, que celui-ci, dj mis en
dfiance, et t tent de croire  la fourberie de ses agents si la
note envoye par Sourdat n'et t revtue d'initiales et d'un paraphe
que Bnard dclarait tre ceux de Barras. Il demeura donc en proie 
l'incertitude, partag entre la crainte de perdre une occasion de
recouvrer sa couronne et celle d'tre la dupe soit de Barras, soit de
Bnard.

Qui disait vrai, de l'abb de La Marre ou de Sourdat, et ce dernier
tait-il autoris  persvrer dans sa confiance,  prsenter Barras
comme trs mcontent du retard qu'on mettait  lui rpondre et comme
dispos  s'adresser  Monsieur, comte d'Artois, dont il espre tre
accueilli plus favorablement? Sans doute, la combinaison qu'il
proposait prouvait la puissance du Directoire, puisqu'il s'agissait
d'entraner une arme de plus de cent mille hommes  arborer la
cocarde blanche aux cris de Vive le roi! Mais ne pouvait-on redouter
que ce mme Directoire n'employt cette arme  neutraliser en les
crasant d'un seul coup les royalistes, qui, tromps par de
fallacieuses promesses, viendraient se joindre  elle?

Cependant,  la date du 26 juin, d'Avaray s'tonnait encore que
l'importante communication dont il vient d'tre parl n'et t suivie
d'aucune autre; mais c'est le 17 aot seulement qu'en rponse  une
lettre de l'abb de La Marre, il dclarait que ses prcdents soupons
et ceux de son matre s'taient changs en certitude. Vous voil plus
convaincu que jamais que cette prtendue ngociation avec Barras n'est
qu'un conte bleu. Il faut rompre absolument cette intrigue, dont
l'odieux, si elle venait  percer, retomberait sur le roi et non sur
les petits bavards qui l'ont ourdie.

 prendre  la lettre ce langage accusateur, on ne saurait mconnatre
qu'il est plus accablant pour Sourdat et Bnard que pour Barras. Il
est cependant remarquable que l'incident ne met pas fin  la faveur
dont jouit Sourdat  Blanckenberg. Il reste le correspondant du roi et
de d'Avaray; ils continuent  accueillir avec confiance les
informations qu'il envoie sur l'tat du parti royaliste; ils recourent
souvent encore  son dvouement et  son zle. De La Marre lui-mme,
qui le souponne un moment de l'avoir dnonc au Directoire, se
rtracte bientt; car, au dix-huit fructidor, il lui doit son salut;
il rend hommage  sa loyaut tout en conservant des doutes sur son
habilet. Ce qui d'ailleurs Sourdat place au-dessus du soupon, c'est
que, lorsque du fond de la prison du Temple, o sont encore dtenus
Duverne de Praile, l'abb Brottier et La Villeheurnoy, sortent les
dnonciations arraches au premier de ces malheureux par la crainte de
la mort, Sourdat figure parmi les agents royalistes que le
dnonciateur dsigne comme d'actifs artisans des complots ourdis
contre le Directoire.

On peut supposer, il est vrai, qu'il a t la dupe non de Barras, mais
de Bnard, et que celui-ci a forg de toutes pices les intentions et
les projets qu'il a prsents comme tant ceux du tout-puissant
directeur. Mais comme, d'autre part, il est acquis qu'il n'a rien
demand au roi pour prix du service qu'il offrait de lui rendre, et
que son intrt personnel n'a pas t en jeu, la supposition qui
l'accuse, loin de prouver que Barras a ignor les offres faites en son
nom, tendrait  tablir au contraire qu'il les a suggres. Si Bnard,
son subordonn, a jou une comdie dont on ne voit pas le but
puisqu'il la jouait gratuitement, il est plus que vraisemblable qu'il
ne l'a joue qu'avec son consentement, pour le documenter sur les
projets des royalistes. Que Bnard, en cette circonstance, ait t
l'homme du roi ou qu'il ait t l'homme de Barras, tout autorise 
affirmer que celui-ci s'est prt  ces entretiens. Le fait qu'il n'en
a pas parl dans ses mmoires, bien qu'on puisse y voir la preuve
qu'il ne les a pas connus, peut plus justement encore tre interprt
comme un tmoignage de son impuissance  tablir qu'on le calomnie en
le montrant  un jour donn comme dispos  rtablir les Bourbons.

Sans insister plus longtemps sur ces considrations, il suffira de
constater une fois pour toutes que, quelle que fut la dfiance du roi
et de d'Avaray  l'gard de Barras, ils ne renoncrent pas entirement
 l'espoir d'une entente avec lui, quoique les premires tentatives
eussent chou et que le coup de force du dix-huit fructidor excut
dans l'intervalle et dmontr que Barras n'entendait cder le pouvoir
 personne. Au mois de juillet 1798, Louis XVIII, expuls de
Blanckenberg par le gouvernement prussien, venait de s'installer 
Mitau, lorsque Sourdat lui fit savoir que Barras tait toujours occup
des mmes vues; que bientt tous ses plans seraient arrts, et
qu'alors un agent de confiance viendrait de sa part les communiquer au
roi. Il semble qu'aprs ce qui s'tait dj pass, ces ouvertures
nouvelles eussent d tre ddaigneusement cartes et que le roi et
d dclarer qu'il ne voulait pas tre plus longtemps la dupe de Barras
ou de ceux qui parlaient en son nom. La rponse que, par son ordre,
expdia le comte d'Avaray ne trahit ni soupon ni dfiance. Le roi
dsire vivement voir arriver la personne que vous annoncez, dans
l'esprance de recevoir par elle des preuves positives et matrielles
des dispositions, du travail et des succs du principal personnage.
Naturellement, on attendit en vain l'envoy de Barras; et ce fut le
dnouement de la ngociation.




VIII

LE COUP D'TAT DU DIRECTOIRE


Au cours de ces vnements, l'abb de La Marre, bien qu'appel  deux
reprises  Blanckenberg, avait fait de frquents sjours en France.
Inscrit sur la liste des migrs sous son nom rel: l'abb Andr, il
tait parvenu  en tre ray. Ds lors, arriv  Paris sous ce mme
nom, il avait pu sans tre inquit y demeurer, se mettre en rapport
avec les agents du roi et poser mme sa candidature, en Savoie, aux
lections de 1797, pour le renouvellement d'un tiers du conseil des
Cinq-Cents. Il n'avait pas t lu. Mais, par ses soins, plusieurs
royalistes l'avaient t. Lorsqu'aprs son chec, il tait rapparu
dans les milieux politiques, il avait retrouv les dputs qui lui
devaient leur succs. Par leur entremise, il s'tait cr de
nombreuses relations parmi les membres des deux conseils.

La correspondance qui est sous nos yeux le montre activement employ
aux affaires du roi. Ce n'est pas seulement de la rorganisation du
conseil royal qu'il est charg, ni de s'efforcer de mettre fin aux
dissentiments, aux querelles, aux brouilles qui divisent en ce moment
les royalistes ou de suivre la ngociation Barras. En dpit des
paroles rassurantes de Sourdat et de Bnard, il a promptement reconnu
que cette ngociation n'est qu'un leurre; il a t impuissant 
rconcilier entre eux les agents du roi,  mettre fin  leurs
rivalits,  leurs intrigues,  dtruire chez Wickham la conviction
que Louis XVIII doit renoncer  toute initiative, se tenir  l'cart
de tout ce qu'on entreprendra pour lui faire restituer sa couronne.

Vainement, second par La Trmolle, qui pense en tout comme lui, il a
prch aux royalistes la ncessit de se rconcilier et de s'unir;
vainement il a essay de dompter l'incomprhensible rsistance de
Wickham aux objurgations de Louis XVIII, qui revendique son droit
d'tre mis en avant, de jouer un rle plus actif; vainement il a
chapitr d'Andr et Bayard, qui se sont faits les hommes liges du
commissaire anglais; ses efforts se sont briss contre la rancune et
les ambitions des uns, contre le mauvais vouloir et l'enttement des
autres; il n'a pu mettre sur pied le conseil royal; il a d avouer au
roi que, dans l'tat actuel des choses, il tait impossible de le
former; et, pour en finir, il a propos d'y substituer deux agents,
qui provisoirement suffiront  la besogne. En ce qui touche ces divers
points, sa mission n'a donc plus d'objet, et ce n'est que par hasard,
accidentellement, qu'il revient  des incidents rvlateurs de la
misre matrielle et morale  laquelle, en face d'adversaires
puissants et rsolus, d'inpuisables ressentiments ont livr le parti
royaliste.

Mais cette mission avait d'autres buts, et il n'a pas cess de les
poursuivre. Ses instructions lui prescrivaient de pousser vers le
retour de l'ordre les lecteurs et les lus, de runir tous les
lments modrs disperss dans les conseils, de grouper contre le
Directoire tous les amis d'un bon gouvernement et de rallier au parti
du roi les hommes influents par la puret de leur pass, leur fortune
ou leur situation sociale. En arrivant, il croyait  la possibilit de
raliser ce plan. Ne lui avait-on pas dit qu' Paris, un parti s'tait
form pour le rtablissement de la royaut; que ce parti avait des
ramifications dans les dpartements? Quelle n'a pas t sa surprise et
combien douloureuse en constatant que tout cela n'tait que sur le
papier!  l'exception des dpartements de l'Ouest, rien n'est fait. 
Paris mme, il n'y a aucun ensemble, aucune combinaison.

Cependant il ne s'est pas dcourag; il y a de nombreux mcontents;
les rpublicains deviennent de plus en plus rares; les dernires
lections ont prouv que l'opinion est bonne, que les Franais ne
demandent qu' tre tirs de leur torpeur, comme de l'esclavage o la
terreur les a plongs, o, malgr tout, le Directoire menace toujours
de les tenir. Il acquiert bientt la conviction que pour briser ce
joug, quand l'occasion s'en prsentera, il y aura dans le conseil des
Cinq-Cents et dans celui des Anciens, mme tels qu'ils sont composs,
une majorit.

Le malheur est que cette majorit n'est pas, tant s'en faut, toute
royaliste, ni toute dans les mmes principes. Le groupe des royalistes
n'y est pas le plus fort; on y compte en plus grand nombre des
constitutionnels et des rpublicains de bonne foi. Ils croient  la
possibilit de rformer le gouvernement sans le dtruire; ils ne
songent qu' rtablir l'ordre. Ainsi les trois groupes sont d'accord
pour mettre fin au rgime rvolutionnaire et au pouvoir excessif du
Directoire. Mais il y a beaucoup  travailler pour les unir en vue du
rtablissement de la monarchie. C'est  cette tche que de La Marre
consacre son dvouement, son activit, tous ses efforts.

Parmi les membres de l'ancienne agence, qu'il a vainement adjurs
d'oublier leurs griefs rciproques, il en est un, l'ancien chef de
brigade Despomelles, qui lui inspire moins de dfiance que les autres.
Sous le nom d'Institut philanthropique, Despomelles a conu le plan
d'une vaste association s'tendant  toute la France, ayant un comit
dans tous les chefs-lieux de dpartements, des sous-comits dans les
localits importantes et dirige par un comit central rsidant 
Paris. Les bases de cette association existent dj. De La Marre
mesure d'un coup d'oeil le parti qu'on en pourra tirer; il s'attache 
la dvelopper par l'envoi d'missaires porteurs de ses instructions.
En moins de six semaines, l'Institut a jet des racines dans soixante
dpartements. Dans quelques-uns, tels que les Bouches-du-Rhne,
Vaucluse, Gironde, Ardche, Seine-Infrieure, il est solidement
tabli. Grce  cet instrument qui va sans cesse s'amliorer, on peut
esprer que les lections de 1798 seront entirement favorables au
royalisme.

On est alors au lendemain de celles de 1797. Les nouveaux dputs sont
venus occuper leur poste.  mesure qu'ils arrivaient, de La Marre a
cherch  les connatre,  les runir,  choisir parmi eux les plus
habiles et les plus forts. Il s'est mis en mme temps en rapport avec
les membres les plus influents des conseils et, entre autres, les
gnraux Pichegru et Willot, auprs desquels il est accrdit par le
roi. Mais, sauf Willot, qui croit  la possibilit d'une action rapide
et dcisive contre le Directoire, il ne trouve pas chez les hommes
avec qui il s'entretient la force de caractre, le courage, les
lumires qu'il en esprait. Pichegru lui-mme le dconcerte par sa
rserve, sa modestie, son dsintressement, son dfaut d'ambition; le
gnral est profondment dgot; le dgot le maintient dans une
sorte d'apathie; il ne voit pas tout ce qu'il peut[21], et qu'il
dpendrait de lui d'entraner l o il voudrait la conduire la
majorit de l'assemble qu'il prside.

         [Note 21: C'est le jugement que porte sur lui le comte de
         Vaublanc dans ses mmoires.]

Faute d'un chef influent, nergique et rsolu, cette majorit dans les
deux conseils demeure en proie  une indcision douloureuse, en dpit
des efforts de quelques hommes tels que l'amiral Villaret-Joyeuse,
Vaublanc, d'Andr, Imbert-Coloms et autres, pour l'en faire sortir.
Il est cependant visible que, dans le Directoire, il y a rivalit
entre le parti jacobin et le parti modr. Barras, La Rvellire,
Rewbell, convaincus qu'ils ne peuvent se maintenir que par les moyens
rvolutionnaires, se sont ligus contre Carnot et Barthlemy, qui
pensent comme la majorit des conseils. Les adversaires se tiennent
mutuellement en respect: les trois directeurs jacobins dcids  une
dfense dsespre pour conserver le pouvoir, les deux autres
affaiblis par leur dfaut de rsolution. Des tentatives ont t faites
secrtement auprs de Carnot pour le convaincre de s'allier  la
majorit des conseils. Mais il prvoit que, si cette majorit
triomphe, son succs entranera la restauration de la monarchie; il
craint d'tre en ce cas l'objet des vengeances royalistes; au lieu de
prendre une dcision, il tergiverse; lorsqu'il la prendra, ce sera
trop tard. Quant  Barthlemy, c'est le plus indcis des hommes; il ne
se rsout  rien.

Convaincus par le spectacle des conflits qui se multiplient et
s'aggravent que le Corps lgislatif est menac, de La Marre et La
Trmolle s'occupent alors des moyens de le dfendre.  la demande de
quelques dputs, dans l'espoir que l'apparence d'une force arme
donnera du courage  quelques autres, et malgr leur rpugnance 
tout ce qui est enrlement, mesure dont l'exprience a dmontr
l'inutilit, ils se dcident  organiser une lgion. Cinq ou six
cents hommes de bonne volont sont promptement recruts parmi
d'anciens soldats connus pour leur dvouement  la cause de l'ordre;
un nombre gal de jeunes gens, dits les collets noirs, une
cinquantaine d'migrs se joignent  eux. Dans une runion  laquelle
assistent les chefs chouans prsents  Paris, on prononce, sur la
proposition de La Trmolle, que, pour fortifier cette troupe, on
appellera une lite des combattants de Bretagne et de Vende.

Dans la mme runion et dans celles qui suivent, on concerte tout un
plan, aux termes duquel un dput aux Cinq-Cents proposerait le
rtablissement de la garde nationale telle qu'elle existait en
vendmiaire, c'est--dire qu'on pourrait la runir par une impulsion
brusque, par le tambour et le tocsin. Si cette proposition n'est pas
porte  la tribune, ce dont de La Marre ne se console pas, c'est
qu'elle est contraire  la Constitution. Pour y suppler, on se livre
 une active propagande dans la garnison de Paris. Quatorze marchaux
des logis, trois cent cinquante dragons du 21e rgiment, deux
sergents-majors d'artillerie, quarante canonniers, cinquante chasseurs
 cheval, cent soldats de la 19e demi-brigade signent l'engagement de
combattre pour le Corps lgislatif, de grossir sa garde spciale et la
lgion de douze cents volontaires qu'on a recruts parmi les civils.
Les dpts de cavalerie de Saint-Germain et de Versailles ont aussi
promis leur concours, et Wisson, ancien officier de la chambre du roi
ou de la reine, s'est flatt de faire marcher toute la halle.

Pourvu de ces moyens, de La Marre va plus loin encore. Dans
l'atmosphre embrase o il vit, press par les prils qui naissent de
toutes parts et au contact des chefs chouans, il s'est exalt, oublie
toute prudence, perd le sang-froid. Il voit rouge et ne recule pas
devant l'ventualit de faire arrter les dputs jacobins,
d'pouvanter le _ventre_ et d'anantir les opposants dans l'assemble
mme. Il supplie les dputs royalistes d'adopter ces mesures, de
mettre le Directoire hors la loi.

--Il faut que le Corps lgislatif sorte en masse, leur dit-il, les
gnraux  cheval  la tte de vos grenadiers, la gnrale battue dans
tout Paris et la proclamation, dans tous les carrefours, de la mise
hors la loi. Vous arriverez au Directoire avec une suite de cent mille
hommes, qu'il n'osera faire mitrailler, conduite qu'elle sera par la
premire autorit de la nation.

Mais, en dpit de ses efforts pour entraner ceux auxquels il
s'adresse, ils rsistent, ergotent, tergiversent. Ils redoutent les
dfections, les lchets, les trahisons. L'audacieuse initiative qu'on
les met en demeure de prendre les effraye plus encore que les dangers
qu'elle conjurerait. Ils en sont d'autant plus effrays, que la lutte
est devenue plus aigu entre le Directoire et les Conseils. Le
triumvirat, tenu par la police au courant de ces projets dsordonns,
a jet le masque.  la fin de juillet, Cochon de Lapparent et
Benezech, les deux seuls ministres favorables aux vues de la majorit,
ont t chasss du gouvernement. Leurs successeurs sont les hommes de
Barras.  la demande de celui-ci, Hoche a fait avancer sur Paris des
troupes dtaches du Rhin; elles ont franchi la limite du rayon
constitutionnel et n'ont rebrouss chemin que sur la rclamation
formelle du Corps lgislatif, prtes  revenir au premier signal. Des
adresses enthousiastes de l'arme d'Italie sont parvenues au
Directoire; pour organiser sa dfense, Bonaparte lui a envoy le
gnral Augereau, le plus jacobin de ses lieutenants. Ordre est donn
aux officiers suspects de quitter la capitale. On y voit arriver en
foule des terroristes de province, des grads rforms qui attendent
leur pain du Directoire.

Tant de symptmes du terrible vnement qui se prpare ne dissipent
pas les hsitations de la majorit du Corps lgislatif. Les
rpublicains restent dans leur apathie; les constitutionnels ne
montrent que pdantisme et lchet; c'est  peine si les inspecteurs
de la salle des Cinq-Cents prennent quelques mesures de sret.
Cependant, les projets du Directoire ne sont plus un mystre pour
personne. On en parle chez Barras, chez Mme de Stal, chez Merlin de
Douai; on dsigne tout haut les hommes dont le triumvirat veut se
dbarrasser, Pichegru en tte, les membres du club de Clichy, tout ce
que les Conseils contiennent de plus minent et de plus modr. Malgr
les incomprhensibles et aveugles rsistances que lui opposent les
incurables de la majorit, le petit clan royaliste qu'elles
exasprent et dont de La Marre est l'me ne dsespre pas de sauver le
Corps lgislatif malgr lui; on arrive ainsi  la soire du 17
fructidor (3 septembre).

 neuf heures du soir, raconte de La Marre dans la relation indite
d'o sont tirs ces dtails, un dput qui nous servait en qualit
d'intermdiaire avec les inspecteurs vint chez moi. Il nous assura
qu'il n'y avait rien  craindre pour ce soir. Je lui demandai quelles
prcautions on avait prises. Il nous dit qu'on s'tait assur du
tocsin des Tuileries, et qu' la moindre alarme on le sonnerait. Nous
restmes ensemble jusqu' onze heures et demie. Aucun des affids
n'tant revenu, je pensai aussi qu'il n'y avait rien  craindre; nous
nous sparmes; nous ne nous sommes plus runis. Dans cette nuit
cruelle, toutes nos esprances se sont vanouies, nos plans dtruits,
nos projets renverss.

Rien de plus vrai. Le coup de force, prpar par le triumvirat,
excut par Barras avec le concours d'Augereau, avait russi. Ds
l'aube, les Parisiens, rveills par le bruit du canon, apprenaient
que de dramatiques vnements s'taient accomplis durant la nuit. Le
Directoire excutif avait dclar la Rpublique en danger, dcrt
d'arrestation les adversaires qu'il comptait dans le conseil des
Anciens, dans celui des Cinq-Cents et mme dans le Gouvernement: les
directeurs Barthlemy et Carnot, Barb-Marbois et Pichegru, prsidents
des deux Assembles, cinquante et un membres de la reprsentation
nationale, des fonctionnaires suspects, des journalistes compromis,
d'autres individus accuss comme eux d'avoir conspir contre l'tat.
Ces rigoureuses mesures, qu'allaient rendre  jamais odieuses
l'absence de toute procdure lgale et le caractre barbare de la
rpression, taient excutes dj ou en train de s'excuter, quand
Paris en eut connaissance.

Des affiches poses sur les murs numraient les motifs auxquels avait
obi le Directoire, dvoilaient un complot royaliste, dnonaient les
conspirateurs, mettaient  prix la tte des criminels, assez habiles
pour s'tre drobs aux poursuites diriges contre eux. Vers la fin de
la journe, les directeurs victorieux adressaient un message au Corps
lgislatif dcim, expliquaient leur conduite, s'efforaient de la
justifier, sollicitaient ou, pour mieux dire, exigeaient une
approbation sans rserve et le vote d'une loi d'exception, qui permt
de punir les coupables sans les juger.

Pendant vingt-quatre heures, Paris offrit la physionomie d'une ville
conquise. Des troupes nombreuses et rsolues campaient dans les rues,
sur les places, au long des quais,  la tte des ponts, aux abords des
monuments publics. En l'absence de Bonaparte, retenu  l'arme
d'Italie, Augereau les commandait. Elles donnaient la chasse aux
attroupements interdits, contenaient les passants brusquement arrts
sur le passage des voitures qui, tout  coup, apparaissaient,
escortes par des cavaliers arms jusqu'aux dents, conduisant au
Temple les personnages tombs aux mains de la police.

Parfois, derrire les vitres des portires, on reconnaissait certains
d'entre eux; on les dsignait, leur nom volait de bouche en bouche, 
demi-voix, sous l'empire d'une terreur que personne ne cherchait 
dissimuler. Vers huit heures, sur le Pont-Neuf passa le gnral
Willot, qui venait d'tre pris. Il y eut une pousse autour de sa
voiture. L'escorte la dgagea vivement. Elle disparut bientt dans
l'une des troites rues qui avoisinent l'Htel de ville.

Au reste, jamais rvolution ne fut moins populaire ni plus
silencieusement accueillie. Ce que fut Paris durant cette journe
fameuse est  l'image de ce que fut la France. Aucun mouvement; dans
les rues, moins de monde qu' l'ordinaire; l'tonnement sur tous les
visages; peu d'empressement  lire les affiches directoriales qui
couvraient les murs; point d'approbation; de rares dmentis; l'espoir
 peine exprim que le Corps lgislatif allait protester, mettre le
Directoire hors la loi; aucun zle pour dfendre la Constitution
outrageusement viole; beaucoup d'indiffrence; quelque piti pour les
victimes, tempre par la conviction qu'elles ne devaient leur malheur
qu' leur faiblesse, et, pour conclure, une disposition gnrale 
laisser les vainqueurs se dvorer entre eux: tel est le tableau que
trace de La Marre du lendemain du coup d'tat. Il ajoute que
l'ambition, la soif de clbrit, la cupidit des uns, la nullit des
autres, la pusillanimit de tous, leurs prtentions, leurs indcisions
ont tout perdu. Il faudra du temps pour se relever et surtout de la
prudence. Il reconnaissait d'ailleurs qu'il fallait rompre avec tous
les hommes qui avaient t employs jusque-l. Ce ne sera pas chose
aise de former une agence nouvelle. Mais, dt-on y mettre dix mois,
que cela vaudrait mieux que de faire  l'avance des choix douteux.

C'est de Suisse, o il s'tait rfugi en quittant la France, qu'au
moment de retourner  Blanckenberg pour y confrer avec le roi, il s'y
faisait prcder de ces recommandations. Il ne croyait plus,--il n'y
avait cru qu'accidentellement,-- la possibilit de ngocier avec
Barras. Du reste, en dpit des apparences, il doutait de la dure de
la puissance du Directoire, un fruit pourri qui tomberait bientt de
l'arbre. Barras ne pourrait plus, le voult-il, se faire l'instrument
d'une restauration. Mais il y avait d'autres hommes, un surtout, que
ses victoires avaient mis en lumire. De La Marre y songeait. Le 29
septembre, moins d'un mois aprs l'effondrement du parti royaliste
consomm dans la journe du dix-huit fructidor, il crivait 
Blanckenberg sur un ton mi-srieux, mi-plaisant. Il y a longtemps que
je me creuse la tte pour trouver le moyen d'arriver  Bonaparte. Je
n'en vois qu'un: ce serait de trouver un Polonais digne de votre
confiance et assez adroit pour tenter l'aventure. C'tait le grain
jet sur un sol propice; il allait faire germer de nouveaux espoirs et
alimenter pour un temps l'activit de Louis XVIII, attach plus
nergiquement que jamais, malgr tant d'preuves et de revers,  la
conqute de sa couronne.




IX

LES DBUTS D'UNE INTRIGUE


Au milieu des pripties de la matine de fructidor, entre en scne un
acteur qu'on a dj vu figurer dans les rcits qui prcdent et auquel
nous serons contraint de faire une place dans ceux qui suivent. C'est
le libraire Fauche-Borel. Nous le rencontrons parmi les personnages
qui, dsigns par le Directoire  la rigueur des lois, s'efforaient
de quitter Paris. Une note de police nous le reprsente comme un homme
de haute taille, de forte corpulence, aux cheveux bouriffs et
grisonnants sur une tte massive, bien qu'il ne part pas g de plus
de quarante ans. Avec ses toute lourds et communs, ses gros yeux
clairs  fleur de tte, sans expression, ses mains  la peau rude, ses
vtements de couleur sombre et d'une raideur d'uniforme, ce personnage
pouvait passer tout aussi bien pour un officier de grade infrieur que
pour un artisan ais, accoutum aux dures fatigues, celles des camps
ou celles de l'atelier. Arriv  Paris vers la mi-aot, il tait
descendu rue de Richelieu,  l'htel du Nord. Il s'y tait fait
inscrire sous le nom de Frdric Borelly, sans ajouter aucune
indication qui pt fixer sur son vritable tat les gens parmi
lesquels il allait vivre.

Nul n'avait cherch  en savoir plus long qu'il n'en voulait dire. Les
temps taient loin dj o la police,  l'instigation du Comit de
salut public, exerait sur les voyageurs la plus rigoureuse
surveillance. Aprs le neuf thermidor, cette surveillance s'tait
relche, depuis l'avnement du Directoire surtout. Maintenant entrait
et sjournait dans Paris qui voulait. migrs et conspirateurs,
espions trangers et agents de Blanckenberg allaient et venaient
librement, sans que le pouvoir excutif laisst deviner ses soupons
ni ses inquitudes, bien qu'il ne ft question que de complots
royalistes, auxquels, depuis les lections du mois de mai, l'opinion
publique associait ouvertement des membres du gouvernement et des deux
Conseils. Les dmarches de Frdric Borelly n'offraient, au reste,
rien de suspect. Il sortait tous les matins, ne recevait qu'un petit
nombre de personnes, quelques lettres de l'tranger, et paraissait
s'appliquer  vivre inaperu, sans faire parler de lui.

 une poque moins trouble que celle que traversait alors la France,
avec une police mieux organise et plus fidle que celle du
Directoire, les prcautions dont s'entourait notre personnage 
l'effet de ne pas attirer l'attention, auraient eu pour rsultat de le
dsigner  celle des espions de Barras. Ils n'auraient pas tard 
dcouvrir que le nom qu'il se donnait n'tait pas le sien; que ce qui
motivait sa prsence  Paris, c'tait uniquement sa participation 
l'un de ces complots dont tout le monde parlait, bien qu'on n'en et
encore surpris nulle part une preuve dcisive.

tabli comme diteur  Neufchtel, vivant au milieu des migrs, il
n'avait pas tard  partager leurs illusions et leurs esprances.
Prsent  Louis XVIII, il tait parvenu  le convaincre de sa bonne
foi, de la sincrit de son zle,  faire agrer ses services. Une
fois en possession de la confiance du roi, il lui avait t ais
d'tre employ aux missions les plus difficiles. En 1795, lorsque
Pichegru commandait l'arme du Rhin, l'espion Montgaillard s'tant
avis d'ouvrir une ngociation avec lui au nom du prince de Cond,
pour l'attirer dans le parti royaliste, c'est Fauche-Borel qu'il y
avait employ en se l'adjoignant comme collaborateur.

La ngociation, on le sait, n'avait pas abouti. Mais Pichegru ayant
t lu dput et prsident du conseil des Cinq-Cents, Fauche-Borel,
dans l'espoir de la reprendre, tait venu  Paris afin de se
rapprocher de lui. Au milieu des intrigues du moment, parmi cette
population d'agents et d'espions, pour la plupart couverts de dettes,
dpourvus de ressources, affams d'argent, vendus ou  vendre au plus
offrant, la place de Fauche-Borel tait marque. Un incessant besoin
de jouer un rle, l'appt du gain, son existence nomade et dsordonne
l'avaient, plus encore que ses convictions, prpar au mtier de
conspirateur. Pendant les vingt jours qui prcdent le dix-huit
fructidor, on le voit entretenir avec les migrs rentrs, avec les
missaires de Louis XVIII et ceux du comte d'Artois, des relations de
toutes les heures, se flatter de vivre dans l'intimit de Pichegru,
s'entourer de tant de mystre et de prudence que, bien que la police
n'ignore pas qu'il se trouve dans la capitale, elle n'a pu dcouvrir
ni sous quel nom, ni en quel lieu il se cache.

Ml aux machinations ourdies en vue de renverser le pouvoir excutif,
plein de confiance, il attendait le succs d'un avenir prochain,
encourag par les bruyantes rivalits qui, dans le Directoire et les
deux Assembles, se sont accentues, depuis quelques semaines, d'une
manire inquitante pour la paix publique, lorsque, durant cette
matine du dix-huit fructidor, brusquement, ses esprances viennent
d'tre brises par l'arrestation de Pichegru, de Willot, d'autres
encore, gagns  la cause du roi. Tout n'est peut-tre pas perdu; mais
tout assurment est  recommencer.

De ces combinaisons  trouver et  tudier, Fauche-Borel ne peut
s'occuper encore. Il ne saurait avoir,  cette heure, d'autre souci
que celui de sauver sa vie. Durant sa promenade matinale  travers
Paris boulevers, il a vu son nom inscrit en grosses lettres sur les
affiches directoriales, parmi les noms de ceux dont la tte est mise 
prix. Ces placards menaants le dsignent comme le plus dangereux
agent de Louis XVIII et de Pitt. Son signalement est donn. Il ne sait
si parmi cette foule dont il traverse les flots tumultueux, quelqu'un
ne va pas le reconnatre et l'arrter; il ne songe qu' fuir. Il
arrive par des rues dtournes  la porte de Montrouge. Elle est
garde, et l il apprend que le Directoire a fait fermer toutes les
barrires. Il revient anxieusement sur ses pas, se demandant en quels
lieux il trouvera un refuge. Le long de sa route, il s'arrte au seuil
de maisons o sa personne et son nom sont connus. On refuse de l'y
recevoir; c'est dj beaucoup qu'on ne le dnonce pas. Aux environs du
Palais-Royal, il rencontre un commis du libraire Panckoucko,  qui il
expose sa dtresse. Ce brave homme est pris de piti, le prsente  sa
famille. Mais celle-ci, ds qu'elle apprend quelles charges psent sur
lui, jette les hauts cris, lui trace l'mouvant tableau des prils
auxquels la prsence d'un conspirateur expose des innocents et le
supplie de s'loigner.

Les heures s'coulent ainsi en dmarches vaines. Le jour dcline
lorsque,  bout de forces, Fauche-Borel est conduit par un ami,
confident de son angoisse, chez David Monnier, un homme qu'il connat
 peine et qui ne le connat pas, mais qui l'accueille sans lui
demander son nom, en apprenant qu'il est proscrit. David Monnier a t
journaliste; il rdigeait le Courrier de Paris; il est maintenant
imprimeur. Locataire de l'htel de Luynes, situ rue Saint-Dominique
et devenu proprit nationale, il y habite avec sa nombreuse famille.
Il installe Fauche-Borel dans une des chambres de sa maison, lui
dcouvre une porte cache sous les tentures, qu'un ressort fait
mouvoir et par laquelle on peut au besoin gagner une partie du jardin
o des anneaux scells dans un arbre permettent de franchir le mur
d'enceinte et de s'vader. Fauche-Borel reprend confiance; il se
devine en sret. Le soir venu, il s'assied  la table de son
sauveur; il lui avoue que ce qu'il dsire, c'est un passeport pour
quitter la France. David Monnier rpond qu'il s'efforcera de le lui
procurer.

Aprs le repas, on annonce Bottot, le secrtaire de Barras, ami du
matre de la maison. Celui-ci prsente Frdric Borelly comme un de
ses correspondants trangers, surpris dans Paris par les vnements et
dsireux d'en sortir. Bottot laisse esprer un passeport. L'entretien
s'engage ensuite sur les dramatiques incidents de la journe. Bottot
en parle librement; il est presque tent de les regretter. Il et
prfr que la situation se dnout par un rapprochement entre la
majorit du Directoire et les membres les plus modrs des deux
conseils. Fauche-Borel parle peu; mais il coute et approuve.
Intrieurement, il se rend cette justice qu' diverses reprises il a
conseill  Pichegru de se rconcilier avec Barras. Que ne l'a-t-on
cout? La cause royale ne serait pas compromise.

Dans le langage de Bottot, il retrouve un cho de ses propres
sentiments. Ce langage et l'influence que semble exercer sur celui qui
le tient David Monnier, lui suggrent peu  peu un grand dessein, le
dessein de tenter d'acheter Barras et d'en faire l'instrument de la
restauration du roi. Par David Monnier, il sduira le secrtaire du
tout-puissant directeur, et par ce secrtaire, le directeur lui-mme.
Il s'enthousiasme pour ce beau projet. Quand Bottot est parti, il
s'ouvre sans hsiter  David Monnier, poussant si loin la confiance et
l'imprudence, qu'il lui rvle son nom et son tat.

David Monnier s'est montr hospitalier et gnreux; mais c'est un
habile; c'est surtout un besoigneux. Il gagne pniblement le pain de
ses enfants; souvent, il est rduit aux expdients. Aux premires
ouvertures de Fauche-Borel, il mesure d'un coup d'oeil tout le parti
qu'il pourra tirer des desseins qu'on lui confie. Sa fortune est faite
si le roi de France est aussi naf, aussi crdule que son agent. Il
feint d'entrer dans les vues de ce dernier. Jusqu' une heure avance
de la nuit, ils examinent par quels moyens on peut engager la
ngociation. Ils s'en entretiennent encore le lendemain et les jours
suivants.

Le 22 fructidor, David Monnier, qui est sorti ds le matin, rentre
trs mu. Il raconte  Fauche-Borel qu'il a ouvert le feu; que Bottot,
mis au courant de tout, a accept la mission de conqurir Barras. Il
vient de partir pour le quartier gnral de Bonaparte, charg
d'exposer au glorieux soldat devant qui tremble le Directoire les
causes, les circonstances et les incidents de la journe du dix-huit
fructidor. Mais, avant de partir, il a entam l'affaire avec Barras,
qui l'a cout complaisamment. Ds son retour, il la reprendra avec le
zle et le dvouement d'un homme dcid  passer au roi.  l'appui de
ses affirmations, David Monnier tire de sa poche et prsente 
Fauche-Borel un passeport libell au nom de Frdric Borelly, et qui,
dit-il, a t dlivr par Barras  la demande de Bottot.

Le mme soir, grce  ce passeport, Fauche-Borel sort de Paris par la
barrire de Charenton, aprs avoir compt  David Monnier trois cents
louis,  titre d'avance sur les frais de la ngociation et s'tre
entendu avec lui pour tablir un sr moyen de correspondre.

Et c'est ainsi qu'au lendemain des vnements de Fructidor, aprs ce
coup de force du Directoire, qui vient de mettre  nant les chances
de la monarchie, de djouer les plans de l'Europe, d'isoler
l'Angleterre en acculant l'Autriche  la paix, dans cet effondrement
du parti royaliste, commence une intrigue qui se prolongera durant
deux annes, et dont nous aurons  raconter ultrieurement les
incidents mouvements.




X

LE LENDEMAIN DE FRUCTIDOR


Plus on regarde  la triste odysse du roi Louis XVIII pendant la
dure de son exil, plus on est frapp par l'indicible tnacit qu'il a
toujours oppose  ses malheurs. Successivement, toutes ses
entreprises avortent. Ses illusions, une fausse conception des effets
que la Rvolution a produits en France, la pnurie des moyens dont il
dispose pour exercer ses droits, les indiscrtions et les imprudences
de l'entourage de son frre, la lgret de ses agents, l'insuffisance
des uns, la mauvaise foi et les trahisons des autres, la rsignation
de ses sujets aux maux qui les accablent, la duplicit des puissances,
leurs dfaites, tout conspire pour l'accabler. De Coblentz o il est
arriv en 1791,  Mitau o il arrivera en 1798, sa vie aventureuse se
rsume en une longue suite de dceptions propres  le dcourager.
Chacune d'elles cependant le fait rebondir. Vaincu sur un point, il se
reporte sur un autre, en qute de combinaisons nouvelles et de moyens
pour les mettre en oeuvre.

Aprs le dix-huit fructidor, ses plans si longuement labors ne sont
plus que cendres. Les vnements de cette journe ont bris les
instruments qu'il avait runis. Les hommes sur le concours desquels il
a fond ses plus solides esprances sont tombs aux mains du
Directoire, qui les livre en pture aux rivages malsains de la Guyane;
des dputs, au nombre d'une quarantaine, desquels il pouvait attendre
des votes favorables  sa cause, ont d s'enfuir de Paris et se sont
rfugis en Suisse; le Directoire a fait annuler l'lection de divers
autres dont le roi s'tait flatt d'obtenir les services. Non
seulement il n'y a plus de royalistes dans les conseils reprsentatifs
de la nation, mais encore les dputs qui les composent ne sont plus
que les cratures serviles du triumvirat victorieux,  qui l'arme
tout entire prodigue de son ct des flicitations adulatrices et des
tmoignages de dvouement.

Comme pour accrotre l'horreur de ces dsastres, l'Autriche vaincue
par Bonaparte est au moment de grossir le nombre des pays, la Prusse
et l'Espagne, qui ont conclu la paix avec la Rpublique. Il semble
donc que jamais une partie tmrairement engage ne fut plus
compltement perdue. Nanmoins, Louis XVIII conserve tout son courage
et toutes ses esprances. L'intrpidit de son me, son indomptable
confiance en ses droits le hissent plus haut que ses infortunes. Il
les domine, songe sur l'heure  les rparer; c'est anim de la foi la
plus vive dans la victoire finale que nous le rvle sa
correspondance.

Le 14 septembre, sur la nouvelle encore vague de l'vnement de
Paris, il mande  son frre: J'ai reu hier l'avis de la victoire des
triumvirs sur le conseil des Anciens, et, quoique cela ne soit pas
certain, cela est trop vraisemblable par les antcdents et par les
dtails qu'on en rapporte pour que je n'y croie pas. Je gmis
profondment des nouvelles plaies que la victoire des sclrats sur
les honntes gens va faire  notre malheureuse patrie. Mais, pour ce
qui nous regarde dans cet vnement, je le supporte comme les autres
et je suis bien sr que votre fermet n'en sera pas plus branle que
la mienne.

Quelques jours plus tard, dans une nouvelle lettre au comte d'Artois,
il est plus explicite encore. Parmi les plaintes que lui arrache la
trahison de celui de ses agents en qui il avait le plus confiance, une
phrase nous rvle son nergie.

Vous savez srement aujourd'hui, et peut-tre les avez-vous sus
plutt, les dtails de ce qui s'est pass  Paris. _Les malheurs de la
chose publique m'affligent sans m'branler._ Ceux des individus
m'affligent et m'affectent encore plus. Mais ce qui m'est le plus
sensible, ce sont les trahisons. Qu'un malheureux press par la
crainte de la mort fasse une bassesse, je le conois; la nature
humaine ne comporte pas toujours la fermet qui serait ncessaire dans
certains cas; mais, pour l'excuser, je veux au moins que ses aveux
portent, pour ainsi dire, l'empreinte de la torture; je veux qu'il y
rgne une sorte de dsordre qui, tout en dcelant la frayeur, prouve
cependant qu'il ne s'est pas rendu sans combattre. Mais, lorsque je
vois qu'il veut au contraire faire parade de courage, lorsqu'il dit
que ses aveux seront peut-tre la cause de sa mort, mais qu'il les
doit  ceux mmes qu'il servait, je ne vois plus en lui qu'un tratre
de propos dlibr, et, sans me reprocher les bonts que je puis avoir
eues pour lui, je souffre cruellement de les voir ainsi rcompenses.
Aprs ce prambule, je n'ai pas besoin de nommer celui que je veux
dire.

La mme fermet se trahit dans la correspondance avec le prince de
Cond:

Je suis plus afflig que surpris de ce qui vient de se passer 
Paris. Nous avons toujours vu les sclrats fort alertes et les
honntes gens trs peu sur leurs gardes. Nul doute qu'il ne faille
nier tout ce qui regarde Pichegru. Mais, si vritablement il a crit
de sa main la lettre qu'on lui impute, cela sera difficile. Je ne
crois pourtant pas  cette lettre[22], car il me semble que Pichegru
n'a jamais rien donn par crit. Je ne crois pas non plus que, fausse
ou vraie, elle se soit trouve dans le portefeuille de d'Antraigues.
Je crois que tout ceci est une infamie de l'infme Pinault.

         [Note 22: Le roi ne se trompait pas sur ce point. Cette
         lettre n'avait pas t crite par Pichegru. Mais il se
         trompait quand il croyait que les rvlations calomnieuses
         qu'elle contenait n'avaient pas t trouves dans le
         portefeuille de d'Antraigues. C'est bien l qu'elles avaient
         t dcouvertes. Il ne tarda pas  le savoir, ce qui entrana
         la disgrce de d'Antraigues. Pinault, dont il parle plus
         loin, n'tait autre que Roques de Montgaillard, dont j'ai
         dvoil le rle abominable.--Voir mon livre: _La Conspiration
         de Pichegru._]

... Au reste, si les triumvirs en reviennent au rgime de terreur,
alors il faudra profiter de l'indignation gnrale pour faire
reprendre les armes aux provinces qui les ont poses. Dans ce cas,
vous sentez combien l'loignement de mon arme et le vtre seraient
fcheux. C'est bien quelque chose d'avoir obtenu de passer l'hiver en
Podolie[23]; mais ce n'est pas tout, et il faudrait obtenir que mon
arme ne partt pas avant que la paix de l'Empereur d'Allemagne ft
faite. Nous aurions plus que le temps de savoir  quoi nous en tenir
sur les mesures que vont prendre les triumvirs.

         [Note 23: De la solde de l'Autriche, l'arme de Cond venait
         de passer  celle de la Russie et devait prendre ses
         quartiers d'hiver dans les provinces polonaises.]

On voit que le roi ne dsarme pas, qu'il tient tte  l'orage, qu'il
cherche les moyens de tirer parti des circonstances qui pourront se
prsenter. Parmi les ventualits qu'il prvoit, il en est une dont il
appelle et espre la ralisation: c'est la rupture des ngociations
qui se poursuivent au mme moment entre l'Autriche et la France. Rien
n'est moins sr en effet que la conclusion de la paix, car on peut
supposer qu'encourag par la brusque cessation des pourparlers que le
Directoire avait engags avec l'Angleterre, le cabinet de Vienne
repoussera les conditions qu'on veut lui imposer. Dans sa
correspondance avec Cond, le roi expose ce qu'il y aura lieu de faire
si cette hypothse se ralise; l encore s'affirme son courage.

Je crois, si les puissances ne sont pas tout  fait frappes
d'aveuglement, qu'elles ne sont pas  sentir la cause de leurs revers.
L'Empereur, nommment, ne peut pas avoir oubli que je lui ai crit au
mois de juin 1793: _Si Votre Majest prend Valenciennes et Cond au
nom du roi, mon neveu, elle aura autant d'allis qu'il y a de Franais
fidles  leurs devoirs; mais, si elle les prend en son propre nom,
elle aura autant d'ennemis que la France renferme en ce moment
d'habitants._ Assurment jamais prdiction n'a t mieux justifie par
l'vnement.

Mais, depuis cette poque, soit l'ambition qui se flatte toujours,
soit la fausse honte de revenir sur leurs pas, ont toujours empch
les cours de Vienne et de Londres de profiter de la funeste exprience
qu'elles ont faite de leur pernicieux systme. Aujourd'hui (je n'ai
pas besoin de vous avertir que je raisonne dans l'hypothse du
renouvellement des hostilits), aujourd'hui, dis-je, une circonstance
toute neuve autorise de nouvelles mesures; mais il est important de la
saisir, car si elle chappe, l'amour-propre forcera encore la raison
au silence.

Le but du Directoire est vident: il veut renverser tous les trnes,
parce qu'il sent bien que jamais aucun roi ne sera sincrement ami
d'une Rpublique fonde sur les principes de notre Rvolution. Pour y
parvenir, il croit que la guerre est le meilleur moyen, et, bravant la
haine publique qu'il aurait pu apaiser en faisant la paix, il rompt
les ngociations[24]. Cette mesure violente ne lui ramnera pas
l'opinion, qui tait si prononce avant la dernire catastrophe et
qui, pour tre comprime aujourd'hui, n'est pas teinte. Mais cette
opinion a besoin d'appui, et, dans ce moment, elle n'en peut trouver
d'autres que celui des puissances belligrantes. Que celles-ci
renoncent  leur systme machiavlique; qu'elles cessent de confondre
la France avec la Pologne et de croire  la possibilit de sa
conqute; qu'elles dclarent que, forces  reprendre les armes, ce ne
sera dsormais plus contre la France, mais pour la monarchie
franaise qu'elles les porteront; qu'elles abjurent solennellement
toute ide de conqutes et qu'elles reconnaissent le roi lgitime,
appellent  lui tous les bons Franais et ne se montrent que comme ses
auxiliaires; que cette dclaration soit appuye par de l'argent donn
sans parcimonie, et les mfiances s'vanouiront, et la fiert
nationale ne sera plus intresse dans la guerre, et les fautes et les
malheurs de six campagnes pourront tre rpars dans une seule. Mais,
si le systme contraire continue  prvaloir, les mmes fautes et les
mmes malheurs recommenceront, et l'Empereur sera peut-tre bien
heureux de signer sous les murs de Presbourg une paix mille fois plus
dure et plus honteuse que celle qu'il a signe  Loben.

         [Note 24: Allusion  la rupture des Confrences de Lille, o
         Lord Malmesbury s'tait rendu au nom de l'Angleterre.]

Ces vrits, je les cris  Ptersbourg, et je ne suis pas embarrass
de les faire entendre  Londres. Mais il est bien difficile de les
faire parvenir  Vienne. L'vque de Nancy, qui me sert avec zle,
n'est pas en tat de se faire couter. Il me faudrait l un homme dont
le mrite, universellement reconnu et plus recommandable peut-tre aux
yeux de l'Empereur que de tout autre souverain, le fort  lui prter
attention. Mais quand j'aurais beaucoup de ces hommes  ma
disposition, il resterait encore une difficult presque insurmontable,
celle de franchir les barrires dont l'Autriche est entoure et de
pntrer jusqu' Vienne.

Je rends grces au ciel de ce que cet homme unique existe, de ce que
son zle pour l'tat et, j'ose ajouter, son amiti pour moi, galent
sa juste rputation, et de ce qu'il est impossible que l'Empereur lui
ferme l'accs auprs de lui. _Tu es ille vir._ Vous seul, mon cher
cousin, pouvez remplir mes vues, et si aprs vous avoir entendu parler
avec cette force que donne la vrit, avec cette autorit, je puis me
servir du mot, qui vous est si bien acquise, avec cette mesure qui
vous est propre, l'Empereur persiste dans son premier systme, nous
aurons au moins la consolation de nous dire que nous avons fait tout
ce qui dpendait de nous pour servir notre patrie et sauver l'Europe.

En mme temps qu'il envisageait ainsi l'emploi des moyens coercitifs,
Louis XVIII entendait bien n'en user qu'avec prudence ou mme en
ajourner l'emploi, si les circonstances n'y taient pas favorables.
Au lendemain de Fructidor, il croyait  l'efficacit des
insurrections. Mais, lorsqu'au mois de dcembre la signature de la
paix avec l'Autriche vient rendre au gouvernement de la Rpublique la
libre disposition de ses armes et qu'on le voit prendre des mesures
qui ne menacent pas moins les royalistes de l'Ouest que les ctes
d'Angleterre ou celles d'Irlande, le roi crit  La Trmolle:

Je serais coupable  mes propres yeux si, dans ce moment,
j'ordonnais, ou seulement si je permettais des mouvements dont le
rsultat invitable serait de faire couler en pure perte le sang de
mes braves et fidles sujets. Leurs chefs doivent donc se borner
actuellement  entretenir et  propager le bon esprit qui rgne parmi
eux; mais ils doivent en mme temps modrer leur zle, et les engager
 le renfermer soigneusement, jusqu'au jour, que les fureurs mmes de
leurs tyrans ne peuvent que hter, o une leve en masse (pour me
servir de leurs expressions), plus imposante que celle qui pourrait
s'oprer aujourd'hui, et que nous aurons sagement et gnralement
combine, viendra prter  l'opinion une force capable de la faire
triompher. J'ai des raisons de craindre qu'un homme, en qui je n'ai
nulle espce de confiance[25], ne cherche  influencer vos amis; je
m'en rapporte  vous pour les en dtourner.

         [Note 25: C'est le comte de Puisaye que le roi dsigne ici.
         Quoique Puisaye et dclar vouloir abandonner tout
         commandement en Bretagne, il y exerait encore son influence,
         grce  la faiblesse du comte d'Artois et contrairement  la
         volont de Louis XVIII.]

Le pressant conseil qu'envoyait le roi au prince de La Trmolle
venait  son heure; car, au mme moment, une fermentation dangereuse
renaissait en Bretagne et en Vende.  Londres, le comte de Frott
remuait ciel et terre pour obtenir des fonds  l'effet de provoquer en
Normandie de nouveaux soulvements[26]; dans le Midi, des bandes
d'insurgs continuaient  rpandre la terreur dans les campagnes en
prtendant s'tre armes pour le relvement du trne et de l'autel.
Maintenant que la guerre extrieure avait cess, le roi comprenait la
ncessit de contenir ces agitations jusqu' ce qu'il ft possible de
les faire concorder ensemble, ce qui arriverait infailliblement si la
coalition se reformait. Jusque-l, il fallait recourir de prfrence 
ces moyens de propagande et de persuasion que n'avait cess de prcher
de La Marre, tcher de conqurir l'opinion par des procds qui
carteraient toute ide de violence et de guerre civile. Moyens et
procds taient multiples; il s'agissait de choisir les plus
efficaces et, aprs les avoir choisis, d'y persvrer.

         [Note 26: Le 16 fvrier 1797, le roi lui avait crit: Je
         n'ai pas cess d'avoir les yeux ouverts sur vous, depuis que
         vous vous tes fait si avantageusement connatre. Votre
         courage ne m'tonne pas; mais votre prudence, la justesse de
         votre coup d'oeil, qualits bien rares  votre ge,
         m'inspirent la plus juste confiance. Je ne puis vous en
         donner une meilleure preuve que le pouvoir que je joins 
         cette lettre. Le malheur qui vient d'arriver (l'arrestation
         des agents de Paris) peut en rendre l'usage difficile en ce
         moment. Mais je ne puis mieux faire que de m'en rapporter sur
         cela  vtre sagesse.]

Il en est un qui apparaissait promptement  l'esprit du roi comme le
meilleur  employer. Il consistait  organiser dans le royaume des
missions religieuses avec l'aide des ecclsiastiques qui s'y
trouvaient. Convaincu que la monarchie ne sortirait de ses ruines
qu'avec l'appui de l'opinion publique, il considrait que ces missions
auraient pour effet d'agir sur celle-ci, de la fortifier, de prvenir
le dcouragement. C'est dans ce sens qu'taient conues les
instructions que, ds le 10 octobre, il envoyait aux vques migrs,
rests fidles  sa cause:

Je dsire que les ecclsiastiques soutiennent parmi mes sujets
l'esprit monarchique en mme temps que l'esprit religieux, qu'ils les
pntrent de la connexion intime qui existe entre l'autel et le trne
et de la ncessit qu'ils ont l'un et l'autre de leur appui mutuel.
Qu'ils leur disent bien que l'glise catholique, sa discipline, sa
hirarchie, cet ordre merveilleux qui, pendant tant de sicles, l'ont
conserve pure de toutes erreurs, ne se lie bien qu' la monarchie et
ne peut exister longtemps sans elle; enfin qu'ils leur dmontrent que,
comme sans la religion, ils ne peuvent compter sur le bonheur dans
l'autre vie, de mme, sans la monarchie, ils ne peuvent en esprer
aucun dans celle-ci.

Le but que poursuivait Louis XVIII apparat plus nettement encore dans
ce passage d'une lettre qu'il crivait  son frre:

_Pour toi seul..._ Tu penses bien que je veux tirer des missionnaires
religieux une utilit politique. Mais, confier ce secret  tous les
vques de France ce serait une folie. J'ai divis, dans ma tte, le
royaume en cinq divisions, et j'ai rsolu de confier celle du levant 
l'archevque de Reims, celle du midi  celui de Toulouse, du centre 
l'vque de Clermont, du couchant  celui de Saint-Pol-de-Lon, et du
nord  celui de Boulogne. Dans cette division, se trouve l'vch
d'Arras; mais, en rendant justice aux bonnes qualits de l'vque[27],
tu sais qu'il lui en manque une absolument essentielle: c'est la
discrtion. Il est donc simple, par ce motif et par beaucoup d'autres,
que j'aie prfr l'vque de Boulogne; et je ne confierai pas
inutilement un secret qui doit tre ignor de tout le monde, surtout
du gouvernement britannique; car, outre l'utilit de la chose
elle-mme, j'y trouve encore l'avantage d'avoir une agence  moi tout
seul qui pourra,  mon gr, seconder ou contrebalancer les oprations
de celle que je ne gouvernerai que par indivis avec le cabinet de
Saint-James. Qui que ce soit dans la nature, except les prlats
ci-dessus, ceux que je me rserve d'y ajouter, comme tu le verras par
la lettre d'envoi, et toi, ne saura le secret; car le prince de Cond,
qui sera ici vendredi, l'ignorera entirement. Je te recommande 
toi-mme de l'oublier s'il est possible. Tu sens surtout combien il
importe que l'vque d'Arras ne s'en doute pas. vitons-lui ce petit
chagrin, et  nous les dangers qui ne manqueraient pas d'en rsulter.

         [Note 27: Mgr de Conzi, vque d'Arras, un des agents les
         plus actifs de l'migration. Il tait alors en Angleterre
         avec le comte d'Artois.]

Il n'y a pas lieu de rechercher, cette tude ayant un tout autre
objet, si la doctrine dont s'inspirait le roi tait conforme  celle
qu'avait toujours professe la cour de Rome dans ses rapports avec les
gouvernements, ni de s'attarder aux dbats que les instructions
royales dchanrent parmi les prlats auxquels elles furent
communiques. Ce qui importe, c'est de dmontrer, en les rappelant,
qu'alors que sa cause semblait perdue, Louis XVIII, avec une tnacit
digne d'un meilleur destin, redoublait d'efforts pour porter dans
l'me de ses partisans la conviction contraire.

Sous l'empire de cette proccupation, il s'efforait de tirer parti
de la prsence en Suisse des dputs fructidoriss, qui s'y taient
rfugis. Parmi eux se trouvait Imbert-Coloms, l'ancien maire de
Lyon. Royaliste ardent, dsign comme tel et compris dans les dits de
dportation, il avait pu se drober aux limiers de Barras. Il fut le
premier  qui le roi crivit:

Vous pouvez penser, Monsieur, lui disait-il, quelles ont t mes
inquitudes lorsque j'ai appris la catastrophe qui vous a mis dans un
si grand danger. Elles ne peuvent se comparer qu' la satisfaction que
j'ai ressentie en vous sachant enfin en sret. Comme roi, comme pre
de mes sujets, je ne puis que gmir d'un vnement qui retarde la fin
des malheurs de ma patrie. Mais, pour vous, Monsieur, mes sentiments
sont bien diffrents, et je suis plus port  vous fliciter qu'
m'affliger avec vous d'un acte de violence qui met vos sentiments dans
un jour plus clatant, s'il est possible, qu'ils n'y taient dj, et
par lequel vos perscuteurs eux-mmes vous couvrent de gloire. Je
voudrais que tous ceux qui, comme vous, ont mrit l'honneur de la
proscription, y eussent chapp comme vous; mais vous tes jusqu'
prsent le seul sur qui je sois rassur. Si vous connaissez les lieux
o quelques-uns de vos dignes collgues se sont retirs, soyez mon
interprte auprs d'eux; dites-leur qu'ils partagent les sentiments
que je viens de vous exprimer.

Faites savoir, si vous le pouvez sans vous compromettre, aux
habitants de ma bonne ville de Lyon, que je n'oublierai jamais la
marque d'attachement qu'ils m'ont donne en plaant M. Camille Jordan
et vous dans une assemble dont les dmarches, depuis que vous en
aviez dtermin la majorit, ne tendaient plus qu' faire oublier 
l'univers les crimes de celle qui l'ont prcde. Ajoutez-leur que ce
nouveau revers n'abat point ma constance, immuable comme ma tendre
bienveillance pour eux, et que j'ai la douce et ferme confiance que
leur courageux attachement aux vrais principes de la monarchie n'en
sera pas plus branl.

Quelque loquente et persuasive que ft cette lettre, et bien que le
roi feignt de croire que tous les dputs sortis de France  la suite
du dix-huit fructidor appartenaient au parti royaliste, il n'ignorait
pas qu'il y avait parmi eux non seulement des rpublicains modrs,
mais aussi des constitutionnels, en lesquels, jusqu' ce jour, il
s'tait refus  voir des partisans sincres de la royaut lgitime.
Il n'en comptait pas moins sur le ressentiment de ces dissidents
contre les jacobins victorieux pour les rallier  sa cause. Il
esprait obtenir d'eux, comme des royalistes purs, une dclaration
solennelle et publique, attestant qu'ils taient convaincus que le
gouvernement rpublicain n'tait propre qu' perptuer les malheurs de
la France, qu' consommer sa ruine; qu'en consquence ils
reconnaissaient pour leur roi Louis XVIII, successeur de Louis XVII,
son neveu, dont leur voeu personnel comme celui de leurs commettants
rclamait le rtablissement.

Pour organiser les missions religieuses dans l'intrieur du royaume,
le roi avait eu recours  divers vques qui rsidaient en Allemagne
et dont il se croyait sr. Pour obtenir la dclaration des dputs
disperss en Suisse, il projetait de recourir au commissaire anglais
Wickham. Afin de le persuader de l'utilit pratique de son projet, il
allait lui envoyer un homme dont il avait, depuis les dbuts de la
Rvolution, prouv le dvouement: l'migr Jacques-Antoine-Marie de
Cazals, l'intrpide champion de la royaut aux tats gnraux, venu 
Blanckenberg pour protester de sa fidlit.

Je ne te cache pas que j'ai trouv la matire un peu dlicate,
mandait-il  son frre en lui exposant la mission qu'il venait de
confier  Cazals. Je veux bien que le voeu de mes sujets me _rende_
ma couronne; mais je ne veux pas qu'il me la _donne_. Tu sens bien la
distinction et pourquoi j'ai mis Louis XVIII, successeur de Louis
XVII. Ces numros sont des actes conservatoires. Mais, en supposant
que cela se passe ainsi, encore faudrait-il de l'adresse et un profond
secret, car il est bien essentiel que la dclaration des proscrits
paraisse spontane et qu'ils ne semblent influencs ni par moi ni par
l'Angleterre, quoique, si nous parvenons  ce but, je compte bien y
tre puissamment aid par M. Wickham, auquel en consquence j'ai tch
de remettre le coeur au ventre, tant par la mission de Cazals auprs
de lui que par la lettre dont la copie est ci-jointe.

De cette lettre  Wickham, il n'y a qu'un passage  retenir: c'est
celui qui trahit une fois de plus que la journe de fructidor n'a pas
altr, dans l'me de Louis XVIII, son nergique confiance dans le
triomphe final de ses droits. L'vnement est cruel. Mais les
ressources sont grondes. Nous sortirons avec honneur de ce pas
difficile, et les triumvirs, qui ont cru vous compromettre en vous
nommant avec tant d'clat, n'auront fait que vous faire jouir un peu
plus tt de la gloire qu'un si bel ouvrage heureusement achev doit
attacher  votre nom.

Toutefois pour achever cet ouvrage, comme disait le roi, pour que
l'opinion conquise ne ft pas touffe par la violence, il fallait
gagner les armes, les dtacher du Directoire, les ramener  l'ide de
royaut. Les missionnaires religieux taient impropres  cette tche.
Ils auraient eu dans les camps et dans les casernes trop de dangers 
courir. Seuls, des laques pouvaient clairer les officiers et les
soldats sur leurs vritables intrts, leur promettre des grces
proportionnes  leurs services; le roi adjurait ses agents en France,
en Angleterre, en Italie, en Suisse, de lui indiquer des sujets assez
courageux pour accepter une telle mission, assez adroits pour la
remplir.

D'autre part, il ne se dissimulait pas que le meilleur argument pour
sduire une arme et surtout une arme mal paye, mal vtue, manquant
de tout, c'est de l'argent.  trois reprises, depuis le commencement
de cette anne 1797, il avait charg le duc d'Harcourt d'en solliciter
du gouvernement anglais. Le cabinet de Londres en avait toujours
promis pour cet usage, mais n'en avait jamais donn. Maintenant qu'on
devait le supposer convaincu de l'impossibilit de conclure avec le
Directoire une paix mme honteuse, il serait sans doute plus dispos 
tenir ses promesses. Il y avait donc lieu de renouveler les instances
dj prescrites au duc d'Harcourt, et le roi se dcidait  leur donner
pour interprte l'abb de La Marre, dont il attendait la venue.

Il se pouvait cependant que ces mesures htives ne portassent pas les
fruits qu'on en attendait. Il fallait le prvoir; le roi le prvoyait,
et, jaloux de n'avoir rien  se reprocher, il avisait aux moyens de
gagner  sa cause, par des ngociations directes et secrtes, un ou
plusieurs des chefs les plus populaires de l'anne.

L'ide n'tait pas nouvelle. Depuis l'abolition de la royaut, le
souvenir de Monk, le restaurateur des Stuarts en Angleterre, hantait
les cervelles royalistes. Tour  tour, Pichegru, Hoche, Moreau,
Kellermann, d'autres moins illustres, avaient t l'objet d'offres
tentatrices. On voulait obtenir d'eux de faire arborer la cocarde
blanche  leurs soldats, de livrer des places ou, s'ils remportaient
des victoires sur les armes allies, d'obliger les souverains 
reconnatre le roi de France et  favoriser son retour dans son
royaume. Mais,  l'exception du premier de ces gnraux, aucun de ceux
que leur influence sur l'arme rendait susceptibles de jouer un grand
rle ne s'tait prt  ce qu'on esprait de lui. Pichegru lui-mme,
le seul qui et ouvert l'oreille aux propositions des agents du roi,
avait refus de trahir ses devoirs militaires et ajourn ses
rsolutions dfinitives jusqu' ce que survnt une occasion d'en
prendre d'efficaces. Du reste, maintenant, il figurait parmi les
vaincus; il tait dport; on ne pouvait plus compter sur lui. Mais si
pitre que ft le rsultat de tant de dmarches antrieures, on ne
courait aucun risque  en entreprendre de nouvelles. Ce qu'on n'avait
pu obtenir une premire fois, peut-tre l'obtiendrait-on maintenant.
Au moment o parvenait  Blanckenberg une lettre de l'abb de La
Marre, ne le prcdant que de quelques jours et ouvrant la perspective
d'une ngociation avec Bonaparte, le roi tait dj dispos 
accueillir avec faveur cette ouverture qui rpondait  ses propres
vues.

Par une concidence remarquable, il en recevait en mme temps, d'un
autre ct, une toute pareille. Elle lui venait d'un migr, le comte
de Verngues, qui rsidait en Italie et qu'il avait employ dj  des
missions de confiance. Verngues racontait que, se trouvant  Milan,
il s'y tait li avec un riche ngociant de Marseille nomm Nicolas
Clary, migr comme lui, dont la soeur avait pous Joseph Bonaparte,
frre an du conqurant de l'Italie et ambassadeur de la Rpublique 
Rome. Supposant avec raison que, grce  ce mariage, Clary avait
accs auprs du gnral, Verngues l'avait entretenu de la
possibilit de rattacher ce dernier  la cause des Bourbons. Clary ne
s'tait pas drob  cet entretien; il avait mme promis d'en faire
part  Joseph et l'en avait entretenu en effet.  en croire les
informations envoyes au roi par Verngues, Bonaparte lui-mme tait
averti par Joseph. Flatt des offres dont il tait l'objet, il avait
promis d'agir quand il en serait temps. En attendant, il demandait 
prendre connaissance des pouvoirs signs de la main du roi, que
Verngues avait annoncs, pour le cas o il serait conduit  traiter.

Sans trop s'attarder  rechercher dans quelle mesure cette
communication mritait confiance, le roi fit expdier ces pouvoirs et
attendit une rponse. Il ne devait apprendre que l'anne suivante
qu'ils n'avaient pu tre utiliss. Le jour mme (27 septembre 1797),
o Verngues, aprs les avoir montrs  Clary, devait les placer sous
les yeux de Joseph, le gnral Duphot avait t assassin dans Rome.
Cet vnement ayant empch l'audience, il ne fut pas donn suite  la
ngociation. Mais  la date o de La Marre s'annonait  Blanckenberg,
on croyait fermement qu'elle se continuait. On ne dsesprait pas de
la voir aboutir. C'est ce qui explique sans doute pourquoi, durant
plusieurs mois, les choses restrent en l'tat, sans que le roi
renont  traiter avec Bonaparte et sans qu'il ngliget d'ailleurs
de mettre en action d'autres moyens de rentrer dans son royaume.

Il ne croyait pas  la dure de la paix. Il s'attendait  voir
l'Autriche reprendre les armes et la coalition de 1792 se reformer. Il
jugeait qu'en ce cas, l'intrt des puissances devait les pousser 
favoriser les mouvements insurrectionnels de l'Est, du Lyonnais et du
Midi,  les lier au systme de dfense que les cantons suisses
paraissaient devoir adopter et  combiner cette double opration avec
le plan qui devait tre arrt pour les provinces de l'Ouest sur la
demande de Monsieur.  l'effet d'exposer ces vues au cabinet anglais
et de les faire prvaloir, l'abb de La Marre,  peine dbarqu 
Blanckenberg, se voyait contraint de repartir muni d'instructions
crites et dtailles. Il devait se rendre  Londres et revenir en
toute hte auprs du roi pour rendre compte de sa mission, mais non
sans avoir pass par Paris afin d'y tudier la situation gnrale et
de dcider si, oui ou non, une entente avec Bonaparte tait
ralisable.

Comme il n'tait pas impossible qu'une chance heureuse de hter cette
entente s'offrt  l'ambassadeur, le roi avait tenu  ce qu'il ft
pourvu d'une autorisation signe de sa main, qui lui permettrait
d'agir auprs du gnral soit directement, soit par intermdiaire. Il
la lui avait donne, et l'abb de La Marre, en se remettant en route,
emportait un crit ainsi conu, dat du 29 janvier 1798: J'autorise
les porteurs du prsent billet  entrer en mon nom en ngociation avec
le gnral Bonaparte.

Il y avait dix jours que l'abb de La Marre tait reparti, lorsque sur
le projet  l'excution duquel il allait travailler vint s'en greffer
un autre. Les documents qui sont sous nos yeux n'en expliquent pas
l'origine, ce qui permet de supposer qu'il fut conu spontanment par
Louis XVIII. Il consistait  ramener au parti du roi le gnral
Berthier, qui tait alors en Suisse,  l'arme de Massna.

Le nom de ce gnral, qu'un avenir prochain allait conduire  la plus
haute fortune militaire, ne rappelait au roi que des souvenirs propres
 lui donner confiance en l'homme qui le portait. Mme Berthier, la
mre, avait t attache au service du comte de Provence quand il
tait enfant.  Versailles, durant les tragiques journes d'octobre
1789, Berthier, qui tait alors major de la garde nationale, sous les
ordres du comte d'Estaing, commandant en chef, et du baron de
Gouvernet, commandant en second, s'tait conduit en sujet fidle, ce
qui est d'autant plus remarquable, crivait le roi au moment de faire
appel  ses sentiments royalistes, qu'il n'y eut gure de tout ce qui
composait la garde nationale, que M. de Gouvernet et lui qu'on pt
citer avec loge. En 1791, le 29 fvrier, devenu commandant aprs la
retraite de ses deux chefs, Berthier avait march de lui-mme au
secours de Mesdames, tantes du roi, que le peuple de Paris menaait
d'empcher de partir du chteau de Bellevue, et, par son attitude
dcide, assur leur dpart. En se rappelant ce pass, en constatant
que Berthier n'avait particip  aucun des forfaits rvolutionnaires,
le roi supposait que sous l'uniforme de ce gnral rpublicain
battait un coeur de royaliste. De cette supposition tait n l'espoir
de s'assurer ses services.

Un gentilhomme migr, le comte d'Hautefort, ami personnel du comte de
Provence, jadis attach  sa maison et maintenant pourvu d'un
commandement dans l'arme de Cond, se trouvait alors  Blanckenberg.
 la veille du dpart de Louis XVIII pour la Russie, il tait venu lui
faire ses adieux. C'est lui que le roi chargea de se rendre auprs de
Berthier. Les instructions qu'il lui donna sont trop longues pour tre
reproduites ici. Elles s'inspiraient de l'espoir que si Berthier,
comme c'tait probable, recevait l'ordre de marcher contre les
rebelles de l'Est et du Lyonnais, il consentirait, au lieu de les
combattre,  passer de leur ct; que l'arme rpublicaine,  son
instigation, se prononcerait pour eux et acclamerait le duc de Berry,
que le roi se proposait de nicher  cette arme, sous la garde de
Berthier. Pour prix de sa conduite, celui-ci recevrait le cordon
rouge, qui lui serait apport par le jeune prince, le grade de
lieutenant-gnral et toutes les rcompenses qu'il pourrait demander
pour lui et ses officiers.

Le comte d'Hautefort n'ayant pu aborder Berthier, ces instructions
restrent sans effet. Elles n'en tmoignent pas moins et de la
singulire opinion qu'avaient des gnraux de la Rpublique les
princes migrs, et du caractre illusoire des rsolutions que cette
opinion leur suggrait. N'tait-ce pas une illusion, en effet, de
penser qu'un soldat tel que Berthier consentirait  passer  l'ennemi,
et que, dt-il y consentir, il adopterait, pour trahir ses devoirs
militaires, le procd maladroit et brutal qu'on lui conseillait? N'en
tait-ce pas une plus grande encore de penser qu'il exercerait assez
d'action sur ses troupes pour les entraner dans sa dsertion et ne
pas craindre de les voir se rvolter s'il osait leur proposer de
suivre son exemple? Pareille tentative avait t faite deux ans avant
auprs de Pichegru par le prince de Cond; mais elle avait chou, et
il est au moins tonnant que ce souvenir n'ait pas empch le roi de
la renouveler presque dans la mme forme auprs d'un autre gnral.

De tant de dmarches fcondes en dceptions, ressort du moins la
preuve que les succs du Directoire ne l'avaient pas abattu et qu'il
ne restait pas inactif. Lorsqu'au mois de mars 1798, chass de
Blanckenberg par la Prusse, il s'installait  Mitau, l'abb de La
Marre  Londres, Cazals en Suisse, d'Hautefort envoy  Berthier,
travaillaient au profit de sa cause par les voies que nous avons
indiques. Mais, comme s'il et prvu qu'aucun d'eux ne devait
russir, ce  quoi il attachait le plus de prix, c'tait la mission
confie  de La Marre qui devait, en quittant l'Angleterre, se rendre
 Paris et tenter de se rapprocher de Bonaparte.




LIVRE HUITIME

LOUIS XVIII ET MADAME ROYALE[28]

         [Note 28: Une communication, dont mes lecteurs apprcieront
         le prix, ayant mis dans mes mains la correspondance du roi
         avec sa nice, de 1795  1799, je n'ai pas cru qu'elle dt
         tre perdue pour l'histoire, et c'est ainsi que ce huitime
         livre est fait, en grande partie, de ces lettres rvlatrices
         de l'me charmante de Madame Royale.]


I

LA DLIVRANCE


Au cours des dramatiques vnements qui viennent d'tre raconts, un
projet d'ordre plus intime avait maintes fois captiv la sollicitude
de Louis XVIII. Ce projet consistait  marier sa nice, Madame Royale,
fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, avec son neveu, le duc
d'Angoulme, fils an de M. le comte d'Artois et de Marie-Thrse de
Savoie. Conu au moment o la jeune princesse allait quitter la prison
du Temple, il devait, durant quatre annes, occuper le premier rang
dans les proccupations quotidiennes du roi. Aussi peut-on dire que
l'affaire du mariage, si fconde pour lui en consolations et en soucis
de toutes les heures, constitue un des plus importants pisodes de
l'migration, le plus important peut-tre. Il domine tous les autres,
parfois mme les explique ou les complte en jetant, dans l'ensemble
svre et douloureux, qu'ils forment, une note plus touchante et plus
mue. Il y a donc lieu de lui faire, dans ces pages consacres  la
triste odysse des migrs, une place gale  celle qu'il a tenue dans
la ralit, et, afin qu'aucun dtail n'en soit perdu pour cette
histoire, de revenir sur nos pas jusqu' ce mois de juin 1795, qui vit
mourir Louis XVII, sa soeur sortir de son cachot et Louis XVIII
ceindre la couronne.

Au lendemain de la mort du petit roi, l'Empereur d'Autriche, Franois
II, avait demand au gouvernement de la Rpublique de remettre entre
ses mains la soeur du dfunt, sa cousine, Marie-Thrse-Charlotte de
France, alors ge de dix-sept ans, encore dtenue au Temple et seule
survivante des membres de la famille royale, avec qui elle y avait t
enferme le 10 aot 1792. En change de cette princesse, l'Empereur
offrait de mettre en libert le gnral de Beurnonville, ancien
ministre de la guerre, et les reprsentants du peuple livrs avec lui
 l'Autriche par Dumouriez au moment de sa dfection. La Convention,
saisie de ces offres par le gnral Pichegru,  qui elles avaient t
faites, s'tait empresse de les accepter. Le 12 messidor (30 juin),
elle invitait le Comit de Salut public  ngocier avec les
reprsentants de l'Empereur. La ngociation promettait d'aboutir, et
la dlivrance de la captive, Madame Royale, n'tait plus qu'une
affaire de jours.

Presque en mme temps, des lettres de Paris venaient apprendre au roi
que sa nice tait dans sa prison l'objet de traitements plus humains.
Elle pouvait recevoir quelques visites sous la surveillance de ses
gardiens; elle tait mieux nourrie; on lui confectionnait un
trousseau[29] en vue de son prochain dpart, et on lui avait donn,
pour gayer sa solitude, une compagne aimable et distingue, Mme de
Chanterenne, personne de condition, qui promptement avait gagn sa
confiance.

         [Note 29: Le trousseau de Madame Royale est fait; il est
         vraiment magnifique, sans tre riche par les diamants et
         l'or. Mais les dentelles, les toiles et les toffes ont t
         prises dans ce qu'il y a de plus beau.--_Lettre sans
         signature, crite de Paris, le 11 avril 1795, et envoye 
         Vrone par un agent de Turin._--Il est dit, dans plusieurs
         mmoires, qu' la frontire, la princesse abandonna ce
         trousseau. Nous n'avons pas trouv trace de ce fait dans sa
         correspondance avec son oncle.]

Parmi ces lettres, il y en avait une de la marquise, plus tard
duchesse de Tourzel, ancienne gouvernante des Enfants de France,
incarcre avec sa fille pendant la Terreur et dlivre aprs la chute
de Robespierre; une autre de Hue, longtemps au service du Dauphin, en
qualit de premier valet de chambre. Tous deux avaient t autoriss 
voir Madame Royale et offraient leurs bons offices pour lui
communiquer les messages que le roi dsirerait lui faire parvenir.
L'occasion tait propice autant qu'inespre. Louis XVIII s'empressa
d'en profiter. Le 8 juillet, il envoyait  la duchesse de Tourzel, par
la voie de ses agents de Paris, une lettre en chiffres pour tre
remise  Madame Royale aprs qu'ils l'auraient dchiffre.  Vrone,
dans l'entourage du roi, le comte d'Avaray fut le seul  en recevoir
communication. C'est lui, du reste, qui eut mission de l'expdier.

Je hasarde cette lettre, ma chre nice, sans savoir si elle pourra
vous parvenir; mais ma tendresse pour vous ne peut plus se taire dans
un moment aussi cruel. Rien ne peut rparer les affreuses pertes que
nous avons faites; mais permettez-moi d'essayer d'en adoucir
l'amertume. Regardez-moi, je vous en conjure, comme votre pre, et
soyez bien sre que je vous aime et vous aimerai toujours aussi
tendrement que si vous tiez ma propre fille. Si ceux qui vous feront
arriver cette lettre vous donnent en mme temps les moyens d'y
rpondre avec sret, je serai ravi d'apprendre que votre coeur
accepte les offres du mien. Mais, au nom de Dieu, point d'imprudence,
et songez bien que votre sret est bien prfrable  ma satisfaction.
Adieu, ma chre nice, je vous aime et vous embrasse de tout mon
coeur.

La rponse ne se fit pas attendre. On la reut  Vrone le 18
septembre. Elle tait date de la tour du Temple le 5 du mme mois. En
la transmettant au roi par l'intermdiaire de Hue, Mme de Tourzel
racontait que, toujours surveille, Madame Royale avait eu bien de la
peine  l'crire. Elle suppliait Sa Majest de brler ces missives
aprs les avoir lues. Il y va de ma vie et peut-tre de la libert de
Madame Royale si l'on parvient  dcouvrir qu'elle a crit... Je l'ai
trouve grandie, bien portante, pleine de noblesse et de dignit.
Hue ajoutait: Le coeur bon et sensible de Votre Majest jugera
beaucoup mieux que je ne le lui peindrais ce que cette douce runion a
offert de touchant. Je lui dirai seulement que Madame Royale, qui
connat toutes ses pertes, les supporte avec un courage et une nergie
dignes du sang de son auguste famille.

Quant  la jeune princesse, elle avait trac en hte et fivreusement
ces quelques lignes: Mon cher oncle, je suis on ne peut plus touche
des sentiments que vous daignez marquer  une malheureuse orpheline en
voulant l'adopter pour fille. Le premier moment de joie que je gote
depuis trois ans est celui o vous m'assurez de votre bienveillance.
Je vous aime toujours bien et dsire pouvoir un jour vous assurer de
vive voix de ma reconnaissance et de mon amiti pour vous. Je suis
bien inquite de votre sant et de savoir ce que vous devenez depuis
trois ans que je n'ai eu le bonheur de vous voir. J'espre que vous
vous portez bien. Je le demande tous les jours au ciel, ainsi que de
prolonger tous vos jours, afin que vous puissiez tre heureux, ce qui
n'arrivera peut-tre que dans longtemps. Adieu, je vous prie d'tre
persuad que, quelque chose qui arrive, jusqu' mon dernier soupir je
vous serai attache.--MARIE-THRSE-CHARLOTTE[30].

         [Note 30: Il n'est fait mention d'aucune de ces lettres dans
         les Mmoires de la duchesse de Tourzel.]

Cette lettre, en arrivant  Vrone, fut pour le monarque proscrit un
rayon de lumire rchauffante. La fille de son frre avait toujours
t sa prfre. Il parlait souvent d'elle; il aimait  rappeler qu'au
cours des cruelles preuves qui avaient assombri dj sa jeunesse,
elle s'tait toujours montre digne d'admiration par son intrpidit
devant tous les prils, par sa rsignation devant le malheur et
surtout par l'ingniosit de la tendresse qu'elle prodiguait  ses
parents durant les heures les plus affreuses, comme si elle et voulu
leur en adoucir l'amertume.

Les sentiments qu'elle lui inspirait, il les avait exprims nagure
avec une vivacit dont le tmoignage est sous nos yeux. Un jour, 
Coblentz, lisant le rcit de son vasion de Paris, dans la nuit du 20
au 21 juin 1791, rdig,  sa demande, par le comte d'Avaray comme
complment de celui qu'il en avait trac lui-mme, et s'attardant  un
passage o le narrateur rappelait la journe de Saint-Cloud, premier
pisode de la captivit de Louis XVI[31], il avait crit en marge de
cette relation:

         [Note 31: 18 avril 1791.--Le Roi avait t srieusement
         malade; d'un autre ct, il dsirait soustraire le service de
         sa chapelle aux fureurs dont les prtres fidles taient
         menacs. Les mdecins prononcrent que Sa Majest avait
         besoin de l'air de la campagne, et l'on pensait assez
         gnralement qu'Elle pourrait aller  Saint-Cloud comme
         l'anne prcdente. Le 18 avril, jour fix pour le dpart, Sa
         Majest et la famille royale taient en voiture vers midi et
         dj sur le Carrousel, lorsque d'accord avec la populace et
         les poissardes, au mpris des Droits de l'Homme verbeusement
         et inutilement invoqus par leur premier auteur (le gnral
         de La Fayette), la garde nationale, en couvrant d'injures le
         roi et son auguste famille, dont,  plusieurs reprises, la
         voiture fut couche en joue, maltraitant de coups ses
         serviteurs et ne paraissant prolonger ces infmes dbats que
         pour en aggraver les outrages, fora Sa Majest  renoncer 
         son voyage. Et c'tait pourtant ce mme homme, ce Washington
         de la Foire, qui, peu auparavant, disait  un haut personnage
         de qui je tiens cette impudente niaiserie: J'ai abaiss le
         trne de quelques marches; je ne souffrirai pas qu'on y
         touche.--_Annotation de d'Avaray sur son manuscrit._]

Ce fut l, il m'est doux d'en consacrer ici le souvenir, que, pour la
premire fois, je vis ma nice telle qu'elle est. Tout ce que la
solidit d'me, le courage, la pit avaient donn de forces au roi, 
la reine,  ma soeur, semblait puis. Assis chacun dans notre coin,
nous nous regardions tous les cinq dans un morne silence. Ma nice,
ge de douze ans, seule debout au milieu de ce cercle d'infortuns,
annonant par ses regards qu'elle sentait et surmontait sa position,
allait de son pre  sa mre,  ses tantes; les larmes taient dans
ses yeux, le sourire sur ses lvres. Ses innocentes caresses, ses
tendres soins, ses mots consolateurs versaient du baume sur toutes les
plaies. Elle vint  moi:

-- mon enfant, lui dis-je en la serrant dans mes bras, puisse le
ciel faire pleuvoir sur vous tout le bonheur qu'il refuse  vos
malheureux parents!

Et c'tait cette vaillante jeune fille qui maintenant,  peine libre
de laisser parler son coeur, poussait vers lui un cri de tendresse, de
soumission et de dvouement! Il en fut tout rconfort, et le dsir de
la fixer auprs de sa personne, ds qu'il serait en possession d'un
asile plus sr que n'tait l'Italie, s'empara de son me avec une
violence que quatre annes d'attente ne devaient pas apaiser.

La lettre que du fond de sa prison, en rponse  celle de son oncle,
Madame Royale lui avait crite le 5 septembre, tait arrive  Vrone,
nous l'avons dit, le 18 du mme mois. Ce jour-l, jusqu' une heure
avance de la soire, le roi et d'Avaray restrent en confrence,
s'entretenant de l'vnement qui promettait d'clairer la morne
solitude de l'exil de la prsence d'une jeune princesse pure et
charmante, ennoblie par ses malheurs. Hue avait crit qu'elle ne
tarderait pas  quitter Paris. Sur le territoire de Ble, elle devait
trouver les envoys autrichiens, chargs de la recevoir et de la
conduire  Vienne. Si donc le roi, empch de se porter sur son
passage, voulait communiquer avec elle, il n'y avait pas une minute 
perdre. Il tait tenu de dsigner immdiatement ses messagers, et
ceux-ci de se mettre en route ds qu'aurait t fixe la date 
laquelle prendrait fin la captivit de Madame Royale.

Le choix des messagers ne fut ni long ni difficile.

--C'est vous que je choisis, mon ami, dit le roi  d'Avaray, le prince
de Cond et vous.

Le prince de Cond tait aux bords du Rhin. D'Avaray irait lui faire
connatre les ordres du roi, et, ensemble, ils dcideraient sur quel
point de l'itinraire suivi par la princesse pour aller de la
frontire  Vienne, il leur serait le plus ais de la rencontrer. Il
fut en outre dcid que d'Avaray emporterait deux lettres de son
matre, l'une toute de sentiment destine  Madame Royale, l'autre
destine  Mme de Tourzel qui, sans doute, serait autorise 
accompagner la voyageuse. Le roi comptait sur l'ancienne gouvernante
des Enfants de France pour faire entendre  sa nice des conseils
qu'il jugeait ncessaires en vue de son sjour  la cour de Vienne,
auprs de l'Empereur son cousin.

Ces lettres furent crites le lendemain. Le retard apport au voyage
de Madame Royale allait les rendre sans objet, et elles ne purent tre
utilises. Elles mritent cependant de trouver place dans ce rcit,
parce qu'elles trahissent, d'une part, la vive affection qui
s'veillait dj dans le coeur de Louis XVIII pour la future duchesse
d'Angoulme, et d'autre part, les soupons que lui inspirait
l'empressement qu'avait dploy le gouvernement autrichien, la priode
de la Terreur une fois close, pour se faire remettre la fille de
Marie-Antoinette.

Je puis donc enfin, ma chre nice, mandait-il  Madame Royale, vous
parler en libert de ma tendresse pour vous. C'est un bonheur dont je
ne me flattais plus, et qui ne m'en est que plus sensible. Si j'avais
t le matre de suivre les mouvements de mon coeur, je ne vous aurais
pas crit; j'aurais vol moi-mme  votre rencontre; mais, du moins,
je cherche  m'en ddommager par les personnes que je charge de me
remplacer. L'un est M. le prince de Cond, la gloire de notre nom et
l'appui de ma couronne; l'autre est le comte d'Avaray, mon librateur
et mon ami. J'espre cependant que je ne serai pas longtemps priv du
bonheur de vous voir, et de recueillir de votre propre bouche des
paroles et des volonts dont vous seule avez pu tre dpositaire, et
qui me sont aussi prcieuses que sacres. Mais, en attendant que je
puisse jouir de cette consolation, vous pourrez confier ces secrets 
M. le prince de Cond et  M. d'Avaray: c'est comme si vous me les
disiez  moi-mme.

Je souhaite avec passion pouvoir adoucir des maux que rien ne peut
rparer, et je ne le peux qu'en vous offrant des soins et une
tendresse paternelle qui depuis longtemps est grave pour vous dans
mon coeur. Acceptez-moi donc, je vous en prie, pour votre pre, et
regardez-vous comme ma fille. J'ose dire qu'aprs nos malheurs
communs, c'est une consolation que nous nous devons l'un  l'autre. Je
n'ai pas besoin de vous parler de la reconnaissance que vous devez 
l'Empereur. Vous n'oublierez srement jamais que c'est  sa gnreuse
amiti que vous devez votre libert, comme je me souviendrai toujours
que c'est  lui que je dois de ne plus trembler pour vous.

Adieu, ma chre nice; adieu, ma chre fille, si vous me permettez un
nom si doux. Je vous aime et vous embrasse de tout mon coeur.

 Mme de Tourzel, aprs l'avoir flicite de sa sortie de prison et
lui avoir exprim son admiration et sa reconnaissance, il avouait
qu'il ne serait pas sans inquitude, en voyant sa nice entre les
mains de l'Empereur:

Il m'est fort difficile de croire au parfait dsintressement de le
cour de Vienne, et je ne puis pas m'empcher, sous son apparente
gnrosit, de souponner des vues loignes et le projet form de me
faire un jour acheter bien cher la libert de ma nice. D'ailleurs,
aprs tout ce qu'elle a souffert en France, il ne doit pas tre
difficile de lui inspirer une aversion insurmontable pour un pays qui
est et que je souhaite, par-dessus toute chose, qu'il reste toujours
le sien. Il n'est que trop vraisemblable que c'est ce qui lui
arriverait  Vienne. Je ne m'explique pas davantage ici parce que
c'est M. d'Avaray qui vous remettra cette lettre. Vous savez ce que je
lui dois: vous savez qu'il est mon ami et le confident de toutes mes
penses. Ainsi, vous sentez que ce qu'il vous dira, c'est comme si je
vous le disais moi-mme. J'ajouterai seulement que je compte plus sur
vos soins que sur toute autre chose pour parvenir au but que je me
propose. Mais je vous prie en mme temps, Madame, d'tre bien
persuade que rien ne peut ajouter aux sentiments que je vous ai vous
et qui dureront autant que ma vie[32].

         [Note 32: Toutes les lettres du roi sont signes: Louis.]

Les motifs de l'inquitude que le roi confiait  Mme de Tourzel ne
pouvaient que le dterminer  tout faire pour que sa nice n'allt pas
 Vienne. Aussi, ds qu'il avait eu connaissance des intentions de
l'Empereur, s'tait-il empress de lui demander qu'elle lui ft
confie. Son dessein tait de l'envoyer  Rome auprs de ses tantes,
Madame Adlade et Madame Victoire, filles de Louis XV, jusqu'au jour
o il lui serait possible de l'appeler auprs de lui. Mais, des
premires rponses de la cour impriale, on pouvait conclure que, si
juste que ft cette requte, elle l'carterait par quelque fin de
non-recevoir, qu'elle voudrait garder la princesse et peut-tre la
marier  l'un des archiducs, frre de l'Empereur. On dsignait dj
l'un d'eux, le plus jeune, l'archiduc Charles[33], esprit born et
sant dplorable, comme destin  devenir son poux.

Tel fut l'objet des entretiens du roi et de d'Avaray durant les
quelques jours qui s'coulrent dans l'attente des nouvelles de
Paris, d'Avaray se tenant prt  partir pour excuter les ordres de
son matre. Le roi tait rsolu  ne laisser  personne le soin
d'tablir sa nice et surtout  ne pas consentir  ce qu'elle poust
un prince tranger. De ses conversations intimes avec le confident de
ses penses, naquit le projet de la marier au fils an de Monsieur
comte d'Artois, le duc d'Angoulme qui venait d'entrer dans sa
vingtime anne.

         [Note 33: L'archiduc Charles, troisime fils de Lopold II,
         qui s'illustra bientt  la guerre. En 1795, il avait
         vingt-quatre ans.]

En 1789, ce prince avait suivi son pre et sa mre  Turin. Par les
soins de son grand-pre, le roi de Sardaigne, il y avait termin son
ducation militaire commence  Paris par son gouverneur, le marchal
de camp comte de Srent. Il exerait maintenant un commandement 
l'arme de Cond, o se trouvait aussi son cadet, le duc de Berry. Le
fils de Louis XVI tant mort, Louis XVIII n'ayant pas d'enfants, et
l'ge du comte d'Artois ne permettant pas de supposer qu'en admettant
qu'il survct  son frre, il rgnerait longtemps, le duc d'Angoulme
tait considr parmi les Bourbons comme le futur roi de France. En
lui donnant pour femme la noble princesse que la piti populaire
surnommait dj l'orpheline du Temple, on ajouterait  la couronne
un nouveau fleuron. Non moins que la gloire ancestrale, les malheurs
immrits sont aussi une parure. Ceux de Madame Royale devaient  son
sexe,  sa jeunesse,  son innocence, d'avoir excit partout une
commisration respectueuse, dont son mariage avec l'hritier du trne
ferait sans doute, aussitt qu'il serait accompli, rejaillir les
effets sur toute la maison de France. Ce mariage, dans la pense du
roi et de d'Avaray, n'tait donc pas seulement command par des
convenances de famille; il l'tait aussi par la raison d'tat.

Ds qu'ils en furent convaincus, le roi jugea ncessaire d'crire une
nouvelle lettre  Mme de Tourzel. La premire destine  lui tre
remise  sa sortie de France n'en disait pas assez, et, puisqu'elle
n'avait pas t expdie, il convenait d'en prciser les termes et de
donner aux motifs qui l'avaient dicte plus de dveloppements. C'est
ce que fit le roi dans la seconde, qu'il esprait lui faire parvenir
avant qu'elle n'et quitt Paris.  ce qu'il avait crit dj, il
ajouta, le 29 septembre, de concert avec d'Avaray, des instances plus
pressantes et la confidence de ses projets.

C'est sur vous que je compte pour djouer les projets que la cour de
Vienne peut avoir, pour rappeler sans cesse  ma nice que, sans
oublier la reconnaissance qu'elle doit  l'Empereur, elle doit
toujours penser qu'elle est Franaise, qu'elle est de mon sang,
qu'elle n'a d'autre pre que moi, qu'elle doit partager, ainsi que le
reste de ma famille, mon sort heureux ou malheureux, et surtout
qu'elle ne doit former de liens ni mme prendre d'engagements que de
mon aveu et sous mon autorit. Je vous dirai plus; j'ai pens  son
bonheur futur,  celui de toute ma famille, au mien, et je n'ai pas
trouv de moyen plus sr pour atteindre ces divers buts que de la
marier au duc d'Angoulme, mon neveu. J'ai la certitude que le roi et
la reine, quand ils n'avaient pas d'autre enfant qu'elle, dsiraient
ce mariage.  la vrit, lorsqu'ils eurent des garons, mon neveu
cessa d'tre un parti pour elle, et ils changrent d'avis. Mais je
suis bien sr que, s'ils vivaient et qu'ils eussent perdu leurs
garons, ils reviendraient  leur premire intention. Ainsi je ne fais
que la suivre.

On voit poindre ici l'innocente supercherie  laquelle, 
l'instigation de d'Avaray et en prvision d'un refus possible de sa
nice, allait recourir Louis XVIII pour la convaincre de la ncessit
du mariage qu'il souhaitait, en le lui prsentant comme un projet
conu et prpar par ses parents. Craignant qu'on ne dcouvrt ce
petit artifice, et aprs avoir invit Mme de Tourzel  communiquer au
plus vite ses dsirs  Madame Royale, bien que l'article soit dlicat
vis--vis d'une jeune personne, il ajoutait: Je vous prie de traiter
ma lettre comme j'ai trait la vtre; car, quoique les dangers ne
soient pas les mmes, vous sentez bien qu'il y aurait aussi quelque
inconvnient pour moi  ce qu'une lettre aussi confidentielle vnt 
tre connue.

Celle-ci ne parvint pas  Mme de Tourzel. Ce qui permet de l'affirmer,
c'est que nous l'avons retrouve sous son enveloppe dans les papiers
du roi, et que, dans ces papiers, il en existe une autre, en minute,
conue presque dans les mmes termes et crite le 3 janvier 1796. 
cette date, Madame Royale tait hors de France depuis sept jours, et
Mme de Tourzel n'avait pas t autorise  l'accompagner. Mais on
l'ignorait  Vrone. On n'y savait qu'une chose, c'est qu'une jeune
femme, Mme de Soucy, digne de cette mission par son ducation et sa
naissance, et qui comptait des amis dans le gouvernement, avait t
dsigne par le Directoire, d'accord avec l'Autriche, comme compagne
de route de la princesse, ce qui ne voulait pas dire d'ailleurs que
Mme de Tourzel et t exclue du voyage.

C'est  d'Avaray qu'on devait ce renseignement. Parti au mois de
novembre pour se rendre au camp de Cond et aviser avec le prince aux
moyens d'approcher Madame Royale, il tait revenu  Vrone sans avoir
atteint son but. Il n'avait pas pouss plus loin qu'Inspruck, averti
l par les autorits autrichiennes que ni lui, ni le prince de Cond,
ni aucun Franais ne serait admis auprs de l'auguste voyageuse. Aprs
avoir tent en vain de flchir ces ordres rigoureux, prvenu aussi que
la date du dpart de Madame Royale n'tait pas encore fixe, il
n'avait pu que confier son indignation, ses regrets et les intentions
du roi  un gentilhomme bourguignon, M. de Rancy, descendu dans la
mme auberge que lui. M. de Rancy avait promptement gagn sa confiance
en lui apprenant qu'il tait le cousin de Mme de Soucy et en s'offrant
pour faire parvenir  Madame Royale, par l'intermdiaire de sa
cousine, auprs de laquelle il esprait arriver, les communications
que le roi destinait  sa nice.

D'autre part, d'Avaray avait rdig pour les agents de Paris une note,
qui ne leur parvint qu'aprs le dpart de Madame Royale et dont, par
consquent, ils ne purent faire usage.

Comme il parat, y tait-il dit, que le projet d'change se soutient
et que l'excution n'en est que retarde, il importe d'inspirer  la
jeune princesse la plus grande aversion pour Vienne en lui laissant
entrevoir que l'intention est de la marier  un archiduc, qui, outre
la disconvenance d'un pareil parti pour elle, lui donnerait un poux
qui tombe du haut mal. Il sera bien ais de la sduire par la
comparaison en lui faisant tel qu'il est le portrait de M. le duc
d'Angoulme, que le roi lui destine avec l'expectative de la couronne.
On pourra lui faire sentir que ce jeune prince, choisi autrefois par
le feu roi et la reine lorsqu'ils n'avaient pas d'enfants mles,
choisi maintenant par le roi pour assurer son bonheur, est le seul
parti dans l'Europe, dt-il mme tre longtemps malheureux, qui
convienne  une princesse du sang de France qui n'a  porter pour dot
 tout autre que son infortune ou le prtexte  de nouvelles intrigues
pour dchirer de nouveau sa patrie.

La jeune princesse coutera d'autant plus volontiers ces insinuations
qu'elle est noble, fire et trs mal dispose pour l'Autriche et ses
tantes autrichiennes dont elle craint la tutelle. On pourra donc
facilement parvenir, au cas o l'change aurait lieu,  lui faire
demander  grands cris de voir le roi et d'tre conduite  Rome auprs
de ses tantes franaises. Elle le pourra mme en gardant la nuance de
sensibilit et de reconnaissance envers l'Empereur qui lui rend la
libert. Si elle passait  porte de M. le prince de Cond, il serait
dsirable aussi qu'elle tmoignt la volont de le voir.

Ni cette note ni les lettres adresses  Mme de Tourzel n'tant, comme
nous l'avons dit, parvenues  leur destination en temps utile, il en
rsulte positivement que lorsque Madame Royale tait partie de Paris,
personne n'avait pu l'entretenir des intentions de Louis XVIII,
puisque personne ne les connaissait. Mme de Tourzel n'en raconte pas
moins dans ses Mmoires qu'elle l'en entretint au cours de ses visites
dans la prison du Temple, et qu'elle les appuya en rvlant  la
princesse qu'elles taient conformes  la volont de ses parents, dont
elle dclare tenir la confidence de Marie-Antoinette elle-mme. Si
respectables que soient ces dires rdigs de longues annes aprs les
vnements qu'ils relatent, l'invraisemblance en est trop frappante
pour qu'il y ait lieu d'y ajouter foi. Ils sont d'ailleurs
formellement contredits par la lettre du roi, en date du 29 septembre,
cite plus haut, o Louis XVIII, en rduisant  ce qu'elles valent les
intentions hypothtiques des souverains dfunts, avoue la part
d'invention qu'il se propose d'y ajouter et prcise, en lui donnant
son vritable caractre, ce que Mme de Tourzel appelle le voeu bien
prononc de Louis XVI et de Marie-Antoinette. En ralit, il y avait
dj prs d'une semaine que Madame Royale s'tait mise en route
lorsque, ainsi que l'tablit la correspondance qui nous sert de guide,
elle entendit parler pour la premire fois de son futur mariage avec
son cousin, le duc d'Angoulme. On remarquera aussi qu'elle avait
consenti, sans protester,  se rendre  Vienne; qu'elle n'avait pas
demand  tre conduite  Rome, et qu'elle n'exprima pas le dsir de
voir le prince de Cond, ce qui achve de dmontrer que ni les agents
de Paris, ni Mme de Tourzel n'avaient pu lui communiquer les
instructions du roi son oncle.

Le 26 dcembre, le prince de Gavre, envoy de l'Empereur, venu
jusqu'aux environs de Ble  la rencontre de Madame Royale, l'avait
reue des mains des autorits franaises. C'est lui qui devait la
conduire  Vienne. Le 30, elle arrivait  Fessen, dans le Tyrol, non
loin d'Inspruck. Outre ses domestiques, elle avait avec elle Mme de
Soucy, la compagne que lui avait donne le Directoire, et Hue, dont le
dvouement  ses parents n'avait t gal que par celui de Clry. 
Fessen, elle prit un repos de vingt-quatre heures. L, comme aux
diffrentes tapes de sa route, plusieurs de ses compatriotes se
prsentrent pour lui offrir leurs hommages. Mais elle n'eut pas la
libert de les recevoir. La porte de son appartement, rigoureusement
surveille par la police autrichienne et ferme  tout ce qui tait
Franais, ne s'ouvrit que pour son grand-oncle, l'lecteur de Trves,
et la soeur de celui-ci, la princesse Cungonde. Assure de leur
affectueuse complicit, Madame Royale, pour la premire fois depuis
son dpart de Paris, put crire au roi une lettre que la princesse
Cungonde se chargea de faire parvenir  Vrone.

Sire, j'attends avec impatience les ordres que mon roi et mon oncle
voudra me donner sur ma conduite future. Je dsirerais extrmement
d'tre dans vos bras, et de pouvoir vous dire combien je vous aime et
l'attachement que j'ai pour vous, qui ne changera jamais. Je vais 
Vienne, o je montrerai  l'Empereur toute la reconnaissance que je
lui dois pour le service qu'il m'a rendu en me donnant ma libert.
Mais j'assure mon oncle que, quelque chose qui arrive, jamais je ne
disposerai de mon sort sans vous en avertir et avoir votre
consentement, et comptez sur votre nice qui, comme son pre, aimera
toujours les Franais et sa famille.

Je demande pardon  mon oncle pour les Franais gars, et je le prie
de leur pardonner, et j'apporte  ses pieds les voeux et le respect de
tous les bons Franais.

J'ai vu ce soir  Fessen l'lecteur de Trves, mon oncle, et la
princesse Cungonde, sa soeur. Cette dernire m'ayant surtout tmoign
beaucoup d'amiti, je l'ai prie de vouloir bien faire rendre cette
lettre  Votre Majest, me mfiant de toutes les personnes qui sont
prs de moi. Mme de Soucy me prie de prsenter son profond respect aux
pieds de son roi. Elle est ici prs de moi. J'arriverai  Vienne le 3
janvier, o j'attendrai les ordres de mon oncle; je le prie de compter
sur mon attachement.--MARIE-THRSE-CHARLOTTE DE FRANCE.

En recevant cet acte de soumission o Madame Royale n'avait pu faire
allusion  des projets qu'elle ignorait encore, le roi, qui l'en
supposait instruite, fut aussi du qu'tonn. Il eut cependant
l'esprit de n'en rien laisser voir et de feindre dans sa rponse de
mettre le silence de la princesse au compte de sa timidit.

Votre fermet m'enchante, lui mandait-il; je ne m'y mprends pas, je
vois bien que votre modestie, qualit bien louable, vous empche de
vous expliquer tout  fait sur un article bien intressant, et je ne
vous cache pas que je vais faire passer une copie de votre lettre 
mon frre et  mon neveu, qui, depuis longtemps, ont dpos dans mon
sein leurs voeux et leurs esprances  votre gard[34]. Mon frre ne
s'y trompera pas, il verra bien ce que vous voulez dire; mais
permettez-moi de plaider la cause de mon neveu, qui, plus timide et
moins expriment que son pre et moi, ne verra peut-tre pas aussi
clairement que nous l'engagement que vous prenez dans votre lettre. Je
vous prie donc, en rpondant  celle-ci, de me dire quelque chose que
je puisse lui faire voir et qui prouve que ce sera sans rpugnance que
vous accepterez l'poux que votre pre et votre mre vous avaient
choisi, lorsqu'il tait  leur gard  peu prs dans la mme position
o il se trouve  prsent au mien, et qu'ils vous choisiraient encore,
si nous tions assez heureux pour qu'ils fussent  ma place. Les
choses sont bien changes depuis ce premier choix; c'tait un trne
qu'ils vous assuraient; aujourd'hui, c'est un trne ou une chaumire,
il n'y a pas de milieu. Le premier est plus brillant, l'autre n'est
pas moins noble, et, avec une me comme la vtre, l'alternative est
indiffrente.

         [Note 34: Il n'en existe pas trace dans leur
         correspondance.]

Je ne peux pas me persuader que l'Empereur, qui ne peut ignorer le
voeu de vos parents, ni toutes les raisons de convenance qui semblent
avoir crit dans le ciel mme votre mariage avec le duc d'Angoulme,
et qui ne m'a pas fait la moindre ouverture  ce sujet, veuille vous
proposer un autre mariage. Cependant, quand je songe au refus ritr
qu'il m'a fait de vous rendre  ma tendresse; quand je rflchis que
M. le prince de Cond, s'il avait encore t aux environs de Ble,
n'aurait pas eu la permission de vous voir  votre passage en mon nom
ni au sien; que M. d'Avaray, mon ami, que j'avais envoy  Inspruck
vous porter les assurances de ma tendresse et de mon bonheur de vous
savoir libre et en sret, s'est vu forc de sacrifier  la prudence
et  la ncessit d'viter un refus public, qui serait devenu une
scne scandaleuse, l'espoir de vous prsenter, avec la lettre dont je
l'avais charg, l'hommage de son respect et de son attachement; quand
je rflchis, dis-je,  toutes ces circonstances, il m'est impossible
d'carter tout soupon, et je crois vous devoir des conseils  cet
gard.

Si l'on ne vous fait que des propositions indirectes et par des voies
subalternes, il est au-dessous de vous de paratre y faire attention;
mais si l'on vous en faisait de directes, voici la rponse que je
dsire que vous y fassiez: _Je fus engage avec mon cousin le duc
d'Angoulme par mon propre voeu et par la volont du roi mon oncle,
entre les mains duquel j'ai dpos mon engagement._ Cette rponse,
soyez-en sre, vous dbarrassera de toute proposition ultrieure.

J'ai t touch jusqu'aux larmes de la bont de votre coeur envers
les Franais gars, et, si j'en trouve le moyen, je ferai connatre
ce trait en France; je n'en connais pas de plus propre  ouvrir les
yeux des plus aveugles. Le pardon que vous me demandez pour eux est
crit dans mon coeur; je ne suis pas frre de votre pre pour rien, et
je me trouve heureux d'avoir ce trait de ressemblance avec lui. Je
vous remercie des voeux que vous m'apportez de la part des bons
Franais; je me rends auprs de vous l'interprte et le garant des
leurs pour vous, et particulirement de ceux qui m'approchent de plus
prs.

Peut tre sera-t-on surpris du dernier paragraphe de cette lettre
rpondant  une prire qu' quelques jours de l, Madame Royale allait
renouveler avec plus d'insistance. Il n'exprime pas entirement, en
effet, l'opinion du roi, et moins encore celle de d'Avaray qu'on avait
entendu maintes fois la proclamer avec tant de fougue. Mais il
importait avant tout de mnager le coeur jeune et sensible qu'on
voulait conqurir; il fallait lui donner sans marchander les
satisfactions qu'il sollicitait.  cette ncessit dont le roi se
sentait aussi pntr qu'il tait dsireux de marier sa nice au duc
d'Angoulme, il et, en ce moment, volontiers sacrifi les vengeances
futures que d'Avaray lui prsentait comme un moyen politique qu' sa
rentre dans le royaume, exigerait l'intrt de la couronne.




II

LE CONSENTEMENT DE MADAME ROYALE


L'affectueuse mise en demeure adresse par Louis XVIII  Madame Royale
 l'effet d'obtenir d'elle une dclaration prcise de ses intentions
tait partie de Vrone le 9 janvier 1796. Le roi et d'Avaray en
espraient d'heureux effets. Mais la distance, la difficult des
communications, les condamnaient  une longue attente qui devait
rendre plus pnible encore l'anxit qui les dvorait. Les rflexions
qu'ils changeaient journellement les ramenaient sans cesse  la
question de savoir si la princesse, en ne parlant pas du duc
d'Angoulme, avait voulu marquer qu'elle n'tait pas dispose 
l'pouser, ou si, au contraire, sa rsolution prise conformment aux
voeux de son oncle, elle se rservait de la lui faire connatre par
une voie sre.

L'arrive de M. de Rancy  Vrone, le 12, loin d'allger leurs
inquitudes, les accrut. Il avait pu causer avec sa cousine, Mme de
Soucy,  son passage  Inspruck, et, quoiqu'on l'et tenue presque
prisonnire dans l'appartement de Madame Royale, s'acquitter du
message dont il tait charg. Il rapportait mme un billet de la
princesse. Mais, outre que ce billet trac en hte se taisait sur
l'objet essentiel, les propos de Mme de Soucy ne pouvaient
qu'accrotre les craintes du roi et de son ami.

 en croire cette prcieuse informatrice, Madame Royale, bien que
dispose  suivre les indications que son oncle voudrait lui donner,
ne protestait pas contre le projet certain et devenu public de lui
faire pouser l'archiduc Charles. Ds sa sortie de France, on lui
avait parl de cette union; on la lui prsentait comme devant lui
assurer une couronne. La princesse, avait dit encore Mme de Soucy, a
beaucoup de courage et de vertu; elle y joint une tte vive et un
coeur sensible. Mais on est parvenu en France  lui donner de
mauvaises impressions contre ses oncles. On lui a laiss lire des
romans.  ct de beaucoup d'esprances de lui voir soutenir le rle
qui lui est trac, il y a bien des cueils  viter. Ces propos,
s'ils n'apprenaient rien au roi ni  d'Avaray, en ce qui concernait la
vile intrigue de Vienne, confirmaient du moins tous leurs soupons,
lesquels n'taient que trop justifis par les procds antrieurs de
la cour d'Autriche.

Depuis les dbuts de l'migration, elle tmoignait avec persistance
aux frres de Louis XVI antipathie et mauvais vouloir. Lors de la
campagne de 1792, c'est elle qui s'tait oppose  ce qu'ils prissent
la tte des armes allies. Ils demandaient alors une dclaration
portant que ces armes opreraient au nom du roi de France. Les
diplomates autrichiens avaient fait carter leur demande. Lorsque,
aprs le supplice de Louis XVI, le comte de Provence s'tait proclam
Rgent, l'Autriche avait dcid l'Europe  ne pas le reconnatre en
cette qualit. Depuis la mort de Louis XVII, elle manoeuvrait de
manire  empcher les puissances de donner  son successeur le titre
royal qui lui tait lgitimement d. Enfin, toutes les fois que Louis
XVIII avait manifest le dessein d'entrer en action, elle tait
intervenue pour paralyser ses mouvements. Encore  cette heure, elle
lui fermait la route du Rhin, o se trouvait l'arme de Cond, et le
tenait enchan  Vrone dans une oisivet humiliante et douloureuse.
Que conclure de cette longue malveillance, sinon qu'elle cachait des
calculs, des arrire-penses et, pour tout dire, le dessein de
profiter des malheurs de la France pour s'agrandir  ses dpens?

Cette conclusion, Louis XVIII n'tait pas seul  la tirer de
l'attitude de l'Autriche. Le prince de Cond qui vivait dans
l'intimit des gnraux autrichiens, les migrs qui rsidaient 
Vienne, ceux qui recueillaient les chos de cette capitale  Londres,
 Berlin,  Madrid, ne raisonnaient pas autrement que le roi. Ils
taient tous galement convaincus que le cabinet de Vienne voulait
annexer l'Alsace  l'empire d'Allemagne, peut-tre mme la Lorraine et
la Franche-Comt, et qu'en prvision des conqutes qu'il convoitait,
il s'tait mis d'accord avec la Prusse sur la part qu'il conviendrait
de lui en rtrocder.

D'Avaray allait plus loin encore; il souponnait l'Empereur de
vouloir, en mariant son frre  la fille de Louis XVI, faire d'un
Habsbourg un souverain qui rgnerait en France sous le nom de sa
femme. Ne racontait-on pas  Vrone qu'il existait  Paris un parti
qui rvait la couronne pour cette princesse? Telles taient les
conjectures dont s'alimentait l'irritation du roi et de d'Avaray
contre cette cour d'Autriche, qui avait pouss l'impudeur jusqu'
proposer  Madame Royale un mariage sur lequel on n'avait fait  son
oncle aucune ouverture, parce qu'on prvoyait sans doute qu'il n'y
consentirait jamais.

Mais s'irriter, s'emporter, protester mme ne conjurerait pas le pril
qui rsulterait de cette abominable ruse, si Madame Royale, pour qui
son cousin, le duc d'Angoulme, loign d'elle depuis six ans, tait
presque un inconnu, se laissait circonvenir par sa famille de Vienne,
et si son autre cousin, l'archiduc Charles, qui aurait sur son rival
l'avantage de vivre auprs d'elle, parvenait  lui plaire. Il avait
vingt-quatre ans et s'tait dj si brillamment conduit  la guerre,
que les tmoins de sa vaillance prdisaient qu'il deviendrait
promptement un grand capitaine. Ne pouvait-on craindre que la
princesse ft blouie par la perspective de ses lauriers? Il fallait
donc agir sans retard pour djouer les menes tnbreuses de la cour
d'Autriche.

C'est alors que d'Avaray, convaincu de la ncessit d'armer
invinciblement la princesse contre les sductions perfides dont sans
doute on va l'entourer et de la disposer en faveur de son cousin, en
lui faisant croire que, depuis longtemps, elle est aime, conoit et
fait approuver par le roi tout un plan romanesque, une comdie
idyllique, dont il trace les grandes lignes et distribue les rles.

Mgr le duc d'Angoulme depuis longtemps prouve le plus tendre
intrt en voyant l'horrible captivit de sa cousine. Le dernier
retard  la conclusion de l'change, en l'alarmant plus que jamais sur
son sort, a dvelopp cet intrt jusqu' lui faire sentir vivement
qu'il n'tait pour lui ni bonheur ni repos tant que _sa chre Thrse_
ne serait pas hors de France, quel que soit le danger qui en rsultt
pour son voeu le plus cher. Il n'ignore pas qu'on n'a pas en honte de
lui parler de son mariage avec l'archiduc Charles au moment o, 
peine, elle est hors des mains de ses assassins. Il se tairait, ne
profrerait pas un voeu, ne laisserait pas percer le plus faible rayon
d'espoir fond sans doute sur les droits les plus sacrs, s'il ne
savait que la noblesse et l'lvation d'me de Madame Thrse lui
tiendront compte de sa constance comme aussi de sa fermet  un poste
si loin d'elle, mais en mme temps si honorable. Il supplierait son
pre de le laisser se rapprocher de l'objet de sa tendresse, dont la
nouvelle captivit est si cruellement dmontre par la conduite qu'on
tient envers elle et le soin qu'on prend d'loigner d'elle tout
Franais.

Il faut aussi tcher de monter la tte autant que possible au duc
d'Angoulme, ce qui ne sera pas chose aise, le jeune prince tant
d'un caractre et d'un temprament naturellement froids. Ce sera
l'affaire de son pre, Monsieur comte d'Artois, et de Sa Majest. Il
leur appartient de lui crire, de l'chauffer et d'obtenir de lui des
rponses qui passeront sous les yeux de sa cousine et, sans qu'elle
s'en doute, agiront sur son me pure et sensible.

Il faut ici du roman, s'crie d'Avaray en terminant cette note. Je ne
sais o me conduira mon entreprise. Mais, s'il arrivait que je
succombasse, je n'aurais pas  me reprocher de n'avoir pas fait tout
ce qui dpendait de ma position pour la gloire de mon matre, la
confusion de la maison d'Autriche et le salut de ma patrie.

Sans ngliger ce qu'il peut y avoir d'utilisable dans l'ingnieuse
invention de d'Avaray, le roi, supposant que sa nice n'a pas reu ou
ne recevra pas ses prcdentes lettres, lui en expdie une nouvelle:

Aussitt que j'ai su votre sortie de France, ma chre nice, je vous
ai exprim la joie que je ressentais de vous savoir enfin soustraite
au poignard des assassins. Aujourd'hui, je dois vous parler d'un autre
objet auquel ma tendresse vraiment paternelle pour vous me fait songer
sans cesse: c'est de votre tablissement, et le parti que je vous
propose est mon neveu, le duc d'Angoulme. Je le connais bien, j'ai
bien tudi son caractre et je suis sr qu'il rendra sa femme
heureuse. Dans un autre temps, on pourrait croire que je cherche 
vous blouir par l'clat d'une couronne puisqu'il doit naturellement
tre mon hritier. Mais vous n'ignorez pas que c'est ou un trne ou la
misre et l'exil dont je vous offre le partage. Votre me est trop
leve pour que je craigne de vous dire ces dures vrits. Je ne dois
pas vous dissimuler que ce n'est pas votre bonheur seul qui m'occupe,
c'est aussi celui de mon neveu  qui je ne puis faire un plus beau
prsent; c'est celui de toute ma famille, c'est le mien propre; c'est
celui de mes vieux jours que cette union assurera. Adieu, ma chre
nice, avec quelle impatience j'attends votre rponse! je vous aime et
vous embrasse de tout mon coeur.

Cette lettre porte la date du 17 janvier. Le mme jour, le roi vit
apparatre Clry, le fidle serviteur de feu son frre.  Wels, dans
la Haute-Autriche, o il tait venu de Vienne attendre Madame Royale,
Clry a eu le bonheur de la rencontrer et de communiquer avec elle. 
ce moment, instruite par Mme de Soucy des desseins du roi son oncle et
de ceux de l'Empereur par l'archiduchesse lisabeth qui se trouvait
sur son passage  Inspruck, ayant rflchi, trois jours durant,  ces
propositions contradictoires, elle a fait son choix conformment aux
voeux de sa famille franaise. Presse d'en avertir son oncle, elle
lui a aussitt envoy Clry, porteur de l'admirable lettre qu'on va
lire, bien propre  faire rougir le roi et d'Avaray d'avoir dout
d'elle, et de s'tre livrs, pour emporter sa dcision,  tant de
prires,  tant d'efforts d'imagination,  tant de combinaisons
mesquines et romanesques.

Sire, je vais arriver  Vienne o j'attendrai les ordres de Votre
Majest. Mais je la prviens que, quelque dsir que j'aie d'apprendre
de ses nouvelles, je crains de ne pouvoir pas lui crire souvent,
parce que je serai srement bien observe. Dj dans mon voyage, on
m'a empch de voir des Franais, l'Empereur voulant me voir le
premier, et craignant que je n'apprisse ses projets. Je les sais
depuis longtemps, et je dclare positivement  mon oncle que je lui
resterai toujours fidlement attache ainsi qu'aux volonts de mon
pre et de ma mre pour mon mariage, et que je rejetterai toutes les
propositions de l'Empereur pour son frre. Je n'en veux pas. Le voeu
de mes parents y est contraire, et je prtends suivre en tout les
ordres de mon oncle. Je voudrais bien tre avec vous  Vrone; mais je
ferai tout mon possible pour vous faire savoir la conversation que
l'Empereur aura avec moi.

Mon oncle, depuis longtemps vous me connaissez; mais j'espre que
vous ne douterez jamais de moi. Ma position est bien difficile et
dlicate; mais j'ai confiance en ce Dieu qui dj m'a secourue, et
fait sortir de tant de prils. Il ne me fera jamais dmentir le sang
illustre dont je sors. J'aime mieux tre malheureuse avec mes parents,
tout le temps qu'ils le seront, que d'tre  la cour d'un prince
ennemi de ma famille et de ma patrie. Je suis bien reue dans ses
tats, mais tout cela ne m'blouit pas. J'ai autour de moi de bonnes
personnes, mais j'en ai aussi de mchantes, car l'Empereur m'a donn
une maison dont le prince de Gavre est le Grand Matre; il aime
beaucoup son Empereur, et excute ponctuellement ses ordres pour que
je ne voie personne.

J'ai une grce  demander  mon oncle, c'est de pardonner aux
Franais et de faire la paix. Oui, mon oncle, c'est moi dont ils ont
fait prir le pre, la mre et la tante, qui vous demande  genoux
leur grce et la paix. C'est pour votre bien. Jamais vous ne pourrez
remonter sur le trne par la voie des armes; ce n'est que par la
douceur, ce qui fait que je vous supplie de faire cesser les guerres
qui dsolent votre malheureux royaume. Hlas! si la guerre durait
longtemps, vous ne pourriez rgner que sur des monceaux de morts. Les
esprits changent beaucoup, mais la paix leur est ncessaire, et quand
ils sauront que c'est  mon oncle qu'ils la doivent, alors ils
reviendront entirement et ils vous adoreront. Mon oncle, vous avez le
coeur si bon! pardonnez-leur, faites cesser la guerre. Hlas! si mon
vertueux pre vivait, je suis sre qu'il le ferait.

Je vous supplie aussi de faire un nouveau manifeste; le premier a
fait grand bien. Dans Paris, on meurt de faim, et on murmure aussi
contre le gouvernement. Dans les provinces, on ne veut plus
d'assignats; on dteste ce qui vient de Paris et on se vante tout haut
d'tre aristocrate. Les esprits sont trs changs; mais on dteste les
trangers avec raison et on est encore aveugl sur son prince, quand
on le voit les armes  la main contre ses sujets.

Le Directoire excutif est trs mal compos; mais M. Benezech,
ministre de l'intrieur, celui qui m'a fait sortir du Temple, m'a pri
de mettre son respect aux pieds de mon oncle. C'est trs vrai; cet
homme est ambitieux, mais au fond aristocrate. Il m'a dit qu'il tait
ami intime de M. d'Avaray le pre.

En un mot, mon oncle, les esprits changent beaucoup; on dteste le
sang, on meurt de faim, et votre coeur est trop bon pour laisser
mourir de faim les Franais, quand il est en votre pouvoir de leur
donner la vie, et de vous en faire aimer en donnant la paix  ma
malheureuse patrie. C'est au nom du ciel et de mes vertueux et
malheureux parents que je vous prie de pardonner aux Franais et de
leur donner la paix.

Je vous envoie Clry: certainement cela fera grand plaisir  mon
oncle de voir la personne qui est reste avec mon pre jusqu' sa
mort. M. Hue est avec moi. Je prie mon oncle de me faire dire s'il a
reu cette lettre. Je l'embrasse de tout mon coeur, et fais mille
voeux pour le voir et pour qu'il soit heureux.

Si l'on veut se rappeler que la jeune fille qui tient ce noble langage
achve  peine sa dix-septime anne, on reconnatra que Louis XVIII
est en droit de tirer quelque orgueil des liens qui l'unissent  elle.

Nous restmes confondus de respect et d'admiration, les yeux remplis
de larmes, avoue d'Avaray. Nous lmes et relmes ce chef-d'oeuvre de
l'me et du coeur de Madame Thrse. Honteux, rougissant des
petitesses dont je m'occupais si gravement la veille, je ne me sentais
mme pas digne de tomber aux pieds de cette adorable princesse.

Quant au roi, son sentiment clate dans ce passage de la rponse qu'il
adresse le surlendemain  sa nice.

Si ma tendresse pour vous me fait souffrir de vous voir dans une
pareille position, cette mme tendresse jouit aussi de l'honneur que
cette dure preuve va vous faire. C'est une enfant, une orpheline,
livre  elle-mme, forte de ses seuls malheurs, qui va confondre les
vues d'un souverain puissant, les ruses d'un cabinet fameux par son
astuce et faire reconnatre,  l'Europe tonne, de quelle source
vient le sang qui coule dans ses veines. Je vous ai donn des
conseils, pardonnez-les-moi. Je ne connaissais pas encore bien votre
me!

Et aprs l'avoir remercie du consentement tacite qu'elle donnait 
son mariage avec son cousin; aprs lui avoir rvl que les migrs,
redoutant qu'elle n'et fait que changer de captivit, rclamaient 
grands cris leur duchesse d'Angoulme: c'est ainsi qu'ils vous
nomment dj, il terminait par ce douloureux aveu:

Vous me demandez de rendre la paix  mes malheureux sujets. Hlas! ma
chre nice, elle est dans mon me, elle n'est pas dans mes mains...
La politique infernale de Vienne me tient enferm  Vrone, loin de
mes fidles sujets qui m'appellent, comme vous l'tes  Vienne, loin
de vos parents qui vous tendent les bras... Ah! mon enfant, nous avons
besoin de toute notre nergie et de toute notre constance. Si jamais
mon me pouvait flchir, la vtre deviendrait mon modle. Mais qu'il
nous suffise de marcher sur les traces l'un de l'autre.

Ds le 18 janvier, Clry repart pour Vienne emportant des valeurs pour
cinq cents louis. Ces fonds, qu'on n'a pu runir qu'en faisant une
large brche au trsor royal, sont destins  la princesse. Pour les
lui envoyer, le roi s'est mis  la gne; mais, en ces circonstances,
cela importe peu. Ce qui surtout importe, c'est que sa nice soit en
tat de refuser des secours d'argent de sa famille autrichienne.

Pour le cas o celle-ci tenterait d'exercer une pression sur sa
volont, Clry devra lui conseiller de la part du roi de se prsenter
un jour  l'audience impriale et de dclarer publiquement en prsence
des ministres trangers que, pntre de reconnaissance envers son
librateur, elle entend nanmoins ne se conduire que d'aprs les
conseils de son oncle. En mme temps, un des plus fidles serviteurs
du roi, le bailli de Crussol, est invit  se tenir prt  partir pour
Vienne. C'est lui qui sera charg d'y prendre la princesse et de la
conduire  Rome, o elle rsidera auprs de ses grand'tantes jusqu'au
moment de son mariage.

Un autre objet s'impose  la sollicitude de Louis XVIII. Madame Royale
et le duc d'Angoulme tant du mme sang, leur mariage n'est possible
qu'autant que le Souverain Pontife y consentira. Il y a donc lieu
d'obtenir de lui des dispenses, et il faut y mettre d'autant plus de
hte qu'on doit s'attendre  voir l'Empereur d'Autriche procder 
Rome  une dmarche analogue en faveur de son frre, qui, lui aussi,
est le cousin de Madame Royale. Soucieux d'arriver premier, Louis
XVIII s'adresse au roi d'Espagne qui est un Bourbon. Il lui demande
d'autoriser son ambassadeur auprs du Saint-Sige, le chevalier
d'Azara,  prendre en main cette ngociation.

L'Empereur sera aussi oblig de recourir au Pape, parce que son frre
est cousin germain de ma nice, tout comme mon neveu. Il est donc bien
ncessaire de le gagner de vitesse. Il ne l'est pas moins de tenir
secrtes les dmarches pour obtenir la dispense elle-mme; car, si
l'Empereur venait  en tre instruit avant le temps o il faudra bien
qu'il le soit, cela pourrait lui donner le moyen d'y susciter des
difficults que la prudence ordonne d'viter. Le Pape luderait
peut-tre ma demande; il ne se refusera pas  celle de Votre Majest.

Non content de recourir aux bons offices du pusillanime Charles IV, et
bien qu'il soit loin de supposer que ce prince, craignant de dplaire
 l'Empereur, refusera d'intervenir, le roi crit au chevalier d'Azara
pour l'avertir de ce qu'il attend de lui. Plus explicite avec cet
ambassadeur qu'il ne l'a t avec le roi d'Espagne, Louis XVIII lui
expose les motifs pour lesquels il ne veut pas que sa nice pouse
l'archiduc Charles et veut qu'elle pouse le duc d'Angoulme:

Premirement, un peu de fiert peut-tre, mais qui vous paratra
srement place, me fait regarder le second frre de l'Empereur,
prince sans tat, sans esprances d'en avoir puisque ses deux frres
ans ont des enfants, comme un parti peu convenable pour ma nice,
pour la fille unique du feu roi mon frre.

Secondement, je ne veux pas donner mon consentement  un mariage qui
serait sans nul doute considr en France comme un moyen, comme un
premier acheminement vers le dmembrement de mon royaume, chose pour
laquelle mes sujets, tant bons que mauvais, ont une rpugnance aussi
naturelle qu'invincible.

Troisimement, les longs malheurs de ma nice, son courage, ses
vertus ont rassembl sur elle un intrt, lui ont valu un amour de la
part des Franais, dont il m'est bien essentiel de tirer parti et de
me les approprier en la mariant  mon hritier naturel.

Bien en prend au roi de s'tre adress directement  l'ambassadeur. 
peine en possession de cette lettre, le chevalier d'Azara, sans
attendre les ordres de sa cour, entame la ngociation avec le
Saint-Sige, obtient sans peine les dispenses, ne perd pas une minute
pour en prvenir le roi de France, et celui-ci, en mme temps qu'il
lit la lettre de Charles IV, lettre confuse, embarrasse et finalement
ngative, apprend, par celle du chevalier d'Azara, que les dispenses
sont accordes.

Sur ces entrefaites, le duc de Villequier, que Louis XVIII,  son
avnement, a nomm premier gentilhomme de la chambre, dbarque 
Vrone pour prendre son service. C'est par lui qu'est confirme la
nouvelle de l'arrive de Madame Royale  Vienne, le 9 janvier. Il est
donc vrai qu'elle n'a chapp au despotisme des meurtriers de son pre
que pour tomber au pouvoir des ennemis de sa patrie. Les premiers
menaaient sa vie, les seconds vont menacer son honneur en s'efforant
de la faire servir  leurs mchants desseins contre la France.

Ils ont dj loign d'elle Mme de Soucy. Cette compagne de route,
malgr ses protestations, a t invite  rentrer en France. On l'a
remplace par Mme de Chanclos, une Flamande, sujette de l'Empereur,
qui a lev sa premire femme et qu'on doit supposer, par consquent,
toute dvoue  la famille impriale. Autoriss  rester  Vienne, si
tel est leur dsir, Hue et Clry ne sont plus admis que par grce en
prsence de la princesse. L'vque de Nancy, La Fare, qui reprsente
encore  Vienne le roi de France en attendant l'arrive du comte de
Choiseul-Gouffier qui vient de Saint-Ptersbourg pour le remplacer, ne
peut lui-mme communiquer avec Madame Royale. On lui fait sentir qu'il
a cess de plaire. Charg par son matre d'apporter  la princesse une
lettre, on lui refuse l'audience qu'il a sollicite, et c'est entre
les mains de l'Empereur qu'il est tenu de dposer son message que ce
prince promet de faire parvenir  son adresse. Il est vident qu'une
nouvelle captivit commence pour Madame Royale, et qu'en persistant 
carter d'elle tout ce qui est Franais, ainsi qu'on l'a fait pendant
son voyage, on entend la rendre plus accessible aux moyens qu'on se
propose d'employer pour l'autrichienniser. Quelles que soient ses
rsolutions, l'astuce de ceux qui l'entourent n'en aura-t-elle pas
raison?

Ces douloureuses perspectives meuvent jusqu' la fureur le sensible
d'Avaray. Son patriotisme s'exalte. Dans l'entranement de sa douleur
et de sa rage, le chant de la _Marseillaise_ monte  ses lvres:
_Allons, enfants de la patrie!_ Il appelle le moment o tous les
Franais runis autour du trne pourront chanter: _Le jour de gloire
est arriv._  gnie de la France, veille sur cet enfant prcieux,
sur cette princesse adore, la fille de tant de rois, et que tu as
conserve pour donner le jour  la race glorieuse que tu destines 
rgner sur les races futures.

Mais bientt le sang-froid lui revient. En prvision de la venue 
Vienne du comte de Saint-Priest, que la cour d'Autriche dclare
prfrer, comme agent du roi,  Choiseul-Gouffier dsign dj comme
successeur de La Fare, il lui crit pour l'intresser  la chose et
le faire concourir  djouer les vues de l'Autriche. Il le prvient
que les dispenses sont obtenues, qu'il faut hter autant que possible
le moment d'une union qui  une autre poque devrait tre environne
d'clat et dont aujourd'hui le sentiment, les larmes, la fiert et la
misre doivent faire tous les frais, d'une clbration qui autrefois
et frapp tous les yeux et qui aujourd'hui touchera tous les coeurs.
Pour hter ce moment, il faut qu'avant tout, la princesse soit remise
entre les mains de son oncle sans mcontentement ni rcrimination de
la part de l'Empereur, et qu'on dispose celui-ci  recevoir sans
colre une lettre du roi qui, en lui annonant le mariage, lui fera
sentir qu'on ne peut le clbrer que l o rsidera Louis XVIII. Si ce
but est impossible  atteindre, il faudrait que le roi en ft
promptement instruit, afin qu'il puisse aviser aux moyens de
soustraire la fille de son frre aux mains qui s'en sont saisies.

On devine  ces traits combien la situation est tendue, au moment o
les inquitudes de la cour de Vrone arrachent aux mes enfivres des
paroles aussi comminatoires. Brusquement, tout change et s'apaise,
grce  de nouvelles lettres de Madame Royale. Le 3 mars, la poste en
apporte trois  la fois, crites  des dates diffrentes. La plus
ancienne remonte au 30 janvier. Elle contient un engagement formel et
dcisif.

Mon oncle, je suis extrmement touche de la bont que vous avez de
vous occuper de mon tablissement. Vous m'avez choisi le duc
d'Angoulme pour mari; je l'accepte de tout mon coeur et je prfre
cet tablissement  tout, mme  la couronne impriale si elle m'tait
offerte. L'clat d'un trne ne m'blouit pas, et j'aime mieux avoir
une conscience pure et mener une vie tranquille et retire au sein de
ma famille que tous les trsors du monde. J'accepte donc avec grande
joie mon cousin d'Angoulme; vous ne pouviez faire un choix qui me
plt davantage; je dsire beaucoup que ce mariage se fasse bientt.

Il s'est pass bien des choses depuis ma dernire lettre, dit dans
une autre Madame Royale. Mme de Soucy, avant son dpart de Vienne, a
absolument voulu voir l'Empereur en particulier. Elle a dit  Sa
Majest Impriale que mes parents ont voulu me marier  mon cousin
d'Angoulme. L'Empereur a rpondu que ce n'tait pas un secret, que
tout le monde le savait et le trouvait tout simple; que pour lui en
particulier, il l'approuvait fort et le trouvait fort juste, mais
qu'il ne croyait pas que ce ft le temps pour ce mariage, qu'il
fallait attendre les circonstances; que cependant, si je voulais le
faire tout de suite, j'en tais la matresse.

En narrant ces dtails  son oncle, Madame Royale ne dissimule pas la
surprise et le mcontentement que lui a causs l'initiative prise par
Mme de Soucy, qui n'avait reu de personne la mission de parler 
l'Empereur. Elle blme le bavardage et l'importance que cette dame a
voulu se donner. Elle proteste enfin contre le bruit qu'on a eu
l'impudeur de faire courir  Vienne qu'il existait en France un parti
pour elle et qu'elle aspirait  la couronne.

Quelle indignit et quelle extravagance! Dans les temps les plus
affreux, j'ai t fidle  mes parents et  mes souverains, et je leur
serai attache jusqu' la mort. Je suis absolument bien loin de
dsirer un trne dont on a renvers mon pre. Je vous serai, mon
oncle, toujours bien attach et bien fidle. Mais on veut me brouiller
avec vous. J'espre qu'on n'y parviendra jamais. Je ne sais qu'aimer
mon oncle, rendre au roi tout ce que je lui dois et remercier aussi
l'Empereur du fond du coeur de ma libert et de la manire dont il me
traite. Tout ce qu'on a dit n'a pas un mot de vrai. Tout est su, tout
est clair. L'Empereur sait la volont de mes parents et l'approuve
beaucoup. Jamais il n'a eu d'ides contre les vtres. Il approuve
tout. Mais il croit que cela n'est pas le temps.

La vivacit que met Madame Royale  se disculper des desseins
ambitieux qu'on lui a faussement attribus suggre au roi et 
d'Avaray la pense que le cabinet de Vienne, voyant son plan djou
par leur habilet comme par la loyaut de la princesse, affecte
maintenant de ne l'avoir jamais conu, mais qu'en fait, il s'tait
efforc de le faire aboutir, en affaiblissant dans Madame Royale le
sentiment de son devoir envers sa famille franaise. Maintenant, on
peut croire qu'il y renonce. Toutefois, il convient de se tenir en
garde contre quelqu'une de ces ruses familires aux ministres de
l'Empereur, et que permet encore de souponner l'insistance qu'a mise
ce souverain  convaincre sa cousine que son mariage avec le duc
d'Angoulme ne saurait avoir lieu en ce moment. N'est-ce pas un moyen
de la retenir  Vienne et de la disposer  contracter une autre union?
Bien qu'on devine ces craintes dans les notes de d'Avaray, elles
n'apparaissent pas dans la rponse du roi  sa nice.

Je vous regarde comme l'ange que Dieu a suscit pour adoucir les maux
dont sa Providence a permis que nous fussions accabls, et je suis sr
que ce sera l'effet de votre union avec mon neveu qui, de son ct,
j'en rponds, mrite le bonheur qui lui est destin. Le suffrage de
l'Empereur me fait plaisir, mais il ne m'tonne pas. Ce prince est
trop clair pour blmer une union si naturelle, et vous avez vu le
peu de foi que j'ajoutais  des calomnies inventes sans doute par nos
perfides ennemis. Quant au moment du mariage, j'attends trs
incessamment des nouvelles qui me dtermineront sur la direction que
je dois donner  mon neveu.

On voit que la premire colre du roi contre l'Empereur est tombe.
Mais Madame Royale n'en sait rien encore. Elle le croit toujours
irrit. Le dsir de le calmer la pousse  confirmer avec de nouveaux
dtails ce qu'elle lui a crit dj trop brivement  son gr, n'osant
s'expliquer plus clairement alors qu'elle tait oblige de recourir 
la poste. Le 12 mars, elle peut lui crire par une voie plus sre et
elle parle sans rticences:

Je vous prie de regarder tout ce que je vais vous dire comme la
vrit et une justice que je dois  l'Empereur; mais, malgr cela,
vous savez que je vous prfre et toute ma famille franaise  celle
de ce pays-ci, quelque amiti qu'ils me tmoignent. Vous avez encore
peur des discours qu'on a tenus  Inspruck. Je vous ai dj assur, et
je vous le rpte encore, qu'il n'y en a pas un mot de vrai:
l'Empereur ne pense pas du tout  ce mariage, et je vous prie de ne
pas couter les bruits que ses ennemis ou ceux qui ne le connaissent
pas font courir contre lui. J'espre que vous avez assez de confiance
en moi pour savoir que je rejetterais les propositions de l'Empereur
s'il m'en faisait l-dessus; mais, loin d'y penser, il sait la volont
de mes parents pour mon cousin d'Angoulme, et il la respecte, et je
suis sre qu'il ne dsire pas autre chose.

On se plaint que je suis captive parce que je ne vois personne; mais
c'est moi qui ai demand d'tre seule; il ne me convenait pas, tant
en grand deuil et dans ma position, de voir du monde.  prsent que
mon deuil va finir  Pques, je verrai un peu de monde; mais tout ceci
c'est ma volont, l'Empereur ne fait que ce que je dsire. Vous vous
plaignez de ce que l'vque de Nancy n'a pas pu me remettre une lettre
de votre part; si fait, il me les a toutes fait passer, et je l'ai vu
lui-mme, il y a quelques jours, une heure en particulier.

Vous vous plaignez de ce qu'on a renvoy Mme de Soucy; l'Empereur a
cru par l faire quelque chose qui vous serait agrable. Pouvait-il
garder une femme qui demandait  s'en aller, une femme que la
Rpublique avait charge de me suivre? Pouvait-il garder une femme
qui a un monstre pour frre? Elle pouvait penser bien, mais tout tait
contre elle et mme les propos qu'elle a tenus ici. Quand elle est
venue me voir, on a t bien loin de compter les minutes, et c'est
elle qui a demand  s'en aller la premire.

J'ai vu Hue et Clry; mais  prsent qu'ils n'ont rien  me dire, il
n'est pas ncessaire que je les voie. L'Empereur,  ma prire, leur a
fait un sort, et je dsire qu'ils soient heureux, et je ferai mon
possible pour que cela soit.

Je reois tous les jours des lettres de Franais migrs, et j'ai
charg l'vque de Nancy de leur rpondre pour moi. Je vous cris
aussi tant que je veux, et je vous jure que mes lettres ni les vtres
ne sont jamais lues except  la poste; mais c'est ncessaire en temps
de guerre. Voil ce qui se passe, et cela doit vous prouver que je ne
suis pas captive. Je vous supplie de ne pas couter tous ces bruits
qui ne servent qu' vous rendre plus malheureux et moi aussi, car
votre lettre m'a extrmement peine. Je vous prie d'envoyer toujours
vos lettres pour moi  l'vque de Nancy, qui me les fera remettre.
Mme de Guiche s'est servie l'autre jour de moyens qui ne me
conviennent pas; quand on fait le bien, on ne doit pas se cacher. On
trouve extrmement juste que vous m'criviez, et je vous jure qu'on ne
lit jamais vos lettres ni les miennes. Je suis oblige de vous
prvenir que la lettre que Mme de Guiche m'a remise tait tout
ouverte.

Je suis ici aussi heureuse que je puis l'tre; j'ai des matres pour
m'occuper. Je vois trs souvent les archiduchesses qui sont de mon
ge; c'est une trs agrable socit, et je vous rponds qu'il n'y a
pas de jours que je ne pense  vous, et j'en parle souvent avec les
archiduchesses, ainsi que de toute ma famille franaise, que j'aime et
chris beaucoup et que j'espre bien revoir cette anne. Je ne doute
pas que l'Empereur ne me laisse partir quand je le demanderai; mais,
au nom du ciel, je vous supplie de vous calmer et d'tre bien persuad
que je ne suis pas captive; si je l'tais, je le dirais tout de suite,
et je ne resterais pas un moment tranquille; mais cela n'est pas vrai
et je vous supplie de ne pas couter ce que de malheureuses ttes,
peut-tre un peu trop vives, pourront dire l-dessus. Je vous rponds
de vous dire toujours l'exacte vrit. Je vous prie aussi d'tre bien
persuad de mes sentiments pour vous, et que je n'ai eu d'autre
intention, dans cette lettre, que de dire la vrit et de rendre
justice  qui le mrite. Vous me parlez de mon caractre, et je vous
rponds qu'il ne se dmentira jamais, et si je reste ici  prsent, je
crois que c'est ncessaire pour quelques mois; mais je ne perds jamais
de vue le dessein de me runir  ma famille, et ce dessein, s'il plat
 Dieu, s'excutera cet t. Adieu, mon cher oncle, calmez-vous et
comptez toujours sur moi tant que je vivrai.

L'archiduc Charles est parti ce matin pour l'arme, cela doit vous
rassurer. Quand il reviendra, assurment je ne serai plus ici; vous
voyez bien qu'on n'a aucun dessein, et Joseph est en Hongrie et ne
compte pas venir ici de sitt. Donc, vous voyez qu'il n'y a rien 
craindre. Les cinq autres sont des enfants.

Mme de Soucy m'accable de lettres. Elle fait un train affreux de ce
que Hue et Clry sont rests  Vienne et qu'elle est partie. Je ne
sais si vous tes content d'elle, mais pour moi je trouve qu'elle
aurait bien mieux fait de se tenir tranquille; elle n'a pas d'esprit
du tout, et elle dit du mal de beaucoup de monde.

On espre la paix cette anne. Je dsirerais bien que toutes les
choses se remettent en France et je n'en dsespre pas; la clmence
que vous avez doit vous gagner tous les coeurs. Je voudrais bien que
vous criviez encore un manifeste; le premier a fait grand effet, et
ce peuple est si malheureux  prsent  Paris qu'il faut peu de chose
pour lui faire secouer le joug des monstres qui le gouvernent.

Mme de Chanclos est une excellente personne; elle est Flamande et
elle a beaucoup de mrite; elle a connu ma mre dans ce pays-ci; elle
est attache  l'Empereur dont elle a lev la premire femme, mais
elle est bonne, juste et intgre. Elle a vu l'autre jour les moyens
dont Mme de Guiche s'est servie pour me rendre votre lettre; elle n'en
a rien dit  l'Empereur. Elle m'est trs attache, et on peut vraiment
compter sur elle et jamais les lettres ne sont ouvertes. L'Empereur
mme est peut-tre plus de vos amis que vous ne croyez; tout le monde
ici vous appelle le roi, on vous respecte ainsi que vos malheurs, et
on dsire votre bonheur; enfin vraiment je n'ai qu' me louer de ce
pays.

Dans ces explications rvlatrices d'une haute raison et d'une volont
ferme, tout n'tait pas de nature  charmer Louis XVIII. La crdulit
de Madame Royale, en ce qui touchait les sentiments que l'Empereur
professait pour lui, dut le faire sourire; il savait  quoi s'en
tenir. D'autre part, sa nice l'inquitait en lui dclarant qu'elle
tait aussi heureuse  Vienne qu'elle pouvait l'tre. Dans les
attentions dont elle se montrait si reconnaissante, il voyait une
continuation des efforts de sa famille d'Autriche pour lui faire
prfrer ce pays  la France. Du moins, il tait dsormais convaincu
qu'elle ne tomberait pas dans ce pige. Il ne doutait ni de sa bonne
foi ni de la sincrit de ses rsolutions, et il ne lui restait qu'
hter le moment o il pourrait enfin goter le bonheur qu'il attendait
de la prsence auprs de lui de la fille qu'il venait de se donner.

Dans ce but, il crivait  l'Empereur. Aprs l'avoir remerci des
procds gnreux et des soins dlicats prodigus  sa nice, il lui
faisait part officiellement du mariage projet et lui demandait ses
bons offices pour en faciliter la ralisation.

Tous les sentiments, toutes les convenances, le voeu du feu roi mon
frre et de la reine, celui des parents qui me restent, je puis dire
celui que les tyrans de la France l'empchent seuls de manifester,
tout enfin en presse la conclusion. Le Pape a accord  ma demande les
dispenses ncessaires; ma nice a dpos entre mes mains l'expression
d'un sentiment et d'une volont conformes  celle de tous les siens;
mon neveu, impatient d'assurer son bonheur pour retourner promptement
au poste qui lui est assign, me laisse  peine l'espoir de lui voir
attendre mes ordres pour se rendre auprs de moi; son pre est
galement impatient de me l'envoyer. Je dois donc m'occuper sans
retard  prendre, de concert avec Votre Majest, les moyens de hter
la clbration d'un mariage qui m'offrira, ainsi qu' tous les miens,
le seul bonheur dont nous soyons encore susceptibles. Cette enfant,
prcieux et touchant modle des vertus et des grandes qualits que
nous pleurons, est maintenant un lien de plus entre nous; elle doit 
Votre Majest la libert et peut-tre la vie; elle va me devoir un
poux qui en assurera le bonheur. En travaillant de concert au prompt
accomplissement de cette union, nous parviendrons peut-tre  la
ddommager des soins paternels qu'elle a perdus, et cette action
commune sera le garant de l'accord, de l'union et des sentiments que
je dsire voir rgner  jamais entre Votre Majest et moi.

Cette lettre devait rester longtemps sans rponse. Le 22 mai, la
princesse mande  son oncle: Vous me chargez de parler  l'Empereur
pour mon mariage. Je croyais que ce prince vous avait crit. Mais,
puisqu'il ne l'a pas fait, je vous dirai qu'il n'a rien du tout contre
ce mariage qu'il trouve trs juste; mais je doute qu'il s'en mle. Je
ne peux pas moi-mme lui en parler que quand je saurai vos volonts 
ce sujet, quand et comment vous voulez qu'il se fasse. Quand je saurai
vos volonts, alors je les lui ferai connatre.

Ainsi tombaient devant l'vidence les derniers soupons du roi. Il
n'avait plus  craindre les intrigues de Vienne. Il restait libre de
fixer au jour et  l'heure qui lui conviendraient la clbration du
mariage. Par malheur, au moment o il en recevait de sa nice
l'assurance positive, un grave incident venait une fois de plus de
troubler sa vie et de rouvrir pour lui l're des aventures. Dans la
journe du 14 avril, le gouvernement vnitien,  l'instigation du
Directoire, lui avait intim l'ordre de quitter Vrone[35]. Il
dcidait aussitt de braver les dfenses de l'Autriche et de se rendre
au camp de Cond, o il arriva le 28 avril.

         [Note 35: Voir le 1er volume, pages 350, 363 et suivantes.]

En mme temps que les journaux faisaient connatre  Vienne son
arrive, Madame Royale recevait de lui une lettre qui lui en
confirmait la nouvelle et lui demandait de s'entremettre auprs de
l'Empereur afin d'obtenir qu'il ft autoris  rester  l'arme.
C'tait l une mission bien grave pour une jeune fille de dix-huit
ans. Madame Royale ne la dclina pas. Mais elle tait tenue
d'attendre, pour la remplir, que l'Empereur ft revenu de la campagne,
o il devait rester un mois encore. Dans ce temps, les choses seront
srement arranges d'une manire stable  votre gard. Mais croyez, je
vous prie, que je ferai toujours ce qui dpendra de moi pour vous
servir.

Du reste, s'associant sans enthousiasme aux esprances dont on s'tait
leurr au camp de Cond en y voyant apparatre le roi, sa jeune et
prcoce raison, non moins que le souvenir de ses infortunes,
contribuaient  la rendre dfiante. Elle ne croyait pas  de prochains
bonheurs. J'avoue que nous avons t si souvent tromps par des
lueurs d'esprances, que je n'ose m'y fier  prsent. Elle tait
cependant heureuse que son oncle et t bien reu  l'arme et que
les rpublicains accourus pour le voir eussent t touchs de ce
qu'il leur avait dit.--Puissent-ils se lasser d'une guerre qu'ils
font si injustement! Je dsire de tout mon coeur que votre prsence 
l'arme rappelle ces malheureux Franais  leur devoir. C'est une
chose affreuse que cette invasion. Je suis charme que vous ne soyez
plus  Vrone, car  prsent que les rpublicains sont matres du nord
de l'Italie, je serais dans de grandes inquitudes pour vous.
Heureusement que vous n'y tes plus et que vous tes en sret au
milieu d'une arme qui vous dfendrait bien si on venait vous
attaquer. La seule chose que j'ose vous demander, c'est de ne pas trop
vous exposer d'un ct de la frontire, car on ne peut pas tre
tranquille avec ces rpublicains.

Quand il reut ce tmoignage de tendre sollicitude, le roi n'tait
plus expos aux prils que la princesse redoutait pour lui. Mais il
venait d'en courir un non moins grave et d'y chapper presque
miraculeusement. Arriv  Dillingen, o l'avait conduit la retraite de
l'arme royale, il s'y trouvait encore dans une pauvre auberge, le 19
juillet. Le soir venu, fatigu par la chaleur, et d'Avaray l'ayant
quitt pour rentrer chez lui, il s'tait mis, vers dix heures,  la
fentre de sa chambre, le duc de Fleury et le duc de Guiche  ses
cts. Il y tait depuis dix minutes, lorsqu'un coup de carabine
partit d'une arcade voisine. La balle l'atteignit au sommet de la
tte, frappa le mur et tomba dans la chambre. Au mouvement qu'il fit,
les deux gentilshommes poussrent des cris, appelrent du secours.
D'Avaray revint sur ses pas. En voyant leur matre inond de sang,
ils le crurent mortellement bless. Il les rassura.

--Ce n'est rien du tout; vous voyez bien que je suis rest debout,
quoique le coup ft  la tte.

-- mon matre, gmit d'Avaray, si le malheureux et frapp une ligne
plus bas!

--Eh bien! mon ami, le roi de France se nommerait maintenant Charles
X.

La blessure tait lgre, et les soins des chirurgiens la gurirent en
peu de jours. Les recherches auxquelles procdrent les autorits de
Dillingen pour dcouvrir l'assassin furent vaines et n'aboutirent qu'
tablir qu'il tait tranger au pays. Il a pu croire son crime
accompli, crit d'Avaray, et est all en recevoir le salaire. Il
souponnait cet inconnu d'avoir t soudoy par Bassal et Poteratz,
les agents du Directoire dont il est parl plus haut. Il est certain
qu' Ble, ces deux personnages intriguaient et s'agitaient contre les
princes et les migrs. Mais il n'y a pas lieu de s'arrter  ces
incidents obscurs et confus. Il suffira de constater que la blessure
du roi le retint durant une semaine  Dillingen. Il la passa dans
l'attente des vnements. Lorsque, tant rtabli, il eut acquis la
certitude que la retraite des Autrichiens tait dfinitive, il se
dtermina  laisser au prince de Cond le soin de remplir envers
l'Empereur les engagements du corps qu'il commandait et qui tait
encore  la solde de l'Autriche. Ce corps tant menac dans son
existence par le mauvais vouloir de la cour de Vienne, Louis XVIII ne
voulait pas, en y restant, exposer le roi de France  tre licenci
par l'empereur Franois II. Il s'loigna donc, consquent avec
lui-mme, montrant qu'il tait venu sur le Rhin faute d'avoir pu
atteindre la Vende et prouvant  son peuple que sa volont tait de
lui porter l'olivier de la paix, et non de verser le sang franais
pour des intrts qui n'taient pas ceux de la France.

Il ne savait encore en quels lieux il se rfugierait. Les hasards de
sa marche l'ayant conduit  Blanckenberg, il rsolut de s'y fixer
provisoirement, autoris par le duc rgnant de Brunswick. Mais cette
principaut, enclave dans les tats prussiens et protge par le roi
de Prusse, ne pouvait lui offrir qu'un asile temporaire. Il le savait
et, bien que son sjour dt s'y prolonger quinze mois, il comptait,
en y arrivant, n'y rester que le temps de recevoir des rponses du
tsar Paul Ier  qui, avant mme de quitter Rigel, il s'tait adress
pour obtenir un asile plus stable et plus sr. Ce n'est donc pas 
Blanckenberg qu'il pouvait songer  appeler sa nice et moins encore 
procder  son mariage. Son existence demeurait toujours trop
incertaine, et c'et t cruaut de jeter une jeune fille dans les
aventures qu'il tait expos  courir. Aussi, ds ce moment,
renonait-il mme  l'envoyer  Rome, comme il en avait prcdemment
le dessein. Puisqu'elle dclarait tre heureuse  Vienne et dsirer
attendre l le moment de son mariage, il se dcidait  l'y laisser
sous la protection de l'Empereur.




III

L'ABB EDGEWORTH  BLANCKENBERG


En mandant  sa nice, aprs son arrive  Blanckenberg, cette
rsolution, le roi entrait dans quelques dtails sur les douloureux
vnements auxquels il avait t ml depuis sa sortie de Paris. Ils
lui valurent cette rponse, singulirement mouvante en sa simplicit
et qui constitue un poignant tableau rtrospectif de la captivit de
Madame Royale au Temple.

J'ai reu votre dernire lettre et j'ai lu avec grand intrt les
dtails que vous me donnez sur votre position, durant ces trois
malheureuses annes. Je n'en avais rien su. Depuis le 10 aot 1792
jusqu'au mois d'aot 1795, je n'ai rien appris de ce qui concernait ma
famille, ni de ce qui regardait les affaires politiques; nous n'avons
entendu que les injures dont on nous accablait. Vous n'avez pas d'ide
de la duret de notre prison; les personnes qui n'ont pas tout vu de
leurs propres yeux ne peuvent pas se le reprsenter. Moi-mme qui en
ai tant souffert, j'ai presque de la peine  le croire. Ma mre
ignorait l'existence de mon frre, qui logeait au-dessous d'elle. Ma
tante et moi nous ignorions le transport de ma mre  la Conciergerie
et ensuite sa mort. Je ne l'ai apprise qu'en 95. Ma tante me fut
arrache pour tre conduite au supplice. En vain je demandai pourquoi
on nous sparait. On ferme la porte et les verrous sans me rpondre.
Mon frre meurt dans la chambre au-dessous de moi; on me le laisse de
mme ignorer. Enfin le juste supplice de Robespierre, qui a tant fait
de bruit dans le monde, je ne l'ai appris qu'un an aprs. J'ai entendu
plusieurs fois sonner le tocsin, battre la gnrale, sans que mes
gardiens me disent pourquoi. On ne peut pas se faire l'ide de la
cruaut de ces gens-l. Il faut cependant convenir, mon cher oncle,
qu'aprs la mort de ce monstre, mon frre et moi nous avons t mieux
traits. On nous a donn le ncessaire, mais sans nous informer de ce
qui se passait, et ce n'est qu'aprs la mort de mon frre que j'ai
appris toutes les horreurs et cruauts qui s'taient commises pendant
ces trois annes.

Au mois d'aot 1795, j'ai pu voir Mme de Tourzel, qui m'a informe
que vous tiez  Vrone. J'ai appris par la femme qu'on m'avait donne
pour me servir la mort de mes vertueux et malheureux parents, et qu'on
parlait de ma libert. J'avoue que dans ce temps j'avais commenc 
perdre tout  fait l'espoir, et je craignais de passer toute ma vie
enferme. tant demeure seule dans ma chambre durant une anne
entire, j'avais eu le temps de faire mes rflexions, et je ne
souponnais que trop le sort de mes infortuns parents; mais, comme
les malheureux aiment  se flatter, il y avait des moments o
j'esprais encore. Mme de Tourzel n'est venue au Temple que pendant
deux ou trois mois, au bout desquels on a dcouvert la correspondance
qu'elle avait avec vous, et on l'a empche de venir me voir; on m'a
resserre et interroge  son sujet, et elle a t enferme pendant
deux jours.

Voil une lettre qui est un peu longue; je crains de vous avoir
ennuy; je vous demande pardon de m'tre si fort tendue.

Ce n'est pas seulement par cette voie que le roi recueillait peu  peu
des dtails propres  lui rvler combien avaient t cruels et
barbares les traitements infligs  la famille royale au Temple.
Clry, en venant  Vrone au mois de janvier, lui en avait apport
et, sur son conseil, rassemblait ses souvenirs afin de les publier.
Puis, ce fut l'abb Edgeworth de Firmon, le confesseur de Louis XVI,
qui, dans les dernires semaines de 1796, arriva  Blanckenberg. Aprs
avoir longtemps vcu, cach, en France, il avait pu passer 
l'tranger. Au del de la frontire, il avait reu cette lettre du roi
date du 19 septembre:

J'ai appris, Monsieur, avec une extrme satisfaction, que vous tes
enfin chapp  tous les dangers auxquels votre sublime dvouement
vous a expos. Je remercie sincrement la divine Providence d'avoir
daign conserver en vous un de ses plus fidles ministres et l'unique
confident des dernires penses d'un frre dont je pleurerai sans
cesse la perte, d'un roi dont tous les bons Franais bniront  jamais
la mmoire, d'un martyr dont vous avez le premier proclam le triomphe
et dont j'espre que l'glise consacrera un jour les vertus. Le
miracle de votre conservation me fait esprer que Dieu n'a pas encore
abandonn la France; il veut sans doute qu'un tmoin irrprochable
atteste  tous les Franais l'amour dont leur roi fut sans cesse anim
pour eux, afin que, connaissant bien toute l'tendue de leur perte,
ils ne se bornent pas  de striles regrets, mais qu'ils cherchent, en
se jetant dans les bras d'un pre qui les leur tend, le seul
adoucissement que leur juste douleur puisse recevoir. Je vous exhorte
donc, monsieur, ou plutt je vous demande avec instance, de recueillir
et de publier tout ce que votre saint ministre ne vous ordonne pas de
taire; c'est le plus beau monument que je puisse riger au meilleur
des rois et au plus cher des frres.

Je voudrais pouvoir, Monsieur, vous donner des preuves efficaces de
ma profonde estime; mais je ne puis vous offrir que mon admiration et
ma reconnaissance. Ce sont les sentiments les plus dignes de vous.

L'abb Edgeworth, au lieu d'crire la relation qui lui tait demande,
prfra la faire verbalement. Bientt aprs il dbarquait 
Blanckenberg, et, se prsentant  d'Avaray, l'avertissait qu'il
attendait les ordres du roi. D'Avaray s'empressait d'en prvenir
celui-ci par un de ces billets qu'ils avaient coutume d'changer
journellement.

Ce n'est point  M. l'abb Edgeworth  prendre mes ordres, rpondait
aussitt le roi par la mme voie: c'est  moi  tre aux siens. Il ne
peut douter de l'empressement que j'ai de le voir. L'heure qui lui
sera la plus commode sera celle qui me conviendra le mieux. Sur le
bout de papier o nous relevons ces lignes, d'Avaray fait observer
qu'on pourrait envoyer le duc de Villequier pour le chercher, et
au-dessus de l'criture de son ami, le roi crit en hte: J'avais
dj crit  Villequier d'y aller avant le djeuner. Mais, sur votre
billet, je lui mande de n'y aller qu'aprs et de l'amener tout de
suite. Ne ferais-je pas bien de le prier  dner?

L'abb Edgeworth dna donc ce jour-l avec le roi. La soire fut
consacre par lui  raconter les douloureux souvenirs des 20 et 21
janvier 1793, et par le roi  les entendre tandis que ses larmes ne
cessaient de couler. Le lendemain, il entretenait sa nice de cette
touchante entrevue; il l'invitait  crire  l'abb Edgeworth une
lettre de reconnaissance, destine  tre rendue publique et en la
datant du jour o elle avait recouvr sa libert. Madame Royale ne se
rendit pas  cet avis et donna en cette circonstance, pour la premire
fois, une preuve de la forte volont dont elle devait, au cours de sa
vie, fournir tant de preuves:

La persuasion o je suis, mon trs cher oncle, rpondait-elle le 23
janvier 1797, que rien ne convient mieux  ma position que de ne pas
occuper le public de moi n'est pas le seul motif de mon refus d'crire
en ce moment  M. Edgeworth. Je suis fonde  croire que l'Empereur
dsapprouverait une telle dmarche, et je ne puis penser que vous
insistiez  me la prescrire au risque de dplaire  mon librateur.
D'ailleurs, je ne vous dissimulerai pas que d'antidater ma lettre me
ferait de la peine. Cela peut se pratiquer par des personnes plus
ges et pour des affaires qui l'exigent. Mais il est de mon ge et de
mon caractre d'tre simple et exacte comme la vrit. J'espre, mon
trs cher oncle, que vous me pardonnerez cette petite rsistance en
faveur des raisons qui la motivent.

Quoi que le roi et pens de cette rponse et de la leon qu'elle
contenait, elle mettait trop en relief la loyaut de sa nice pour
qu'il pt lui en garder rancune. La crainte de lui dplaire en
insistant le fit mme hsiter sur la conduite qu'il devait tenir. Un
billet de lui, transmis  d'Avaray par la cassette, nous dvoile ses
perplexits: Avant d'crire  ma nice, j'ai relu sa lettre, et je
prie mon ami d'en faire autant. J'avoue que son refus d'crire 
l'abb Edgeworth m'a paru beaucoup plus net qu' la premire lecture,
si bien que j'hsite un peu  insister. Je prie mon ami d'y rflchir
et de me dire son avis. L'avis de d'Avaray fut conforme  la pense
du roi, qui de nouveau exprima son dsir. Mais la princesse maintint
sa premire dcision. La publicit donne  la lettre que son oncle
avait crite  l'abb Edgeworth quand celui-ci tait sorti de France
lui faisait craindre que la sienne ne ft publie aussi; elle ne
voulait pas se prter  cette divulgation de ses sentiments intimes.
Je n'aimerais pas la publicit. Votre lettre a t dans les journaux.
C'est juste; elle tait superbe. Mais, pour moi, je ne sais pas crire
aussi bien que vous. Aussi je me refuserai le plaisir de lui crire,
parce que je ne veux pas qu'elle soit publie. Le roi se le tint pour
dit. Il se contenta de manifester le regret que son conseil n'et pas
t suivi. Le respectable abb Edgeworth est ici, et j'aurais eu un
bien grand plaisir  jouir du bonheur que votre lettre lui aurait fait
prouver.--Je vous prie de lui dire verbalement de ma part, rpliqua
la princesse, tous les sentiments dont mon coeur est rempli pour lui
et que je m'estimerais heureuse de pouvoir les lui tmoigner un jour
de vive voix.

Quelques jours aprs, le 1er mai, elle y revenait:

J'envie bien le bonheur que vous avez de parler de mon pre avec son
respectable confesseur. Si j'osais vous prier de m'en parler aussi et
de me raconter ce qu'il aura dit  ce sujet, ce serait une consolation
pour moi de savoir encore des dtails sur ses derniers moments. Il est
impossible de l'aimer plus que je ne l'aimais; il me tmoignait aussi
tant de tendresse que j'aurais t bien ingrate de ne pas chrir le
meilleur de tous les pres. Sa mort a t une perte irrparable pour
moi, et toute ma vie je ne cesserai de le regretter. Je veux finir et
ne pas vous ennuyer par mes regrets; mais je ne doute pas que vous ne
les partagiez aussi bien vivement.

Le roi se rendit avec effusion  la prire de sa nice. ...
Pouvez-vous imaginer un seul instant que qui que ce soit au monde
puisse tre ennuy de vos regrets, ou me croyez-vous ce monstre unique
dans l'univers? Si vous aviez rellement cette opinion, ce serait la
plus sensible de mes peines. Mais je n'y puis croire. Non, vous me
connaissez mieux; vous savez combien je respectais mon roi, combien
j'aimais mon frre, combien j'aime en vous cette touchante pit
filiale. J'ai souvent parl de votre pre avec l'abb Edgeworth, et,
tout en renouvelant ma douleur, ces entretiens m'ont donn de plus en
plus la consolante ide que nous avons en lui un intercesseur de plus
dans le ciel.

Persuad, comme ces monstres le disaient souvent eux-mmes, qu'ils ne
l'assassinaient que pour cimenter leur tyrannie dans son sang, il
tait loin de prvoir les crimes qui ont suivi sa mort. Son me pure
ne concevait mme pas l'ide d'un forfait inutile. Aussi, dchir de
la pense de quitter votre mre, ma soeur et vous, il tait du moins
sans inquitude sur votre sort. Quant  lui, son propre sacrifice
tait fait depuis longtemps. Le sentiment intime d'avoir toujours
conserv sa foi intacte le soutenait, le consolait. Il en parlait avec
une sorte de joie  l'abb Edgeworth.

Celui-ci lui proposa de recevoir le saint Sacrement. Il lui dit que
c'tait le plus ardent de ses dsirs, mais qu'il n'osait pas se
flatter que cela ft possible. Alors l'abb Edgeworth alla en faire la
proposition  ses geliers. Ceux-ci dlibrrent longtemps,
tmoignrent craindre que l'hostie ne ft empoisonne, exigrent que
l'abb Edgeworth en ft la demande par crit; enfin ils y
consentirent. Dans le moment o l'abb lui prsenta le corps de
Notre-Seigneur, il crut voir un tre jouissant dj de la gloire
cleste, et il m'a dit que dans tout le temps qu'il avait pass avec
lui, ses discours, ses actions, jusqu' ses moindres gestes avaient
une grce pour ainsi dire surnaturelle. Dans l'horrible trajet du
Temple  la place, tout entier au sacrifice qu'il allait consommer, il
ne dtourna pas les yeux du brviaire que l'abb Edgeworth avait mis
entre ses mains.

N'en exigez pas plus de moi, ma chre enfant, je crains d'en avoir
dj trop dit, et par ce que je souffre en crivant, je juge de ce que
vous souffrirez en me lisant. Lisez plutt la Passion de
Notre-Seigneur, et dites-vous bien qu'autant que la terre peut
ressembler au ciel, votre pre a retrac notre divin modle. Il y a
cependant un fait bien antrieur  sa mort que je savais longtemps
avant d'avoir vu l'abb Edgeworth, que vous savez peut-tre aussi,
mais que je ne saurais m'empcher de vous redire. Vous savez quelle
tait sa srnit dans sa prison. Mais le 19 dcembre, il se rappela
que c'tait le jour de votre naissance.

--Aujourd'hui, dit-il, ma fille a quatorze ans.  ma pauvre fille!

Et pour la premire fois depuis qu'il n'tait plus entour que de ses
bourreaux, des larmes vinrent mouiller ses paupires... Je ne vous le
rendrai pas, je le sais; mais je n'y pargnerai rien.

Lorsque le roi crivait ainsi  sa nice, il avait dj dcid que
l'abb Edgeworth ne le quitterait plus. Il le mandait  son grand
aumnier, le cardinal de Montmorency.

Mon cousin, vous tes instruit du bonheur que j'ai de possder depuis
quelque temps auprs de moi M. l'abb de Firmon. Il a des droits
sacrs  la tendre vnration de tout bon Franais; combien n'en
a-t-il pas  la mienne! Mais ce n'est pas assez pour moi de rendre 
ses vertus et  son gnreux dvouement l'hommage qui leur est d; je
ne fais que remplir un devoir. Il faut plus pour satisfaire mon me.
Celui qui a t le tmoin de la mort de mon frre, et qui, sur
l'chafaud, a proclam son martyre, doit tre mon soutien. Le courage
religieux, dont il pourra  chaque instant me retracer l'image, me
donnera la force de soutenir les preuves que Dieu m'envoie, et
d'imiter les vertus dont ma malheureuse famille m'a donn les si
grands exemples. Il restera donc auprs de moi, et sa prsence, ne
pouvant augmenter le sentiment des cruelles pertes que j'ai faites,
mlera  ce douloureux souvenir le seul adoucissement dont il est
susceptible. Je n'ai plus qu' donner  cet arrangement la forme
convenable, et je vous connais trop pour n'tre pas sr du plaisir que
je vous fais, en vous disant de prendre mes ordres pour donner  M.
l'abb de Firmon la place d'un de mes aumniers.

Entre temps, on recevait  Blanckenberg de nouvelles questions de
Madame Royale. Sa lgitime curiosit, loin d'tre satisfaite par les
dtails que lui avait envoys son oncle, tait encore plus excite.
Elle voulait savoir si son pre n'avait pas laiss  l'abb Edgeworth
des instructions secrtes par crit ou mme des crits sur ce qui
s'tait pass durant sa captivit, et enfin comment le courageux abb
s'tait enfui de Paris.

... Je conois fort bien que ces affreux dtails vous attachent, lui
rpondait le roi, et pour vous satisfaire, j'y vais revenir. Votre
malheureux pre n'a rien laiss par crit  l'abb Edgeworth, et cela
n'est pas tonnant. Rsign depuis longtemps  la mort, il ne se
flattait pas d'avoir le secours d'un prtre catholique, vous l'avez
certainement su. D'ailleurs, la preuve en est dans son testament.
D'aprs cette triste ide, il avait fait des dispositions dont je vais
vous parler tout  l'heure, et lorsqu'il obtint de voir l'abb
Edgeworth, il n'eut plus  l'entretenir que de son salut ternel. Ce
qui regardait le monde, il le confia  M. de Malesherbes. En voici la
preuve dans l'extrait littral d'une lettre que ce dernier m'crivit
peu de temps aprs:

J'ai vu le roi dans les derniers jours de sa vie; c'est mme moi qui
ai eu la douloureuse fonction de lui annoncer le jugement qui venait
d'tre rendu en ma prsence.

L, j'ai vu sa grande me tout entire, le sang-froid inaltrable
avec lequel il a cout mon rcit et m'a interrog sur quelques
circonstances, comme sur celles d'une affaire qui lui serait
trangre, la rsignation avec laquelle il a fait le sacrifice de sa
vie, et en mme temps sa vive sensibilit sur le malheur de ceux qui
sont condamns  lui survivre, sa reconnaissance pour ceux  qui il
croyait en devoir, et en mme temps son indulgence pour les erreurs de
ceux qui ont de grands reproches  se faire, ce que Monseigneur aura
aussi vu dans son testament.

Je le vis encore le soir de ce jour-l; car ce ne fut que le
lendemain que l'entre de la prison me fut interdite. J'admirai encore
la prsence d'esprit avec laquelle il discutait tout et prvoyait
tout. Il me fit mme dpositaire de quelques-uns de ses sentiments et
de ses volonts... DE MALESHERBES, le 10 mars 1793.

Vous voyez clairement par cette lettre qu'il ne faut pas confondre
les sentiments et les volonts dont M. de Malesherbes parle, avec le
testament qu'il cite lui-mme un peu plus haut. Reste  savoir si ce
prcieux dpt n'a pas pri avec celui qui en tait charg. J'aime 
me flatter que non. Quoique le reste de la lettre prouve qu'il ne
s'attendait pas au sort qui lui tait rserv, il ne pouvait se
dissimuler les dangers qu'il courait, et puisqu'il a pu sortir de
Paris et aller habiter chez lui, nous pouvons esprer aussi qu'il a pu
mettre son dpt en sret. Je dois dire cependant que je n'en ai eu
depuis aucune autre connaissance. Mais cela ne m'effraye pas beaucoup.
De sa famille, tout ce qui habitait la France et avait alors l'ge de
raison, a pri avec lui. Ainsi personne n'a rien pu dire; mais il
avait srement d'autres confidents dans la classe subalterne, et c'est
sur eux que je compte pour tout retrouver un jour.

Quant  l'abb Edgeworth, il ne fut pas d'abord perscut; mais
environ six mois aprs, une lettre qu'il crivit  M. l'Archevque de
Paris ayant t intercepte, il se vit oblig de quitter Paris. Il se
rfugia en Normandie chez un gentilhomme de ses amis. L, il a vcu
prs de trois ans, ignor et tranquille, jusqu'au moment o, grces 
Dieu, il s'est dtermin  passer en Angleterre, ce qu'il a excut
sans aucune difficult.

Aprs ces choses si douloureuses et si intressantes, comment vous
parler de la joie que votre lettre m'a cause? J'en ai pourtant
besoin, car mon coeur a peine  la contenir. Je vous avouerai que je
commenais  trouver qu'il y avait bien longtemps que je n'avais eu de
vos nouvelles; mais j'en ai t bien ddommag en lisant que vous
enviez mon neveu d'tre auprs de moi, et que vous dsirez y tre
bientt. Il est certain que vous ne pourriez tre nulle part o vous
fussiez plus tendrement aime, et pour ma part, ma cabane serait un
palais, si mes enfants y taient runis autour de moi. Esprons
toujours que ce moment n'est pas loign; mais, en l'attendant,
crivez-moi souvent sur le mme ton; je suis bien sr que c'est votre
coeur qui dicte ces expressions qui causent au mien la plus sensible
des consolations.

Le dernier paragraphe de cette lettre nous apprend qu'au moment o
elle fut crite, le duc d'Angoulme tait  Blanckenberg. Il y tait
arriv le 27 avril. Son frre, le duc de Berry, s'y trouvait depuis
le 1er mars. Leur prsence faisait heureusement diversion au violent
dplaisir qu'avaient caus au roi l'infidlit de son ministre, le duc
de La Vauguyon, qu'il venait de renvoyer, et l'arrestation de ses
agents de Paris. C'est son frre qui fut le premier confident de la
joie qu'il avait ressentie en voyant ses neveux runis autour de lui.

Je n'entreprendrai certes pas, mon trs cher frre, de vous dcrire
la scne touchante dont j'ai t tmoin et un peu acteur hier; il ne
me manquait que vous pour rendre mon bonheur complet. Votre fils est
arriv trs bien portant, aprs avoir eu cependant une traverse plus
que mdiocre, car il a t neuf jours en mer. Mais j'imagine qu'il
vous aura donn de ses nouvelles en arrivant  Cuxhaven; ainsi je ne
vous parlerai pas de son voyage. Je ne l'ai pas trouv chang du tout,
ni au physique ni au moral, toujours le mme, bon, sensible,
affectueux. Son frre aurait pu, s'il tait moins bon, tre mcontent
de moi, car j'ai appel du secours pour tre  armes gales, et j'ai
remis une lettre et un portrait qui ont t fort bien reus. J'ai joui
de leur bonheur, de celui de les serrer tous deux ensemble dans mes
bras. Mais je vous avouerai que je ne puis encore me dfendre d'un
sentiment un peu pnible. Il n'y avait pas trois ans qu'ils taient
spars, et il y en a prs de quatre que nous le sommes! Enfin notre
tour viendra, je l'espre.

Leur tour ne devait venir qu' sept ans de l[36]. Mais le roi ne
pouvait prvoir que leur sparation dt se prolonger si longtemps. Et
puis, en attendant leur runion, que, malgr tout, il persistait 
croire prochaine, il avait en perspective, pour lui faire prendre
patience, le mariage de ses enfants, auquel il ne supposait plus
d'obstacles, maintenant qu'il avait auprs de lui ce jeune duc
d'Angoulme qu'on vient de voir entrer en scne.

         [Note 36:  Calmar en Sude, en 1804.]




IV

FIANAILLES D'EXIL


Fils an du comte d'Artois, le duc d'Angoulme, que le roi destinait
pour poux  Madame Thrse de France, avait maintenant vingt-deux
ans, c'est--dire trois ans de plus qu'elle. Depuis les dbuts de
l'migration, il avait partag le sort des membres de sa famille qui
taient sortis de France: en 1789,  Turin, chez le roi de Sardaigne,
son aeul maternel; en 1791,  Coblentz, o il avait fait son
apprentissage militaire dans l'tat-major de l'arme royale, avec son
jeune frre, le duc de Berry; en 1793,  Hamm en Westphalie, o il
tait rest auprs de son pre pour l'accompagner ensuite aux diverses
tapes de sa vie errante dans les Pays-Bas, en Angleterre et
finalement en cosse. Trop jeune pour sentir vivement les preuves de
l'exil, elles avaient gliss sur lui sans modifier sa nature
indolente. Longtemps il tait rest enfant apathique, sans entrain,
dpourvu d'initiative, d'une froideur de glacier et si diffrent en
cela du duc de Berry, qui de plus en plus se rvlait fougueux,
violent, emport, aimant le plaisir et soldat des pieds  la tte,
que, quoiqu'il ft considr comme l'hritier prsomptif de la
couronne, c'est  son cadet qu'tait alle toute la faveur de l'arme.

Ceux-l seuls qui vivaient dans son intimit rendaient hommage  ses
qualits de coeur: la droiture, la bont, une gnrosit naturelle
double d'un courage qu'il avait dans le sang et qui ne demandait
qu'une occasion pour se manifester. Mais ils regrettaient qu'elles ne
fussent pas gales par ces dons de sduction qui, chez le duc de
Berry, rachetaient des dfauts bien autrement graves que ceux de son
an. Ce qui caractrisait les deux frres et les faisait, au moins
sur ce point, se ressembler, c'tait une paresse d'esprit et une
absence totale de got pour l'tude, qui leur attiraient  tous deux,
de la part du roi, les mmes reproches.

Le roi les aimait tendrement. Ayant fond sur eux de grandes
esprances, il s'inquitait de leur lgret encore que leur jeunesse
et leur existence si trouble pussent  la rigueur l'expliquer et y
servir d'excuse. Lorsqu'il avait conu le projet de marier Madame
Royale au duc d'Angoulme, il n'avait pu se dissimuler, en lisant les
lettres de sa nice, qu'elle tait, et de beaucoup, moralement
suprieure au mari qu'il venait de lui choisir. Mais ce n'tait pas un
motif pour renoncer  une union o toutes les convenances semblaient
runies. Et puis, il se flattait de l'espoir qu'avec le temps,
l'intelligence du jeune prince se dvelopperait, que son esprit
mrirait. Il se promettait de travailler lui-mme  cette oeuvre
d'amlioration.  cet effet, ayant fait connatre  son neveu par le
comte d'Artois dans quelles conditions il disposait de sa personne et
de son avenir, en prparant son mariage avec sa cousine, il avait
manifest le dsir de le voir arriver auprs de lui aussitt que les
circonstances le permettraient.

On ne nous croirait pas, aprs ce que nous avons dj racont, si nous
affirmions que la dcision royale, quand elle parvint au duc
d'Angoulme,  dimbourg o elle tait alle le trouver, eut pour
effet de rveiller dans son coeur, en faveur de cette cousine dont il
tait spar depuis des annes, de vieux sentiments endormis. Le roman
imagin par d'Avaray pour convaincre Madame Royale que la compassion
inspire  son cousin par son infortune s'tait transforme en un bel
amour d'adolescent, tait aussi touchant qu'ingnieux et ne pouvait
manquer de vraisemblance aux yeux d'une orpheline que sa captivit
solitaire avait rendue avide de tendresse. Mais ce n'tait qu'un
roman, et, s'il est vrai que le duc d'Angoulme et ressenti pour la
fille de Louis XVI, au cours de ses malheurs, une piti qu'prouvaient
alors pour elle toutes les mes sensibles, il n'est pas moins vrai que
cette piti attendt, pour se transformer en un sincre dsir de lui
consacrer sa vie, que le roi et annonc sa dcision.

L'appel qu'il adressait  son neveu arrivait  celui-ci en un moment
opportun.  dimbourg, le prince se morfondait et prissait d'ennui. 
plusieurs reprises, il avait demand  son pre l'autorisation de
rejoindre l'arme de Cond, ou le duc de Berry, plus heureux que lui,
tait en train de gagner ses perons. Mais, tantt pour une cause,
tantt pour une autre, son dpart tait sans cesse ajourn. Il en
gmissait, se considrait comme sacrifi et se demandait s'il serait
longtemps encore condamn  une existence inactive et morose. Il
accueillit donc avec tout l'enthousiasme dont il tait susceptible,
l'importante nouvelle que son pre lui communiqua au printemps de
1796; il donna en toute libert un consentement, que d'ailleurs il ne
lui serait pas venu  la pense de refuser, puisque le roi avait
parl, et il attendit avec impatience l'ordre de se mettre en route
pour le rejoindre. Le roi ayant t chass de Vrone et oblig de
chercher un autre asile, l'excution de sa volont fut diffre
jusqu'au moment o il se fut tabli  Blanckenberg.

Entre temps, le duc d'Angoulme avait t autoris  crire  sa
cousine; elle-mme lui avait rpondu. De leur correspondance, il ne
nous reste rien ou presque rien: deux lettres du prince et c'est tout,
ce qui ne saurait surprendre quand on connat le caractre de Madame
Royale. Elle n'tait pas femme  conserver pour les historiens de ses
malheurs les aveux qu'elle avait reus de son cousin, ni ceux qu'elle
lui avait faits, et, trs probablement, les lettres changes entre
eux au cours de leurs longues fianailles furent dtruites aprs le
mariage. Les deux qui nous restent ne peuvent que faire regretter la
destruction des autres. Elles attestent chez le duc d'Angoulme une
rare dlicatesse de sentiments et prouvent que, sous son apparente
froideur constate par d'Avaray, battait un coeur prompt  s'enflammer
et qui, ds ce moment, s'tait dfinitivement donn.

crites d'dimbourg, l'une est date du 3 septembre 1796, l'autre du
27 fvrier 1797.

Ma trs chre cousine, disait la premire, vous m'avez autoris 
vous crire souvent, et c'est une permission qui m'est trop prcieuse
pour que je n'en profite pas. Si je ne consultais que moi, j'en ferais
mon occupation de tous les jours.

Les sentiments que mon aimable et bien chre cousine m'inspire sont
tout  la fois mon bonheur et mon tourment. Je ne peux voir sans une
peine bien vive tant de retardement dans l'espoir qui m'occupe sans
cesse. Il me semble que c'est m'arracher des jours que je voudrais
pouvoir consacrer  votre bonheur.

Le ciel, en prservant aussi miraculeusement les jours de notre oncle
de l'effroyable danger qu'il a couru[37], nous donne l'esprance que
la Providence veut enfin mettre un terme aux rigueurs qu'elle a si
terriblement exerces contre nous. Je vous laisse  penser, mon
aimable cousine,  qui dans cet espoir gnral, j'adresse celui
particulier que j'en conois pour moi.

         [Note 37: Allusion  l'attentat de Dillingen.]

Adieu, ma bien chre cousine, je voudrais bien que votre coeur pt
lire dans le mien le tendre hommage et l'attachement ternel de votre
bien affectionn cousin.

Ce langage est encore bien rserv, bien timide. On devine les
ttonnements du jeune prince qui s'essaye au mtier d'amoureux et qui
craint galement de dplaire en disant trop ou en ne disant pas assez.
Dans la seconde lettre, il est plus matre de lui et plus audacieux
aussi. Il s'exprime franchement, sans dtour, encourag sans doute par
sa fiance.

Ma trs chre cousine, si j'avais quelque influence sur la direction
des postes, celle de Vienne ne serait pas aussi longtemps 
transmettre vos lettres jusqu'ici. Je viens seulement de recevoir
celle du 26 dcembre. Il me serait assez difficile de vous dpeindre
tout ce que votre aimable bont me fait prouver de bonheur. Il faut,
ma bien chre cousine, que j'aie la bouche colle sur les lignes que
votre main a traces, pour que ce sentiment passager du bonheur arrive
jusqu' moi. Puis-je en esprer un vritable, tant que ma cruelle
inaction durera, tant que je serai spar de celle qui occupe toutes
mes penses?

M. de Rivire, en vous parlant de moi, ne vous a pas,  beaucoup
prs, rendu un compte fidle, s'il ne vous a pas dit combien cette vie
inutile m'est insupportable. La gloire et mon aimable cousine sont les
seules puissances capables d'animer mon existence: tout est mort pour
moi hors de l. Je commence  esprer cependant que le sort, fatigu
de mettre obstacle  tous mes voeux, va rompre enfin une partie de ma
chane. Mon pre, le roi qui veut bien tre aussi pour moi le meilleur
des pres, me donnent l'espoir que je pourrai bientt rejoindre
l'arme de Cond. Je serai sur le continent o respire ma cousine, et
combattrai pour elle; et si je suis assez heureux pour conqurir
quelque gloire, avec quel bonheur alors n'en irai-je pas porter
l'hommage  ses pieds! Recevez avec bont, ma bien chre cousine,
celui de ma vive tendresse et de tous les sentiments qui remplissent
le coeur de votre plus affectionn cousin.

Il rsulte de cette lettre que le roi avait rsolu d'envoyer son neveu
 l'arme de Cond et de l'y laisser jusqu'au moment o le mariage
pourrait tre clbr. Mais il considrait comme essentiel qu'avant
tout, une rencontre et lieu entre les fiancs; qu'il leur ft donn
de se revoir, de renouer connaissance et, pour tout dire, de
s'entretenir ensemble. C'tait l son souci le plus pressant. Le duc
d'Angoulme tant arriv  Blanckenberg le 26 avril, le roi, ds le
1er mai, prenait ses dispositions pour l'expdier  Prague o venait
d'arriver Madame Royale. Les Franais menaant Vienne, l'Empereur
avait voulu mettre en sret les plus jeunes de ses soeurs et de ses
frres. Il les avait fait partir pour la Bohme, et Madame Royale avec
eux. C'est donc  Prague que le duc d'Angoulme allait retrouver sa
cousine aprs une longue sparation, si toutefois l'Empereur ne
s'opposait pas  leur rapprochement. Peut-tre et-il t prudent de
s'enqurir de ses dispositions  cet gard, avant que le duc
d'Angoulme ne se mt en route. Mais le roi ne s'illusionnait pas
quant au mauvais vouloir de la cour d'Autriche; il craignait qu'elle
n'entravt ses projets, et il pensait que le plus sr moyen de djouer
une malveillance toujours  craindre, c'tait de brusquer les choses
en faisant partir son neveu sans s'attarder  solliciter
l'autorisation impriale. Elle et t peut-tre refuse, tandis que,
le duc d'Angoulme se trouvant  Prague, on n'oserait sans doute
l'empcher de voir sa cousine.

Son dpart avait t fix au 3 mai. Le duc de Berry, qui retournait 
l'arme, devait voyager avec lui jusqu' Leipzig. Dans cette ville,
les deux frres se spareraient. Le cadet et les gentilshommes qui
l'accompagnaient se rendraient en droiture  l'arme, tandis que
l'an, suivi du comte de Damas, se dirigerait vers Prague, en gardant
le plus strict incognito. Le comte de Damas devait emporter, avec
une lettre du comte de Saint-Priest pour Mme de Chanclos, compagne de
la princesse, des instructions crites par le roi, lesquelles
prvoyaient toutes les difficults qui pourraient se produire 
Prague, et mme un refus de Mme de Chanclos d'autoriser l'entrevue
sans avoir pris les ordres de l'Empereur:

Arrivs dans cette ville, M. le comte de Damas ira trouver Mme la
comtesse de Chanclos, lui remettra la lettre de M. de Saint-Priest,
lui annoncera mon neveu et prendra avec elle les arrangements
ncessaires pour que l'entrevue ait lieu le plus tt possible. Dans le
cas trs invraisemblable o Mme de Chanclos s'y refuserait, M. de
Damas tcherait de se procurer un refus par crit.

Il devait en outre s'informer si les hostilits entre la France et
l'Autriche taient recommences, si l'armistice durait encore ou si la
paix tait faite. Dans le premier cas, aprs une seule entrevue avec
Madame Royale, il conduirait en toute diligence le duc d'Angoulme 
l'arme; dans le second, le prince passerait un jour  Prague, verrait
sa cousine le plus qu'il pourrait, ainsi que les membres de la famille
impriale qui s'y trouvaient avec elle; dans le troisime cas,
c'est--dire si la paix tait faite, le comte de Damas ramnerait le
prince  Blanckenberg.

Ces dispositions taient dfinitivement arrtes et les apprts du
voyage s'achevaient, lorsque le 3 mai, le jour mme o les deux
princes devaient quitter Blanckenberg, arriva la nouvelle de la
conclusion de la paix, ou plutt, de ses prliminaires entre
l'Empereur et la Rpublique. L'vnement obligeait le roi  modifier
ses projets. Il n'y avait plus lieu d'envoyer le duc d'Angoulme 
l'arme.

Il serait ridicule qu'il y arrivt la paix faite, crivait-il  son
frre, cela pourrait mme faire tenir des sots propos. Il a fait acte
de bonne volont en partant d'dimbourg au moment o il l'a pu,
lorsqu'on croyait bien plus  la guerre qu' la paix; c'en est assez;
plus serait trop. Mais si l'Angleterre sauve l'arme d'un licenciement
et lui redonne de l'activit, je ne retiendrai pas notre enfant; vous
pouvez vous en fier  mon amour pour lui... Quant  Berry, j'ai pens
que cet vnement ne faisait que lui imposer plus strictement le
devoir d'aller rejoindre ses compagnons d'armes, et il est parti cette
nuit avec le comte de Damas, que j'ai pens qu'il lui serait bien plus
ncessaire  l'arme qu' son frre, qui reste ici entre l'abb Marie
et moi. Cette sparation des deux frres a cruellement amorti la joie
que m'avait cause leur runion dans mes bras... J'ai demand que ma
nice restt  Prague pour lui pargner l'aspect de rpublicains, et
je crois qu'il est temps de songer plus srieusement que jamais au
mariage. Vous sentez bien que j'ai d rompre le voyage de mon neveu
auprs d'elle.

Ainsi, non seulement l'occasion de reparatre  l'arme qu'avait si
vivement souhaite le duc d'Angoulme lui chappait, mais encore il
tait priv du bonheur de revoir sa cousine. Si ce fut une dception
pour lui, ce n'en fut pas une pour elle; elle n'avait pas t prvenue
de la visite dont le roi voulait lui faire la surprise, et on eut soin
de ne lui en pas parler. En revanche, le roi lui exprima le dsir de
la voir rsider  Prague plutt qu' Vienne, o la conclusion de la
paix allait rouvrir aux diplomates franais la ville et la cour:

Ma tendresse pour vous m'a sur-le-champ fait penser  votre position.
Je pense qu'il serait aussi inconvenant en soi-mme que douloureux
pour vous de vous trouver  Vienne, au moment o ceux qui, s'ils ne
sont pas les meurtriers de vos parents, sont au moins leurs agents,
vont pour la premire fois y tre publiquement admis. En consquence,
je fais demander  l'Empereur de vous laisser, jusqu' ce que votre
sort futur puisse tre rgl,  Prague auprs de Mme l'archiduchesse
Marianne, et je lui fais cette demande d'autant plus volontiers que je
sais combien cette vertueuse princesse mrite votre tendresse par
celle qu'elle a pour vous et par toutes ses belles qualits. Je crois
que vous ne pouvez mieux faire que d'appuyer cette demande, et je vous
y invite. Je n'ose pas, avant que l'Empereur se soit dcid, crire 
Mme l'archiduchesse Marianne pour lui demander de nouveau son amiti
pour vous; mais, comme vous lui communiquerez srement cette ide, je
vous prie de lui dire que ce sera un grand bonheur pour moi de vous
savoir auprs d'elle, et de lui parler de tous les sentiments qu'elle
m'inspire.

On a vu une premire fois Madame Royale n'tre pas de l'avis de son
oncle, refuser d'crire  l'abb Edgeworth une lettre destine  tre
rpandue en France et dire au roi en toute franchise pour quelles
raisons elle ne croyait pas devoir souscrire  son dsir. De nouveau
cette fois, elle n'approuva pas le conseil qu'il lui donnait et ne
craignit pas de le lui confesser. Elle lui tait reconnaissante de la
bont qu'il avait eue de penser  sa situation. Mais cette mme bont
la portait  lui parler toujours avec confiance.

Vous dsirez que je reste  Prague auprs de l'archiduchesse
Marie-Anne pour ne pas voir les Franais qui peuvent venir  Vienne.
Vous avez raison. Je serais au dsespoir de voir ces gens-l; mais
cependant j'ose vous reprsenter que, si je retourne  Vienne, ce
n'est pas pour rester en ville, mais pour aller  la campagne, o je
ne vois personne et encore moins ces gens-l; il me parat donc qu'il
n'y aurait aucun inconvnient  cela. Je vous dirai encore que vous
voulez bien vous intresser  ce que l'Empereur fasse quelque chose
pour moi, pour mon avenir. L, tant prs de lui, il y a plus de
moyens qu'il y pense. loign, on oublie souvent les gens, je pourrais
bien tre de ce nombre; voil la raison que j'ose vous allguer pour
mon retour.

Quant  rester  Prague, je sens vivement tout le prix de la bont
qui vous fait dsirer que j'y reste; mais vous ne connaissez pas ma
position ici. Je sais que vous ne voulez que mon bien, vous m'en
donnez des preuves, ainsi je ne crains pas de vous dplaire en vous
parlant avec libert.

J'aime assurment bien ma cousine Marie-Anne, mais je ne sais si vous
savez l'tat o elle est. Elle a la poitrine attaque, est malade
depuis plusieurs annes, enfin est rduite  prendre le lait de femme.
J'avoue que, si je reste ici, je dois tre continuellement avec elle,
et d'tre avec une personne qui est dans cet tat, je suis sre que
cela me ferait du mal; je sens que c'est une faiblesse de craindre
cette maladie, mais je ne peux pas me vaincre l-dessus, et tout le
monde ici trouve mon apprhension bien fonde; du reste, ma cousine me
tmoigne beaucoup d'amiti; mais si je restais ici, je serais oblige
de vivre  ses frais, je ne sais si cela lui conviendrait. Je vous
ajouterai encore que Mme de Chanclos est oblige de retourner  Vienne
avec l'archiduchesse Amlie; je craindrais mme qu'elle ne revienne
plus; ce serait un grand chagrin pour moi de perdre la seule personne
ici qui a ma confiance et  qui je dois beaucoup: voil toutes les
rflexions que j'ose vous faire, j'espre que vous les agrerez. Je
finis par vous dclarer encore que je dteste tous ces Franais, que
je serais bien fche d'en voir un seul, mais que, cependant, je
dsire extrmement de retourner  Vienne  la campagne et rester
tranquille sans voir personne, que de rester ici par toutes les
raisons que je vous ai allgues, seulement jusqu' ce que mon sort
soit dcid. Je me fie, mon trs cher oncle,  l'amiti que vous
voulez bien me tmoigner et au dsir que vous avez de me rendre
heureuse, et ne doute pas par ces raisons que vous n'coutiez avec
bont les rflexions que j'ai pris la libert de vous faire.

Le roi reconnut le bien fond des motifs allgus par sa nice et s'y
rendit sans hsiter:

Je suis touch de la confiance que vous me tmoignez: c'est une
preuve de votre tendresse pour moi, et vous savez que je n'ai pas de
plus douce consolation au monde. Lorsque j'ai pens que le sjour de
Prague vous serait plus agrable que celui de Vienne, j'ignorais
entirement l'tat de la sant de Mme l'archiduchesse Marie-Anne. 
Dieu ne plaise que je ne vous expose jamais sciemment  aucun danger,
et je suis plus pay qu'un autre pour craindre pour vous celui du mal
de poitrine, puisque j'en ai vu mourir successivement sous mes yeux
l'an de mes frres, mon pre, ma mre et ma grand-mre. J'abandonne
donc entirement cette ide. Fasse le ciel que l'asile de Schoenbrunn
soit respect, et que vous n'y aperceviez jamais aucun de ceux que
vous redoutez avec tant de raison de voir! Je vous avoue que, tout en
cdant  vos raisons, je ne suis pas tout  fait tranquille sur ce
point; mais ce sera pour moi un motif de plus, dont  la vrit je
n'avais aucun besoin de hter l'instant qui doit combler tous mes
voeux. Pour y parvenir plus vite, je travaille  faire rgler vos
intrts. Sans doute, la prsence de la personne pour qui l'on traite
est en gnral un grand moyen de succs; mais pouvez-vous craindre
d'tre range dans la classe des absents? Ce n'est pas parce que vous
tes mon enfant, parce que je vois en vous l'unique reste des biens
que j'ai perdus, parce que le ciel me semble vous avoir prive de vos
parents que pour me faire devenir pre; me fussiez-vous trangre, je
verrais encore en vous la personne la plus intressante de l'univers,
et l'Empereur vous a donn des marques trop touchantes de son amiti,
pour que je puisse jamais craindre qu'il les dmente.

Aprs vous avoir rassure sur ce point, je dois vous avouer que j'ai
t vritablement pein de ne pas trouver dans votre lettre un billet
pour votre cousin; je sens bien que vous tiez presse de faire partir
l'estafette, mais quelques lignes sont bientt crites. La retenue est
sans contredit la premire vertu de votre sexe et de votre ge. Mais
tout doit avoir ses bornes, et, aux termes o vous tes, la froideur
ne peut que l'affliger hors de propos. J'espre que cet oubli ou cette
ngligence sera bientt rpar. Songez que voici plus que jamais le
moment de jeter les fondements de votre bonheur futur, qu'il est juste
de payer un peu les tendres sentiments que vous inspirez si
lgitimement, et soyez sre que vous vous trouverez bien de suivre les
conseils que mon ge, ma tendresse et nos malheurs me mettent en droit
de vous donner.

Madame Royale s'empressa de reconnatre ses torts.

Vous avez raison de me dire que j'aurais d crire  mon cousin. Je
l'ai trouv ensuite moi-mme. Mais j'avoue que j'tais si presse de
vous envoyer l'estafette, que je ne me suis donne que le temps de
vous crire. Aujourd'hui, je joins avec bien de l'empressement une
lettre pour lui.

Le roi fut ravi de la lettre, des tmoignages affectueux qui
l'accompagnaient et surtout de la joie qu'elle avait cause  son
neveu. Cette joie si vive et si vraie m'a rajeuni de vingt ans,
crivait-il  son frre. Il remercia sa nice avec effusion. Vous
m'avez donn hier, ma chre enfant, un moment bien dlicieux. Mon
neveu tait chez moi quand j'ai reu votre lettre, et je n'ai pas
perdu un instant pour lui donner celle qui tait pour lui. Il ne
m'appartient pas de vous dcrire sa joie; il s'en acquitte bien mieux
que je ne le pourrais faire. Je me borne  vous dire que si jamais
j'avais pu douter de votre bonheur futur  tous les deux, je n'en
pourrais plus douter aujourd'hui. Jugez donc combien j'ai t heureux
moi-mme; mais croyez que le plaisir que j'ai ressenti par rapport 
mes enfants n'a nui en rien  celui que votre lettre  moi m'a caus.
J'ai besoin d'aimer et d'tre aim, et la tendresse, la confiance que
vous me tmoignez, remplissent mes voeux. Souvenez-vous toujours que
je suis votre pre, et rappelez-moi souvent que vous tes ma fille.

En mme temps qu'il se prodiguait ainsi en preuves verbales de sa
tendresse pour Madame Royale, le roi, jaloux de la lui prouver aussi
par des actes, se proccupait de hter le mariage et de se procurer
dans ce but un asile plus sr que ne l'tait Blanckenberg, d'o le roi
de Prusse pouvait  tout instant l'expulser. Il s'tait adress au
tsar Paul Ier, dont il connaissait l'intrt pour sa cause, pour y
avoir dj recouru avec succs, et, des pourparlers engags entre ce
souverain et lui, allait sortir l'offre qui lui fut faite quelques
jours plus tard, de la ville de Yever, en Westphalie. Mais cette offre
ne lui tait pas encore parvenue  la date du 21 juin, et la lettre
que ce mme jour il crivait au comte d'Artois tmoigne de ses
anxits quant  la question de savoir o il se rfugierait s'il tait
contraint de quitter Blanckenberg.

... Je rponds actuellement  la grande question _ubi_ relativement
au mariage de nos enfants. Ce ne peut certainement pas tre ici: la
seule ide d'un pareil forfait ferait vanouir le trs poli, mais
encore plus craintif souverain qui ferme les yeux sur mon sjour dans
ses tats, et cependant je n'ai pas d'autre asile, et si un vnement
quelconque m'obligeait d'en sortir, je ne sais,  la lettre, pas o je
pourrais reposer ma tte, encore bien moins o je pourrais dresser un
lit nuptial. _Ubi igitur?_ me demanderas-tu donc encore. Je ne puis
franchement te donner en rponse que des aperus. Ce ne seront point
les belles phrases de l'hospitalit, de la gnrosit, jargon qu'on
n'entend plus, quoiqu'il frappe encore les oreilles; voici ce que je
puis te dire, et que je suis bien loin de regarder encore comme
positif.

Sans mettre Paul sur la mme ligne que sa mre, il faut pourtant
convenir que de tous les souverains, c'est le seul qui ait conserv de
l'honneur. Il a de la fiert et de la sensibilit. L'une l'a port 
me traiter de roi, l'autre a mu son me en faveur d'une union que je
dirais encore, n'y fussions-nous pour rien, qui sera la plus
intressante qu'on ait jamais vue. C'est sur lui que porte ma petite
esprance pour avoir un asile.

D'un autre ct, l'vque de Nancy mande qu'il sait de bonne part que
l'Empereur travaille de lui-mme  m'en faire avoir un; c'est _un
coute s'il pleut,_ et, si on me l'offrait, il faudrait encore me
dire: _Timeo Danaos._ Cependant il est possible que ce grillon ait par
hasard un mouvement de pudeur, et il faut le voir venir. Mais je
compte plus sur ce qui pourra venir de Russie, que sur ce qui
viendrait de Vienne.

En attendant une solution sur un point aussi important pour lui, le
roi ne renonait pas  procurer  son neveu et  sa nice l'occasion
de se voir. L'entrevue qu'il souhaitait n'ayant pu avoir lieu 
Prague, il esprait qu'elle aurait lieu  Vienne. Saint-Priest l'avait
crit  Mme de Chanclos, et la rponse de celle-ci n'tait pas pour
dcourager l'espoir du roi, qui lui-mme en avait fait part  Madame
Royale. Le comte d'Artois lui ayant envoy une lettre pour sa future
bru en le priant de le faire parvenir, il saisit cette occasion
d'insister auprs d'elle.

Je m'acquitte avec plaisir, ma chre enfant, de la commission que mon
frre m'a donne, en vous faisant passer sa lettre ci-jointe. Il l'a
mise  cachet volant; j'en ai conclu que son intention tait que je la
lusse, et, tout sr que j'tais de sa tendresse pour vous, j'ai t
charm d'en trouver les expressions. Je voudrais bien, comme lui, que
son fils pt en tre le porteur, qu'il pt vous parler un instant du
sentiment dont il m'entretient toute la journe. Je le dsire pour
lui,  qui ce moment heureux donnerait plus de forces pour attendre
celui qui fait l'objet de tous ses voeux et des miens. Je le dsire
aussi pour vous-mme, qui verriez que je vous dis vrai, lorsque je
vous parle de votre bonheur futur. J'espre que ce n'est pas tout 
fait un rve, et que l'occasion perdue  Prague se retrouvera bientt.

Mon frre dsire que je vous parle de sa position; elle est toujours
la mme. Toujours fix au poste o il est plus  porte de servir nos
communs intrts, il se console de cette espce d'exil, en songeant
qu'il est o son devoir lui commande d'tre. Mais, comme vous le voyez
par sa lettre, il porte, ainsi que moi, sa pense dans l'avenir. Il
voit s'avancer le jour heureux o nous serons tous runis, et,
quoiqu'il n'ait pas vu, comme moi, ces moments horribles o votre
caractre s'est dvelopp de si bonne heure d'une manire  la fois si
grande et si touchante, il n'en ignore aucun dtail, et,
indpendamment de sa tendresse pour vous, il s'enorgueillit d'tre
destin  vous appeler sa fille. Il me rend en ce moment un service,
en me donnant une occasion de plus de vous parler aussi de mon amour
paternel, et de recevoir des tmoignages de votre amiti. C'est la
plus grande consolation que je puisse recevoir, et je ne vous cache
pas que je ne vois jamais arriver la poste de Vienne, sans une motion
douce ou triste suivant qu'elle m'apporte ou qu'elle ne m'apporte pas
de vos nouvelles.

Lorsque le roi mettait tant de chaleureuse persistance  marquer  sa
nice combien sa famille franaise avait hte de la revoir et tout le
prix qu'il attachait lui-mme  une entrevue prochaine entre elle et
le duc d'Angoulme, il ne pouvait supposer qu'elle ne se montrerait
pas aussi impatiente que lui d'un rapprochement avec son cousin. C'est
cependant ce qui arriva.  peine avertie des desseins de son oncle,
s'inspirant de l'esprit de dcision qui la caractrisait, elle lui
exposa sans ambages les inconvnients que prsenterait  son avis la
visite du duc d'Angoulme.

... Vous dsirez que mon cousin vienne incognito; c'est bien
difficile, pour ne pas dire impossible.  la cour rien n'est mystre,
et on sait toutes les personnes qui viennent me voir. D'un autre ct,
si l'on sait qui il est, et que l'Empereur ne le traite pas avec les
honneurs qui lui sont dus, il commet une grossiret, et la faute
retombe sur moi, qui en suis cependant la cause innocente. Et puis, si
j'ose le dire, il me parat encore que, quand on se voit comme cela,
il faut que le mariage soit bien prochain, et je crois que vous ne
pensez pas au mien avant que la paix soit faite et toutes les affaires
arranges, ce qui srement durera jusqu' l'hiver. Toute rflexion
faite, il me parat, quelque dsir et empressement que j'aie de voir
mon cousin, qu'il vaut mieux rester tranquille et attendre comment les
choses s'arrangeront. Si l'Empereur s'intresse  nous, il doit
s'occuper de vous dans sa paix, et, si j'ose le dire, de moi aussi. Si
la paix vraiment est faite, elle doit tre bientt dclare. Si elle
n'est pas faite, je crois que votre dessein est d'envoyer mon cousin 
l'arme de Cond. Que nous servirait alors de nous connatre? Je suis
persuade de tout le bien que vous en dites; mais je crois qu'il faut
attendre encore avec patience; la position actuelle ne peut durer
longtemps. Les affaires doivent bientt s'claircir tant en France
qu'ici. Alors, quand j'aurai le bonheur de vous tre runie, j'aurai
celui aussi de renouveler la connaissance de mon cousin, dont je me
souviens encore quoiqu'il y ait prs de huit ans que je ne l'ai vu. Je
ne doute pas que depuis, l'cole du malheur et la bonne ducation
qu'il a reue de M. de Srent n'aient contribu  le rendre aussi bien
qu'on le dit.

Je vous demande pardon, mon trs cher oncle, de toutes ces
rflexions; mais la tendresse que j'ai pour vous et pour ma famille me
font parler avec franchise quand il s'agit de leurs intrts.

Malgr ces raisons, et encore qu'il en et reconnu la sagesse et ne
pt les dsapprouver, le roi ne se tint pas pour battu. Ce n'est plus
de moi qu'il dpend, rpondit-il, que votre cousin aille vous faire
une visite... Cela dpend entirement de la volont de l'Empereur. Si
Sa Majest Impriale y trouve de l'inconvnient, nous abandonnerons
cette esprance comme nous en avons abandonn beaucoup d'autres, non
plus flatteuses, mais qui paraissaient plus prochaines. Mais, si ce
prince y donnait son consentement, quelque charm que je sois de votre
rponse, je sens qu'il me serait impossible de me refuser  la juste
impatience de mon neveu, et je suis bien sr que personne n'y pourrait
trouver  redire.

La question restait donc en suspens, confie au zle de Mme de
Chanclos, qui promettait d'en entretenir l'Empereur ds son retour 
Vienne. Disons, pour n'y plus revenir, que l'Empereur, qui ne rentra
dans sa capitale qu' la fin de septembre, approuva d'autant moins le
projet du roi que l'vnement qui s'tait accompli le dix-huit
fructidor  Paris lui commandait plus de circonspection dans toutes
les circonstances susceptibles d'attirer l'attention du Directoire, et
qu'il considrait comme impossible que le duc d'Angoulme arrivt et
sjournt  Vienne incognito. En transmettant sa rponse au roi,
Madame Royale rpta ce qu'elle avait dj dit. Le moment n'tait pas
favorable. Il convenait d'attendre les vnements. Je me perds quand
je veux dcouvrir dans l'avenir. Il me parat que tout va toujours
plus mal, et  peine a-t-on un moment d'espoir que, tout de suite, les
choses redeviennent plus mal comme  prsent, car il y avait bien de
quoi esprer. Les migrs et les prtres rentrant en France, tout
paraissait aller bien.  prsent, je crois qu'on y est plus mal que
jamais. C'est une chose terrible.

Le roi ne pouvait que se rsigner. Mais, sans rendre sa nice
responsable de la rponse de l'Empereur, il s'inquita de
l'empressement qu'elle mettait  approuver la dcision impriale, et
le soupon qu' Vienne, on n'et pas renonc  autrichienniser
Madame Royale, de nouveau s'empara de lui et de d'Avaray.




V

DISSENTIMENTS PASSAGERS


Au cours de ces incidents, le roi ne perd pas de vue les intrts
matriels de sa nice et les dispositions  prendre pour assurer des
ressources au futur mnage. Pour faciliter l'union qu'il dsire si
vivement, il a le droit de compter sur l'Autriche. Il voudrait esprer
que la cour impriale ne refusera pas de venir en aide  la fille de
Marie-Antoinette. Mais il connat l'gosme de cette cour; il la sait
intresse et avide; il se demande s'il pourra obtenir d'elle tout ce
qu'il en attend, c'est--dire une pension annuelle et une avance pour
payer les frais d'tablissement, sans parler de la restitution des
diamants de la feue reine, qu'elle a pu expdier hors de France avant
son incarcration, et de diverses sommes qui lui taient encore dues,
au moment de sa mort, sur la succession de sa mre. Toutefois, quel
que doive tre le rsultat des dmarches dont est charg son
reprsentant  Vienne, Mgr de La Fare, vque de Nancy, il n'y
subordonne pas l'union de ses enfants. Il ne ngligera rien pour que
le succs couronne ses demandes, pour obtenir aussi de nouveaux
secours des Bourbons d'Espagne et des Bourbons de Naples en faveur des
poux. Mais qu'il y russisse ou qu'il y choue, le mariage se fera,
car il faut qu'il se fasse, et s'il ne peut offrir  sa nice que la
misre et l'exil, il la connat trop bien pour supposer qu'elle s'en
effrayera.

Je suis trs persuad, lui crit-il le 28 juillet, que nos parents
s'occuperont de pourvoir  votre existence en attendant un temps plus
heureux. Je croirais mme leur faire une injure mortelle en me
permettant un doute  cet gard. Mais j'ignore ce que leurs moyens
leur permettront de faire et du plus ou moins, j'y suis parfaitement
rsign. Il y a longtemps que je ne sais plus mme ce que c'est que
l'aisance. Je ne la regretterais que par rapport  mes enfants. Mais
mon neveu est accoutum  la mme vie que moi, et vous, ma chre
enfant, puis-je oublier celle que les bourreaux de votre famille vous
ont fait mener depuis si longtemps? Mon plus grand regret est de ne
pouvoir fixer l'poque de notre bonheur  tous. Mais j'espre avoir
bientt un asile fixe, et, quel qu'il soit, il sera toujours
prfrable  la Tour du Temple, et la tendresse que nous vous portons
vous ddommagera des vingt mois que vous avez passs seule dans cet
affreux sjour.

La rsignation qu'atteste cette lettre et le pessimisme qu'elle trahit
sont plus apparents que rels, car le roi est  ce moment convaincu
qu' dfaut de ses parents, le tsar lui viendra en aide. Assur dj
d'un asile  Yever, en Westphalie, il ne doute pas que ce prince
gnreux ne lui procure aussi des ressources pour y vivre dcemment
avec sa famille. Il suffira, le roi le croit, de demander pour
obtenir, et en ce mme mois de juillet, Saint-Priest part pour la
Russie[38], charg de diverses requtes pour le souverain moscovite,
parmi lesquelles la plus recommande au messager qui doit les
prsenter est celle qui a trait aux moyens de faciliter le mariage de
Madame Royale avec son cousin. Ces moyens, dans la pense du roi,
doivent rsulter d'une entente entre le cabinet de Vienne et celui de
Saint-Ptersbourg, et cette entente se fera si le tsar le veut.

         [Note 38: Voir pour cette mission de Saint-Priest le 1er
         volume, p. 395 et suivantes.]

Les choses en sont l lorsqu'il lui revient, par une voie dtourne,
qu' Vienne sa nice s'inquite de voir qu'en ngociant la paix avec
la France, le gouvernement autrichien ne songe pas  stipuler une
indemnit pour elle. Il s'tonne,--et il le lui dit,--qu'elle puisse
penser  recevoir quoi que ce soit des bourreaux de ses parents. Elle
ne doit dsirer que le bouleversement de la Rpublique.

Qui peut en douter, rplique-t-elle, que je ne dsire autre chose que
la ruine de cette puissance usurpatrice? Assurment je la dteste par
toutes ses horreurs, et mon intrt mme, si je n'avais pas d'autre
sentiment que celui-l, me force de dsirer sa ruine. Quant  tre
comprise dans le trait, j'avoue que je dsire que l'Empereur fasse
quelque chose pour moi, pour pouvoir vivre indpendante de la
Rpublique surtout, et mme d'aucunes puissances quelconques. Je
n'aime pas  tre  charge, et je trouve que dans ce moment-ci, on ne
peut compter sur aucun de ses allis. Je crois mme que vous n'avez
pas  vous louer de ceux d'Espagne. Voil pourquoi je trouve que, ne
pouvant compter sur personne, il vaut mieux vivre indpendante. Voil
les raisons qui me font souhaiter que l'Empereur fasse quelque chose
pour moi, dans son trait avec la France. Mais, de la Rpublique, je
n'attends rien au monde; je la dteste autant que je le dois.

J'ai reu, ma chre enfant, votre lettre du 25 juillet, lui rpond
son oncle, et, pour aller tout de suite  l'article le plus
intressant pour mon coeur, Dieu me garde de supposer que vous
puissiez jamais vous abaisser jusqu' consentir  recevoir la moindre
chose de ces monstres; je connais trop bien l'lvation de votre me.
Mais j'ai d vous dire ce que je vous ai dit, parce que je connais la
mchancet des hommes et que d'autres que moi auraient pu faire cette
odieuse supposition. Mais personne ne dsire plus vivement que moi que
l'Empereur s'occupe de vos intrts dans le trait qu'il va conclure,
et je reconnais avec un plaisir que je ne saurais vous exprimer, la
justesse de votre esprit dans les rflexions que vous me faites sur la
ncessit de vivre indpendants. Quant  l'habitation, ce que nous
pouvions dsirer de mieux tait de la tenir de l'Empereur de Russie.
L'asile qu'il m'offre est la principaut de Yever, en Westphalie,  la
rive gauche et pas bien loin de l'embouchure du Weser,  quelques
lieues de Bremen. Vous imaginez bien que je l'ai accepte avec
reconnaissance; cependant je ne puis pas y aller encore, cela serait
imprudent tant que les patriotes auront des troupes  la rive droite
du Rhin et mme en Hollande; mais, quand ces pays seront libres, je ne
pourrai moi-mme l'tre davantage que chez le digne fils de Catherine
II.

Vous me dites que vous imaginez que mon neveu m'y suivra; sans doute;
mais pensez-vous que, lorsque la paix gnrale, ou du moins notre sort
assur, me permettra de prendre une habitation fixe, en attendant des
moments plus heureux, je puisse n'y pas rassembler autour de moi tout
ce qui m'est cher? J'ignore si le sjour de Yever est agrable; mais
je sais qu'avec mes enfants tout sera pour moi le paradis terrestre,
et je serais trop malheureux si je croyais que vous ne pensassiez pas
de mme. Mais ce serait chercher  se tourmenter inutilement que de
concevoir de pareilles ides, et, si je dsire que vous me rassuriez
contre elles, ce n'est que pour avoir un tmoignage de plus d'une
tendresse  laquelle mon bonheur est attach.

Pour achever de calmer sa nice, il redouble d'attentions et de
prvenances. Le 1er aot, elle reoit de lui, par l'entremise de La
Fare, un charmant habit de linon brod. Ce n'est pas l'ouvrage,
quoiqu'il soit trs joli, qui me fait plaisir, mais c'est qu'il vient
de votre part. Puis, il lui fait esprer un portrait de
Marie-Antoinette; il lui promet le sien, celui du duc d'Angoulme,
qu'elle attend avec d'autant plus d'impatience qu'elle pose en ce
moment devant un peintre viennois afin que son fianc possde son
image. Du reste, le dsir qu'elle exprime  cet gard ne signifie
nullement qu'elle soit presse de se marier. Elle a dj dit qu'elle
prfre attendre. La lettre dans laquelle son oncle lui a rappel les
cruels souvenirs de la Tour du Temple lui fournit l'occasion de le
rpter.

Il ne suffit pas, mon trs cher oncle, d'tre dans la Tour du Temple
pour tre malheureuse. Assurment, il n'y a rien de pire qu'une
prison. Mais les pertes que j'ai faites suffisent pour me rendre
toujours malheureuse, surtout si je devais y joindre le juste reproche
avec le temps de faire encore des malheureux. C'est ce qui me persuade
que vous ne voulez pas songer  mon mariage avant que la paix ne soit
faite dfinitivement et que toutes les affaires ne soient arranges,
et que l'on sache positivement ce que les miens et moi-mme avons 
craindre ou esprer. Voil ma faon de penser. Je suis persuade que
c'est la vtre. Vous tes trop juste et trop raisonnable pour regarder
les choses  un autre point de vue que celui-l.

Cette expression nouvelle d'une volont que,  plusieurs reprises
dj, le roi a vue se dresser devant la sienne, ne laisse pas de lui
dplaire; mais il aime trop sa nice et tient trop  la mnager pour
laisser percer son mcontentement. Sa rponse est affectueuse, quoique
brve.

Je sais trs bien, ma chre enfant, que ce ne sont pas les murs d'une
prison qui font le malheur: j'ai recouvr ma libert, et les plaies de
mon coeur n'en sont pas moins vives; mais sjour pour sjour, il n'y
en a pas qui ne soit prfrable  une prison. Je ne crois pas que vous
puissiez concevoir l'ide que je veuille vous rendre malheureuse, ni
par vous-mme, ni par d'autres tres qui ne me sont pas moins chers
qu' vous: cette ide serait trop offensante pour moi. C'est au
contraire votre bonheur qui est le principal objet de mes voeux.
Fiez-vous  ma tendresse pour fixer l'poque de ce qui doit le plus y
contribuer. Si je n'avais cout que le dsir de mon coeur, cette
poque serait dj arrive. Mais s'il ne dpend pas tout  fait de moi
de la hter, du moins mes souhaits les plus ardents, et je puis dire
aussi ceux de tous les bons Franais, ne cesseront de l'appeler.

Bien que ce langage donnt toute satisfaction  Madame Royale, elle
n'en conserva pas moins l'impression qu'on avait cherch  peser sur
sa volont pour prcipiter la conclusion d'un mariage auquel elle
tait plus rsolue que prpare, et qu'elle entendait ajourner encore.
Ce fut le premier nuage qui s'leva entre elle et le roi, le premier
et, htons-nous de le dire, le seul. Il allait tre promptement
dissip. Mais, en attendant, il eut pour effet d'veiller l'attention
de la princesse sur diverses circonstances qui ne l'avaient pas encore
frappe et qui maintenant, en se groupant dans sa pense,
constituaient  ses yeux une preuve de ngligence envers elle.

Elle n'accusait ni le roi, ni le duc d'Angoulme, ni la reine, qui
tait alors  Budweiss, en Bohme, ni ses grand'tantes rfugies 
Naples: ceux-l lui crivaient rgulirement. Mais, en dix-huit
mois, elle n'avait reu qu'une seule lettre du comte d'Artois,
aucune de la comtesse d'Artois qui rsidait  Turin, ni du duc de
Berry et pas davantage de ses cousins d'Espagne. La reine de Naples
tait reste longtemps aussi avant de lui donner une marque
d'intrt et de souvenir. Elle en concluait qu'elle tait, de la
part d'une partie de sa famille, l'objet d'une indiffrence
blessante. Ce qui contribuait encore  le lui prouver, c'est qu'on
ne l'informait qu'accidentellement des vnements qui pouvaient
l'intresser; elle n'tait tenue au courant de rien. Le plus
souvent, c'est par les gazettes ou par des visiteurs qu'elle
apprenait les dtails qui regardaient ses proches, et en se le
rappelant, elle y puisait la crainte d'tre compte pour peu de
chose.

 ces griefs, que ses parents d'Autriche, loin de les combattre, se
plaisaient  grossir, vint s'en joindre un autre qui acheva de la
mcontenter. Le 22 aot, le duc d'Angoulme, se promenant autour de
Blanckenberg, tomba de cheval et se cassa la clavicule. Elle l'apprit
 peu de jours de l en lisant un journal. Elle fut profondment
blesse de n'avoir pas t avertie par le roi, ce qu'elle considrait
comme un manque d'gards, et d'autant plus humilie que la famille
impriale ne manqua pas de le lui faire sentir. En ralit, il n'y
avait de coupable que la poste, car le roi avait crit  sa nice
quelques heures aprs l'accident. Mais elle ne put s'en convaincre que
lorsque la lettre de son oncle lui parvint, avec un retard de
plusieurs jours, le 2 septembre, et lui apporta des nouvelles du
bless.

J'ai reu hier, ma chre enfant, votre lettre du 12, et j'ai remis 
mon neveu celle qui tait pour lui. Jugez de la douleur qu'il prouve
d'tre oblig de se remettre  moi pour rpondre  une lettre si
aimable; mais il y est forc. Ce matin, une chute de cheval, qui
aurait pu tre beaucoup plus dangereuse, lui a cass la clavicule. Cet
accident ne l'a pas empch de faire  pied une lieue, et, comme son
bon coeur ne se dment jamais, au lieu d'aller chez lui se faire
panser, il est venu lui-mme m'en apporter la nouvelle, afin que,
l'ayant vu avant de savoir ce qui lui tait arriv, mon inquitude ft
moindre. Mon chirurgien, qui est trs bon, l'a pans d'abord aprs; la
fracture est simple, et j'espre que la gurison n'en sera pas bien
longue: mais l'opration ne pouvait pas ne pas tre douloureuse. Je
n'ai pas eu le courage d'assister au moment le plus douloureux. Je
suis arriv  la fin du pansement, et son courage simple et calme
aurait pu, si je n'avais rien su d'ailleurs, me faire croire qu'il
tait tout uniquement  sa toilette. On l'a saign par prcaution, et
il est aussi bien que son tat peut le comporter.

Mais si son physique est en mauvais tat, son moral est, grce 
votre lettre, dans un tat bien diffrent, et son seul regret est de
ne pas vous exprimer lui-mme son bonheur.

--Peignez bien, mon cher oncle, m'a-t-il dit, peignez bien  mon
aimable cousine tous les sentiments dont j'ose  peine l'entretenir.
Elle veut bien dsirer de contribuer  ma flicit; elle ne sait pas
combien elle y russit par ce seul dsir. C'est  moi de dsirer de
contribuer  la sienne, et tous mes jours, tous mes instants y seront
consacrs sans rserve. Je sens bien vivement, j'ose mme interprter
en ma faveur ce qu'elle me dit de votre amiti pour moi. Les cruels
exemples qu'elle a eus sous les yeux ont sans doute contribu 
redoubler son courage; mais si le mien faiblissait jamais, ce serait
auprs d'elle que j'irais chercher un modle, et le dsir d'tre
toujours digne d'elle suffirait pour me faire bannir toute pense
indigne de moi.

Voil, mot pour mot, ce que j'ai entendu de sa bouche, il n'y a pas
une heure; mais je voudrais vous peindre l'expression avec laquelle
ces paroles m'ont t dites: elles vous feraient la mme impression.

Quelle que ft trs probablement la part de l'loquence coutumire du
roi dans la tirade passionne de son neveu, elle tait bien faite pour
dissiper les griefs de Madame Royale et apaiser son ressentiment. Sa
rponse dmontre qu'elle en avait fait aussitt litire. Elle
remerciait son oncle de lui avoir crit tout de suite, et son cousin
d'avoir au milieu de ses douleurs pens  elle. Mais j'oserai vous
prier, mon trs cher oncle, de lui dfendre de m'crire jusqu' ce
qu'il soit compltement rtabli, la tranquillit lui tant absolument
ncessaire. Je suis charme du courage et de la tendresse qu'il vous a
marqus, faisant encore une lieue aprs cet accident, pour aller vous
trouver; je compatis bien aux douleurs qu'il doit ressentir et espre
qu'il sera bientt guri.

Il semble bien,  lire ces propos, qu'ils eussent dissip le nuage.
Mais un peu de ngligence du ct de Blanckenberg  transmettre des
nouvelles ultrieures le ramena. On l'aperoit dans une lettre
qu'crivait la princesse quinze jours plus tard, en rponse  celle
qu'elle venait de recevoir de son oncle au retour d'un plerinage
qu'elle avait fait  un sanctuaire  la Vierge, situ  neuf postes
de Schoenbrunn: Je commenais  tre inquite ne recevant pas de
nouvelles; j'ai mme demand  l'vque si vous ne lui aviez rien
mand  ce sujet. Mais il m'a paru trs surpris quand je lui ai dit
cela, et ne m'a pas paru instruit de l'accident.

Au bout de peu de temps, le duc d'Angoulme fut entirement rtabli.
Un mot du roi gliss dans une lettre en prvint la fiance, mais avec
si peu de dtails qu'elle souponna qu'on ne lui disait pas toute la
vrit. Elle craignait que son cousin ne ft rest estropi. Elle
n'osa cependant faire part au roi de ses craintes. Il n'en est pas
moins vrai que, durant la priode dont nous racontons les incidents,
il s'inquita plus vivement qu'il ne l'avait fait jusque-l des
dispositions de sa nice. Il ne trouvait plus dans ses lettres le
style d'une rsolution aussi fixe et aussi dtermine qu'elle semblait
l'tre  sa sortie de France. Confident de ses inquitudes, d'Avaray,
qui les partageait, fut d'avis de tout faire pour savoir si elles
taient ou non fondes.

Un brillant gentilhomme franais, le marquis de Bonnay, jadis
familier de la cour de France, maintenant migr et souvent employ
par les princes  des missions de confiance, se trouvait alors 
Blanckenberg. Il s'y tait arrt en allant en Autriche, afin de
prsenter ses hommages  son matre et de prendre ses ordres pour
Vienne. Sur le conseil de d'Avaray, le roi rsolut de se confier  lui
et d'utiliser son zle pour pntrer le vritable tat d'me de Madame
Royale[39].

         [Note 39: Ces dtails et les suivants sont extraits du
         rapport dans lequel, le 24 dcembre, le marquis de Bonnay
         rendait compte de sa mission. Ce rapport, adress au comte
         d'Avaray, tait destin  passer sous les yeux du roi.]

--J'ai une plaie qui me ronge, mon cher marquis, lui dit-il. Les
lettres de ma nice me font craindre qu'on ne soit parvenu 
l'autrichienniser. Il me semble que ses rsolutions ne sont plus aussi
fermes, et l'on m'affirme que les Franais admis  lui faire leur cour
ne trouvent plus auprs d'elle l'accueil qu'ils sont en droit d'en
attendre. Je ne doute pas de son obissance si j'en venais  lui
ordonner de se rendre auprs de moi pour accomplir le voeu de ses
parents. Mais n'a-t-on pas cherch  lui inspirer et n'a-t-elle pas
fini par concevoir de l'loignement pour l'tat de mdiocrit
momentane o pourrait la condamner son mariage avec mon neveu? Voil
ce qui me proccupe. Vous allez  Vienne, vous la verrez; tchez de
savoir ce qu'elle pense et de la rattacher, s'il y a lieu,  l'ide de
cette union,  lui en inspirer le dsir; appliquez-vous enfin 
seconder mes voeux qui sont aussi ceux du duc d'Angoulme et ceux de
la France.

Bonnay commena par se rcuser. Il manquait de moyens  Vienne pour
remplir les intentions du roi. Mais celui-ci insista. Il connaissait
le dvouement et l'habilet de ce royaliste fidle, son esprit de
pntration, et ne lui demandait aprs tout qu' se rendre utile dans
la mesure o il le pourrait. Bonnay finit par cder et promit tous ses
efforts pour donner satisfaction  son prince.

En arrivant  Vienne et aprs avoir t reu par Madame Royale de
laquelle il n'eut qu' se louer, il put d'abord constater que, si
l'Empereur avait espr, en traitant pour la libert de sa cousine, la
faire contribuer  l'agrandissement de sa maison, il y avait ensuite
renonc devant la rsistance oppose par elle  ses suggestions. Cette
rsistance, on la devait surtout  Mme de Soucy. C'est elle qui
s'tait attache  armer Madame Royale et  la mettre en garde contre
les voeux de la cour de Vienne, ne craignant pas, pour ajouter l'arme
du dgot  toutes les autres, de lui faire sur la personne et la
sant de l'archiduc Charles des confidences trs intimes; c'est elle
aussi qui lui avait conseill d'crire au roi, ds sa sortie de France
et avant d'arriver  Vienne.

Ainsi prvenue, peu accoutume  dissimuler, la princesse, au lieu de
se livrer aux caresses de sa famille, avait manifest tant de froideur
et si mal rpondu aux avances de l'Empereur, que celui-ci, au bout de
quarante-huit heures, s'tait cru oblig de provoquer une explication.
Elle avait eu lieu, et il en tait rsult une promesse solennelle
faite par Franois II de ne pas contrarier le dsir de Madame Royale.
Depuis, la situation n'avait pas chang, et il n'tait pas exact de
prtendre que la fille de Louis XVI et t autrichiennise,  moins
qu'on n'entendt par l qu'elle n'avait pas d, dans les lieux qu'elle
habitait, apprendre  connatre et  apprcier les Franais.

En gnral, nous ne sommes gure aims chez les trangers, dclarait
Bonnay en rendant compte  d'Avaray. Nous le sommes moins  Vienne
qu'ailleurs; nous le sommes moins encore dans le palais imprial que
dans les autres classes de la socit. Il n'y a pas six semaines que
l'impratrice, pour ravaler Mgr le duc d'Enghien, disait de lui:

--Oh! pour celui-l, il est bien Franais!

Madame avait donc d recueillir sur sa famille et ses compatriotes
plus de traits satiriques que d'loges. Mais cela ne l'avait pas
empche de bien recevoir tous ceux d'entre eux qu'elle jugeait dignes
de son estime et de sa confiance.  cet gard, les exemples taient
nombreux: le duc d'Enghien, ses officiers, le comte d'Albignac, le
comte du Cayla, le marquis de Bonnay lui-mme et tant d'autres. Trs
pieuse, dvote mme, elle ne s'tait montre froide et rserve que
pour les gens dont elle avait ou dire que leur conduite tait peu
rgulire.

Quant aux craintes conues par le roi en ce qui touchait les
intentions de sa nice, craintes rsultant de ce que son style
n'tait plus aussi prononc qu'au moment de sa sortie de France,
Bonnay, ses informations prises, jugea qu'elles n'taient pas fondes.
Lorsqu'elle avait t mise en libert, Madame Royale avait la tte
monte et par les insinuations de Mme de Soucy, et par le
mcontentement que lui causait ce qu'on lui avait dit des intentions
de l'Empereur.  peine hors de sa prison, mise au courant des voeux de
ses parents et rsolue  y obir, elle n'avait pas cru pouvoir mettre
trop de force  le dclarer. De l, le ton nergique des lettres
qu'elle crivait alors,  l'effet de ne laisser planer aucun doute sur
sa volont. Mais deux annes s'taient coules depuis. Cette volont
tait connue, accepte; personne ne songeait  la contrarier; il
n'tait donc pas utile qu'elle se manifestt avec autant de chaleur
qu' l'poque o la cour de Vienne paraissait y mettre obstacle.

Bonnay ne mconnaissait pas cependant que, si les rsolutions de la
princesse taient ralenties, ce pouvait bien tre aussi parce que son
coeur et son amour-propre avaient t blesss du peu de soin dploy
pour lui plaire, pour l'attacher et pour s'en faire aimer, ou encore
parce qu'on avait voulu hter son mariage sans sa participation et
contre ses ides. Sur ce point, il s'exprimait sans rticences dans le
rapport qui nous guide. Pouvait-on croire qu' moins d'une disposition
romanesque, que son ducation ni les circonstances de sa vie n'avaient
pu lui donner, Madame Thrse aimt son cousin avec assez de passion
pour tout braver afin d'acclrer le moment de son mariage?

Non, Monsieur le comte, Madame Thrse n'est point passionne; elle
est essentiellement raisonnable; elle voit et juge les choses de
sang-froid. Elle voit que le roi n'a eu jusqu'ici, et n'a encore mme,
qu'un asile prcaire et incertain. Elle en a fait elle-mme la
remarque. O aurait-elle pu se runir  lui? Est-ce  Vrone, d'o on
l'a contraint de s'loigner? Est-ce  l'arme de Cond, o il n'a pu
rester? Est-ce  Blanckenberg, d'o un simple signe du roi de Prusse,
d'o la seule arrive de Madame peut-tre l'aurait oblig de partir,
et o il est douteux qu'il pt demeurer si l'invasion du pays de
Hanovre avait lieu? Voil ce que Madame a pens, ce qu'elle a dit et
ce qui l'a loigne jusqu'ici des dsirs et de l'ide de terminer une
affaire qui ne lui semble pas devoir pricliter pour tre un peu
diffre.

... Elle se croit libre, elle veut tre libre, et toute ide de
contrainte ne peut que l'effaroucher. C'est  la gagner et non 
presser sa dcision qu'il faut porter toutes ses vues; il serait 
craindre, si l'on en usait autrement, non pas peut-tre qu'elle prt
un autre engagement, sa religion et ses principes l'en dfendraient,
mais qu'elle diffrt, qu'elle ludt de remplir celui qu'elle a
contract, tout sacr qu'il lui paraisse encore aujourd'hui... Avec
son caractre, si une fois elle se portait  un acte de rsistance ou,
si l'on veut, de dsobissance, il serait  craindre qu'elle n'en
revnt jamais, et on ne peut douter qu'elle n'y ft appuye par cette
cour. Enfin, si elle se forait  l'obissance et que cette obissance
ft un sacrifice, Mgr le duc d'Angoulme pourrait-il tre flatt,
pourrait-il tre heureux d'un acquiescement que la coeur de Madame
n'aurait pas ratifi?

Pour conjurer les tristes consquences qu'il venait d'envisager sans y
croire, il n'tait qu'un moyen, disait le marquis de Bonnay, c'tait
de tout faire pour prouver  Madame Thrse qu'elle tait aime. Mais
ce moyen n'tait pas  Vienne, o elle vivait seule, retire,
surveille, ne recevant que de rares visites, toujours en prsence de
Mme de Chanclos ou de sa nice, Mlle de Roisin, jeune personne fort
aimable, d'un rare mrite et dont le mariage est arrt avec le fils
d'un comte Esterhazy, frre de celui qui est ministre  Naples. Ce
moyen tait  Blanckenberg, dans les mains du roi et du duc
d'Angoulme.  eux seuls, il appartenait de ne pas se faire oublier et
de prouver qu'ils n'oubliaient pas. Essayer d'en convaincre Madame
Thrse par l'intermdiaire des Franais rsidant  Vienne serait
peine perdue. Les communications de bouche  bouche ou mme par
crit, outre qu'elles taient  peu prs impossibles, vu l'entourage
de la princesse, compos de personnes toutes dvoues  l'Empereur et
en qui nanmoins elle avait toute confiance, tourneraient contre ceux
qui s'en seraient chargs et gteraient infailliblement les
affaires.

Il faudrait des lettres frquentes et des lettres de toutes les
personnes de la famille royale. Monsieur, qui se trouve plus en retard
que tout autre, devrait crire, crire avec amiti et crire souvent.
Il devrait envoyer son portrait; le roi, le duc d'Angoulme, les
autres princes et princesses devraient en faire autant. Sans entrer
dans aucune affaire politique, on devrait aussi parler  Madame avec
dtail de sa famille, de sa situation, de ses dplacements, en un mot
la tenir au courant de tout et lui prouver en toute occasion qu'on
l'associe au prsent et  l'avenir.

... Il est de petits dtails sur la vie intrieure de Mgr le duc
d'Angoulme qui, transmis  propos et avec adresse, ne pourraient
manquer de produire un bon effet. Par exemple, Monseigneur a de la
religion et en remplit les devoirs. J'ai su qu' son dpart
d'dimbourg, et de lui-mme, il avait demand  faire ses dvotions et
les avait faites. Madame Thrse, qui est extrmement pieuse, aurait
appris ce fait avec un extrme plaisir, et M. l'vque de Nancy a eu
beaucoup de regrets de l'avoir ignor. Vous connaissez, Monsieur le
comte, ce que peut auprs des femmes en gnral,--et pourquoi pas
auprs des princesses?--l'art de faire valoir les hommes que l'on
cherche  leur faire aimer; il faut que tous vos ressorts soient
tendus pour faire valoir Mgr le duc d'Angoulme auprs de Madame, pour
le faire valoir en toute occasion et surtout sous les rapports qui
sont plus du ressort et du genre de cette princesse.

... Courageuse, pieuse et prouve comme elle l'est, Madame Thrse
qui a langui deux ans et demi dans les horreurs d'une affreuse prison,
Madame Thrse qui a puis presque toute la coupe du malheur presque
avant d'avoir bu dans celle de la vie, ne sera jamais arrte par des
considrations secondaires, telles que les inconvnients d'un sort
malheureusement trop au-dessous de celui auquel elle est en droit de
prtendre. Mais, si le spectacle d'une malaisance honorable ou la
crainte d'avoir des enfants qui ne jouiraient pas d'un rang digne de
leur naissance pouvaient jamais balancer en elle le sentiment de son
devoir et branler sa rsolution, ce serait une raison de plus pour
essayer d'intresser d'avance son coeur en faveur du parti qu'on
attend d'elle.

Gagner ce jeune coeur par tous les moyens, tel tait donc le conseil
par lequel l'auteur de ce rapport couronnait les curieuses confidences
et les piquantes rflexions auxquelles il venait de se livrer. Pour
finir, il y ajoutait cette dernire information qui achve d'clairer
la situation dlicate en laquelle Madame Royale se trouvait  la cour
d'Autriche:

Le bruit de Vienne a t et est mme encore que l'impratrice n'aime
pas Madame Thrse, ou plutt qu'elle en est jalouse. Les uns croient
qu'elle a craint l'effet de ses charmes sur l'Empereur; les autres, en
plus grand nombre, pensent qu'elle a redout le crdit ou l'influence
qu'elle pourrait prendre. J'ose tre d'un avis  part et croire que
l'impratrice, si elle prouve rellement le sentiment qu'on lui
prte, est jalouse de l'amour du peuple, qui lui est gnralement
refuse et qui est universellement acquis  Madame Thrse... Quoi
qu'il en soit et  quelque cause que soit d le petit loignement que
l'on a cru remarquer, il n'a point influ sur les gards et les
procds de dcence, et, s'il faut mme dire tout ce que j'en pense,
je trouve qu'il ne peut que servir  merveille les vues du roi et les
intrts de Mgr le duc d'Angoulme.

Le rapport que nous venons d'analyser porte la date du 24 dcembre
1797. Lorsqu'au commencement de l'anne suivante, le roi en prit
connaissance, les rvlations et les conseils qu'il y lisait avaient
perdu beaucoup de leur utilit; il s'tait convaincu de l'exagration
de ses craintes relativement  sa nice, et cette conviction, il
l'avait puise dans le spectacle de l'lan gnreux avec lequel elle
s'associait ds ce moment  deux nouvelles preuves qu'il venait de
subir: l'une  Paris dans la journe du dix-huit fructidor (5
septembre), l'autre  Blanckenberg mme, o le duc de Brunswick avait
d lui faire signifier un ordre du roi de Prusse, qui le mettait en
demeure de quitter cet asile.




VI

LE ROI CHASS DE BLANCKENBERG


La nouvelle des vnements de Paris tait arrive  Vienne le 23
septembre. Madame Royale se hta d'crire  son oncle, sans attendre
d'avoir t avertie par lui.

J'ai appris par les journaux avec bien de la peine ce qui vient de
se passer en France. Mon Dieu! si ce qu'ils disent est vrai, vous y
tes compromis avec bien du monde. Il est heureux au moins que,
jusqu' prsent, il n'y ait pas eu de sang rpandu; mais je crains
bien que cela n'arrive; le bruit mme court ici que Pichegru a t tu
ainsi que Carnot. Je ne les connais ni l'un ni l'autre, mais il me
parat qu'ils taient de la bonne cause. La personne qui me fait le
plus de piti dans tout cela c'est la pauvre duchesse d'Orlans,  qui
on avait rendu ses biens et qu'on expatrie  prsent, je crois, en
Afrique. Celle-l au moins a toujours t vertueuse et malheureuse. Il
parat que ce sont les jacobins qui triomphent  prsent. C'est ce qui
pouvait arriver de plus mauvais. Je suis bien curieuse de savoir 
prsent si la paix aura lieu, et si ceux-ci la voudront encore. Je
crains que non, parce qu'ils auront peur de leurs armes qui sont
mcontentes et qui, rentrant dans la France, y amneraient le
mcontentement. D'un autre ct, cependant, je crois qu'ils ne peuvent
pas continuer la guerre, car ils ne doivent plus avoir d'argent. Je
suis curieuse et empresse de savoir comment les choses s'arrangeront.
J'attends avec bien de l'impatience des nouvelles de Paris pour savoir
ce qui s'y passe.

Le roi rpondit: ... J'ai bien reconnu la bont de votre coeur dans
ce que vous me mandez au sujet de ce qui vient de se passer  Paris.
C'est srement un grand bonheur que cette crise n'ait pas fait verser
de sang, mais je crois qu'il faut l'attribuer moins  la modration
des triumvirs qu' la conscience de leur faiblesse. Je gmis
profondment avec vous sur le sort de ceux qui ont t dans cette
occasion les victimes de leur zle pour le bien de notre patrie; mais
notre courage n'en doit pas tre branl; il ne sera pas arrt. Quant
 moi, peu m'importe que mon nom soit prononc dans cette affaire; mes
sujets fidles n'avaient pas besoin de ce qui vient de se passer pour
savoir que la premire de mes occupations est de leur rendre le
bonheur, ni les usurpateurs de mon autorit, pour croire que je me
tiendrai en repos tandis qu'ils tyranniseront ma patrie.

Quelques jours plus tard, Madame Royale ayant exprim les alarmes
qu'excitait en elle la confusion tragique des vnements qui se
droulaient de toutes parts et terriblement gros de complications
nouvelles, le roi reprenait:

... L'avenir est en effet, comme vous le dites fort bien, environn
d'un voile pais, et le pass ne nous engage pas  croire que ce voile
cache rien de bon. Cependant, on peut en soulever un coin, et la
perspective que je dcouvre n'est pas si effrayante qu'on pourrait se
le figurer. Les prtres et les migrs sont, j'en conviens, perscuts
en ce moment; mais les uns et les autres seront rappels par l'opinion
publique, et sa tendance vers la religion et la monarchie est toujours
la mme. Elle est comprime, il est vrai; mais elle ne peut l'tre
longtemps que par le rgime rvolutionnaire, et la preuve que les
tyrans actuels n'osent en revenir  cet effroyable rgime, c'est
qu'ils n'ont pas os faire excuter, quoiqu'elle ne soit pas abroge,
la loi de sang qui condamne  la mort tout migr rentr. Un
gouvernement usurpateur et monstrueux, ne peut se soutenir que par la
violence, et toute demi-mesure de ce genre ne fait que dceler sa
faiblesse et irriter les sujets. Tel est l'tat de la France, et,
quoique le moment soit dur  passer, cet tat offre de grandes
esprances pour l'avenir. Plt  Dieu qu'il ft possible d'y voir
aussi clair sur la grande question de la paix ou de la guerre!

La paix fut signe peu aprs entre la France et l'Autriche: ... Je
savais la nouvelle de la paix, crit Madame Royale, mais je ne suis
pas plus instruite que vous sur les conditions; elles sont bien
importantes. Quant aux vnements, un nuage pais les couvre, et bien
habile serait celui qui pourrait percer ce nuage et dcouvrir
l'avenir. C'est un grand problme que de savoir si la paix est un
bonheur ou un malheur pour nous, c'est--dire pour la France, car ces
mots sont synonymes; le temps en donnera la solution, et je me trompe
fort ou cette solution ne se fera pas attendre longtemps.

En fait de solution, il n'en existait qu'une qui pt plaire au roi:
celle qui lui rouvrirait son royaume, en prouvant aux Franais, rendus
 eux-mmes grce  la paix, que l'unique remde  leurs maux c'tait
la restauration de leur lgitime souverain. On lui disait de toutes
parts que cette opinion se rpandait de plus en plus en France, que le
parti royaliste ne cessait de se grossir, que les voeux des bons
citoyens taient en faveur du roi. Mais tait-ce vrai? Ne le
trompait-on pas? L'avenir seul pouvait le lui apprendre. En attendant,
rien ne lui russissait; tous les vnements semblaient tourner
contre lui, et la gloire de Bonaparte se prparait  retarder de
dix-sept ans le retour des Bourbons dans leur patrie. Quiconque et
alors prdit  leur chef que son exil devait durer si longtemps
encore, et srement provoqu ses nergiques dngations; il ne
pouvait croire, il ne croyait pas que son triomphe ft si lointain.
Cependant les vnements se prononaient au rebours de ses voeux.
Quoiqu'il vnt de s'installer  Blanckenberg dans une maison plus
commode et plus vaste que celle qu'il avait habite jusque-l, il se
savait toujours expos  tre chass de cette pauvre bourgade, n'osait
plus compter sur l'asile qu'il avait espr en Westphalie et se voyait
au moment d'tre contraint d'accepter l'hospitalit que le tsar lui
offrait  Mitau.

 ce mme moment, l'arme de Cond,--sa dernire
ressource,--s'acheminait vers la Pologne, tournant le dos  la France.
Quelques semaines avant, l'Europe avait appris avec stupfaction que
Paul Ier la prenait  son service pour ne pas laisser sans ressources
ces quelques milliers de Franais, que l'Angleterre et l'Autriche
venaient d'abandonner, et qu'il leur donnait le choix entre des
emplois dans l'arme russe ou des terres en Crime[40]. Au
commencement de l'hiver de 1797, tandis que le prince de Cond tait
appel  Saint-Ptersbourg et y recevait un accueil digne de son nom
et de son rang, on avait vu cette petite arme s'embarquer en Bavire
pour gagner la Pologne, sous la conduite de commissaires russes,
chargs de lui assurer partout protection, respect et bon accueil; on
l'avait vu traverser une partie de l'Allemagne, les officiers sur des
bateaux couverts, les soldats sur des radeaux brillamment pavoiss,
dbarquant le soir dans les petites villes pour coucher chez
l'habitant, naviguant le jour aux sons d'une musique militaire, que
les populations riveraines saluaient au passage de leurs cris
enthousiastes; puis, le voyage se continuant par voie de terre, coup
par de nombreuses et reposantes tapes en Moravie, en Silsie, en
Gallicie, elle tait arrive en Volhynie, o elle devait sjourner
jusqu'au printemps, confortablement installe autour de Dubno, sige
du quartier gnral des princes, et fraternellement accueillie par la
noblesse polonaise, aux foyers de laquelle les gentilshommes franais
retrouvaient dans les moeurs, dans les habitudes, dans les entretiens,
plus d'un souvenir de la patrie absente.

         [Note 40: C'est quelques jours avant le dix-huit fructidor
         que l'Autriche et l'Angleterre abandonnrent l'arme de
         Cond, et peu de temps aprs que le tsar la prit  son
         service. La ngociation eut lieu, sur des ordres venus de
         Saint-Ptersbourg, entre le prince de Cond et M. d'Alopeus,
         ministre russe  Dresde. Lorsque l'arme dut se mettre en
         route pour la Pologne, le tsar envoya au prince de Cond,
         pour diriger et protger sa marche, un de ses aides de camp,
         le prince Basile Gortschakof. L'arme de Cond resta en
         Pologne jusqu' la formation de la seconde coalition. Elle
         fut alors dirige vers la Suisse, o elle n'arriva qu'aprs
         la bataille de Zurich, trop tard pour prendre part aux
         oprations. Le tsar ne se montrait pas dispos  la conserver
         aprs qu'il se fut spar de ses allis. Au commencement de
         1800, Cond obtint, par l'intermdiaire de Wickham, qu'elle
         repasserait  la solde de l'Angleterre. On la verra, dans la
         suite de ce rcit, finir misrablement son existence.]

Au spectacle de tant de braves gens exils, le roi se demandait si
lui-mme devrait bientt les suivre, aller encore plus loin qu'eux,
jusque dans ces contres perdues de la Courlande, o l'accueil qu'on
lui rservait, si flatteur qu'il ft, ne le consolerait pas d'tre si
loin de son frre, si loin des Tuileries et de Versailles, si loin des
frontires franaises et des villes de l'tranger, o s'agitaient ses
partisans. Ces douloureuses perspectives n'branlaient cependant ni
son courage ni sa confiance; elles n'altraient en rien non plus la
tendresse qu'il avait voue  sa nice, et qui semblait s'augmenter au
fur et  mesure qu'il pouvait craindre davantage de voir s'largir la
distance qui le sparait de son pays. Elle s'exprimait toujours plus
vive et plus ardente, comme s'il et dj prvu tout ce que lui
verserait de consolation et de bonheur au fond de son exil la
vaillante fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, devenue sa fille
d'adoption.

Les lettres qu'il change alors avec elle accusent, de part et
d'autre, un redoublement d'affection, un plus pressant besoin de
s'unir pour mieux rsister aux coups de l'adversit. Au commencement
de novembre, le duc d'Enghien, allant vers la Pologne avec l'arme de
son grand-pre, fait un crochet par Vienne afin de voir sa cousine.
Elle se hte de le mander au roi:

Je vous demande pardon de ne pas vous avoir crit la poste passe,
mais c'est que j'tais dans l'attente du duc d'Enghien, et je ne
voulais vous crire que quand je l'aurais vu. On l'attend ici depuis
dimanche, et il n'est arriv que mardi soir. Je l'ai vu hier. Mon
Dieu, cela m'a fait grand effet de revoir enfin quelqu'un de ma
famille. C'est extraordinaire que le sort fasse que je revoie celui-l
le premier, qui cependant m'est le parent le plus loign. Je regrette
toujours beaucoup que le prince de Cond ne soit pas venu ici;
j'aurais tant dsir de le voir pour l'admirer et lui tmoigner la
reconnaissance que j'ai pour tout ce qu'il fait pour la bonne cause.
Ne le voyant pas, j'ai bien charg son petit-fils de le lui dire. Le
duc d'Enghien mrite aussi bien des loges; car,  son ge, il s'est
dj bien signal. Je ne me ressouvenais plus du tout de lui ni de sa
figure; cependant je l'ai reconnu aisment  son air noble et
malheureux.

Il y a ici assez de Franais, presque tous de l'arme de Cond.
Aujourd'hui je les verrai tous, du moins ceux qui sont  Vienne. C'est
une chose qui me dchire l'me que de voir ces malheureuses gens qui
vont par cette saison-ci dans un pays tel que la Russie, et qui les
loigne si fort de leur patrie, des vieillards qu'on mne sur des
chariots par le froid, et pourquoi? Pour vivre dans des dserts, car
on dit que les pays o ils vont ne sont presque pas habits que par
des Cosaques. L ils seront seuls, sans savoir  peine des nouvelles
de ce qui se passe. Je sais ce que c'est que d'ignorer ce qui se
passe, quand surtout cela vous intresse. J'ai t deux ans entiers
sans rien savoir du tout, ni de mes parents qui sont morts en France,
ni de ma famille, ni de la guerre, ni de ce qui se passait mme 
Paris. Il n'y a rien de pis que cette position. Ainsi je compatis bien
sincrement  celle des autres. Ces pauvres gens qui vont en Russie
ont peut-tre encore une famille en France. L, ils en ignoreront
totalement les nouvelles. C'est une chose qui me fait une peine
affreuse  penser. Il est vrai que cela vaut mieux que de mourir de
faim; c'est une triste existence que celle-l. Je ne veux plus parler
de tout cela, cela m'afflige trop, et je suis persuade du chagrin que
vous en ressentez aussi.

Ces tmoignages de la piti de sa nice vont au coeur du roi; la
sienne s'excite au spectacle du sincre chagrin qu'inspire  Madame
Thrse le sort de ces pauvres exils, et il s'attache  lui prouver
que celui qu'elle a subi fut encore plus cruel:

L'effet que la visite de M. le duc d'Enghien vous a fait m'a touch
jusqu'au fond du coeur. Je l'envie de vous avoir vue. Mais, quand je
songe que ce n'a t qu'un moment, j'en suis moins jaloux. Je payerais
sans doute bien cher un pareil moment; mais il ne me suffirait pas;
car ce n'est pas seulement vous parler de ma tendresse que je dsire,
c'est vous la prouver en contribuant de tout mon pouvoir  vous rendre
heureuse.

Je ne suis pas moins touch des sentiments que l'arme de Cond
excite en vous; mais pensez que tous ceux qui la composent sont
soutenus par l'honneur, et qu'avec un pareil appui, on peut tout
braver. D'ailleurs, leur sort en Pologne ne saurait tre compar au
vtre pendant cette cruelle captivit. La plus grande difficult
qu'ils prouveront pour avoir des nouvelles de ce qui leur est cher
existait dj en Allemagne: c'est celle de franchir la frontire. Cet
obstacle une fois lev, il n'y a plus que des retards, au lieu que
vous, dans l'horrible sjour que vous avez habit plus de trois ans,
une porte vous sparait de tout, et vous sentiez que c'tait une
barrire insurmontable. Je ne veux pas ramener plus longtemps votre
imagination sur les maux que vous avez soufferts; mais soyez sre
qu'ils vous rendent plus chre  mon coeur.

Quatre jours plus tard, et comme pour lui prouver que ce ne sont point
l de vaines paroles, le roi envoie  sa nice un souvenir qu'il lui
promettait depuis longtemps et qu'il avait t empch de lui faire
passer:

J'ai enfin trouv, ma chre enfant, l'occasion que j'attendais depuis
si longtemps pour vous transmettre le prcieux dpt dont je me suis
charg pour vous. J'espre que vous serez contente de la ressemblance,
quoique votre malheureuse mre ft bien plus jeune, lorsque cette
pierre a t grave, que lorsque vous avez pu la connatre. Celle qui
vous en fait l'hommage, et dont je n'ai pas voulu confier le nom  la
poste, parce qu'elle est en France, est Mme de Champcenetz qui, toute
ne  Clves qu'elle est, n'en est pas moins bonne Franaise, et a
par devers elle plusieurs traits aussi courageux que touchants de
secours envers nos pauvres migrs. Je n'ai dans ceci d'autre mrite
que d'tre le canal par lequel elle vous transmet cette preuve
certaine de son attachement; mais je n'en jouis pas moins du plaisir
douloureux que vous prouverez, et il me semble qu'en vous faisant
passer l'image de votre mre, j'acquiers un droit de plus  votre
tendresse, que cette bague est un lien de plus entre nous, et vous
pouvez juger de l'empressement avec lequel je saisis cette ide.

Le 19 novembre, la princesse annonce la mort du roi de Prusse qu'elle
vient d'apprendre:

On dit ici que le roi de Prusse est mort. Je ne sais si dans ce
moment-ci cet vnement est heureux ou malheureux. Son fils, je crois,
est peu dispos pour les migrs franais; on dit mme qu'il en fait
arrter dj deux. C'est un mauvais commencement. Je crois cependant
que nous n'avons pas lieu de beaucoup regretter l'autre. La campagne
de Champagne qu'il a faite et sa malheureuse russite est une chose
que je ne peux pas comprendre. Dans le temps, j'ai toujours cru qu'on
nous faisait des histoires quand on nous disait que le roi de Prusse
reculait; c'tait une chose qui me paraissait impossible, tant si
prs de Paris. Enfin il faut oublier tout ce qui s'est pass, car on
n'y voit que choses tristes et affligeantes.

Le roi est bien de cet avis. Mais il ne rsiste pas au dsir de
prouver que ces douloureux souvenirs ne se sont pas effacs de sa
mmoire. ... La mort du roi de Prusse vous a rappel une bien cruelle
poque. Jugez de ce que je souffrais de notre fatale retraite! Nous
n'tions plus qu' vingt-cinq lieues de vous, je voyais vos bras
tendus vers nous, et il fallut s'loigner. J'aurais support de
quitter une seconde fois ma patrie; mais je sentais tout ce que vous
deviez prouver, et la certitude que vous sentiez aussi ce que
j'prouvais moi-mme rendait encore ma peine plus aigu. Adorons la
Providence, ma chre enfant; c'est la seule ressource qui reste dans
des penses aussi douloureuses.

Enfin, le 19 dcembre, l'anniversaire de la naissance de sa nice lui
fournit l'occasion de rsumer, sous une forme en quelque sorte plus
solennelle, les tendres engagements que, depuis plus de deux ans, il
n'a cess de prendre envers elle, et cette occasion, il se garde bien
de la laisser chapper.

... Il y a aujourd'hui dix-neuf ans que vous tes ne; je n'ai besoin
d'aucune poque pour penser  vous; mais celle-ci semble appeler
davantage mon attention. Je me rappelle les souhaits que je formais
pour vous en vous prsentant  l'autel; je les renouvelle avec plus
d'ardeur aujourd'hui. J'tais loin de prvoir les malheurs qui
devaient sitt nous accabler, et les engagements que je prenais, en
reprsentant votre parrain, j'y serai fidle, et si je n'ai ni pu, ni
mme d donner mes soins  votre enfance, je les donnerai  votre
jeunesse. Le premier, le plus important, comme le plus doux, sera
d'assurer le bonheur du reste de votre vie, et j'espre, comme je vous
l'ai dit, que ce sera un des premiers fruits de la paix.

Sur ce point, le roi ne se trompait pas. La paix devait avoir pour
consquence, en effet, de rendre possible le mariage de sa nice.
Quand il traait les lignes qui prcdent, il le croyait prochain.
Mais il restait toujours dans l'incertitude quant  la question de
savoir o il pourrait le clbrer. Sans doute, le tsar lui avait
assur un asile en Westphalie. Mais, dans ce pays voisin de la
Hollande, ne serait-il pas expos  quelque coup de main des
rpublicains? Il jugeait, en tous cas, imprudent de s'y rendre.
Voudrait-on le recevoir ailleurs o il et t en sret, dans la
Lusace ou dans le Mecklembourg? Il n'avait que trop de raisons d'en
douter. Lui restaient, il est vrai, la Russie et Mitau, o Paul Ier
offrait gnreusement de le recevoir. Mais ce ne pouvait tre qu'un
pis aller: plus que jamais, il tenait  ne s'loigner ni des
frontires de son royaume, ni surtout de la Suisse d'o, depuis
quelque temps, il esprait un secours.

Les cantons helvtiques, ces anciens allis de sa couronne, pousss 
bout par les excs de la domination franaise, menaaient de se
soulever; du moins, il le croyait. Confiant dans leur antique
nergie, attendant d'eux les mmes services que leurs pres
rendirent jadis  Henri IV, il avait propos  l'Angleterre, si elle
voulait fournir aux Suisses les subsides qui leur taient ncessaires,
d'aller se mettre  leur tte, et, aid de ses fidles sujets, de
chercher avec eux, au sein de sa patrie, son trne ou son tombeau. Ce
n'tait donc plus le cas de songer  s'ensevelir sous les neiges
moscovites, et, pour le moment, il s'en tenait  souhaiter que le
nouveau roi de Prusse,  l'exemple de son pre, et quoiqu'il vct en
paix avec la Rpublique, tolrt sa prsence  Blanckenberg.

Press de connatre les dispositions de ce prince, et n'osant, de peur
de l'embarrasser, lui crire directement, ni  lui, ni  ses
ministres, il avait, sur le conseil de d'Avaray, recouru 
l'intermdiaire d'un gentilhomme franais, le comte de Moustier,
employ dj en Angleterre[41], qui habitait aux environs de Potsdam,
et duquel il comptait faire son agent  la cour prussienne, quand il
pourrait en avoir un  Berlin. Il lui avait adress une lettre toute
de sentiment, exprimant des regrets sur le roi dfunt et formulant des
voeux pour le rgne de son successeur. Vous chercherez sans doute 
mettre cette lettre sous les yeux de Sa Majest, avait crit d'Avaray
 Moustier en la lui envoyant.

         [Note 41: 1er volume, p. 268.]

Moustier s'tait empress de faire ce qu'on attendait de lui. Il y
avait apport tant d'habilet que bientt aprs, le 5 dcembre, il
recevait du roi de Prusse la lettre la plus flatteuse pour le roi de
France. Sentiments affectueux pour sa personne et voeux fervents pour
sa prosprit, rien n'y manquait. Moustier y tait en outre invit 
s'en faire l'organe dans les termes les plus propres  en dsigner la
force et la sincrit. La lettre finissait par ces mots: Ne craignez
point surtout de leur prter trop d'nergie par celle de vos
expressions. En la lisant, Louis XVIII crut y reconnatre tous les
caractres de la franchise, de la loyaut, d'un sentiment profond et
vrai. Il en ressentit une joie depuis longtemps inconnue  son coeur;
c'est d'Avaray qui l'affirme dans son rapport. Il ne se doutait point,
hlas! que de la mme source dt lui venir bientt un nouveau sujet
d'afflictions. C'est cependant ce dont il tait menac.

Dans le courant de dcembre, Cailhard, ministre de la Rpublique 
Berlin, se prsentait chez le ministre des affaires trangres de
Prusse et lui reprsentait vivement qu'une ville comprise dans la
ligne de neutralit ne devait pas tre l'asile du plus implacable
ennemi du gouvernement franais; que la prsence du prtendant 
Blanckenberg tait l'une des circonstances qui contribuaient le plus 
entretenir en Europe, et au coeur mme de la Rpublique, l'espoir du
retour de l'ancien rgime en France. En consquence, Cailhard, arm
d'une dpche signe Talleyrand, demandait l'intervention du roi de
Prusse auprs du duc de Brunswick pour qu'il ft loigner de ses
tats des htes dont le sjour pourrait, tt ou tard, devenir
dangereux.

Si l'on veut songer qu'on prtait alors au Directoire l'intention de
s'emparer du Hanovre, de l'embouchure de l'Elbe et des villes
hansatiques, pour couper toute communication entre l'Allemagne et
l'Angleterre, on comprendra de quel effroi fut saisi le roi de Prusse
en recevant la demande du ministre rpublicain. Malgr les efforts du
duc de Brunswick et du comte de Panin, ministre de Russie  Berlin,
qui tous deux taient d'avis d'y rsister, la crainte de voir envahir
la Basse-Allemagne dcida le roi de Prusse  cder. Une lettre que le
duc de Brunswick exigea pour dgager sa responsabilit, le mit en
demeure de faire connatre au comte de Provence les motifs, les
conjonctures et les prils qui s'opposaient  a prolongation
ultrieure de son sjour dans la ligne de neutralit, o d'ailleurs il
risquerait fort de n'tre bientt plus personnellement en sret. Les
moyens, les dlais, les mesures d'humanit, taient laisss au
jugement du duc de Brunswick. Mais il devait engager ce prince 
quitter Blanckenberg et loigner de ses tats les migrs franais.

N'osant faire lui-mme cette communication au souverain proscrit, le
duc de Brunswick la lui fit par l'entremise du marchal de Castries,
qui alla tout exprs de Leipzig  Blanckenberg, porteur d'une copie de
la lettre du roi de Prusse et de celle qu'en la lui envoyant, le duc
rgnant lui avait crite lui-mme. J'carte les rflexions qui se
prsentent en foule, Monsieur le marchal. Je me borne  vous prier
avec instance de faire l'usage le plus prompt et le plus convenable de
cette lettre vis--vis des personnes respectables qu'elle concerne. La
diction et la teneur de cette lettre sont galement pressantes, et
vous m'obligerez sensiblement, Monsieur, en me mettant dans le cas de
pouvoir rpondre sans aucun dlai  Sa Majest prussienne.

Les lettres crites par le roi au sujet du pnible incident que nous
racontons tmoignent de sa surprise et de son chagrin. Mais il ne s'y
mla aucune irritation contre le roi de Prusse, dont la rcente
missive au comte de Moustier ne lui permettait pas de mettre en doute
le bon vouloir:

Il cde aux circonstances, crivait-il au comte de Panin, et  ce
qu'il juge que le bien de ses tats exige... Je vous prie de lui
peindre ma situation, et de l'engager, par tout ce qu'elle peut
suggrer  une me comme la vtre,  autoriser la prolongation de mon
sjour ici, ou, si cela paraissait impossible, de me procurer une
habitation provisoire, car il est impossible, surtout dans la saison
o nous sommes, de se mettre en route sans aucune direction ni aucun
but dtermin; et il est suffisamment dmontr que je ne peux me
rendre  Yever, non seulement avec sret, mais, ce qui est pour moi
un motif d'un tout autre intrt, sans manquer d'gards pour le
gnreux souverain qui ne m'a offert cette partie de ses tats que
parce qu'il devait la croire  l'abri de toute insulte.

Il n'avait pas  songer  lui seul. Il tait encore tenu de se
proccuper des migrs rfugis dans le duch de Brunswick. Je
rclame aussi son humanit pour ceux de mes malheureux et fidles
sujets qui vont tre obligs de s'expatrier encore; je puis me servir
de cette expression aprs les bonts que le duc de Brunswick a eues
pour eux; leurs peines seront bien plus grandes que les miennes, et je
les sens vivement. Le rsultat de ces dmarches fut que, sous la
promesse formelle d'un prochain dpart propre  faire prendre patience
au gouvernement franais, le roi de Prusse ferma les yeux ou tout au
moins les dtourna de Blanckenberg. Louis XVIII eut la facult d'y
attendre une rponse  la lettre que, par l'intermdiaire de Panin, il
avait adresse  Paul Ier pour lui peindre sa triste situation. Il
avait crit aussi au prince de Cond, qui se trouvait alors 
Saint-Ptersbourg. Il lui demandait d'appuyer ses dmarches, non
seulement pour ce qui lui tait personnel, mais encore et surtout pour
le dtachement de ses gardes du corps, dj revtus de l'uniforme
russe, et qui, par ordre du tsar, taient alls l'attendre  Yever. Il
insistait pour qu'on les rappelt  l'arme de Cond dj en route
pour la Russie, et qu'on les drobt au danger de recevoir les
insultes du Directoire.

Il consacra les semaines qui suivirent, encore qu'il ne st o il
irait,  prendre ses dispositions en vue de son dpart. Une somme de
six mille francs fut distribue par ses soins aux plus ncessiteux des
migrs rfugis dans le duch. Il envoya ses instructions  ses
agents de France,  ceux qu'il entretenait auprs des diverses cours.
Il correspondit galement avec les membres de sa famille, et notamment
avec son frre, auquel il faisait part de ce qu'il avait dcid pour
ses deux neveux, le duc d'Angoulme et le duc de Berry. Le premier ne
devait pas le quitter et le suivrait en quelque endroit qu'il allt.
Le second partirait de Blanckenberg le mme jour que lui pour aller 
Cuxhaven, s'embarquer pour l'cosse. Aprs avoir embrass son pre, il
se remettrait en chemin pour rejoindre en Volhynie l'arme de Cond,
puisque, comme elle, il tait  la solde russe.

Ces occupations tromprent les longueurs de l'incertitude du roi
jusqu'au 26 janvier.  cette date, lui arrivrent des nouvelles de
Suisse; elles taient dsastreuses. L'espoir qu'il avait fond sur ce
pays s'vanouissait; il le voyait subissant le sort de Venise et de
Gnes. Ce projet, auquel il s'tait un moment arrt et qui lui
faisait attacher tant de prix  ne jamais s'loigner de son royaume,
n'tait plus que cendres. C'est sans doute l'tat d'me en lequel on
doit le supposer qui le dcida  accepter sur-le-champ l'offre du
chteau de Mitau que lui apporta le mme jour, de la part de
l'empereur de Russie, le colonel de Lawrof, aide de camp de ce prince.




VII

EN ROUTE POUR MITAU


L'invitation adresse au roi par le tsar tait le rsultat des actives
dmarches du comte Panin, ambassadeur de Russie  Berlin, et des
pressantes sollicitations du prince de Cond. Panin jouissait  sa
cour du plus grand crdit. En y faisant connatre la rpugnance
qu'inspirait  Louis XVIII le sjour de Yever, il avait suggr l'ide
de lui offrir le chteau des anciens grands-ducs de Courlande  Mitau.

De son ct, Cond avait agi. Depuis le mois de novembre, il rsidait
dans la capitale russe, o, comme on l'a vu, le tsar l'avait appel.
L'Empereur l'avait reu comme un hros digne de son estime et de son
admiration. Le comblant de grces et de faveurs, il lui donna l'un des
plus beaux palais de sa capitale, une habitation de campagne charmante
 proximit, et lui monta la maison la plus brillante. Poussant la
gnrosit jusqu' la dlicatesse la plus raffine, il fit mettre les
armes de M. le prince de Cond sur les voitures et l'argenterie dont
il lui avait fait prsent. Tous les domestiques que trouva M. le
prince de Cond en arrivant dans son palais taient  sa livre.
L'Empereur le dcora du premier de ses ordres, l'ordre de Saint-Andr;
enfin il le traita, tant en public qu'en particulier, avec la
distinction la plus marque[42].

         [Note 42: Mmoires indits du marquis de
         Bouthellier-Chavigny.]

Cette faveur ne devait pas durer[43]. Mais,  ce moment, elle se
traduisait avec une rare gnrosit, par une vritable prodigalit
d'argent, d'attentions et de soins. Il fut donc ais  Cond de
seconder les efforts de Panin. Le tsar y rpondit en offrant le
chteau de Mitau et en autorisant Louis XVIII  s'y tablir avec la
reine, avec les gentilshommes qui formaient sa cour et ses gardes du
corps. Il entendait qu'il y ft trait en roi, ainsi que cela avait
t convenu avec Saint-Priest, alors qu'il s'agissait de fixer  Yever
la rsidence de la maison de Bourbon.  toutes les demandes formules
par Panin, il tait fait droit. Il n'y avait donc plus qu' savoir si
Louis XVIII adhrait  ces arrangements. Son adhsion arriva 
Saint-Ptersbourg au commencement de 1798, au moment o l'arme de
Cond, partie d'Uberlingen, le 10 octobre, venait d'entrer dans la
Pologne russe et d'tablir  Dubno son quartier gnral. Les offres
impriales taient acceptes par lui avec reconnaissance. Le tsar lui
crivit aussitt pour l'inviter officiellement  se rendre en Russie,
et le roi, au reu de sa lettre, se dcida  fixer au 10 fvrier la
date de son dpart.

         [Note 43:  son arrive, Cond reut vingt mille roubles en
         argent blanc et une rente annuelle de soixante-dix mille
         pour sa famille et pour lui. Woronzow affirme dans sa
         correspondance que le prince, aprs avoir tant reu, eut le
         front de demander si c'tait tout et qu'on ne devait pas
         oublier qu'il tait un Bourbon. L'Empereur lui rpondit
         assez durement. Mais, ajoute Woronzow, comme c'est une
         espce d'aventurier, hros et Franais, il saura se
         remettre. De son ct, la princesse de Lieven racontait que,
         dans sa jeunesse, au couvent de Smolno o elle avait t
         leve, il lui tait arriv de jouer au volant avec
         l'Empereur et le prince de Cond. Au mois de mai, Cond et le
         duc d'Enghien qui tait venu le rejoindre, subirent les
         effets de la bizarre humeur de Paul Ier. Soit qu'ils eussent
         alarm la jalousie des courtisans, soit que le tsar et pris
         ombrage de l'intimit qui s'tait forme entre eux et divers
         membres de la famille impriale, ils furent l'objet d'une
         clatante disgrce. Elle dgnra en taquineries qui les
         dcidrent  partir et  rejoindre leur petite arme 
         Dubno.]

Dans ces circonstances, crivait-il  Paul, je n'attendrai pas la
rponse de Votre Majest Impriale[44]; j'accepte l'offre qu'elle me
fait, avec autant de reconnaissance qu'elle y met de gnrosit, et je
ne profite mme pas de tout le dlai que le comte Panin m'a procur.
Quinze jours me seront suffisants pour tout ce que j'ai  rgler avant
mon dpart, et pour n'avoir aucun doute sur le sort de la Suisse, et
malgr la douleur que cet loignement va causer  mes fidles et
malheureux sujets, dont le cri retentit dj dans mon coeur, je me
mettrai en route le 10 du mois prochain avec mon neveu le duc
d'Angoulme. Quant au duc de Berry, Votre Majest Impriale a approuv
qu'il allt embrasser son pre, dont il est spar depuis prs de
quatre ans, avant de se rendre dans ses tats. Il partira donc pour
l'cosse en mme temps que je partirai pour Mitau et viendra me
rejoindre au printemps.

         [Note 44: Cette qualification n'avait jamais t employe par
         la cour de France. Bien que, ds le dbut de son rgne,
         Catherine et demand qu'on l'appelt Majest Impriale,
         Louis XV et Choiseul s'obstinrent  ne pas lui donner ce
         titre, en dclarant  son ambassadeur Galitzin que la langue
         franaise ne comportait pas l'assemblage de ces deux mots.
         Catherine exprima son mcontentement, en rappelant son
         reprsentant et en le frappant d'une disgrce qui durait
         encore quatorze ans aprs, en 1782.]

Mais en arrivant dans les tats de Votre Majest Impriale, il me
sera impossible de ne pas prouver le dsir d'aller la voir, la
remercier de ses bienfaits, resserrer s'il est possible les liens
d'amiti qui nous unissent, lui exposer, bien mieux que je ne le puis
par lettres, la situation de mes affaires et lui demander ses
conseils. Je la prie donc de permettre que je ne m'arrte pas  Mitau,
mais que je continue mon voyage avec mon neveu, auquel je ne puis
donner de meilleures leons du rle important qu'il doit jouer un
jour, qu'en lui faisant voir un si grand exemple, et les deux ou trois
personnes qui feront la route avec moi, et que j'aille passer quinze
jours  Ptersbourg auprs de Votre Majest. Si elle y consent, autant
que je l'espre et que je le souhaite, je la prie de trouver bon que,
pour ne pas lui tre  charge, je conserve  la cour le mme incognito
que dans les tats du roi de Prusse. Je calcule que, vu l'poque de
mon dpart et le temps qu'un courrier gagne sur un voyageur ordinaire,
peut-tre mme la ncessit o les circonstances pourraient me mettre
de voyager lentement, je pourrais facilement recevoir la rponse de
Votre Majest Impriale en arrivant  Mitau; je lui laisse  penser
l'empressement avec lequel j'ouvrirai une lettre si intressante pour
moi.

Cette lettre fut crite le 27 janvier, le jour mme o tait arriv 
Blanckenberg le colonel de Lawrof, porteur de celle de l'Empereur. Cet
officier repartit sur-le-champ avec la rponse du roi. Aprs son
dpart, on commena tristement les prparatifs de ce long et pnible
voyage de Russie. Des avis expdis  la reine de France, alors 
Budweiss en Bohme, au comte d'Artois[45], aux reprsentants de Louis
XVIII, allrent leur apprendre quels gnreux secours ce prince
recevait du tsar. Ordre fut donn aux divers agents, dans leurs
communications avec l'intrieur, de faire valoir la protection
accorde au roi par le plus puissant monarque du continent. On renona
 avertir ceux de Paris. On ignorait encore s'ils avaient chapp aux
proscriptions fructidoriennes. Enfin le roi se rappela au souvenir de
Saint-Priest retenu  Stockholm: J'attends de votre attachement, lui
mandait-il, je dirai plus, de votre amiti, que vous viendrez me
joindre  Mitau[46].

         [Note 45: La comtesse d'Artois tait  Klagenfurth en
         Carinthie (pays autrichien).]

         [Note 46: Saint-Priest rpondait de Stockholm le 17 fvrier:
         Sire, j'ai reu la lettre dont Votre Majest m'a honor de
         sa main, le 27 du mois dernier. Elle doit bien tre persuade
         que la seule impossibilit physique pourrait m'arrter
         lorsque ses ordres daignent m'appeler auprs d'elle. Je
         partirai ds qu'il y aura moyen de passer le bras de mer qui
         spare la Sude de la Finlande, et j'espre que ce sera sous
         peu de jours. J'apprendrai  Ptersbourg la marche de Votre
         Majest, soit pour l'y attendre, soit pour aller la rejoindre
          Mitau; car, quoique assez prs de cette ville par mer, la
         distance est plus que quadruple par terre, et le plus court
         chemin est par Ptersbourg.]

Restaient encore  dsigner les personnages dont le roi s'entourerait
 Mitau. Indpendamment de ceux qui l'avaient suivi depuis Vrone, il
en tait d'autres qu'il dsirait possder dans sa petite cour. Ils
vivaient disperss de divers cts. Ils furent invits  se rendre en
Russie pour se runir  leur matre. Le cardinal de Montmorency, le
duc de Piennes, le duc d'Aumont, le comte des Cars, d'autres encore,
durent s'apprter  remplacer les fidles serviteurs que, pour des
causes diverses, Louis XVIII laissait derrire soi. Le marchal de
Castries fut de ceux qui ne l'accompagnrent pas. Son ge le
condamnait au repos.

La maison royale fut bientt prte  se mettre en route. Il tait
convenu que le roi, le duc d'Angoulme et le comte d'Avaray
voyageraient ensemble. Les autres personnes de sa suite devaient
marcher de leur ct par petits groupes, de faon  ne pas attirer
l'attention dans les pays qu'elles avaient  traverser. C'est dans ces
conditions que les gardes du corps, dtachs de l'arme de Cond dont
ils avaient fait partie en attendant de pouvoir tre rendus  leur
premier emploi, s'taient dirigs vers Mitau, prcdant le roi.

Le dpart avait t fix au 10 fvrier. Trois jours avant, on vit
arriver  Blanckenberg un nouvel envoy du tsar. C'tait le comte
Schouvalof. Poussant jusqu'aux prvenances les plus dlicates sa
sollicitude pour le prince  qui il offrait l'hospitalit, Paul avait
voulu l'entourer, ds ce moment, de sa protection. Le comte Schouvalof
tait charg de l'accompagner jusqu' Mitau, de faciliter son voyage,
de pourvoir  toutes ses dpenses.

Ds le 30 janvier, le roi avait annonc son prochain dpart  Madame
Royale.

J'ai reu, ma chre enfant, votre lettre par Clry; je l'ai revu
lui-mme avec ce tendre intrt qu'il est toujours sr d'inspirer 
tout bon Franais, et j'ai lu son dchirant journal. Il m'a fait
d'autant plus souffrir que j'y ai appris des particularits que
j'ignorais sur la barbarie de vos infmes geliers. Mais je ne pouvais
m'arracher de cette lecture. Tout ce qui me rappelle ce que nous avons
perdu, mme dans l'tat le plus dplorable, me sera toujours cher. Je
lisais en mme temps votre lettre. Le dsir que vous m'exprimez d'une
manire si touchante d'tre auprs de moi, adoucissait ma peine; mais
je me disais en mme temps:--Qui suis-je pour tenir lieu de tant et de
si cruelles pertes? Je n'ai pour moi que ma tendresse pour vous; mais
aussi, ma chre enfant, vous la possdez tout entire. Puisse ce
faible ddommagement suffire  votre me sensible!

Cette tendresse ne m'a cependant pas garanti d'un tort envers vous.
Il y a six semaines que je ne vous ai crit; mais j'ai pass tout ce
temps dans une incertitude complte sur ce que j'allais devenir,
certain de ne pas rester longtemps ici, mais ne sachant ni quand j'en
partirais, ni o j'irais, et croyant  chaque moment que j'allais en
tre clairci. Cette situation tait pnible; je craignais de vous la
faire partager en vous la faisant connatre, et je me disais  chaque
courrier:--Ne l'affligeons pas aujourd'hui; je pourrai lui dire
quelque chose de plus positif la premire fois.

Je suis bien plus coupable encore, car le mme motif m'a empch de
vous envoyer trois lettres du duc d'Angoulme, et une de son frre,
que je joins ici. Enfin mon sort est clairci depuis deux jours.
L'Empereur de Russie, avec cette grce et cette gnrosit qui
caractrisent toutes ses actions, m'a offert un asile dans son chteau
de Mitau en Courlande, et je pars le 10 du mois prochain, pour m'y
rendre avec le duc d'Angoulme. Son frre partira en mme temps, si ce
n'est avant, pour l'cosse, et reviendra au printemps en Russie. Je
vous prie de faire part de tous ces dtails  l'vque de Nancy,
auquel je n'ai le temps d'crire que quatre mots.

Ce n'est pas sans un regret extrme que je m'loigne encore davantage
de ma patrie; mais j'entrevois dans cet asile trs solide et dans
l'amiti de Paul le premier acheminement vritable vers l'objet de mes
voeux les plus ardents; cet espoir me console et me soutient.

Ce langage, on le reconnatra, n'est pas d'un homme que trouble et
dconcerte l'excs de ses infortunes. Il est celui d'un homme ferme
qui ne doute ni de son bon droit ni de son toile, qui croit que
l'ternelle justice le remettra tt ou tard  la place qui lui est due
et qui, fort de cette confiance indomptable, conserve son sang-froid,
sa srnit, toute sa libert d'esprit, mme aux heures les plus
douloureuses de sa vie. Celui dont nous parlons, et que tant de
lettres de lui publies pour la premire fois montrent sans cesse
anim de la mme esprance, et t excusable de plier sous le fardeau
des dures preuves au moment o il allait quitter le duch de
Brunswick.  la suite de tant d'autres qu'elle devait ncessairement
lui rappeler, celle-ci lui prouvait que le destin acharn contre lui
ne dsarmait pas et qu'il n'en avait pas puis les rigueurs. Mais ce
fut son mrite,  toutes les tapes de son exil, d'tre toujours plus
haut que son infortune, d'tre soutenu par une voix intrieure qui
lui disait que ses malheurs auraient leur terme. Les dernires
lettres qu'il data de Blanckenberg le dpeignent tel qu'on l'avait vu
 Coblentz,  Hamm,  Vrone,  Rigel, partout enfin o ses efforts
avaient rencontr une volont plus forte que la sienne: calme,
courageux et rsign.

Dans la matine du 10 fvrier, par un froid rigoureux, le roi se mit
en chemin. Il avait eu d'abord la pense de s'arrter quelques jours 
Francfort-sur-l'Oder; mais il changea d'avis. C'est  Kustrin, petite
ville  une courte distance de Berlin, qu'eut lieu la premire halte.
Le comte de Panin, et avec lui les rares migrs dont la Prusse
tolrait la prsence dans sa capitale, vinrent le saluer. Triste fut
cette entrevue. Quelque optimisme que manifestt le roi, la ncessit
qu'il subissait de s'loigner des frontires de son royaume ne pouvait
tre interprte autrement que comme une dfaite nouvelle de sa cause.
Il prodigua cependant des encouragements, se montra confiant et non
dsespr.

Six jours plus tard, aprs une halte  Leipzick, d'o il donna de ses
nouvelles  sa nice, il tait  Bromberg, dans le bassin de la
Vistule. C'est de l qu'il crivit au tsar, au sujet de la course
qu'il se proposait de faire  Saint-Ptersbourg: En demandant  Votre
Majest de me rendre auprs d'elle, j'ai cd au dsir d'tre plus 
porte de lui exprimer moi-mme les sentiments dont mon coeur est
rempli. Je n'avais pas rflchi aux embarras qui pourraient en
rsulter pour Elle et pour moi, lorsque tout  coup j'en ai t
frapp. En effet, si Votre Majest cdait  mon empressement, je me
trouverais en route ou  Ptersbourg dans un temps consacr  des
exercices de pit auxquels un chrtien se doit tout entier. Je me
hte de faire part de cette rflexion un peu tardive  Votre Majest
Impriale, et je la prie, si, comme je l'espre, elle approuve ma
course  Ptersbourg, de trouver bon que cette course n'ait lieu
qu'aprs la fte de Pques.

La route se continua sans autres accidents que ceux qui rsultaient de
la rigueur du froid, du mauvais tat des chemins, du dbordement des
rivires, et surtout de la pauvret des gtes o l'on s'arrtait au
soir de chaque journe, pour passer la nuit[47]. C'est ainsi que de
Koenigsberg, o le roi se trouvait ds les premiers jours de mars, il
ne put se rendre ni  Memel, ni  Tilsitt. Il en fut empch par la
crue des eaux du Nimen. Un difficultueux et long dtour le conduisit
 Kowno en Lithuanie,  mi-chemin entre Grodno et Mitau. Il fallut
traverser en barque le Nimen dmesurment gonfl; les voitures du roi
ne purent tre transportes de l'autre ct du fleuve. Heureusement, 
Kowno, on tait sur le territoire de l'Empereur de Russie; il fut ais
 Schouvalof de se procurer les moyens d'arriver au terme du voyage.
Dans cette ville, Louis XVIII fut reu par le gnral de Sacken.
J'aurais dsir voir la parade de son rgiment, mandait-il au tsar;
le temps ne l'a pas permis. Mais j'ai du moins vu relever la garde ce
matin, et j'ai ressenti une joie bien vive en songeant que de
pareilles troupes sont celles de Votre Majest.

         [Note 47: Je ne vous parle pas des roues et des essieux
         casss, du soir o il a fallu que des hommes portassent ma
         voiture  bras; ce ne sont l que des roses. J'arrive  une
         lieue d'ici; impossible de pntrer jusqu' l'endroit o on
         passe ordinairement le Nimen. Je le traverse dans un bateau.
         M. le gnral de Sacken, des attentions duquel je ne saurais
         trop me louer, m'envoie des voitures, et j'arrive ici
         avant-hier  bon port. Mais, quand on veut mettre ma voiture
         sur le bateau, il est prt  couler bas. On en amne un
         second, on les attache tant bien que mal; on vent partir:
         mme accident; la nuit vient, il faut rester l. Hier, voil
         la dbcle du haut qui se fait, la rivire charrie, monte de
         huit pieds; encore vingt-quatre heures de perdues. Pendant ce
         temps-l, la Willia n'tait pas plus passable que le Nimen
         et il a bien fallu me dire que j'tais sur terre russe pour
         ne pas regretter le Strand et Tilsitt.--_Le roi au prince de
         Cond._--_Kowno_, 19 mars 1798.]

Enfin, le 13 mars, aprs trente et un jours de route, le roi de France
faisait son entre dans Mitau. Les principaux membres de la noblesse
courlandaise, conduits par le gouverneur militaire, le gnral de
Fersen, taient venus  sa rencontre jusqu'aux portes de la ville. Ils
le conduisirent au chteau ducal. L, se tenaient sous les armes, en
l'attendant, ses gardes du corps. Il ressentit,  leur aspect, une
motion d'une infinie douceur; elle suffit  le payer des fatigues de
son long voyage. Le gnral de Fersen lui remit deux lettres de Paul
Ier, qui attendaient son arrive. Malheureusement, elles ne
rpondaient pas  ses requtes ainsi qu'il l'et souhait.

J'apprends avec bien du plaisir l'arrive de Votre Majest  Mitau,
tait-il dit dans l'une d'elles, et je jouirai rellement de la savoir
enfin dans une parfaite scurit. Je dsire que le sjour dans mes
tats lui devienne agrable, et que sa sant se repose de toutes les
fatigues et dsagrments qu'elle a essuys.

Quant au voyage qu'elle dsire faire jusqu' Ptersbourg, en gardant
mme l'incognito, je suis bien fch de devoir m'y opposer, malgr le
dsir bien vif que j'ai de voir Votre Majest et de lui dire de bouche
tout ce que je lui ai si souvent crit. Les circonstances rendent le
projet de son voyage impossible  excuter en ce moment, et je la prie
de s'arrter  Mitau, o je tcherai de lui procurer toutes les
aisances et les services d'amiti qui dpendront de moi.

Ce refus, dont la duret tait  peine tempre par les formules de
politesse, affecta sensiblement le coeur de Louis XVIII. Mais il
importait de n'en rien laisser paratre; il importait surtout de ne
pas se mettre en rvolte contre les ordres de Paul Ier, quelque
humiliants qu'ils fussent. Le roi se rsigna donc. Ds le lendemain,
il rpondait  la lettre qu'on vient de lire:

Je suis enfin arriv hier dans l'asile que Votre Majest Impriale
m'a donn; il m'est bien moins cher, je la prie d'en tre persuade,
par les avantages et les agrments qu'il runit, que parce que je le
tiens de son amiti. J'en ai prouv les effets le long de ma route,
o le zle et l'activit de ses sujets m'a fait surmonter, avec une
facilit qui tient du miracle, les obstacles multiplis que la saison
opposait  mon passage.

M. le gnral de Fersen m'a remis les deux lettres de Votre Majest
Impriale des 4 fvrier et 5 de ce mois. Le dsir ardent que j'ai de
la voir et de lui tmoigner moi-mme toute l'amiti, toute la
reconnaissance dont mon coeur est rempli pour elle, est le moindre
motif qui me fait souhaiter une entrevue avec elle; je regarde comme
un devoir indispensable de l'entretenir  fond sur la Rvolution
franaise, sur ses dangers, sur ses consquences, et personne ne peut
en cela me remplacer. Cependant, je respecte les motifs qui engagent
Votre Majest  se refuser en ce moment  mon empressement; mais je ne
cesserai de hter par mes voeux celui o elle croira pouvoir y cder.

Je ne saurais terminer cette lettre sans peindre  Votre Majest
Impriale la douce motion que j'ai prouve hier en me voyant entour
des gardes du corps qu'elle a runis prs de moi, et surtout en
songeant que c'tait  elle que je devais ce moment heureux. Ces
respectables vieillards sont presque tous arrivs, et ils ont soutenu
la fatigue du voyage, bien mieux que leur ge et la saison ne
semblaient le comporter.

Le mme jour, il recevait une lettre de sa nice:

Mon trs cher oncle, j'ai eu un plaisir infini de recevoir enfin de
vos nouvelles, car j'en sentais vivement la privation, et ces six
semaines m'ont paru bien longues; mais c'est par bont que vous m'avez
prive de vos lettres, aussi je ne puis que vous en remercier. J'avais
dj appris que vous deviez partir de Blanckenberg, ce qui est le cas,
et je ne vous ai pas crit aussi de bien longtemps, ne sachant o vous
adresser mes lettres. Enfin l'vque de Nancy vient de m'en procurer
le moyen que je saisis avec empressement pour m'informer de vos
nouvelles. J'espre que votre voyage se sera continu heureusement. Il
est bien triste d'avoir t oblig de vous loigner si loin; il faut
esprer qu'enfin vous serez tranquille du moins  Mitau. J'ai partag
bien vivement toutes les inquitudes que vous avez d souffrir; mais,
en mme temps, je ne peux assez admirer l'Empereur de Russie: il se
distingue entre tous les souverains, et sa manire d'agir lui fait
bien de l'honneur.

Vous tes trop bon, mon trs cher oncle, de m'avoir encore crit en
chemin  Leipzick; cela m'a fait le plus grand plaisir, et je ne doute
pas que votre voyage ne se soit continu aussi heureusement; du moins,
je fais bien des voeux pour cela. Je vous remercie des lettres de mon
cousin. Il est impossible d'tre plus attentif qu'il n'est, et me fait
toujours grand plaisir quand il me donne de vos nouvelles. Je me
flatte cependant que, malgr l'loignement de Mitau, je recevrai
quelquefois de vos nouvelles; ce sera une de mes plus grandes
consolations.

Ainsi, au moment o de douloureuses circonstances les loignaient
encore davantage l'un de l'autre, le roi et sa nice ne doutaient plus
des sentiments dont les tmoignages remplissaient leurs lettres.  la
faveur de la longue correspondance o ils avaient appris  se
connatre, ils taient troitement unis. Ils l'taient par la
reconnaissance rciproque que leur inspirait la volont, visible chez
chacun d'eux, de remplir tout son devoir envers l'autre: lui son
devoir de pre et de roi, elle son devoir de fille de la maison de
France; ils l'taient aussi par la communaut du malheur; ils
l'taient enfin par l'affection qu'ils portaient  ce jeune duc
d'Angoulme, objet des esprances de la monarchie, et  qui, pour
cette cause, Madame Royale s'tait promise volontairement, sans mme
se demander si son coeur, qu'un pass tragique avait pour toujours
assombri, pourrait jamais s'ouvrir  l'amour.




LIVRE NEUVIME

AGITATIONS ET INTRIGUES


I

LE ROI  MITAU


La journe du dix-huit fructidor devait avoir sur les destines de la
France et, par contre-coup, sur celles de l'Europe, une influence
dcisive. Au dedans, elle livrait le pouvoir aux hommes de la
Convention; elle allait, par la dmonstration de leurs divisions et de
leur incapacit, jeter le pays dans les bras d'un matre. Au dehors,
elle allait prcipiter l'crasement de la premire coalition, dj
frappe au coeur par la dfection de l'Espagne et de la Prusse.

Soutenue par l'or anglais, l'Autriche tait reste en armes.
Quoiqu'elle et sign les prliminaires de Loben dans un affolement
de terreur, elle caressait encore l'espoir de se drober aux dures
conditions que mettait le Directoire  la conclusion de la paix[48];
elle tranait les ngociations en longueur, y suscitait chaque jour de
nouveaux obstacles, convaincue que le fragile gouvernement dont le
gnral Bonaparte lui signifiait les volonts, serait renvers avant
d'avoir pu les lui imposer, ou que tout au moins la Russie, dont au
mme moment elle sollicitait l'appui, viendrait  son secours. Mais,
aprs l'clatante victoire remporte  Paris sur les modrs par la
faction que menait Barras, il fallut se rsigner, devant
l'indiffrence apparente de Paul Ier. Le cabinet de Vienne consentit 
subir la loi du vainqueur, redoutant, comme l'crivait Thugut 
Colloredo, que les jacobins, remis en possession du pouvoir en France,
ne se montrassent diaboliques et trop ardents  dmocratiser toute
l'Europe.

         [Note 48: Les prliminaires avaient t signs le 18 avril.
         Dj, le 7 de ce mois, l'Empereur d'Autriche, Franois II,
         crivait au tsar Paul Ier:

         Il ne s'agit plus d'une guerre sur les frontires de mes
         tats, ni de la perte de quelques provinces loignes; c'est
         au sein de ma monarchie que je suis menac; l'arme franaise
         est  quelques journes de Vienne; mes troupes, dcourages
         par les revers de la campagne d'Italie, ne suffisent plus
         pour arrter l'ennemi; des leves faites  la hte ne
         prsentent plus qu'une impuissante barrire, et l'opinion, si
         facile aujourd'hui  garer, met encore des obstacles  mes
         efforts. Dans quelques jours, je serai forc probablement de
         quitter ma capitale, pour aller rassembler dans les provinces
         les troupes et les moyens de rsistance que pourront encore
         m'offrir des sujets fidles; mais ce ne sera pas sans
         amertume et sans anxit, expos, comme je le serai, aux
         suites fatales que peut entraner la conjoncture et livr
         mme  toutes les craintes de voir corrompre, par des
         opinions dangereuses, l'antique fidlit de mes sujets.
         (VIVENOT.--_Correspondance de Thugut._)]

 vrai dire, cette humiliante paix n'tait, ne pouvait tre qu'une
trve. Le trait qui la consacrait contenait de trop nombreux
prtextes de rupture. Et puis, l'Angleterre ne l'avait pas approuv;
il n'tait que trop probable qu'elle s'efforcerait d'en abrger la
dure, et qu'au Congrs qui allait s'ouvrir  Rastadt pour la fixation
des possessions et des limites de l'Empire allemand, l'influence de la
Grande-Bretagne s'exercerait dans ce sens, encore que ses diplomates
ne dussent pas y prendre part. Enfin les prtentions du Directoire,
ses vises ambitieuses, les grands desseins de Bonaparte, levaient
trop de menaces redoutables contre l'quilibre continental pour que le
repos, en apparence assur  l'Europe par le trait de Campo-Formio,
pt tre considr comme durable.

Le royaume de Naples, le Pimont, Rome, les Pays-Bas, la Suisse
taient sous le coup d'une invasion. De toutes parts, la Rpublique
tendait le champ de ses conqutes, sans se proccuper des alarmes
qu'elle causait mme aux puissances rconcilies avec elle. Les maux
qu'avaient sems par le monde six annes de guerres sanglantes et
ruineuses semblaient toucher  peine  leur terme, qu'on pouvait en
prvoir dj de plus douloureux. Les hommes aviss ne se trompaient
pas, lorsqu' l'heure mme o tait dissoute la premire coalition de
l'Europe contre la France, ils voyaient nettement apparatre les
symptmes de la seconde.

C'est qu'en effet, si la Prusse et l'Espagne avaient  coeur de
maintenir leurs bonnes relations avec la France, si la Russie se
recueillait, si l'Autriche s'tait rsigne  courber le front,
l'Angleterre, elle, ne dsarmait pas. Elle tenait tte  la
Rpublique; seule, elle se montrait rsolue  combattre encore. Sur
les mers, ses flottes donnaient la chasse aux btiments franais; dans
toutes les cours, elle intriguait. L'Autriche venait  peine d'apposer
sa signature sur le trait de paix, qu'elle tait incite dj 
recommencer la guerre. Le reprsentant britannique en Russie, lord
Withworth, avait ordre de pousser le tsar contre la France.  Londres,
le comte de Woronzof, ambassadeur moscovite, tait assig par les
ministres anglais, Pitt et Grenville, qui lui demandaient avec
instance de travailler en vue du mme but.  Londres comme en Suisse,
l'Angleterre ouvrait l'oreille avec une complaisance mle de quelque
ddain aux propos des royalistes.

Si ferme tait sa confiance dans l'avenir, si prpondrante son
influence en Europe, si savante son habilet; elle possdait mme dans
son isolement momentan de si puissants moyens d'action, que son
dessein de ne pas dsarmer suffisait  rassurer Louis XVIII. Il ne
croyait pas  la dure de cette paix impose par le vainqueur, pas
plus qu'il ne croyait que le Directoire dt tirer de durables effets
du coup de force de fructidor et de sa victoire sur les royalistes. Il
croyait que, tt ou tard, Paul Ier se montrerait d'autant plus ardent
 renouer la coalition et  y tenir une place, qu'il se montrait
maintenant plus indiffrent  ce qui s'accomplissait dans le monde et
moins dispos  empcher les vnements de suivre leur cours. Le roi
ne perdait donc pas courage mme quand il voyait s'effondrer, un  un,
les projets qu'il avait conus et longuement caresss. Depuis six ans,
combien de ces projets avaient avort sans rien produire de ce qu'on
en attendait! Que de beaux rves envols! que d'illusions vanouies!
Le dsastre de Quiberon, le treize vendmiaire, le dix-huit fructidor
avaient noy, dans le sang royaliste, tant d'ardentes esprances! 
celles-l, d'autres avaient succd. Elles avaient eu le mme sort,
sans dtruire la foi de Louis XVIII dans le triomphe final de sa
cause. Elle tait aussi entire  son arrive en Russie qu' l'heure
dj lointaine o, ne portant pas encore la couronne, il tait sorti
de France.

Le palais de Mitau, o la gnrosit de Paul Ier lui offrait un
refuge, est l'ancienne rsidence des grands-ducs de Courlande[49]. En
1798, c'tait, comme aujourd'hui, une vaste et somptueuse
construction, leve par l'un d'eux, sur l'emplacement du vieux
chteau ducal, aux bords de l'Aa. Des bosquets et des tangs
l'entouraient. Ses proportions monumentales, ses pices spacieuses, sa
physionomie architecturale rappelant Versailles, en faisaient une
demeure digne d'un roi. Par les hautes croises, le regard embrassait
un immense horizon de dunes gristres, coup a et l de terres
fertiles et de forts, born au loin par la mer Baltique. Plus prs,
s'tendait la ville, une petite ville avec des rues spacieuses, des
maisons en bois pour la plupart, habites par une population forme en
partie de nobles familles russes et de juifs allemands.

         [Note 49: Surnomme jadis par ses habitants petite contre
         de Dieu, la Courlande, une des provinces baltiques, fait
         partie de l'empire russe depuis le rgne de Catherine II,
         aprs avoir vcu longtemps indpendante sous le gouvernement
         des grands-ducs de Biren. Ces Biren taient des gentilltres
         polonais  qui la protection de la Russie valut la puissance
         souveraine sur cette province. L'un d'eux, le Rgent, est
         enterr  Mitau, o on peut le voir dans les caveaux du
         palais, embaum, vtu de ses plus beaux habits, chamarr de
         ses croix, tendu dans son cercueil ouvert, le visage
         grimaant sous une perruque blanche. Son fils, le duc Pierre,
         abdiqua en 1795, cdant son petit tat  la Russie. Il mourut
         en Silsie. Son chteau de plaisance, Ruhental, fut donn par
         Catherine  Platon Zoubof. Il passa ultrieurement par
         hritage au neveu du puissant favori. Quand ce neveu y vint
         pour la premire fois, il fit remarquer que ce bel difice
         tait passablement dlabr: Votre oncle a toujours aim les
         ruines! objecta gravement un de ses auditeurs.]

Mitau renfermait une socit cultive, savante, aimant les arts, au
courant du mouvement intellectuel de l'Europe. Elle devait ce
privilge  ses longues relations avec la Pologne, et surtout  son
contact permanent avec les voyageurs venus du midi de l'Europe, qui,
pour arriver dans la capitale russe, devaient ncessairement passer
par Mitau. De toutes les rsidences qu'avait occupes le roi depuis
son dpart de Paris, nulle autre ne pouvait mieux convenir  ses
gots.

Malheureusement, il s'y trouvait, plus que jamais, loign des
hommes et des choses qui l'intressaient,  deux journes de
Saint-Ptersbourg,  douze ou quinze de Hambourg, le seul endroit
par o il lui ft possible de recevoir des nouvelles de France.
C'tait l'exil, l'exil rigoureux, assombri par les longs hivers, par
les neiges, par les boues, aggrav par les tracasseries d'une police
qui exerait aux frontires, sur les correspondances et les
voyageurs, une surveillance svre et mticuleuse.

La premire impression fut mauvaise. Il semblait au roi qu'il venait
d'lever entre ses partisans et lui une infranchissable barrire, de
se constituer prisonnier de Paul Ier. Le refus du tsar de le recevoir
 Saint-Ptersbourg rendit cette impression plus cruelle. Il
comprenait qu'il avait cess d'tre libre, que l'hospitalit qu'il
recevait n'irait pas sans entraves. Il le comprit ds les premiers
jours qui suivirent son installation.

Le gouverneur militaire de la ville avait reu l'ordre de caserner les
gardes du corps, de les soumettre  la discipline des armes russes.
Le roi protesta. Il demandait que ses vieux serviteurs fussent
autoriss  se loger  leur gr chez les habitants,  n'obir qu'
lui. Comme prix de cette faveur, il offrait de leur confier la police
de la ville. On rpondit de Ptersbourg en confirmant brutalement les
premiers ordres. Il fallut ngocier. Le roi se plaignit de ces
rigueurs inattendues: Me sera-t-il permis d'ouvrir ici mon coeur tout
entier  Votre Majest? Je suis afflig que dans une chose qui me
touche de si prs, l'amiti dont Elle m'a donn des preuves si
positives ne l'ait pas porte  s'en ouvrir avec moi. Ma sensibilit 
l'panchement de la confiance aurait adouci l'amertume que je
ressens. L'intervention du gnral de Fersen aplanit ces premires
difficults; mais le roi en garda le souvenir ineffaable. Ce fut,
jusqu' la fin de son sjour en Russie, une cause de pnible dfiance
et de rserve incessante. Lorsque la bienveillance du tsar se
manifestait avec suite, Louis XVIII tait dispos  se demander avec
anxit quelle en serait la dure.

Cependant, malgr tout, il conserve ses immuables espoirs; et, mme
au jour o un caprice du despote moscovite le chassera brutalement et
le livrera  toutes les horreurs de la proscription, il se retrouvera
debout, vaillant, dfiant d'un ferme regard la fortune adverse qui ne
se lasse pas de le frapper de ses coups. Au moment o il s'tablissait
 Mitau, il ne pouvait prvoir que les infortunes qui l'y avaient
conduit seraient un jour dpasses; il croyait prochain son retour en
France; il esprait que son sjour en Russie ne serait qu'une courte
halte, et qu'avant peu, soit avec l'aide des armes allies, qui se
reformeraient  l'appel de la Russie, soit par le voeu de ses sujets
nergiquement formul, il prendrait possession de son trne.

Telle tait  cet gard sa conviction, que la lenteur des ngociations
confies  de La Marre,  d'Hautefort et  Cazals ne parvenait pas 
l'branler. Il est vrai que l'abb de La Marre, en lui faisant part
des obstacles que rencontraient  Londres ses dmarches,  l'effet
d'obtenir des fonds pour soudoyer les armes rpublicaines,
l'entretenait avec confiance des moyens d'arriver  Bonaparte. On lui
en avait suggr un notamment, auquel il s'tait empress de se
rallier et qu'il soumettait  l'agrment du roi, en le sollicitant de
l'aider  le faire aboutir. Il s'agissait d'agir sur le gnral par
l'intermdiaire de sa femme, Josphine, la veuve de Beauharnais, avec
qui beaucoup de royalistes taient lis. On ne pouvait douter qu'elle
ne ft elle-mme royaliste dans l'me. Ce qu'on disait de son
influence permettait d'esprer que son concours serait efficace.

Cette proposition fut trouve merveilleuse par le roi et par d'Avaray;
ils l'adoptrent avec enthousiasme. Mais ils n'en avaient pas encore
achev l'examen, quand une nouvelle trs inattendue vint, 
l'improviste, reculer  une chance lointaine le profit qu'ils
comptaient en retirer. Le gnral Bonaparte s'tait embarqu pour
l'gypte,  la tte d'une expdition qu'il avait voulu conduire
lui-mme  la conqute de ce pays, pour frapper au coeur la puissance
anglaise.

Cette nouvelle aurait d dcourager le roi, puisqu'elle ajournait
indfiniment la ngociation projete. Elle fut cependant accueillie 
Mitau sans mcontentement, mais aussi sans satisfaction. L'absence de
Bonaparte allait accrotre l'anarchie qui rgnait dans le
gouvernement. S'il ne revenait pas, cette anarchie,  laquelle seul il
pouvait mettre un terme, consommerait la perte du parti rpublicain;
elle ramnerait les Franais  leur roi lgitime. S'il revenait, il
serait accueilli comme un librateur, son influence et son pouvoir
deviendraient immenses, et, si le rle de Monk le tentait, il pourrait
le jouer avec la certitude de la victoire. Le projet dont il tait,
dans la pense du roi, l'instrument ncessaire ne fut donc pas
abandonn, quoique ncessairement ralenti par son absence, qui devait,
on le sait, durer prs de dix-huit mois[50].

         [Note 50: Il s'tait embarqu  Toulon le 30 floral de l'an
         VI (19 mai 1798), et dbarqua  Frjus le 17 vendmiaire de
         l'an VIII (9 octobre 1799).]

 travers les graves vnements qui se droulrent pendant qu'il tait
en gypte, et dont les chos, en arrivant  Mitau, entretenaient les
esprances de Louis XVIII, on voit ce prince hant sans cesse par
l'image du Corse. Bien qu'il n'ait pas renonc au dessein de le
sduire, il flaire en lui un ennemi; il le voudrait vaincu; il
souhaite que l'Orient qui l'a pris ne le rende pas. Mais il est
galement hant par la crainte de son retour.

Cette crainte se prcise au fur et  mesure que les nouvelles d'gypte
annoncent les victoires de Bonaparte. Au mois d'aot 1799, d'Avaray
crira  de La Marre: Je ne vous parle pas de Bonaparte. Mais
n'oubliez pas que, tandis qu'ignor, cach et conjurant sa perte, vous
serez occup  compter vos partisans, il peut s'lever jusqu'aux nues.
Cela est peu probable, et il faut esprer que lui et les siens
serviront d'exemple  la postrit, et non d'encouragement  la
sclratesse et au crime. Mais, s'il s'lve jusqu'aux nues, s'il est
acclam par les Franais, c'est de lui seul que le roi pourra tenir sa
couronne. C'est l l'objet essentiel, celui qu' Mitau on n'a pas
perdu de vue.

On l'a d'autant moins oubli qu' tout instant on reoit des
propositions de gens connus et inconnus, qui s'offrent pour porter 
Bonaparte des propositions du roi. Un jour, c'est un comte Fnis de La
Prade qui se prsente  cet effet. On ne sait rien de lui, sinon que,
se trouvant  Hambourg, il est all trouver M. de Thauvenay, agent du
roi dans cette ville, et s'est donn confidentiellement comme un ami
du gnral, capable, par consquent, de lui porter les paroles qu'on
voudra lui faire entendre. Il demande des pouvoirs pour traiter.
D'abord, on les lui refuse; puis, lorsqu' la fin de 1799 on les lui
accordera, quoique une malencontreuse demande d'argent qu'il a faite,
aprs en avoir promis, ait excit contre lui de justes dfiances, on
stipulera qu'ils resteront entre les mains de Thauvenay, jusqu' ce
qu'il soit dmontr que Fnis de La Prade est en tat de les
utiliser[51].

         [Note 51: Cette affaire Fnis de La Prade, qui ne mrite pas
         qu'on s'attarde  en narrer plus longuement les dtails,
         donna lieu  de nombreuses lettres. Quoique, ds le premier
         moment, on et dout de la puissance des moyens que cet
         migr prtendait avoir pour arriver  Bonaparte, on ne le
         croyait que prsomptueux. Une demande de douze louis,
         succdant  des offres de prt considrables, veilla les
         dfiances de d'Avaray, qui le souponna de ne chercher 
         emprunter que pour aller au cabaret voisin. Le personnage
         acheva de se perdre en se rclamant du marchal de Castries,
         qui dclara ne pas le connatre, et surtout en prtendant
         qu'il avait eu des rapports intimes avec M. de Favras et
         autres personnes vivant dans l'intimit de Monsieur.  cette
         affirmation, d'Avaray oppose un dmenti formel, dont
         l'importance historique, en ce qui touche Favras, n'chappera
         pas  nos lecteurs: Je rponds  cela que M. de Favras ayant
         t un moment dans les Cent Suisses de Monsieur (le roi
         actuel), qu'il a quitts en 1775, n'a jamais connu ce prince,
         et n'a jamais eu le moindre rapport direct avec lui; que,
         sans vouloir me permettre d'aller interroger les cinq ou six
         personnes vivant dans l'intimit du roi, je crois pouvoir
         affirmer que le fait des rapports avec des personnes de
         l'intimit du roi est faux et trs imprudemment avanc.]

Un autre jour, c'est un sieur Barb, venu on ne sait d'o, qui apporte
des offres analogues, et qu'on carte ddaigneusement, parce que tout
en lui dnote un aventurier. Il sollicitait au pralable un petit
secours. Le roi a craint de voir se renouveler l'escroquerie de ce
soi-disant employ du Directoire qui, au cours des ngociations
Sourdat-Barras, lui a escamot trente louis.

Le baron d'Amcourt, un bon royaliste celui-l, se met aussi de la
partie. Il ne se fait pas fort d'aborder directement Bonaparte. Mais
il connat, parmi les relations familires du gnral, un homme qui
occupe une place importante et qu'il prtend dispos  s'entremettre,
si toutefois il est assur que la monarchie restaure ne lui fera pas
expier la part qu'il a prise  la Rvolution. Des offres du baron
d'Amcourt, le roi ne retient que l'occasion qui lui est procure de
rpandre, par l'entremise de ce serviteur fidle, les rsolutions
qu'il a prises sur le point dlicat qui lui est soumis. Dans une
lettre dont il convient de citer un passage, il lui rpte ce qu'il a
dj proclam maintes fois.

S'il est de mon devoir de mettre des bornes  ma clmence, il n'en
est pas moins de prendre les moyens les plus prompts et les plus
efficaces pour terminer les malheurs de la France. Heureusement, la
juste confiance que m'inspirent vos vertus et vos lumires me donne la
possibilit de concilier ces deux devoirs en apparence si opposs. Je
vous autorise donc, si vous jugez que la personne en question ait le
pouvoir et le dsir rel de cooprer efficacement au rtablissement de
la monarchie,  l'assurer en mon nom que, quelle qu'ait t la nature
de ses fautes ou de ses crimes, un service aussi signal lui en
obtiendra l'entier oubli, ainsi que la tranquillit future de son
existence. Vous pouvez lui en donner ma parole royale; vous pouvez
mme, si vous le jugez ncessaire, lui montrer ma lettre pour garant
de ce que vous lui transmettrez de ma part.

 Fnis de La Prade,  Barb, au baron d'Amcourt, succderont
ultrieurement d'autres ngociateurs ou d'autres gens s'offrant 
prendre ce rle: Cazals,  qui Bonaparte a fait dire qu'il peut
rentrer sans crainte  Paris; un M. de Nville, dont les offres sont
agres parce qu'il prsente toutes les garanties dsirables
d'honorabilit; la marquise de Pracomtal, amie du consul Lebrun; le
chevalier de Coigny, qui a pour lui d'tre des familiers de Mme
Bonaparte; Mme de Coigny, lie elle aussi avec la femme du premier
consul; la belle duchesse de Guiche, amie du comte d'Artois, qui
rside en Angleterre et dont l'intervention projete ou suivie
d'effets n'apparat qu' travers un voile d'obscurit qui ne permet
pas d'en prciser le caractre; le comte de Monlosier, l'ancien
constituant, migr depuis, qui part de Londres pour aller proposer 
Bonaparte de rendre la couronne aux Bourbons, lesquels en retour
l'aideront  se tailler un royaume en Italie, et que des ordres de
police empchent de dbarquer  Calais; Dumouriez enfin, dont le zle
rcent et intempestif pour la cause royale n'a pu vaincre les
dfiances qu'excitent son pass, la lgret de ses propos, son besoin
d'agitation, et qu'on rcuse sous des formes courtoises, en allguant
qu'il serait dangereux d'entourer Bonaparte de trop de ngociateurs.

En fait, on ne garde entirement confiance qu'en l'abb de La Marre.
C'est lui et lui seul qui, dans cette confusion de concours plus ou
moins sincres, sur lesquels on ne compte qu' demi ou pas du tout, et
dont quelques-uns restent ignors du roi, reste charg de diriger
l'opration, de choisir le ngociateur le plus digne et le plus
habile. S'il arrive qu'on lui en dsigne un, c'est  simple titre
d'indication en le laissant libre de trouver mieux s'il le peut.

D'autres objets, au mme moment, attiraient la sollicitude du roi,
qu'il mettait avant tous les autres, parce qu'ils intressaient son
coeur: le mariage de sa nice avec le duc d'Angoulme et
l'installation de la reine, sa femme, dans la mme rsidence que lui.

Marie-Josphine-Louise de Savoie, depuis le dbut de l'migration,
vivait spare de son poux. Aprs un long sjour  Turin et un sjour
plus court  Passau, elle s'tait rcemment retire  Budweiss, en
Bohme. Elle demeurait l, rduite  de faibles ressources, inconnue
et oublie, sous la domination de sa lectrice, une Mme de Gourbillon,
personne astucieuse, intrigante, qui avait contribu, en 1791,  la
faire sortir de Paris et qui depuis lui imposait ses volonts, en
jouant la soumission et le dvouement[52]. Une sant perdue, l'esprit
le plus troit gtaient les qualits naturelles de la reine, la
faisaient excentrique, exalte, d'humeur fantasque. C'tait une
malade, que ses bizarreries rendaient tour  tour chre et
insupportable  ses plus dvous serviteurs et dont l'influence de la
Gourbillon aggravait l'tat. Seule, celle-ci avait raison de ses
caprices, s'en accommodait, trouvait profit  faire talage de sa
patience, jouissait d'un crdit plus puissant que l'influence mme du
roi. Les lettres que lui crivait la reine, la correspondance des
deux poux rvlent cette situation invraisemblable autant
qu'humiliante, mais ne l'expliquent pas. Ce qu'elles en laissent
deviner suffit  faire comprendre pourquoi Louis XVIII, une fois
install  Mitau, avait eu  coeur de rendre  la reine la dignit de
son rang, en l'appelant prs de lui et en loignant la Gourbillon.

         [Note 52: Les dmls du roi avec la Gourbillon constituent
         un des pisodes les plus pnibles de l'migration. Mais ils
         se rattachent surtout  l'histoire intime du roi. Aussi,
         comme on le verra plus loin, n'en avons-nous retenu dans ce
         rcit consacr  l'histoire politique de l'migration que
         l'indispensable.]

Par malheur, aux premires ouvertures qui lui taient faites sur ce
sujet, la reine rpondait par des rcriminations et des plaintes.
Dispose  venir  Mitau, elle entendait y tre accompagne de sa
fidle amie. Elle menaait d'en appeler au tsar de la dcision qui,
sous des formes fermes quoique affectueuses, lui tait signifie.
Cette discussion, que les exigences pcuniaires de la reine venaient
encore aigrir, allait envenimer les rapports des deux poux pendant
l'anne qui devait s'couler avant qu'ils ne fussent runis. Ainsi,
s'accentuait une querelle dont les clats, bien que contenus
ordinairement entre les murs du palais de Mitau, devaient troubler
trop souvent le calme de la cour exile, avoir des chos jusqu'
Londres et  Vienne.

Infiniment plus douces, quoique traverses par mille craintes, les
proccupations que causait au roi le mariage de Madame Royale avec le
duc d'Angoulme. Il avait hte de le voir se raliser. Mais de
multiples difficults matrielles devaient avant tout tre rsolues,
qui ne pouvaient l'tre, comme pour ce qui concernait la reine, que
par l'entremise de l'empereur de Russie auprs de la cour de Vienne.
C'taient l de graves objets qui ne pouvaient tre utilement traits
par correspondance. En outre, le roi ne renonait pas au
renouvellement de la coalition. Il souhaitait qu'elle se reformt avec
la participation de la Russie, ou que, tout au moins, il ft mis
pcuniairement en tat d'entretenir l'agitation royaliste en France.
Le comte de Saint-Priest venait d'arriver  Mitau et de reprendre ses
fonctions ministrielles. L'importance de la ngociation  ouvrir avec
le tsar dcida le roi  l'envoyer de nouveau  Saint-Ptersbourg.




II

SAINT-PRIEST  SAINT-PTERSBOURG


Saint-Priest, toujours prt  se dvouer, quitta Mitau le 21 juin
1798, confiant dans l'issue de son voyage, convaincu qu'il
retrouverait chez l'Empereur les dispositions bienveillantes dont il
avait prcdemment bnfici. Cruelle devait tre sa dception. Son
apparition  la cour de Russie parut surprendre, et sa prsence
importuner. Le mcontentement devant lequel le prince de Cond et le
duc d'Enghien avaient d se retirer durait encore. Il s'tait mme
aggrav par suite d'une imprudence du marchal de Broglie, dbarqu 
Riga, pour venir  Saint-Ptersbourg avec une suite de quarante
personnes.

--Se croit-on au Prou ou vient-on au pillage? s'tait cri le tsar
en apprenant ce dbarquement inattendu.

Et le marchal avait d reprendre la mer sans tre mme autoris 
aller plus loin que Riga.

Enfin un bouleversement dans les personnes s'tait produit. Il parat
que l'Empereur a pris une passion  Moscou qui lui a fait changer la
face de sa cour. Il est en querelle ouverte avec l'Impratrice. Il
prtend qu'elle a fait une clique pour lui enlever son autorit de
concert avec Mlle de Nlidof, la ci-devant favorite. Celle-ci est
partie pour Moscou. Le prince Kourakin, gnral procureur, place qui
revient  celle de surintendant des finances, a t renvoy et
remplac par le pre de la nouvelle matresse nomme Lapoukine. Le
prince Bezborodko est plus puissant que jamais. Lorsque Saint-Priest,
 la date du 15 aot, constatait ces changements, il en avait ressenti
dj les pnibles effets. Ce n'est pas que l'Empereur et refus de
s'occuper des objets que lui recommandait le roi. Mais, se drobant 
tout entretien avec Saint-Priest, il l'avait ddaigneusement renvoy
 ses ministres. Saint-Priest, inquiet, faisait part de ce mauvais
vouloir  Louis XVIII. En rponse  la lettre qui le rvlait, il en
recevait une, humble et pressante, qu'il tait charg de remettre au
tsar. Elle tait ainsi conue:

Monsieur mon frre et cousin, parmi les objets que j'ai charg le
comte de Saint-Priest de mettre sous les yeux de Votre Majest
Impriale, il en est un qui intresse tellement mon bonheur et celui
de toute ma famille, que, malgr la mission que j'ai donne  cet
gard  M. de Saint-Priest, ma confiance en lui et l'espoir que j'ai
que Votre Majest l'coutera avec bont, je ne puis me refuser  lui
en crire encore moi-mme. Elle devinera facilement que je veux parler
du mariage de mon neveu avec ma nice.

Je ne rpterai point ici les raisons gnrales et particulires qui
me font dsirer passionnment de former une union si chre; le coeur
de Votre Majest Impriale les a senties, sa sagesse les a approuves;
j'en ai pour garant ce qu'elle a bien voulu me marquer  ce sujet. Qui
croirait que, tuteur de ma nice, agissant d'aprs le voeu des
infortuns auteurs de ses jours, son propre consentement et le dsir
le plus ardent de mon frre, de ma belle-soeur, de mon neveu, de toute
ma famille, muni enfin des dispenses de Rome qui taient ncessaires,
je puisse prouver des obstacles? Cela n'est pourtant que trop vrai.
La cour de Vienne n'a pas, je crois, des vues personnelles sur ma
nice. Elle a mme dit vaguement quelle ne s'opposerait pas  ce
mariage; mais une triste exprience ne m'a que trop appris combien peu
je puis compter sur sa bonne volont pour moi, et, lorsque j'ai
demand  l'Empereur des Romains de me remettre ma nice ds le moment
de sa sortie de France, il me l'a refus.

J'ajouterai  ces motifs d'inquitude les liaisons qui se sont depuis
formes entre ce prince et la prtendue Rpublique franaise, et je
n'ai que trop lieu de craindre que si je renouvelais  moi seul la
demande que j'ai forme en 1795, je n'prouvasse un nouveau refus.

Telle est la position o je me trouve. Mais, si la fortune m'a t
les moyens de faire par moi-mme valoir mes droits, la Providence m'a
donn l'amiti de Votre Majest Impriale. C'est elle que je rclame
en ce moment; elle seule peut dissiper mes inquitudes et embellir
encore l'asile que je tiens d'elle, par le spectacle touchant du
bonheur de mes enfants et de leur union forme sous ses auspices. Je
suis certain du succs, si Votre Majest veut bien s'en charger et
ordonner  son ambassadeur de Vienne de faire  cet gard toutes les
dmarches ncessaires. Je le lui demande comme la plus grande preuve
d'amiti que je puisse tenir d'Elle. J'ai vaincu, pour le fond de
l'affaire, la crainte d'importuner Votre Majest Impriale; je ne
saurais en agir de mme relativement aux dtails. Si Elle veut bien le
permettre, le comte de Saint-Priest aura, de bouche ou par crit,
l'honneur de les mettre sous ses yeux.

Le capricieux autocrate qui rgnait sur toutes les Russies ne voulut
pas recevoir cette lettre des mains de Saint-Priest. Il le fit inviter
 la confier au prince de Bezborodko. L'envoy de Louis XVIII ne se
hta pas de s'en dessaisir. Il ngocia pour tre autoris  ne la
remettre qu'au tsar. Il recourut mme au bienveillant intermdiaire de
l'impratrice. Mais l'impratrice tait sans crdit depuis la disgrce
de Mlle de Nlidof[53]. Saint-Priest dut se rsigner  obir et 
entamer avec le chancelier la ngociation qui motivait sa prsence 
Saint-Ptersbourg.

         [Note 53: Cette disgrce ne dura pas plus que la faveur de
         Mlle Lapoukine, qui n'exera d'ailleurs qu'une influence
         limite. Mlle de Nlidof revint peu de mois aprs 
         Ptersbourg, et l'impratrice retrouva le coeur de son mari.]

Elle dura trois semaines. Tandis qu'elle se poursuivait, il se
montrait  la cour, se mettait sur le passage de l'Empereur avec
l'espoir d'tre remarqu. Il n'obtint ni un mot, ni un tmoignage
quelconque d'attention. Il lui arriva mme une humiliante aventure. Un
soir qu'il assistait  un bal,  Pawlowski, il se trouva, au moment o
entrait l'Empereur, plac entre le prince de Bezborodko et le nonce du
pape. L'Empereur passa sans lui parler. Mais, le lendemain, il lui fit
dire qu'il avait t surpris et mcontent de le trouver au premier
rang du cercle diplomatique. Saint-Priest s'excusa, allgua son
ignorance des usages de la cour de Russie.

Telle est au vrai, Sire, ma mprise, disait-il aprs s'tre expliqu.
Je suis loin de toute prtention personnelle, et j'ose dire n'en
avoir jamais montr ni dans la prosprit, ni dans l'adversit.
D'ailleurs, comment un infortun proscrit, capable de quelque retour
sur lui-mme, songerait-il  en lever dans une cour hospitalire o
il n'est admis que par la gnreuse bont d'un auguste souverain dont
il a reu tant de bienfaits? Non, Sire, je n'ai de rang dans cet
Empire que celui que donne la dcoration minente dont j'ai l'honneur
d'tre revtu depuis vingt ans, et je pense de plus que, dans un lieu
o se trouve Votre Majest Impriale, toute place est honorable.

Ces excuses ne rendirent pas  Saint-Priest sa faveur. Il continua 
ngocier avec Bezborodko, sans tre admis  s'entretenir avec
l'Empereur. Puis, brusquement, et comme il attendait le rsultat de
ses demandes, il reut l'ordre de quitter Saint-Ptersbourg. Je
repars pour Mitau dans trois jours, tant ce qu'on peut appeler
renvoy. Il est vrai que c'est avec les honneurs de la guerre, aprs
m'avoir accord tout ce que j'tais venu demander. Mais M. le
chancelier ne m'a pas mch que l'Empereur prenait ombrage de mon
sjour ici, et voulait que je retournasse prs du roi. Comme je ne
demandais pas mieux, nous nous sommes trouvs d'accord, mais sans que
j'aie pntr ces motifs d'ombrage. Ces choses-l sont si communes en
cette cour, qu'il n'en rsulte aucune dconsidration pour qui
l'prouve. Le fond est qu'on est las de ce que nous cotons et  quoi
on n'avait pas regard lorsqu'on nous a admis. Les gens du pays
jalousent et saisissent les occasions. Il faut se tenir coi le plus
possible et ne pas fatiguer de demandes particulires.

Ce langage rvlait la clairvoyance de celui qui le tenait. Mais il
n'eut pas pour effet de ralentir les demandes de la cour de Mitau, ni
de modrer ses exigences. Les demandes se continurent, les exigences
s'accrurent. Elles obligent  confesser que le sjour de Louis XVIII
et des migrs franais en Russie ne fut qu'une longue mendicit[54].

         [Note 54: Je renonce  publier les ptitions d'migrs qui
         sont sous mes yeux, sollicitant la charit du tsar. Ces
         requtes, signes des noms les plus illustres, arrivaient de
         tous les points de l'Europe. Elles rvlent que la plus
         profonde dtresse avait touff toute dignit. Du reste, il
         est bien vrai de dire que le roi et les princes donnaient
         l'exemple et poussaient parfois l'importunit jusqu'
         l'excs. Je n'en citerai qu'un trait. On lit dans une note
         remise par d'Avaray au prince de Bezborodko, le 10 mars 1799:
         M. le duc de Berry a reu avec une respectueuse
         reconnaissance le traitement de quatre mille six cents
         roubles que Sa Majest Impriale a eu la bont de lui faire.
         C'est avec une extrme circonspection que le roi observe que
         ce jeune prince, plein d'ardeur et de volont, servant Sa
         Majest Impriale avec le plus grand zle, ne pourra se
         soutenir  l'arme avec ce traitement, et le roi ose esprer
         que Sa Majest Impriale daignera le traiter aussi
         favorablement que Mgr le duc de Bourbon. Il est dit dans la
         mme note: Les malheurs de l'migration et la chert de la
         vie en Courlande causant un embarras toujours croissant dans
         les finances du roi, Sa Majest Impriale l'Empereur est
         supplie d'exciter de nouveau par ses ambassadeurs les
         diffrentes puissances  imiter le noble exemple qu'il a
         donn  l'Europe. L'Angleterre, le Portugal et la Porte
         ottomane particulirement ne se refuseront pas sans doute 
         soutenir dans l'infortune la famille royale, dont la
         principale partie va se trouver runie  Mitau.]

Quant  Saint-Priest, une dception nouvelle l'attendait  Mitau. En
prenant connaissance, avec le roi, des intentions dfinitives de Paul
Ier, quant aux objets qu'il lui avait soumis, il s'aperut qu'il en
avait trop espr. Le tsar consentait  s'entremettre pour aplanir les
difficults qui s'opposaient au voyage de Madame Royale.  cet effet,
il envoyait des ordres  M. de Razomowski, son ambassadeur  Vienne.
Mais il ne voulait prendre  sa charge ni les frais du voyage de la
reine et de sa nice, ni ceux de leur entretien  Mitau. Il laissait
au roi le soin d'y pourvoir.

Cette dcision loignait encore la ralisation des voeux de Louis
XVIII. L'infortun prince se dcidait alors  implorer l'assistance de
l'Empereur d'Autriche. Il ne recueillait qu'un refus. Aprs de longs
pourparlers, il parvenait enfin  faire dcider par la cour de Vienne
qu'avant de partir, Madame Royale toucherait une partie des intrts
qui lui seraient dus, au moment de son dpart, par l'Empereur
dpositaire de sa fortune, et que ce premier versement aiderait 
dfrayer son voyage. Quant  la reine, crivait Saint-Priest 
Thauvenay, je ne sais comment elle fera, car le roi n'a pas un sol 
envoyer pour la route. Si le banquier de Gnes ne fournit, elle sera
force de demeurer  Budweiss et y sera rduite aux expdients. Par
suite de ces douloureux incidents et malgr ce que le tsar avait
promis, Louis XVIII allait soupirer durant de longs mois encore aprs
le bonheur de voir sa femme et sa nice se runir  lui. En ce pays,
remarquait mlancoliquement Saint-Priest, les promesses sont rarement
ou lentement effectues.

Ce furent l les plus graves proccupations de l'anne 1798. En
s'coulant, elle ne fit qu'accentuer les difficults de la position du
roi. Saint-Priest les attribuait  l'absence de toute communication
politique avec l'Empereur de Russie. Cette communication n'existait
pas. C'est en vain que j'ai cherch  l'tablir  Saint-Ptersbourg.
Elle a inspir tant de dfiance, que, sans autre faon, on m'a dit que
ma prsence faisait ombrage  l'Empereur, et qu'il serait bon que je
partisse pour Mitau. Il semblait donc que le roi ne ft venu en
Russie que pour y subir des humiliations. S'il voulait s'occuper de
l'arme de Cond, il lui tait object que l'Empereur, qui a pris le
corps de Cond  son service, n'entend pas que le roi s'en mle. Si
quelqu'un de ses partisans retenu longtemps loin de lui dsirait le
voir, il fallait de laborieuses dmarches auprs de la cour impriale
pour ouvrir au nouveau venu le territoire de l'Empire. La difficult
d'en sortir n'tait pas moindre que celle d'y entrer. Un passeport,
mme quand le roi le sollicitait, ne s'obtenait qu'aprs des dmarches
ritres et quelquefois pas du tout. Non seulement le roi n'tait pas
libre de recevoir qui bon lui semblait, mais il arrivait qu' son
insu, presque en se cachant de lui, le tsar mandait quelque Franais
recommand par l'un des ambassadeurs de Russie  l'tranger comme
pouvant fournir d'utiles renseignements. C'est ainsi qu'un certain
chevalier de La Garde, se disant renseign sur l'tat des esprits en
Vende, tait appel  Saint-Ptersbourg sans que le roi et t
consult, et revenait ensuite  Mitau, o on le connaissait peu,
impos  la confiance de Louis XVIII par l'accueil mme qu'il avait
reu chez les ministres de l'Empereur.

Des procds si choquants arrachaient-ils quelque plainte au proscrit,
on lui rappelait durement qu'il n'tait qu'un monarque sans puissance,
accueilli par piti, oblig, par consquent, de subir en silence le
traitement qu'on jugeait bon de lui infliger. Il existe au dossier de
la correspondance gnrale une lettre, en date du 8 novembre 1798, qui
claire du jour le plus instructif la situation du roi de France 
cette poque, et rvle, en mme temps que son tat d'esprit, la
rigueur qu'apportait le tsar dans ses rapports avec lui. Votre
Majest Impriale me dit qu'elle a rempli ses engagements avec moi. Ma
reconnaissance ne se borne pas  lui rendre ce tmoignage; je lui dis
 elle-mme, je dirais  toute la terre qu'elle ne me devait rien,
qu'elle a tout fait pour moi et les miens. Mais j'ose ajouter qu'il
est de sa bienfaisance, de l'intrt qu'elle a toujours pris aux
malheurs de mon royaume,  ceux de ma famille et aux miens, que je
puisse, dans l'asile qu'elle m'a donn, vaquer  mes affaires par des
communications libres et personnelles avec mes agents. Je rponds
d'eux et de leurs principes; ils seront toujours sous mes yeux, et ils
ne quitteront Mitau que pour sortir des tats de Votre Majest
Impriale.

Dans un moment o la Providence semble ouvrir la voie  mon
rtablissement sur le trne de mes pres, lorsque j'en ai l'espoir le
plus plausible qui jamais se soit offert  mes yeux, je voudrais
dposer dans le sein de Votre Majest Impriale le dtail des motifs
qui fondent cet espoir; je voudrais demander son avis, et surtout ses
conseils. Je voudrais que cette communication de confiance d'une part,
de lumires et de puissance de l'autre, devnt  jamais la base d'une
alliance indissoluble entre nos deux couronnes, et que mes successeurs
puissent toujours se dire: Si la gnrosit de Paul Ier accueillit
Louis XVIII dans ses malheurs, ce furent ses conseils et son appui qui
en htrent la fin.

Mais comment entreprendre par crit une pareille communication, dont
les dtails seraient immenses? D'ailleurs, dois-je abuser par de trop
longues lettres du temps prcieux de Votre Majest? Cet inconvnient
n'existerait pas, si j'avais  Saint-Ptersbourg quelqu'un de capable
de rendre compte de tout  Votre Majest Impriale; c'est encore un
avantage que j'ai  regretter, et si Votre Majest m'en faisait jouir,
ce ne serait pas la moindre des obligations dont je lui serais
redevable.

Cette lettre resta sans rponse. Le tsar ne voulait pas accorder ce
qui lui tait demand. Le roi rencontra les mmes difficults pour
obtenir des passeports, pour maintenir ses relations avec ses agents,
pour les faire voyager, pour correspondre avec eux. De mme, la
communication politique avec la cour de Russie, que rclamait
Saint-Priest, ne fut pas tablie. Louis XVIII demeura rduit 
formuler en de longues lettres ses rclamations et ses dolances, 
taler sa royale misre,  supplier qu'on lui vnt en aide.  la fin
de 1798, repouss par l'Europe, spar de ses partisans, il se
trouvait  Mitau comme dans une prison, livr au caprice d'un despote
fantasque et mobile, dont les actes tour  tour se paraient des
apparences du gnie, ou semblaient maner d'un fou couronn[55].

         [Note 55: Voir mon livre: _Conspirateurs et Comdiennes._]




III

FAUCHE-BOREL  LONDRES


Il nous faut maintenant revenir  Fauche-Borel, que nous avons laiss
au moment o, quelques jours aprs le dix-huit fructidor, il venait de
s'enfuir de Paris. Le 13 septembre, il tait  Neuchtel. Sur la foi
des rcits rpandus en Suisse aussitt aprs le dix-huit fructidor, sa
famille et ses amis le croyaient mort ou arrt. On en disait autant,
d'ailleurs, de la plupart des hommes connus par la vivacit de leurs
attaques contre le Directoire. Heureusement, si un grand nombre
d'entre eux taient tombs au pouvoir de Barras, beaucoup d'autres
avaient pu sauver leur libert; ils s'taient presque tous rfugis en
Suisse.

Fauche-Borel les y retrouva. Il y eut entre eux des confrences. Le
gnral de Prcy, le prince Louis de La Trmolle, le prsident de
Vezet, Imbert-Coloms, Camille Jordan, d'Andr, Berger, Conchery,
d'autres encore, dputs proscrits ou agents royalistes, ardents et
rsolus, y assistaient. Elles se ressentirent du trouble caus par les
vnements de Paris et par le dpart de l'Anglais Wickham, dont le
Directoire, qui le considrait avec raison comme son plus intraitable
ennemi, venait de demander au gouvernement helvtique l'expulsion
immdiate. Il n'y fut pris d'autre rsolution que celle de maintenir 
Berne le centre des correspondances du parti du roi, d'attendre l les
ordres de Louis XVIII, les communications du comte d'Artois, celles du
gouvernement britannique.

Durant ces entretiens, au cours desquels chacun racontait comment il
avait chapp  la police du Directoire, Fauche-Borel se montra
discret et rserv. Il ne cacha point qu'il devait son salut  David
Monnier. Mais il vita toute confidence propre  divulguer ses projets
et ses esprances relativement  Barras. Il ne voulait partager avec
personne, au jour du triomphe, la gloire qui devait en rejaillir sur
lui, ni les profits qu'il esprait en recueillir. C'et t, au reste,
une imprudence d'en parler mme au roi, avant de savoir si David
Monnier avait pu renouer avec Bottot la ngociation entame au moment
o ce dernier quittait Paris, pour se rendre au quartier gnral de
Bonaparte. Tout commandait donc le silence  Fauche-Borel; il
l'observa rigoureusement, suivant les vnements qui se droulaient en
Europe. Avant que s'achevt cette tragique anne 1797, les armes de
la Rpublique entraient en Suisse, pour dlivrer la Confdration du
joug de l'aristocratie de Berne, disaient les proclamations du
Directoire, et non pour la conqurir. Il est vrai que cette oeuvre de
dlivrance affectait des airs de conqute. Les librateurs dictaient
des lois aussi despotiques que s'ils eussent t des vainqueurs. Les
migrs fuyaient devant eux, se dispersaient, gagnant les uns Ble,
les autres Hambourg, recommenant,  ces tapes nouvelles d'un exil
qu'ils avaient cru fini, leur vie de dures privations et d'pres
misres. C'est vers la seconde de ces villes que Fauche-Borel se
dirigea, quand Neuchtel fut  son tour menac par l'invasion.

Hambourg, par sa situation gographique, semblait  l'abri des
entreprises franaises. En sa qualit de cit libre, elle offrait aux
proscrits un asile sr. De Hambourg, ils pouvaient aisment gagner
l'Angleterre, o, sous la direction du comte d'Artois, et sous le
patronage d'un ministre qui n'avait cess de combattre la Rvolution,
l'migration tenait ses grandes assises et conspirait librement. De
l, ils pouvaient aussi communiquer avec la Russie, dont le fantasque
souverain, prodigue envers Louis XVIII des tmoignages de sa
bienveillance, venait de lui ouvrir les portes de son Empire. Hambourg
continuait, d'autre part,  entretenir avec la Rpublique des
relations cordiales, quoique souvent troubles par les conflits qui
s'levaient entre les Franais rpublicains et les Franais migrs.
Ces relations y conduisaient les premiers en grand nombre,
fournissaient ainsi aux seconds de frquentes occasions de se
renseigner sur les mouvements de l'opinion en France, d'en recevoir ou
d'y faire parvenir d'utiles communications, de prcieux avis. En un
mot, Hambourg tendait  devenir, de plus en plus, le rendez-vous des
espions, des intrigants, des conspirateurs, de tous ceux qui
profitaient du trouble de l'Europe pour s'atteler  des oeuvres
louches et lucratives, tayes par la trahison.

 ces motifs d'ordre purement politique, si propres  motiver la
rsolution de Fauche-Borel et des migrs qui firent comme lui, s'en
joignit un autre tout personnel, qui fut d'un grand poids dans sa
conduite. Hambourg tait la rsidence de son frre, le libraire Pierre
Fauche, l'diteur de Rivarol, qui avait,  son exemple, offert ses
services au roi de France et s'en faisait gloire. Fauche-Borel, en se
rendant  Hambourg, savait donc qu'il y trouverait un collaborateur
dvou, tout aussi capable de prendre en main ses affaires
commerciales en dtresse, depuis qu'il les ngligeait pour se
consacrer tout entier au mtier d'organisateur de complots, que de
seconder ses vises et ses ambitions. Cette considration aurait seule
suffi  le dcider, alors mme que d'autres ne lui eussent pas
command de se rendre  Hambourg.

En arrivant chez son frre, il y rencontra install,  titre
d'associ, un gentilhomme franais migr, le marquis Descours de La
Maisonfort, ancien officier[56], qui tait surtout un brouillon, un
agit, un touche--tout. Politique, posie, industrie, tout lui tait
bon. Imprimeur  Leipzick, libraire  Hambourg, journaliste, auteur
d'une tragdie sur Louis XVI, dont le manuscrit existe aux archives de
France, il conspirait par surcrot. Fauche-Borel l'avait connu, deux
ans avant, au moment o se nouait l'intrigue Cond-Pichegru, 
laquelle La Maisonfort s'tait trouv trs incidemment initi. Depuis
cette poque, il l'avait perdu de vue. Mais, grce au souvenir qu'il
en avait gard, leurs rapports devinrent plus intimes, ne tardrent
pas  revtir toutes les formes de la plus troite amiti. Toutefois,
il ne lui confia pas le projet conu par lui d'acheter Barras. Il ne
l'entretint de David Monnier que pour se louer du dvouement que
celui-ci lui avait prodigu durant la soire du dix-huit fructidor et
pour raconter comment il lui tait redevable de la vie.  ce rcit,
qui eut galement Pierre Fauche pour auditeur, se bornrent ses
confidences. Depuis son arrive en Suisse, ses mditations et ses
calculs l'avaient dcid  en rserver la primeur au ministre
britannique.  Londres seulement, il comptait trouver les moyens
d'action qu'il jugeait indispensables au succs de ses combinaisons.
Cette conviction, fortifie par le dsarroi des royalistes qu'il
frquentait  Hambourg, le dtermina bientt  partir.

         [Note 56: Il finit par se faire arrter  Paris en 1802, sous
         l'accusation d'y tre venu avec George Cadoudal pour
         assassiner le premier Consul. L'accusation ne fut pas
         tablie. Nanmoins ses protecteurs, Mathieu-Dumas,
         Lespinasse, Fontenay, ne purent obtenir sa libert. Il fut
         intern  l'le d'Elbe, d'o il s'vada. En 1812, la police
         impriale le cherchait encore quand une lettre de Blacas
         destine  Londres, mais qu'une erreur d'adresse fit saisir 
         Hambourg, lui apprit qu'il s'tait tabli en Russie.]

Au printemps de 1798, il dbarquait en Angleterre. En y arrivant, il
crivit  David Monnier pour lui faire connatre sa rsolution. Il lui
recommandait d'envoyer  Hambourg, chez le libraire Pierre Fauche, au
nom de Frdric Borelly, toutes les informations relatives  la grande
affaire. Il croyait alors qu'il ne ferait en Angleterre qu'un trs
court sjour, qu'il en reviendrait bientt avec un plan de conduite,
approuv par le gouvernement britannique et suffisamment mri pour
tre soumis  Louis XVIII. Comme, depuis le Dix-huit fructidor, la
correspondance entre Londres et Paris tait devenue difficile, il ne
voulait exposer ni les lettres de David Monnier, ni les siennes, aux
investigations de la police du Directoire. De Hambourg, elles devaient
lui tre expdies  Londres, si son sjour s'y prolongeait.

Au lendemain de fructidor, l'Angleterre s'tait rsigne  attendre
une heure plus opportune pour rouvrir  l'improviste les hostilits.
Ds les premires semaines de 1798, sur la foi de rcits venus de
Paris, qui rvlaient des divisions renaissantes entre rpublicains,
elle reprenait espoir, s'attachait  ameuter de nouveau l'Europe
contre la France. Elle envoyait un agent, Talbot, sur les frontires
de la Suisse, avec l'ordre de provoquer un mouvement insurrectionnel
parmi les populations helvtiques, lesquelles, aprs avoir reu les
soldats franais comme des librateurs, ne supportaient qu'avec
impatience un joug qui, sous prtexte d'assurer leur libert, leur
enlevait toute initiative, les menaait du sort de Venise et de Gnes.
Elle fomentait une sdition analogue en Hollande et en Belgique.  son
instigation, huit dputs hollandais venaient  Londres au mois de
janvier, se prsentaient au prince d'Orange, aux ministres
britanniques, demandaient douze mille hommes, des munitions, des
armes, promettaient  ce prix d'expulser les Franais du territoire
des Pays-Bas. Le cabinet anglais prenait envers eux de formels
engagements. Il les invitait mme  s'entendre avec les mcontents de
Belgique,  combiner un mouvement commun. Au mois de mars, un accueil
non moins encourageant tait fait  des dputs des provinces belges
attirs  Londres, ainsi que l'avaient t les Hollandais. Avec eux,
les ministres se montraient plus explicites encore: ils leur
promettaient une arme prussienne de quarante mille hommes, qui
entrerait en Hollande au moment o les Autrichiens commenceraient les
hostilits sur le Rhin. Enfin, quand ces dputs s'en retournrent,
des missaires anglais taient chargs de les accompagner jusqu'en
Belgique pour juger de ce qu'il convenait de faire.

L'Angleterre, ds ce moment, parlait et agissait comme si la coalition
et t dj reforme. C'tait en apparence parler et agir
prmaturment, car les ngociations en vue de la renouer s'engageaient
 peine. Lord Grenville s'tait adress simultanment  la Prusse, 
l'Autriche,  la Russie.  Vienne, il trouvait  qui parler; on
ouvrait l'oreille  ses propositions, encore qu'on les accueillt avec
dfiance et qu'elles donnassent lieu, entre les deux cabinets,  de
profonds dissentiments. Mais  Berlin, on semblait rsolu  ne pas
l'entendre. Le gouvernement prussien ne considrait pas qu'une guerre
nouvelle pt lui procurer de plus srieux avantages que ceux dont il
jouissait depuis la paix de Ble, et qu'il esprait grossir encore au
congrs de Rastadt. Convaincu que la guerre profiterait surtout 
l'Autriche, toujours ardente  tendre son domaine d'Italie, il avait
 coeur de ne pas servir les intrts de cette puissance, dont il
voyait avec satisfaction l'influence s'affaiblir en Allemagne. La
rivalit des deux tats ne contribuait pas moins que le souci de ses
vritables intrts et l'amiti que lui tmoignait le gouvernement
franais,  empcher la Prusse de s'associer  la seconde coalition.

Pour d'autres causes, le tsar Paul Ier refusait nergiquement
d'appuyer  Berlin les dmarches de l'Angleterre, auxquelles il
rsistait lui-mme, et dont son intervention aurait pu seule assurer
le succs, si ce succs et t possible. Il ne croyait pas plus au
dsintressement de l'Autriche qu' celui de l'Angleterre. Rsolu dj
 n'avoir d'autre objectif, s'il se dcidait jamais  dclarer la
guerre  la France, que la chute dfinitive de la Rvolution et le
rtablissement des Bourbons, il repoussait encore des allis qu'il
supposait avec raison moins proccups de la dtruire que de s'en
servir pour accrotre, l'un son territoire en Europe, l'autre ses
possessions coloniales et sa puissance maritime. Il est vrai que
l'Angleterre ne se dcourageait pas. Son ambassadeur en Russie, lord
Withworth, dployait  Saint-Ptersbourg des efforts aussi persistants
que ceux que dployaient  Londres les ministres britanniques pour
rallier  leurs vues le comte de Woronzof, ambassadeur de Paul Ier.
Lord Withworth cherchait  mettre en mouvement les cours du Nord; 
obtenir de Paul qu'en dpit de ses dfiances contre l'Autriche, il
ust de son influence pour dcider l'Empereur des Romains 
reprendre les armes.

Fauche-Borel dut  ces circonstances d'tre favorablement accueilli 
Londres. Il y retrouva, occupant des fonctions leves qui le
mettaient en rapports quotidiens avec les migrs sur lesquels son
influence continuait  s'exercer, Wickham, qu'il avait connu en
Suisse. Comme lui, Wickham professait un got passionn pour les
intrigues et les conspirations. La communaut de leurs penchants les
avait rapprochs trois ans avant. Elle rendit leurs relations
confiantes et affectueuses. Fauche-Borel fut au moment de s'ouvrir
sans rticence au diplomate anglais. Mais, lorsqu'au bout de quelques
jours, leurs entretiens, devenus plus intimes, semblaient lui offrir
l'occasion de s'exprimer en toute franchise, le langage que lui tint
spontanment son interlocuteur le ramena  ses invincibles dfiances
et le rendit circonspect. Au lieu de parler, il couta et eut vite
compris qu'entirement absorb par la ngociation qu'il poursuivait 
Vienne et  Saint-Ptersbourg, le ministre dont Wickham tait
l'organe n'entreprendrait rien, ne se prterait  rien, ne seconderait
rien, tant qu'elle n'aurait pas abouti. Ds lors il devina que ses
confidences seraient au moins prmatures, peut-tre inutiles; qu'au
lieu de le rapprocher du but qu'il voulait atteindre, elles ne
feraient que l'en loigner. Il rsolut donc de les ajourner. Il resta
 Londres; il allait y rester plusieurs mois, supportant avec
impatience son oisivet, observant les vnements dans l'attente de
nouvelles de David Monnier, dont le long silence commenait 
l'inquiter.




IV

LES LETTRES PATENTES


Au mois d'aot 1798, un voyageur arriv  Hambourg vint  la librairie
Pierre Fauche demander Fauche-Borel, dont il se disait l'ami. Reu par
le marquis de La Maisonfort, il apprit de lui que Fauche-Borel, parti
pour Londres depuis plusieurs semaines, n'en tait pas revenu. Cette
nouvelle parut lui causer un vif dsappointement. Comme La Maisonfort
s'offrait pour lui rendre les bons offices que lui aurait rendus
l'absent, il se nomma. C'tait David Monnier. Ayant reu  Paris la
lettre par laquelle Fauche-Borel lui annonait son dpart pour
l'Angleterre et aprs lui avoir,  diverses reprises, crit 
Hambourg, inquiet du silence prolong de son correspondant, il s'tait
dcid  faire le voyage d'Allemagne, avec l'espoir de le rencontrer
et press de se rapprocher de lui. La Maisonfort connaissait dj
David Monnier. Il savait que Fauche-Borel lui devait d'avoir pu se
drober aux recherches de la police du Directoire, qu'il gardait de ce
signal service un souvenir reconnaissant. David Monnier reut donc de
lui, ainsi que de Pierre Fauche, un accueil affectueux. Mais leur
surprise fut grande quand, au cours de ce premier entretien, il leur
demanda si les lettres adresses  Fauche-Borel, sous le nom de
Frdric Borelly, avaient t expdies  Londres. Pour la premire
fois, ils entendaient parler de cette correspondance. Les employs de
la librairie furent interrogs. On dcouvrit ainsi que, par la
ngligence de l'un d'eux, les lettres, au lieu d'tre envoyes 
Fauche-Borel, taient restes oublies au fond d'un tiroir. On les y
retrouva encore intactes.

Les regrets exprims par David Monnier le furent en termes si vifs,
qu'ils veillrent la curiosit de La Maisonfort; ils lui suggrrent
le dsir de connatre le secret auquel David Monnier faisait allusion
et dont la vivacit de son mcontentement, comme son arrive 
Hambourg, attestait l'importance. David Monnier n'tait pas de force 
rsister longtemps  un personnage aussi habile, aussi insinuant que
La Maisonfort. Celui-ci parlait des services qu'il avait dj rendus 
la cause royale, de son dvouement passionn  Louis XVIII, de son
ardente volont de le manifester en toutes circonstances. David
Monnier, se laissant prendre  ce beau langage, entra dans la voie des
confidences. En quelques instants, La Maisonfort fut initi aux
projets si soigneusement cachs  lui et  d'autres par Fauche-Borel.
David Monnier complta ses premiers aveux, en racontant ce qui s'tait
pass depuis que Fauche-Borel avait fui de Paris.

Au mois de mai prcdent, Bottot lui ayant mnag un court et
mystrieux tte--tte avec Barras, David Monnier avait formul des
propositions en termes assez clairs pour tre maintenant certain
qu'on ne les repousserait pas. Deux mois plus tard, alors qu'il se
croyait oubli, Bottot tait venu l'engager, de la part du matre, 
se procurer des pouvoirs suffisants pour traiter.

--Partez, lui avait-il dit, allez voir; mais souvenez-vous qu'avant
des engagements rciproques qui lient, Barras ne veut se mler de
rien, pas mme de vos passeports.

C'est alors que David Monnier s'tait dtermin  aller  Hambourg,
afin de se concerter avec Fauche-Borel, qu'il croyait averti par ses
lettres des dispositions de l'homme de Paris. Il ajoutait encore
que, l'avant-veille de son dpart, il avait vu le directeur au bal,
dans un jardin, et obtenu de lui l'assurance que son concours ne
manquerait pas  ceux qui sauraient le payer. Et, pour couronner cette
confidence, il rptait les paroles qu'il affirmait avoir t
prononces par Barras:

--Mes plans sont faits; j'en ai cinq, nous choisirons... Partez, je
m'expliquerai quand on se sera expliqu. Indemnit et sret, voil ce
que je demande.

Ce que Barras entendait par ces mots: indemnit et sret, David
Monnier, dcid  ne rien cler  La Maisonfort, affirmait l'avoir
appris par Bottot. Sret, dans la pense de Barras, voulait dire, 
en croire David Monnier, l'entier oubli de sa conduite
rvolutionnaire, l'engagement sacr du roi d'annuler, par son pouvoir
souverain, toutes recherches  cet gard. Indemnit signifiait une
somme au moins quivalente  celle que devaient procurer au membre le
plus puissant, le plus retors et le plus cupide du Directoire, les
deux annes qu'il comptait passer encore au pouvoir. Il valuait cette
somme  douze millions de livres tournois, y compris les deux
millions qu'il aurait  distribuer  ses cooprateurs.  valoir sur
ce prix de ses peines, il demandait une avance de quinze cent mille
francs,  payer au moment o seraient changes les obligations
mutuelles. Il dsirait enfin que le roi lui crivt le premier et
l'autorist  rsider hors de France.  ces conditions, dont il
souhaitait que l'accomplissement lui ft garanti par une puissance
amie de Louis XVIII, il tait dispos  prendre l'engagement de
proclamer la monarchie dans un dlai de six mois.

Aprs avoir numr les prtendues exigences de Barras, David Monnier
n'eut garde de taire les siennes. Il jugeait indispensable qu'on lui
promt une somme suffisante  l'indemniser lui-mme,  indemniser
Bottot de leurs dbourss et de leurs peines. Un billet souscrit par
le roi, ou en son nom, devait fixer le montant de cette indemnit.
Pour le service des avances, il entendait qu'un crdit d'une valeur
gale au chiffre stipul lui ft ouvert chez un banquier de Hambourg.
C'tait, on le voit, un homme prvoyant, press surtout de toucher
quelque argent; il n'avait rien oubli.

Tout homme de bonne foi et de haute raison devait tre frapp par les
contradictions que, en admettant la vracit des dires de David
Monnier, offrait la conduite de Barras; par l'invraisemblance surtout
du dvouement qu'il apportait au roi au lendemain du dix-huit
fructidor. S'il inclinait vers une restauration monarchique, pourquoi,
dans cette dramatique journe et depuis, avait-il frapp sans piti
les royalistes? Il est difficile de comprendre que cette considration
n'ait pas suffi  mettre La Maisonfort en garde contre les mensonges
de David Monnier. Ce qui est vrai, c'est qu'il se laissa entraner
moins peut-tre par la grandeur du but que lui montrait David Monnier,
que par l'importance du rle qui lui tait rserv, si le succs
couronnait ses efforts. Il se vit, dans un avenir prochain, glorifi
comme le vritable auteur du rtablissement de la monarchie, accabl
par les tmoignages de la gratitude royale, combl d'honneurs et de
richesses. Cette perspective excita son enthousiasme, le rendit mme
insensible  ce que lui commandaient l'honntet et l'amiti. Il
n'hsita pas  se substituer  Fauche-Borel,  s'approprier ses plans,
 prendre en mains la direction de cette ngociation indlicate et
purile, rsolu  en recueillir les profits.

Matre du secret d'autrui et au moment d'en trafiquer, la prsence de
David Monnier ne pouvait que lui tre importune et gner son action.
Il lui conseilla de retourner  Paris, afin de veiller sur Barras,
dont il tait imprieusement ncessaire d'entretenir les bonnes
intentions. Il lui promit de le rappeler en temps opportun,
c'est--dire ds que le roi aurait rpondu aux propositions qui
allaient lui tre transmises et fait connatre sa volont. David
Monnier se laissa convaincre. Il partit pour la France dans le
courant de septembre, en s'engageant  revenir au commencement de
l'anne suivante, s'il n'tait mand plus tt.

Aprs son dpart, le marquis de La Maisonfort crivit  Louis XVIII.
En deux lettres successives, il prsentait un expos dtaill de
l'affaire. Il expliquait comment, en l'absence de Fauche-Borel, elle
tait arrive entre ses mains. Il ne dissimulait rien des exigences de
Barras.  l'appui des demandes personnelles de David Monnier, il
insistait longuement sur le zle dont celui-ci avait fait preuve, sur
son habilet, sur l'utilit de son intervention. Son rcit se
ressentait de l'enthousiasme dont il tait lui-mme anim et tendait 
le faire partager au roi comme  son entourage. Ces graves
communications ayant t expdies  Mitau, La Maisonfort, dsormais
assur de conserver la direction de l'entreprise, se dcida  en
entretenir le charg d'affaires du roi, avec qui il vivait en bons
termes. Thauvenay ne se montra ni moins crdule, ni moins enthousiaste
que lui. Il crivit, de son ct,  Saint-Priest,  l'effet d'appuyer
les dmarches de La Maisonfort. Toutefois,  la fin d'octobre, ils
attendaient encore les rponses qu'ils avaient sollicites.

Ce n'est pas qu' Mitau on et accueilli leurs propositions avec
indiffrence. Mais elles y avaient caus plus d'tonnement que de
satisfaction. On se rappelait l'insuccs des dmarches antrieures; on
redoutait de s'exposer  des dceptions nouvelles. Toutefois l'tude
approfondie des dires de La Maisonfort, en dmontrant qu'il n'en
coterait rien de seconder les vues de leur auteur, et que le pire qui
pt arriver tait un chec dans lequel le roi ni ses amis ne pouvaient
tre compromis, dcida Louis XVIII  y rpondre favorablement.
Cependant, au moment d'envoyer  La Maisonfort des pouvoirs pour
traiter, il se ravisa et se dcida  les confier  un homme mieux
connu de lui, de la fidlit duquel il ft sr.

Le 8 novembre, deux lettres adresses, l'une par le comte de
Saint-Priest  La Maisonfort, l'autre par d'Avaray  Thauvenay, leur
apportaient les remerciements de Louis XVIII et leur annonaient la
prochaine visite d'une personne de marque qui devrait tre mise en
communication avec David Monnier. D'Avaray, se rfrant  la
ngociation Sourdat, rappelait que Barras savait depuis longtemps
qu'il pouvait compter sur indemnit et sret. Dans les explications
de La Maisonfort, une phrase avait surtout frapp le roi: Barras veut
que vous soyez roi sans prambule, sans restriction.--C'est l le
point d'o il faut partir, rpondait d'Avaray. Je vous recommande, au
nom de votre fidlit et de votre amour pour le roi, d'viter, de
repousser toute discussion qui pourrait changer ou altrer le moins du
monde cette base invariable du trait. Qu'il ne soit donc question
dans les confrences ni de constitution, ni de gouvernement, ni
d'amnistie en ce qui concerne les assassins de Louis XVIII, ni rien
qui ait aucun rapport  ces objets trangers au but de la ngociation.
Dites tous que le roi veut faire le bonheur de son peuple, rgner par
la justice et l'amour, rformer les abus; vous ne vous tromperez pas.
Ayez cependant sous les yeux pour votre propre instruction celles du
roi, et restez en de plutt que d'aller au del. Je voudrais mme
que Barras, s'il est dans le cas de faire une proclamation, les citt
pour garants des sentiments personnels du roi, de la sagesse de ses
vues, de la modration de ses principes; et, comme il serait dangereux
de prsenter aux yeux des Franais sous les traits du despotisme le
roi qu'il veut leur rendre, je voudrais qu'il leur dt que ses vertus,
ses lumires, ses paroles, ses malheurs mme, tout les assure qu'il
les fera jouir de toute la libert compatible avec la tranquillit
publique.

Ce langage ne tmoigne pas seulement de la candeur dont faisait preuve
la cour de Mitau en supposant Barras capable de se sacrifier au roi
par l'abandon de son pouvoir, le dsaveu de sa conduite antrieure et
l'acceptation volontaire de l'exil; il prouve aussi qu'on y prenait au
srieux, sur la foi des rcits transmis par La Maisonfort, des
affirmations dictes uniquement par la cupidit. Quelques jours plus
tard, une nouvelle lettre de Saint-Priest prvenait Thauvenay que la
personne de marque, dsigne par le roi, tait le jeune duc de
Fleury, premier gentilhomme de la chambre, neveu du marchal de
Castries. Il a de l'esprit et de la capacit, et sa jeunesse n'est
point aux dpens de sa maturit. Nous esprons que son ge et son tat
serviront  masquer sa commission. Sa Majest compte beaucoup sur
vous pour l'aider de votre sagesse et de votre exprience, et il est
fort dispos  se consulter avec vous. Nous serions charms que vos
occupations vous permissent d'assister aux sances et d'aider au
chiffrement pour viter un nouveau confident. On dit que les espions
fourmillent  Hambourg. Mais vous saurez les djouer par des
prcautions qu'il ne faut pas pargner. Nous ne connaissons gure M.
de La Maisonfort que par ses crits. On nous dit qu'il a t fort li
avec les Lameth, et cela ne nous laisse pas sans inquitude. Mais nous
ne l'avons pas choisi, et il faut bien le prendre tel qu'on nous l'a
donn.

Le duc de Fleury, que le roi jetait tout  coup dans cette intrigue,
en lui sacrifiant un serviteur aussi dvou que Thauvenay, des agents
aussi habiles que Fauche-Borel et La Maisonfort, ne possdait aucune
des qualits ncessaires  une telle ngociation. C'tait un brillant
et vaniteux gentilhomme, lger, pntr de son importance, plus
prsomptueux que clairvoyant. Un peu plus tard, d'Avaray gmira en
pensant que de si grands intrts sont en de telles mains, les mains
d'un homme qui se noie dans un verre d'eau. Saint-Priest ne pensait
pas autrement. Mais, le roi ayant prononc, il se conformait  sa
volont, en disant du jeune ngociateur tout ce qu'il fallait en dire
pour lui assurer la confiance des gens de Hambourg qui ne le
connaissaient pas.

 son dpart de Mitau, on lui remit l'acte d'indemnit et de sret
exig par Barras, les lettres patentes, comme on disait. Cet acte est
crit de la main de Sa Majest. Nous aimerions assez qu'il demeurt 
Hambourg sans aller en France, n'ayant surtout aucun crit de ce
directeur. Le document n'tait que l'numration des demandes
qu'avait formules, au nom de Barras, David Monnier. Louis, par la
grce de Dieu, roi de France et de Navarre,  notre am et fal Paul,
vicomte de Barras, salut. Suit un prambule explicatif, aprs lequel
il est stipul:  ces causes, nous vous avons nomm et nous vous
nommons, vous, vicomte de Barras, pour notre commissaire gnral 
l'effet de prparer et excuter le rtablissement pur et simple de la
monarchie franaise. Rien n'est oubli, ni l'engagement de la
rtablir dans six mois, ni les douze millions de livres tournois 
payer en espces sonnantes, ni l'oubli du pass. Le tout est donn
 Mitau, sous notre petit scel. La date reste en blanc pour tre mise
quand on croira le moment venu d'changer les engagements rciproques.
Ce sera le 10 may de l'an 1799 et de notre rgne le quatrime.

Indpendamment des lettres patentes, le duc de Fleury fut muni
d'instructions crites. Il devait s'y rfrer pour les rponses 
faire au cours des dlibrations. David Monnier ayant demand que le
roi crivt le premier, Saint-Priest, rdacteur de ces instructions,
disait en parlant de Barras: Je le crois trop gentilhomme pour
dsirer que Sa Majest lui fasse d'aussi basses avances. Ce n'est
assurment pas qu'Elle ft retenue par aucun _punctitio_. Mais encore
faudrait-il un puissant motif pour passer sur une telle disconvenance.
C'est  M. de Barras  crire au roi d'aprs l'acte de sret et
d'indemnit qu'il en aura reu, et Sa Majest lui rpondra ensuite, de
manire  le satisfaire. Mais encore faut-il pralablement qu'il se
soit expliqu directement. L'on ne met point en doute sa bonne foi. Il
a un intrt si palpable  russir dans son projet qu'on ne peut
raisonnablement craindre qu'il trahisse, et d'ailleurs, il ne veut
aucun cooprateur, et, par consquent, personne d'attach au roi ne
peut tre compromis par lui. C'est d'un coup de main qu'il s'agit sans
doute, et il peut russir, vu le discrdit o le Directoire et le
Corps lgislatif se trouvent en France, et les dispositions bien
connues du peuple  rappeler son roi.

En prvision du succs de la contre-rvolution, Saint-Priest
s'occupait ensuite du gouvernement intrimaire par qui devrait tre
exerc le pouvoir, en attendant l'arrive du roi ou de son frre,
lieutenant gnral du royaume. Il sollicitait sur ce point les ides
de Barras, et proposait  tout hasard un conseil de rgence form
d'une douzaine de membres du Corps lgislatif et prsid par le
directeur. Le premier acte de ce conseil devait tre une proclamation
 l'arme, promettant  tous une amnistie, quelque part qu'ils eussent
prise aux vnements, et aux officiers la conservation de leurs
grades.

Barras avait demand  aller jouir hors de France de sa grande
fortune. Oui, rpondait Saint-Priest au nom du roi. Il faudrait mme
qu'il n'y gardt plus d'immeubles. On les lui payerait en argent.
Quant  la garantie d'une puissance exige par lui,  qui la demander
puisque le secret auprs des cours tait reconnu ncessaire? Il est
vrai qu'il se montrait moins strict  l'gard de l'Empereur de Russie.
Mais il y a lieu de croire que l'Empereur ne se prterait pas  cette
proposition, lui qui n'a point voulu laisser introduire dans ses tats
l'ouvrage de M. Clry (sur la captivit de Louis XVI), pour ne pas,
a-t-il dit, faire connatre  ses sujets quelles indignits un
souverain peut subir. Si Barras, cependant, ne voulait pas sortir de
France sans cette garantie, il pourrait demander le gouvernement de
l'le Bourbon, o il trouverait toutes les jouissances dont il est si
empress.

En ce qui concernait les avances  faire sur le prix de la
ngociation, sans doute il n'y fallait pas regarder. Mais _nemo dat
quod non habet_. S'il ne s'agit que de menues dpenses, et quoique le
roi ait  peine de quoi vivre, on tcherait de les couvrir. Mais
peut-on penser que Barras et son agent soient  quelques milliers
d'cus prs? Et s'ils demandent de grosses avances, ne serait-ce pas
le cas de se dfier d'eux comme de gens cherchant  faire des dupes?

Rsumant enfin son opinion sur la manire de procder  l'change des
engagements, Saint-Priest conseillait qu'aprs avoir pris connaissance
de l'acte de sret et d'indemnit mis en dpt  Hambourg, l'agent de
Barras allt  Paris lui dire qu'il pouvait se fier au roi, provoquer
l'explosion, instituer la rgence en attendant Monsieur, et envoyer
l'adresse  l'arme. Sur cette manire de procder, aucune difficult
n'tait  prvoir, puisque David Monnier avait, au dire de La
Maisonfort, spontanment propos d'aller chercher  Paris, si l'on
s'entendait, une lettre de soumission au roi et l'expos du plan avec
la ratification des conditions stipules. Dans ce cas, le duc de
Fleury devait attendre  Hambourg le retour de l'missaire,  moins
qu'il ne juget prfrable de se rendre en France, pour s'aboucher
lui-mme avec Barras et se concerter directement avec lui.




V

PICHEGRU RENTRE EN SCNE


 Londres, en 1798, le service des trangers institu au ministre de
l'intrieur avait pris une extrme importance depuis le commencement
de l'migration, l'Angleterre tant devenue l'asile d'un grand nombre
d'migrs, le rendez-vous d'agents royalistes, le rendez-vous aussi
des espions qu'entretenait auprs d'eux le gouvernement franais.  sa
direction tait prpos Wickham, dont un long sjour en Suisse, au
milieu des royalistes proscrits, avait fait l'homme d'tat britannique
le plus comptent pour ce qui concernait les affaires de France.
Depuis sa rentre  Londres,  la fin de l'anne prcdente, le
cabinet l'avait charg de la surveillance des migrs. C'est  ce
bureau que, le 27 septembre 1798, quatre voyageurs arrivs  Londres
le mme jour, se prsentaient pour y faire viser leurs passeports et
solliciter le droit de sjour, conformment aux rglements de police.
Admis en prsence de Wickham, les nouveaux venus dclinrent leur nom,
leurs qualits. L'un d'eux tait le gnral Pichegru. Il apprit 
Wickham que, le 3 juin prcdent, avec sept de ses compagnons, il
s'tait vad de Cayenne, o le Directoire les avait dports aprs le
dix-huit fructidor. Pour des causes diverses, quatre d'entre eux
taient rests en route, notamment le gnral Willot, tomb malade
dans les colonies hollandaises. Les autres taient parvenus  gagner
l'Europe.

Wickham se montra courtois et affable. Il dfra aux dsirs des
fugitifs. Le gnral Pichegru, qu'il entoura plus particulirement des
tmoignages de son admiration, fut autoris  rsider  Londres ou
dans les environs.  tous, des offres de services furent faites avec
empressement et libralit. Dans la soire du mme jour, la nouvelle
du retour de Pichegru se rpandait dans les salons de Londres. Les
agents secrets du gouvernement franais la transmettaient  Paris. Ds
le lendemain, les personnages les plus importants de l'migration
franaise se prsentaient pour voir Pichegru. Mais il refusa sa porte
 la plupart d'entre eux. Parmi ceux qu'il reut, se trouvaient le
baron de Roll, qui lui apporta les flicitations du comte d'Artois, et
Dutheil, l'ancien chef de l'intendance de Louis XVI  Paris, agent
financier des princes. Dutheil ayant fait mine de sonder ses
intentions futures, il se droba, allguant sa fatigue morale et
physique, son ignorance des dispositions de la France, pour fuir tout
entretien sur la situation politique.

Dutheil ne se laissa pas dmonter, devint plus pressant, insinua que,
si le gnral se rendait  Mitau, il y serait reu comme un fidle et
illustre sujet du roi. Pichegru se contenta de rpondre qu'il
attendrait des instructions, mais qu'avant de prendre un parti, il
voulait savoir quel traitement rservait Louis XVIII aux officiers de
l'arme rpublicaine qui se dclareraient pour sa cause. Dutheil
n'insista pas. En quittant le gnral, il crivit  Mitau, rpta dans
sa lettre ce qui venait de lui tre dit, et mme ce qu'il et dsir
entendre,  savoir que le gnral Pichegru tait dispos  aller
mettre ses hommages aux pieds du roi. L'information pchait par le
dfaut d'exactitude. Pichegru, en dbarquant en Angleterre, tait
rsolu  y sjourner et, pour chapper aux visites importunes,  se
retirer  la campagne. Il ne tarda pas  s'y fixer. Jusqu' son dpart
pour le continent, il ne revint  Londres qu'afin de se rendre aux
appels de Wickham, qui avait manifest le dsir de le revoir.

Le gnral Pichegru,  cette poque, n'tait g que de trente-sept
ans. Mais ses longues campagnes, la rigoureuse captivit qu'il venait
de subir avaient us son corps, dcourag son me, branl son
nergie. Dans le premier entretien qu'il eut avec le diplomate
anglais, il parut d'abord anim du dsir de rester inactif, de se
faire oublier; il ne manifesta d'autre ambition que celle du repos; il
prtendit qu'aprs les dures preuves de la proscription et le
vigoureux effort qu'il avait d faire pour y mettre fin, il tait sous
le coup d'une accablante lassitude. Mais Wickham ayant, par d'adroites
flatteries, fait appel  son zle pour la cause du roi, peu  peu les
dispositions de Pichegru se modifirent. Il ne se refusa pas  des
pourparlers sur les questions brlantes. Pendant les jours suivants,
il se prta  diverses confrences avec les ministres, leur rvla ses
ides, fit connatre les plans que, de concert avec le gnral Willot,
il avait conus et tudis durant les longues et cruelles heures de
leur captivit commune. En un mot, il donna clairement  entendre que
ce gnral et lui-mme taient acquis  la cause de la monarchie,
prts  combattre pour elle.

Il n'y a pas lieu de s'attarder  prciser ici les gages, d'ailleurs
fort vagues, qu'antrieurement  la journe de fructidor, Pichegru
avait donns  cette cause. Par ce qu'on en a dit plus haut, il est
ais de juger des dispositions dans lesquelles il se trouvait en
arrivant  Londres, du ressentiment qui remplissait son coeur, et de
s'expliquer pourquoi, aprs n'avoir manifest d'abord que
dcouragement et lassitude, il se montra plus confiant ds qu'il
entrevit la possibilit de tirer vengeance des hommes qu'il
considrait comme ses perscuteurs. Ce serait lui faire gratuitement
injure que de prtendre qu'il n'tait anim d'aucun autre sentiment.
Encore que les contradictions de la conduite qu'il tint ultrieurement
ne permettent gure de prciser les mobiles auxquels il obissait, on
ne saurait nier que des proccupations patriotiques y eurent une part.
Quand il se jetait dans la coalition, c'tait bien pour contribuer 
restaurer la monarchie, qui lui paraissait tre l'unique solution
qu'il convnt de souhaiter  son pays, et non pour servir ses desseins
personnels et les vues particulires des puissances coalises.

Dans ses conversations avec Wickham, il s'attachait  pntrer les
arrire-penses de son interlocuteur. Il voulait s'assurer que les
tmoignages de courtoise sympathie qu'on lui prodiguait ne
dissimulaient pas le dsir d'empcher le rtablissement de l'autorit
de la France en Europe ou d'entamer l'intgrit de son territoire.
Wickham devinait ses proccupations. Il dploya toute son habilet
pour le convaincre du dsintressement comme de la sincrit des
puissances. Il parla avec tant d'effusion et d'loquence, que Pichegru
fut bientt convaincu. Quand on arriva  l'examen des moyens d'action,
qui, le cas chant, pourraient tre employs efficacement, on se mit
d'accord sur la ncessit d'oprer d'abord en Suisse et de consacrer
tous les efforts  dlivrer les populations helvtiques du joug
franais. Elles taient prtes  se soulever. L'Angleterre s'tait
engage  seconder leur rvolte. Si le gnral Pichegru entrait  ce
moment en Franche-Comt, s'il se mettait  la tte des mcontents; si
le gnral Willot, qu'il disait dispos  se porter en Provence,
provoquait  la mme heure une bruyante agitation dans le Midi, la
rvolte de la Suisse pouvait devenir le point de dpart de la chute du
gouvernement rpublicain.

Pichegru approuva ces vues. On lui promit de le seconder s'il
parvenait dans l'Est. Il restait libre, d'ailleurs, d'agir  son heure
et  son gr, au mieux des intrts qui lui seraient confis.
L'Angleterre tait rsolue  ne pas entraver son action, mais
seulement  mettre  sa disposition, sans lui en demander compte, les
ressources pcuniaires dont il aurait besoin. Elle promettait
d'assister dans l'intrieur tout parti capable de rsister ouvertement
et directement au gouvernement tyrannique de la France, ou de cooprer
avec les allis dans le mme sens. L'accord intervenu sur ces divers
points n'avait pas puis l'objet des ngociations. Elles se
continurent sur d'autres non moins importants.

Pichegru, d'accord avec Louis XVIII sans l'avoir consult, tait
d'avis que les armes allies devaient se faire prcder en France par
un manifeste portant expressment que la guerre n'avait pas la
conqute pour but, mais le rtablissement du roi lgitime. Il pensait
galement que, par ce manifeste, les puissances taient tenues de
reconnatre Louis XVIII comme roi de France. Or c'est prcisment sur
ces graves questions que les ministres anglais refusaient de se
prononcer. Ils protestaient du dsintressement de l'Angleterre.
L'ide de conqute n'entrait pour rien dans leurs rsolutions. Mais
ils avaient trop souvent dclar qu'ils ne faisaient pas la guerre 
la France dans l'intrt des Bourbons pour revenir sur leurs
dclarations, procder  la reconnaissance du roi et s'infliger 
eux-mmes un dmenti. Au surplus, ils ne pouvaient prendre aucune
dcision  cet gard sans s'tre concerts avec la Russie et
l'Autriche. Il convenait d'attendre le rsultat des pourparlers qui
ne manqueraient pas de s'engager, et, pour leur part, ils
n'hsiteraient pas  suivre l'exemple qui leur serait donn par leurs
allis.

Confiant dans l'issue des ngociations annonces, Pichegru se contenta
de ces rponses. Sa conviction, ainsi qu'on le verra, n'tait pas
absolument faite quant  l'opportunit de la reconnaissance pralable
du roi par les allis. Il croyait  ce moment cette reconnaissance
ncessaire. Un peu plus tard, il ne la considra plus que comme une
dmarche imprudente, qui devait tre ajourne jusqu'aprs le
renversement du Directoire.

D'ailleurs, avant mme qu'il confrt avec les ministres britanniques,
il avait reu,  leur insu, une confidence dont l'objet prit bientt
dans son esprit une grande place et relgua au second plan de ses
proccupations la question de la reconnaissance de Louis XVIII par les
coaliss. Cette confidence lui fut faite par Fauche-Borel, admis des
premiers  le fliciter sur l'heureuse issue de ses tentatives
d'vasion. Ils se rencontrrent chez Wickham, par les soins de ce
personnage. Dans cette premire entrevue, Fauche-Borel acquit la
certitude que, loin d'branler les dispositions anciennes de Pichegru
en faveur des Bourbons, les souffrances de sa captivit avaient eu
pour effet de les fortifier. Il revenait, press de tirer vengeance de
ses perscuteurs, et plus encore de prter aux efforts entrepris en
vue de renverser le Directoire l'appui de son illustre nom et de sa
vaillante pe.

Entre Pichegru et Fauche-Borel existait, on le sait, un de ces
souvenirs qui lient  jamais les hommes, le souvenir des dmarches
faites par le second pour attirer le premier dans le parti du roi. Ces
dmarches dataient, les unes de 1796 quand Pichegru commandait l'arme
de Rhin-et-Moselle, les autres de 1798 quand il prsidait,
antrieurement au dix-huit fructidor, le conseil des Cinq-Cents, et
que, par les matines du mois d'aot, au petit jour, Fauche-Borel
allait--c'est lui du moins qui le raconte--le trouver mystrieusement
dans sa maison de Clichy pour confrer avec lui et Willot, qui s'y
rendait de son ct.

Ds cette poque, Fauche-Borel s'tait fait, ce en quoi il se
trompait, la plus haute ide de la valeur politique de Pichegru, une
non moins haute ide que celle qu'il avait,  plus juste titre, de son
gnie militaire. Ce Pichegru, maintenant oubli, perscut, proscrit,
avait t le plus populaire des gnraux. On le considrait alors
comme l'arbitre des destines de la France. Ce qu'il tait en ces
temps dj lointains, il pouvait le redevenir. Fauche-Borel s'en
convainquit quand ils se retrouvrent en l'entendant vanter les
avantages d'une restauration monarchique et en dmontrer la
possibilit. Son parti fut pris aussitt. Dans le vaillant soldat
miraculeusement rendu  la bonne cause, il devina l'homme le plus
capable de l'aider  mener  bien l'affaire Barras et  en tirer
parti. Il n'hsita pas  la lui confier, aprs avoir exig de lui
l'engagement de garder le plus rigoureux secret.

Pichegru recueillit d'abord les confidences de son admirateur avec
autant de dfiance que d'incrdulit. Il les traita de billeveses, de
rves fous. Y avait-il apparence que ce Barras, le moins probe des
hommes, ft de bonne foi? N'tait-il pas trop coupable envers le roi
pour avoir conu l'espoir d'obtenir son pardon? Ne tendait-il pas un
pige aux royalistes pour les mieux craser?  supposer qu'il ft
sincre, en promettant de rtablir la monarchie, n'augurait-il pas
trop de sa puissance? Sa popularit n'tait-elle pas compromise, son
crdit branl? N'tait-ce pas se payer de chimres que de le supposer
en tat de ramener le roi?

Fauche-Borel ne se laissa pas dsaronner par ces objections. Encore
dcourag quelques jours avant par le long silence de David Monnier,
l'arrive de Pichegru lui avait rendu l'nergie et l'espoir. Il
soutint que Barras tait assez puissant pour imposer sa volont  un
pays dchir par les factions et o les partisans du roi se trouvaient
assez nombreux pour rendre fcond un viril effort. Plus la France
tait divise, appauvrie dans le prsent, menace dans l'avenir, et
plus il serait ais de lui rendre son roi qu'elle recevrait comme un
librateur. L'homme dont le gnie et les victoires l'avaient un moment
sduite et rassure, le seul qui pt se jeter en travers des
tentatives de Barras, Bonaparte, tait en gypte, d'o ni lui ni son
arme ne reviendraient peut-tre jamais. Son absence favorisait le
succs d'une contre-rvolution, qui trouverait encore un appui dans la
coalition destine,  l'instigation de l'Angleterre,  se reformer.

Ce tableau, trac par une bouche loquente, sduisit Pichegru. Avec la
mobilit naturelle de son esprit, il crut  la possibilit de ce qui
d'abord lui avait sembl irralisable. Ds ce moment, son concours fut
acquis  Fauche-Borel. Il ne lui parlait de rien moins que de se
rendre dans l'Est, d'y lever une troupe de volontaires, de marcher
avec elle au-devant des armes qu'il avait jadis commandes, qui
l'acclameraient en le reconnaissant et se mettraient sous ses ordres
pour marcher sur Paris, au moment o Barras proclamerait le roi. C'est
ainsi qu'il se promit sans rserve. Il s'engagea, quand Fauche-Borel
allait quitter l'Angleterre,  reprendre  Hambourg ce trs trange
entretien. C'est dans cette ville qu'en se sparant  Paris,
Fauche-Borel et David Monnier s'taient donn rendez-vous.
Fauche-Borel comptait y trouver des instructions du roi  qui il avait
crit, et des pouvoirs pour ngocier.

Il ne fallut pas de nombreuses confrences pour amener Pichegru  ces
rsolutions. Sans en attendre le rsultat, Fauche-Borel avait crit 
Mitau que, quoique press de s'loigner de Londres, il entendait y
rester autant qu'y resterait le gnral et s'attacher  lui, parce
qu'il en esprait de grandes choses. Puis, quand il eut atteint le but
qu'il poursuivait, c'est--dire fait partager  Pichegru sa propre
conviction, il crivit de nouveau. Pour la premire fois, dans sa
correspondance avec le cabinet du roi, on vit apparatre une allusion
 l'affaire Barras. Mais il n'en dit que ce qui devait permettre de
mesurer la part qu'y pourrait prendre Pichegru et d'apprcier
l'utilit de son intervention.

 Mitau, on savait dj, par les lettres de La Maisonfort et de
Thauvenay, de quoi il retournait. L'allusion fut donc comprise. Mais
l'admission de Pichegru dans le secret ne laissa pas d'inquiter. Le
15 octobre 1798, Saint-Priest crit  Thauvenay: D'un autre ct,
Fauche-Borel a crit au roi et  M. le comte d'Avaray qu'il a joint
Pichegru et qu'il ne veut pas quitter ce gnral. Nous en serions fort
aises. Ce serait un confident de moins, et l'affaire serait plus
concentre entre nous. Ce n'est pas de notre part qu'elle pourra tre
divulgue. Le roi ne l'a pas mme crit  son frre. Ce nouvel
incident ne nous fournit pas matire  changer nos instructions. Nous
n'avons que des voeux  former pour qu'au lieu de nuire  la marche de
l'affaire, elle s'en fortifie davantage. Mais je crains bien que
Monnier et son principal cooprateur ne s'effarouchent d'un
cooprateur qui a tant  se plaindre d'un directeur. Il faut attendre
l'vnement.

Fauche-Borel maintenant avait hte de quitter Londres, et Pichegru
tout autant que lui, encore qu'il se montrt moins impatient. Mais
Wickham, constant intermdiaire entre eux et le ministre,
s'appliquait  les retenir, non que son gouvernement ft dj rsolu 
les employer, mais parce qu' tout hasard il prfrait les garder sous
sa main. Si les dmarches que l'Angleterre multipliait auprs des
cours du Nord,  l'effet de renouer la coalition, aboutissaient,
Pichegru pourrait servir  fomenter une insurrection dans l'est de la
France. Quant  Fauche-Borel, considr comme un agent aussi dangereux
qu'utile, un brouillon bon  lcher  l'aventure,  travers les
situations obscures et compliques, s'il devenait ncessaire de les
obscurcir ou de les compliquer davantage, Wickham aimait mieux le
savoir prs de lui que loin de lui, moins  cause de ce qu'il
attendait de ses services qu'en raison de ce qu'il en redoutait. Il
s'ingniait donc  opposer des obstacles  leur dpart.

Il avait en quelque sorte squestr Pichegru aux environs de Londres,
et, sous prtexte de le drober  toute influence, exig qu'il y vct
retir. C'est en vain que le comte d'Artois se plaignait, qu'il
envoyait  Wickham le baron de Roll pour le presser de ne pas retenir
plus longtemps le gnral; c'est en vain que celui-ci arguait de la
ncessit de passer sur le continent pour tudier sur place les moyens
de soulever la Franche-Comt. On lui objectait que l'heure dcisive
n'tait pas encore sonne[57]. On invoquait la mme raison pour
calmer les impatiences de Fauche-Borel.  l'effet de gagner du temps
sans prendre aucun engagement, on lui parlait vaguement de l'envoyer
en Suisse pour exciter les populations  la rvolte contre les
Franais. Il feignait de se prter aux vues de Wickham, uniquement
attach  dissimuler les vritables causes de son empressement 
s'loigner, tiraill contre l'ardent dsir de se mettre en relations
avec David Monnier et la proccupation de ne pas s'aliner les bonnes
grces des Anglais, de qui il recevait une pension et attendait les
ressources ncessaires  son voyage.

         [Note 57: Vous sentez bien, crit Saint-Priest le 8 octobre
          l'abb de La Marre, que nous regardons cette squestration
         comme uniquement dirige contre nous et que nous ne sommes
         pas les dupes de l'exclusion que se donnent les ministres
         britanniques. Et il accuse M. Wickham qui cherche toujours
          s'emparer exclusivement de nos affaires. La mme ide
         revient dans une lettre adresse, le 28 octobre,  l'agence
         de Souabe: L'objet spcial de la prsente est de vous parler
         du gnral Pichegru. Vous connaissez ses anciennes et
         favorables dispositions pour le roi, et il serait bien 
         dsirer que l'Angleterre voult mettre ce gnral en oeuvre.
         Notre voeu serait qu'on l'employt avec le corps russe
         auxiliaire qu'a fourni l'empereur de Russie  celui
         d'Allemagne, et en le dirigeant par la Suisse en
         Franche-Comt. Vous chercherez sans doute les moyens
         d'approcher le gnral Pichegru et de vous mettre en
         intelligence avec lui. Nous ferons de notre ct tout ce que
         nous croirons pouvoir tendre  ce but, et nous attendons les
         indications que vous pourrez nous donner. Le ministre
         britannique l'a en quelques mots squestr en Angleterre, o
         nous n'avons pu avoir avec lui des rapports directs. Mais ce
         sera plus facile, ds qu'il sera sur le continent.]

 la demande de Wickham, le gnral persistait  se tenir loign des
migrs. Vers la fin d'octobre, c'est--dire un mois aprs son arrive
 Londres, ni les agents du roi, ni ceux du comte d'Artois, ni ce
prince lui-mme, n'avaient obtenu de lui autre chose que des propos
vagues, non qu'il dissimult entirement ses intentions, mais parce
qu'il ne voulait pas dire dans quelle mesure l'Angleterre les
seconderait. Les ministres favorisaient sa rserve. Mme en recevant
le duc d'Harcourt, lord Grenville s'abstenait de toute allusion aux
pourparlers engags. Le 26 octobre, d'Harcourt, sur la foi des
renseignements qu'il avait pu recueillir, crivait  Mitau: Pichegru
est  la campagne entretenu aux frais du gouvernement qui d'abord
voulait le voir, et ensuite a voulu conserver la possibilit de donner
sa parole qu'il ne l'a pas vu, s'il en tait question au parlement.
Pichegru s'offre pour les provinces de l'Est et demande que Willot
soit employ dans celles du Midi. Il croit pouvoir promettre cent
mille hommes des dbris de son arme. Je n'ai pas parl encore de ce
qui le concerne avec les ministres anglais pour ne pas les
embarrasser. Je le ferai quand il en sera temps.

Six jours aprs, le 2 novembre, d'Harcourt jugea que l'heure tait
venue d'en entretenir lord Grenville. La rponse du ministre fut aussi
mystrieuse que brve:

--Nous laisserons Pichegru  la campagne, dit-il; nous prfrons le
tenir cart. Puis, comme d'Harcourt, faisant allusion aux rsultats
des ngociations suivies  Saint-Ptersbourg pour reformer la
coalition, le flicitait sur les bons effets de son crdit en Russie
et lui demandait  quel moment Louis XVIII pourrait entrer en
activit, lord Grenville ajouta:--Nous ne sommes pas encore au moment
de nous occuper de Sa Majest. Vous savez ma profession de foi pour
ses intrts. Elle ne variera pas. Il ne tenait qu' la cour de
Vienne, il y a quatre mois, et encore plus, il y a six mois, de
terminer par les armes les malheurs qui menacent l'Europe. Je ne sais
si elle en retrouvera les mmes occasions, malgr les efforts de la
Russie et de la Porte.

Dans ce langage, pas un mot de Pichegru, ni de ses confrences avec
Wickham, ni du plan  l'tude duquel elles taient consacres. Quant 
Pichegru, ce fut seulement quand les grandes lignes de ce plan furent
arrtes et trois jours avant son dpart pour l'Allemagne, qu'il se
dcida  entrer officiellement en relations avec les agents de Louis
XVIII. Le 30 novembre 1798, il se rencontra avec le duc d'Harcourt,
Cazals, Dutheil, et leur confia ses projets sans leur parler
toutefois des confidences de Fauche-Borel et du parti qu'elles lui
avaient suggr. Il leur confessa qu'il n'avait pas reu du
gouvernement anglais de mission particulire, mais qu'on le faisait
partir avec la certitude que, lorsqu'il aurait choisi sa rsidence, il
y formerait son parti, et l'assurance que, lorsqu'il aurait fait
connatre ses plans, on lui fournirait des moyens pcuniaires pour les
raliser. Ses adhrents, ses officiers les plus srs, les corps
d'arme qu'il avait commands taient dissmins. Mais il esprait
bien renouer avec eux des rapports et y recruter des partisans.

Cazals lui fit connatre les divers personnages qu' Paris, en Souabe
et ailleurs, le roi employait  son service; il l'claira sur leur
capacit, leurs talents, leurs inconvnients, leur caractre; enfin il
le mit en dfiance contre le ministre anglais, qui songeait bien
plus  son intrt qu' celui du roi. On parla aussi du concours
qu'on pouvait attendre des gnraux que le Directoire avait proscrits.
On tomba d'accord qu'il ne fallait pas compter sur La Fayette. Les
reprsentants du roi croyaient au contraire que Carnot, alors rfugi
en Suisse, ne refuserait pas de tirer l'pe pour la cause royale.
Pichegru ne fut pas de cet avis.

--Carnot est en sret, dit-il; mais on ne peut rien en esprer pour
nous parce qu'il juge son crime envers le roi irrmissible. En
revanche, nous aurons Willot. Il viendra  Londres ds que sa sant le
lui permettra.

 l'issue de cette confrence, d'Harcourt crivait  Mitau: Pichegru
a beaucoup de mesure, de fermet, de modestie. Il connat la guerre.
Il tait dlicat de lui parler de ses succs. Il a moins cherch  les
faire valoir qu' prouver le dsir de les rparer.

Cependant Dutheil n'tait pas satisfait de cette entrevue, au cours de
laquelle Pichegru,  son avis, ne s'tait pas suffisamment expliqu.
Il en provoqua une seconde. Il s'y rendit seul. Dans le tte--tte,
Pichegru s'exprima avec plus de prcision et de clart. Il se porta
fort pour le dsintressement et la sincrit du cabinet britannique;
il se flicita de la libert qui lui tait laisse.

--Aucun agent de l'Angleterre, dit-il  Dutheil, ne doit ni diriger,
ni influencer mes oprations. Je n'aurai de rapport avec celui ou ceux
 qui je serai adress que pour recevoir d'eux les sommes ncessaires
 mes entreprises.

Il manifesta l'intention de faire tous ses efforts pour convaincre
l'Autriche que la guerre serait non seulement utile, mais funeste, si
elle n'tait prcde par la reconnaissance du roi. Quant 
l'hypothse d'une paix gnrale, elle ne l'effrayait pas.

Il n'en est pas moins convaincu, crivait Dutheil  Louis XVIII, que
Votre Majest ne doit pas renoncer  l'espoir d'entrer bientt dans
ses tats. L'opinion du gnral  cet gard est fonde sur la promesse
qui lui a t faite par le gouvernement britannique de laisser  sa
disposition, cette paix ayant lieu, les moyens de faire la guerre  la
France, et sur l'espoir que le cabinet de Saint-James serait soutenu
par quelque vigoureuse rsolution de l'Empereur de Russie. Le gnral
Pichegru m'a engag de supplier Votre Majest de ne point considrer
comme une assurance donne de sa part avec lgret la certitude qu'il
a que, malgr la paix, le retour de Votre Majest en France ne serait
diffr que de trs peu de temps. Il dsire aussi que Votre Majest
sache qu'il lui a t fait la promesse qu'il serait remis pour le Midi
de la France au gnral Willot, qu'on attend  chaque instant en
Angleterre, les mmes moyens que ceux qui lui sont confis pour l'Est.
Dans le cas o Pichegru se trouverait forc par les circonstances de
tirer quelques coups de canon constitutionnels de 1797, il ne doute
pas que Votre Majest ne l'en croira pas moins le plus fidle comme le
plus dvou de ses sujets. Il a dsir que je n'oubliasse pas ces
expressions: _constitutionnels de 1797_, et il m'a tmoign mettre
beaucoup de prix  ce que ces expressions fussent connues de Votre
Majest. Je vais envoyer  ce gnral le chiffre dont il doit se
servir pour crire  Mitau[58].

         [Note 58: Quoique le rapport d'o sont extraites ces
         citations ne porte pas de date, il est certain qu'il fut
         crit le 1er ou le 2 dcembre 1798. Pichegru avait exprim le
         dsir que le compte rendu de sa conversation ft transmis au
         roi de vive voix, quand Dutheil irait  Mitau. Mais le comte
         d'Artois,  qui Dutheil la rpta, voulut que son frre en
         et connaissance sans retard. Dutheil, empch de partir,
         crivit.]

Ces explications donnes, Pichegru n'avait plus rien  faire 
Londres. Il en partit le 3 dcembre[59]. Un navire de la marine
anglaise devait le conduire  Cuxhaven, petit port  l'embouchure de
l'Elbe,  vingt lieues de Hambourg.  la mme date, d'Harcourt
annonait au roi ce dpart auquel taient attaches tant d'esprances.
Je sais positivement qu'il est content et que la manire dont il a
t reu ici le confirme dans l'intention de rparer sa conduite
passe et de se venger de celle des factieux  son gard.

         [Note 59: Il ne s'tait montr en public qu'une seule fois.
         Il assista, le 20 novembre,  l'ouverture du Parlement et y
         fut l'objet de la curiosit gnrale.]

Fauche-Borel n'tait dj plus en Angleterre depuis plusieurs jours.
Quoiqu'il prouvt quelque rpugnance  se sparer de Pichegru, il s'y
tait dtermin, ds qu'il l'avait pu, en apprenant que le gnral
serait libre de le rejoindre  bref dlai. On ne leur avait confi ni
 l'un ni  l'autre aucune mission spciale.  Fauche-Borel on avait
demand d'observer, de rendre compte;  Pichegru, d'arrter ses plans
d'aprs les circonstances. Fauche-Borel, oblig par ses frquentes
relations avec les migrs  en voir un grand nombre, avant de se
sparer d'eux, s'tait appliqu  faire croire  tout le monde qu'on
l'envoyait en Suisse. Pichegru, depuis son arrive en Angleterre,
vivait dans la retraite, et ne recevait que de rares visites. Personne
ne l'ayant interrog, il n'avait pas eu  mentir. En prenant cong
l'un de l'autre, ils s'taient donn rendez-vous en Allemagne 
quelques semaines de l.

Fauche-Borel arriva  Hambourg vers la fin de novembre. La Maisonfort,
s'attendant  le voir arriver, s'tait prpar  le recevoir et  se
justifier auprs de lui de s'tre empar de l'affaire Barras. Les
explications qu'il lui donna, ds son retour, s'envelopprent de tant
de beaux airs de sincrit et d'ardentes formules de regrets, que
Fauche-Borel, quelque cruel que ft son dsappointement, ne se crut
pas fond  se plaindre. Il ne se plaignit pas. Il ne pouvait que se
rsigner  ce qui s'tait fait sans lui. Il en couta patiemment le
rcit. La Maisonfort, en prsence de Thauvenay, lui communiqua la
copie des lettres envoyes  Mitau et les remerciements qu'il avait
reus. Thauvenay, de son ct, lui annona l'arrive prochaine du duc
de Fleury.

Si quelque chose et pu consoler Fauche-Borel de sa msaventure, c'est
le mcontentement que la venue de l'envoy du roi causait  La
Maisonfort. Celui-ci possdait trop de perspicacit pour ne pas
deviner qu'il aurait maintenant  disputer  deux adversaires la
ngociation dont il s'tait rendu matre. Mais,  tout prix, il
entendait en conserver la conduite. Il employa son habilet  conjurer
les effets des susceptibilits de Fauche-Borel, en lui dmontrant
qu'ils taient galement intresss  s'unir contre le rival que
venait de leur susciter la volont du roi. Ce rival parut  Hambourg,
le 3 dcembre, le jour mme o Pichegru quittait l'Angleterre et o le
gnral Willot y arrivait, venant de Suisse.

Durant quatre mois, Willot tait rest  Uberlingen, prs de
Constance, vivant dans la retraite, uniquement appliqu  rtablir sa
sant, compromise par les rigueurs de sa dportation. Il trouva 
Londres l'accueil que devaient les migrs  un partisan de la bonne
cause. Pichegru leur avait parl de lui en termes flatteurs. Ils
n'ignoraient pas qu'en Vende, o il avait servi sous les ordres de
Hoche, Willot, par sa modration, son humanit envers les royalistes
qu'il combattait, s'tait attir les soupons du gnral en chef de
l'arme rpublicaine; qu' Marseille, o l'avait envoy le Directoire
au commencement de 1797, il s'tait montr l'adversaire rsolu des
jacobins. Ils savaient, en outre, qu'il possdait la confiance du
roi[60]. Enfin c'tait un fructidoris; cela seul lui et constitu
un titre  leur faveur, si son voyage  Londres n'et pas mieux prouv
encore que, loin de vouloir demeurer inactif, il cherchait  se rendre
utile.

         [Note 60: Vers le milieu de l'anne 1797, Louis XVIII
         crivait  Prcy, en prvision d'une tentative de
         dbarquement en Provence: Il parat que le gnral Willot,
         qui commande en personne, est dans les bons principes. Il
         paratrait bien heureux de s'en assurer et d'employer  cet
         objet la bonne volont de M. Wickham, que vous pourriez
         seconder par des esprances au nom du roi, que vous tes dj
         autoris  donner  ceux qui se rendront utiles au
         rtablissement de la monarchie et du monarque lgitime.]

Dans les entretiens qu'il eut avec les migrs, il fit talage de son
zle pour les intrts du roi; il affirma qu'il n'avait jamais cess
d'avoir pour base de ses actions le rtablissement de la monarchie;
il manifesta ses ressentiments contre les hommes qui gouvernaient la
France. Il parlait comme avait parl Pichegru, avec plus d'nergie
encore. Son langage rvlait un indomptable besoin d'agir. Le comte
d'Artois le prsenta aux ministres anglais. Ils lui promirent de
l'employer. Ils lui demandrent mme comment il dsirait l'tre. Il
rpondit qu'il lui serait ais de se former un parti dans les
provinces mridionales: le Barn, les Pyrnes, le Dauphin, la
Provence, lui taient militairement connus. Il comptait sur les
officiers qui rsidaient dans ces contres. Ils n'hsiteraient pas 
s'unir  lui; et, quand il se prsenterait  leur tte aux
populations, elles se soulveraient  sa voix. Il parlait avec tant
d'assurance, qu'on le crut sur parole. On reconnut que son plan
mritait d'tre pris en considration; mais on lui objecta qu'il
fallait en ajourner l'excution jusqu'au moment o la coalition,
tant dfinitivement renoue, on pourrait dcider par quel ct ce
plan particulier serait rattach au plan gnral,  l'effet de la
seconder.

Les objections faites  Willot renouvelaient, sous une autre forme,
celles qu'on avait faites  Pichegru quand il s'tait avis de
demander la reconnaissance pralable du roi. De nouveau se manifestait
l'intention du cabinet britannique, arrte d'accord avec l'Autriche,
de ne se servir des royalistes, pour rtablir la monarchie, que
lorsque le succs des allis serait assur, et s'il tait dmontr que
les Bourbons comptaient en France un puissant parti.

Pichegru avait pressenti cette intention; il tait parti sans en tre
alarm. Il esprait la dissiper par la suite. Willot commena par
concevoir une esprance analogue. Il abandonna mme l'ide de la
reconnaissance du roi, qu'il avait d'abord dfendue. Mais, sous cette
rserve, il s'attacha  rfuter les raisons  l'aide desquelles on
essayait de justifier l'ajournement de ses projets. Il croyait qu'on
pouvait russir par une entreprise subite et hardie. Peut-tre mme y
avait-il quelque exagration dans l'ardeur avec laquelle il dfendait
sa conviction, essayait de la faire partager. Ses paroles et ses
actes, a dit un de ses contemporains, prenaient trop l'empreinte de
ses esprances[61]. Ses efforts furent vains. Le cabinet britannique
ne voulait utiliser ses services qu'avec l'agrment du cabinet de
Vienne, en quelque sorte sous sa surveillance.

         [Note 61: Mmoires de Vaublanc.]

On s'tait montr plus empress quand il s'agissait de confier une
mission  Pichegru. Mais cette mission, par son caractre vague,
s'accordait avec les vues du gouvernement anglais: il pouvait
l'entraver, l'arrter  son gr; il en tenait tous les fils et en
restait matre. Il n'avait donc pas hsit  laisser partir Pichegru.
Celle que sollicitait Willot reposait sur des bases plus prcises, se
prsentait dans des conditions plus nettes. Aprs y avoir adhr, on
serait engag, et peut-tre au del de ce qu'on voulait. C'est pour
cela qu'on ajournait l'excution des plans proposs par ce gnral.

Bientt, lass de l'inutilit de ses tentatives, il dut se rsigner 
attendre le bon vouloir de l'Angleterre. Il alla s'installer  Barnes,
prs de Londres. Il y demeura, dvor par l'impatience, suivant d'un
oeil anxieux les vnements qui troublaient l'Europe. Les calculs de
l'Angleterre devaient l'y retenir plusieurs mois. En juillet 1799, il
s'y trouvait encore, pendant que le comte d'Artois, second par
d'Harcourt, Cazals et Dutheil, s'efforait d'amener le cabinet Pitt
aux solutions qu'il considrait comme seules conformes aux intrts de
sa maison.




VI

DUMOURIEZ ROYALISTE


Tandis que Pichegru commenait ses prgrinations  travers
l'Allemagne et la Suisse, tandis que Willot rongeait son frein, un
nouveau personnage entrait en scne, rsolu  embrasser le parti du
roi. C'tait le gnral Dumouriez.

Il y avait dj quatre ans que Dumouriez vivait en proscrit, la
Convention ayant mis sa tte  prix et le Directoire ayant maintenu ce
rigoureux arrt. Aprs d'innombrables prgrinations, rfugi tour 
tour en Allemagne, en Belgique, en Suisse, dans les tats de Venise,
chass successivement de ces asiles par les victoires des armes
franaises, il n'avait trouv de scurit qu'aux portes de Hambourg, 
Altona dans le Holstein, possession danoise dont tait gouverneur le
prince Charles de Hesse[62]. Ce brillant soldat, gnralissime des
armes de Danemark, s'tait fait l'ami de Dumouriez. Les premires
avances vinrent de lui. Il avertit Dumouriez qu'un migr, nomm
Lansac, avait pris l'engagement de l'assassiner. Cet avertissement
causa  Dumouriez la plus vive motion. Il voulut d'abord tre initi
aux origines de ce complot, en connatre et en faire punir les
auteurs. Puis, sur le conseil du prince, il y renona. Mais il demeura
reconnaissant de la sollicitude dont il avait t l'objet. Sa
reconnaissance engendra une amiti qui fut bientt partage. Il
persuada au prince que le Schleswig et le Holstein tait remplis
d'agents du Directoire qui cherchaient  rvolutionner ces provinces.
Il entreprit mme de faire surveiller,  Hambourg et  Altona, les
reprsentants du gouvernement franais, lesquels en furent prvenus
par les magistrats d'Altona. Le prince avait donn  Dumouriez, avec
une pension de deux mille livres, une maison toute meuble  Altona,
o le proscrit s'tait install, suivi dans cet exil par une femme
depuis longtemps attache  sa vie, dont les malheurs n'avaient pas
branl l'affection[63]. Plus que jamais, il caressait le projet de
prendre place parmi les royalistes.

         [Note 62: Les dtails qui suivent sont tirs de la
         correspondance du prince de Hesse avec son neveu, le prince
         rgent du Danemark, communique par la direction des Archives
         danoises.]

         [Note 63: Mme de Bauvert, soeur de Rivarol, rfugi lui-mme
          Hambourg. Dumouriez tait mari. Il avait pous une de ses
         cousines. Pendant quinze ans, le mnage vcut uni. En 1789,
         Mme Dumouriez dcouvrit que son mari la trompait. Aprs
         d'inutiles efforts pour le ramener, elle se rfugia dans un
         couvent  Coutances. Les lettres pleines de reproches et de
         plaintes, qu'elle lui adressait, existent aux Archives
         nationales.]

Ce projet datait de loin, avait dict sa conduite antrieure. En 1795,
il osait,  la veille des lections, en faire publiquement l'aveu. Il
s'tait adress aux assembles primaires pour expliquer l'adhsion que
dj il songeait  donner  la cause royale. Mais, comme s'il et
redout que sa conversion, rapproche des opinions qu'il avait nagure
professes, ne ft pas comprise, il prenait soin de la justifier en
indiquant, dans sa proclamation,  quelles conditions il se donnerait
au prtendant. S'il avait le malheur, disait-il, de croire pouvoir se
faire roi par la force des armes ou par le secours des puissances
trangres, je le regarderais comme l'ennemi de sa patrie. Son seul
titre, pour monter sur le trne de ses pres, est la volont de la
nation, qui l'y appellera.

Cette thorie de la souverainet du peuple, encore dans l'enfance,
n'tait pas faite pour disposer les migrs  abdiquer leurs vieilles
haines envers Dumouriez, inspires par son pass politique, ses
victoires sur la coalition, et, en dernier lieu, par ce qu'on savait
de son attachement  la famille d'Orlans. Ils l'accusaient mme de
travailler pour elle, de vouloir substituer un prince de cette maison
au lgitime hritier de la branche ane. Mais ces accusations
n'taient pas fondes. Ds ce moment, au contraire, Dumouriez avait
mrit la reconnaissance des migrs.

Si, par quelques-uns de ses crits, il avait, en de rares
circonstances, protest contre l'intervention de l'tranger dans les
affaires de France, en fait, il s'tait assez vite et assez rsolument
rsign  cette intervention pour la provoquer et l'encourager. La
journe du dix-huit fructidor activa l'accentuation de ses sentiments;
l'influence du prince de Hesse lui apprit comment il devait les
manifester. Un voyage que, durant l't de 1798, il fit  Copenhague,
dissipa toutes ses hsitations. De ses entretiens avec son protecteur,
sortit le plan qu'il faut maintenant exposer.

Jusqu' ce moment, entre la France et la coalition, le gouvernement
danois tait rest neutre. Cette neutralit crait au Danemark une
situation prilleuse. Si, d'une part, elle ne suffisait pas  le
protger contre une invasion franaise, d'autre part elle excitait
contre lui les dfiances des allis. C'tait un grave danger dont
Dumouriez, ds qu'il se sentit matre de la confiance du prince de
Hesse, sut habilement tirer parti.  son avis, le Danemark ne pouvait
s'y drober qu'en entrant dans la coalition. Ce danger, le prince ne
le contestait pas. Mais, tout en reconnaissant les avantages que
trouverait  intervenir son gouvernement, il s'attachait  chercher
les moyens de raliser l'intervention sans compromettre la neutralit.

--Nous ne pouvons intervenir que pour pratiquer la paix, disait-il.
Mais cette paix ne sera durable que si elle est conclue avec un autre
gouvernement que le gouvernement actuel. Or, le changement que nous
dsirons n'est possible que si les Franais qui le dsirent sont
assurs d'tre appuys, au moment voulu, par un corps de neutres. Ce
corps de neutres lui-mme devrait tre soutenu par les allis. Il
pourrait prendre alors l'initiative des propositions de paix,
lesquelles seraient les suivantes: 1 intgrit de l'ancien territoire
franais; 2 dmission du Directoire et nomination d'un conseil
provisoire; 3 runion des assembles primaires pour lire de
nouveaux reprsentants.

Comme consquence de ces vues, le prince de Hesse estimait que le
Danemark tait en tat de former ce corps de neutres. Lorsque, pour la
premire fois, il examina cette hypothse avec Dumouriez, c'tait au
mois de juillet 1798, dans son chteau de Louisenland, o il avait
invit le gnral  djeuner. Ils cherchrent ensemble par quel ct
le corps de neutres pourrait entrer en France. Dumouriez avait
command  Cherbourg. La cte normande lui tait familire. Il voulut
dmontrer que, par l, le dbarquement serait facile. Avec un crayon,
il dessina le profil de l'le Saint-Marceau et de la presqu'le du
Cotentin.

--Pardieu! s'cria le prince Charles de Hesse, aprs avoir embrass
d'un coup d'oeil le dessin, si j'tais le ministre Pitt, au lieu
d'attendre la descente de l'arme franaise en Angleterre, j'irais,
avec cent mille hommes, m'emparer de cette presqu'le, ayant les deux
flancs appuys sur les les des deux cts. Dumouriez se leva comme
une tempte, crivait le prince au rgent de Danemark, en lui
racontant l'incident, furieux de la pense que je venais d'exprimer.
Je l'adoucis, en rpondant vite que nous dsirions le faire en union
avec l'Angleterre, et cela non pour conqurir la France, mais pour
tablir un gouvernement raisonnable.

Si le prince disait toute sa pense, et la lecture de sa
correspondance permet de le supposer, il y avait de sa part quelque
navet  se figurer que de tels projets pourraient s'accomplir sans
que le Danemark sortt de sa neutralit, et que l'arme franaise, si
le territoire tait envahi, ferait quelque diffrence entre le corps
de neutres et le corps de belligrants qui l'envahirait. Dumouriez,
sur ce point, ne se leurrait pas d'illusions. Aussi pensait-il que le
Danemark devait entrer dans la coalition au mme titre que les autres
allis, pourvu que l'invasion n'et pas pour but la conqute. Il lui
avait t facile de comprendre que les offres danoises n'taient pas
dsintresses. Pour prix de ses services, le Danemark entendait
obtenir de l'Angleterre un subside de huit cent mille livres sterling,
avec la promesse qu' la conclusion de la paix, on lui cderait l'le
de Porto-Rico et Crab-Island, sous les deux garanties de l'Empereur
de Russie et du roi de France. La dernire ne devait tre donne
qu'aprs le rtablissement de ce prince sur son trne.  ces
conditions, le Danemark fournirait  l'Angleterre douze vaisseaux de
ligne et dix-huit mille hommes, dont trois mille cavaliers.

Aprs qu'on eut longuement dlibr, le prince de Hesse crut devoir,
au mois d'octobre, envoyer  Londres le plan sorti de ces
dlibrations. Il le fit en son nom personnel, pour ne pas
compromettre son gouvernement. Ne pouvant, en tant que puissance
secondaire, prendre l'initiative d'une proposition, le Danemark en
tait rduit  suggrer qu'on la lui ft, quand les conditions
seraient suffisamment dbattues pour qu'il n'et plus qu' y donner
son adhsion[64].

         [Note 64: Plus tard, quand le plan parut abandonn, quelques
         indiscrtions le rvlrent, et le gouvernement danois s'en
         tant plaint au prince de Hesse, ce dernier se dfendit de
         l'avoir conu autrement que comme une ide toute personnelle,
         et surtout d'en avoir parl: Maintenant,  l'heure qu'il
         est, crivait-il le 19 novembre 1799, il n'existe plus de
         plan; il faudrait le faire tout autre. L'Angleterre sera
         toujours oblige d'tre reconnaissante qu'ici on ait t un
         peu dispos  s'allier  elle, et la France ne pourra jamais
         dire que le Danemark a voulu faire la guerre contre elle...
         Tout cela n'tait que chteaux en Espagne. Peut-tre
         Dumouriez en a-t-il parl avec des amis, et ces amis avec
         d'autres. C'est possible. Il peut avoir parl d'esprances et
         non de ralits. Quant a ce qui regarde ce plan, et surtout
         son excution, personne ne le connat. Il faut toujours dire
         avec Villars:--Si ma chemise connaissait mon plan, je la
         brlerais.]

Le ministre anglais jugea qu'il y avait lieu de tirer parti de ces
ouvertures, qui rpondaient si bien  son dsir de recommencer la
guerre contre la France. Il expdia aussitt  Copenhague un officier
de confiance, le colonel Anstrutter, pour confrer avec le prince
Charles. Pendant ce temps, Dumouriez tait revenu  Altona. Combl de
prsents et de faveurs par le gnralissime danois, dvor du dsir de
jouer un grand rle, assur d'un puissant appui pour ses projets, il
consacrait les loisirs de son exil  les complter,  les
perfectionner par une tude incessante. Il rvait dj de les raliser
avec l'appui de la cour de Russie. C'est de cette poque que datent
ses tentatives pour se rapprocher de Louis XVIII, depuis quelques mois
install  Mitau. La plus dcisive eut lieu par l'intermdiaire d'un
migr, son ami d'enfance, nomm Fonbrune, qui tait parvenu  capter
la confiance de l'entourage du roi. Fonbrune fut second par un baron
d'Angly, migr comme lui.

On doit,  dfaut de preuves contraires, classer d'Angly parmi les
aventuriers que l'migration comptait dans ses rangs, o ils vivaient
d'intrigues et d'espionnage. Il parat avoir t employ par les
Anglais pour savoir ce qui se passait  Hambourg dans les cercles
rpublicains. Dumouriez, quoiqu'il le tnt en mpris, avait recouru 
ses bons offices pour surveiller les faits et gestes des agents de la
lgation de France. Se croyant son oblig, il le subissait, bien loin
de se douter que, trs probablement, d'Angly profitait de ses
relations avec lui pour surprendre ses secrets et les rvler 
l'envoy du gouvernement franais[65].

         [Note 65: D'Angly logeait  Hambourg, chez un baron de
         Butlow, espion  la solde de l'Angleterre. Il avait un fils,
         qu'il imposa  Dumouriez comme secrtaire ou aide de camp,
         lorsque le gnral fut appel en Russie.]

Quant  Fonbrune,  tort ou  raison, il avait mauvais renom. On
l'accusait d'avoir, en 1789, port  Vienne,  l'Empereur Joseph II,
de prtendues lettres de Marie-Antoinette, fabriques par lui, en vue
d'obtenir des secours pcuniaires. Mais il tait actif; il se montrait
dvou.  Saint-Ptersbourg, o il s'tait rendu l'anne prcdente,
il avait, en affirmant son dvouement au roi, conquis des protecteurs
par lesquels il s'tait fait recommander  ce dernier.  Mitau, on le
jugeait peu sr; on le souponnait de connivence avec les
rvolutionnaires. Ses demandes d'argent taient incessantes. Le
cabinet du roi crivait  Thauvenay, son agent  Hambourg: Vous
jugerez mieux que personne le parti qu'on peut tirer de la dextrit
de M. de Fonbrune et du plus ou moins de vraisemblance des imputations
dont on cherche  le noircir. Et un peu plus tard, on ajoute:
Fonbrune prte terriblement le flanc  votre vigilance. Ses variantes
nous ont suffisamment clair sur le fond et la forme de cette
prtendue ngociation dont le fin mot est celui de sa demande
d'argent. Sa Majest ne croit devoir faire aucune dpense pour aller
au-devant de ce gnral.

Calomni ou non, tel tait le personnage que Dumouriez employa pour
oprer son rapprochement avec la cour de Mitau. Fonbrune avertit
Thauvenay des dispositions de Dumouriez. Thauvenay s'empressa d'crire
 Saint-Priest. La rponse ne fut pas telle que la souhaitait le
gnral. Loin de l'accueillir comme un sauveur, on le prit de haut
avec lui. Quels que fussent ses projets qu'on ne connaissait pas
encore, on ne voulait en entreprendre l'examen qu'autant qu'il
demanderait l'agrment du roi dans des formes convenables. C'tait
la condition mme de l'acceptation de ses services. Son hommage,
disait Saint-Priest, le 20 janvier, sera agr par Sa Majest, qui
oubliera les torts que M. Dumouriez a pu avoir envers Elle par sa
conduite et ses crits. Il pourra alors se regarder comme avou pour
agir.

Dumouriez esprait mieux que ce langage. Mais, loin de s'irriter ou de
se dcourager, il attendit une occasion propice pour revenir  la
charge, s'employant  faire parvenir  Saint-Ptersbourg, par des
voies dtournes, ses ides sur la ncessit d'employer le Danemark au
rtablissement de la monarchie franaise.




VII

LA SECONDE COALITION


 Mitau, on vivait dans une attente fivreuse, tant il semblait
impossible que les vnements dont,  la fin de 1798, l'Europe tait
prte  devenir le thtre ne tournassent pas au profit de la cause
royale. Les ngociations engages entre les puissances,  l'effet de
reformer la coalition, promettaient d'aboutir. Officieusement ouvertes
par les dmarches de l'Angleterre, quelques semaines aprs la paix de
Campo-Formio, elles taient d'abord restes striles, par suite du peu
d'empressement des cabinets continentaux  s'y prter. Le beau feu des
Anglais avait alors paru s'teindre. Soit qu'ils esprassent arriver
 conclure, pour leur propre compte, une paix avantageuse avec la
France, soit qu'ils eussent intrt  paratre rebuts par l'accueil
fait  leurs ouvertures, on les croyait refroidis. En ralit, ils
n'taient que rsigns  l'expectative.

Un peu plus tard, l'Autriche, pouvante par les progrs de
l'influence franaise partout o flottait le drapeau tricolore, en
Suisse, en Italie, en Hollande, en Belgique, dsesprant de dnouer 
son gr les dbats diplomatiques engags  Rastadt, s'tait montre
dispose  de nouveaux pourparlers; elle avait offert  lord Grenville
une occasion qu'il se htait de saisir. D'accord avec lui, elle se
faisait pressante auprs de la cour de Russie, sollicitait du tsar un
corps de seize mille hommes pour marcher en Suisse avec ses armes.
Elle esprait les augmenter de celles de la Prusse et de tous les
tats allemands. En 1798, au mois de juillet, Thugut crivait au
charg d'affaires Dietrichstein, reprsentant de l'Empereur 
Saint-Ptersbourg, pendant une absence de Cobenzl: Insistez, je vous
prie, monsieur le comte, qu'on se prononce clairement sur la question,
si l'on juge que nous devions consentir  l'tat actuel des choses en
Suisse et en Italie, ou nous exposer aux risques d'une nouvelle
rupture; insistez aussi sur le prompt envoi du corps de seize mille
hommes. Le 9 aot, le mme Thugut se flicitait de ce que Paul Ier
avait pris tout de bon le mors aux dents et paraissait tre tout feu
pour la bonne cause.

Cependant les pourparlers tranaient encore en longueur. Ce n'est
qu'en dcembre que le tsar prenait feu tout de bon. Il signait avec
les Anglais un trait par lequel il s'engageait  envoyer en Suisse et
en Italie deux armes, non plus de seize mille hommes, mais de
quarante-cinq mille, entretenues par l'argent britannique[66]. Cet
arrangement,  peine conclu, tait au moment de rester sans effet.
Aprs avoir nergiquement voulu, l'Autriche ne voulait plus, entrane
par l'exemple de la Prusse qui s'obstinait  ne pas rompre la paix;
peut-tre aussi parce que l'espoir que, malgr tout, elle fondait
encore sur le Congrs de Rastadt, hier affaibli, tait maintenant en
train de se fortifier.

         [Note 66: Le gouvernement anglais s'engageait  payer une
         somme de deux cent vingt-cinq mille livres sterling, une fois
         donne, et un subside mensuel de soixante et quinze mille
         livres, pendant toute la dure de la campagne.]

Sans se laisser arrter par ces hsitations, lord Grenville envoyait 
Berlin son frre Thomas Grenville, avec la mission d'arracher la
Prusse  son parti pris de neutralit, par la promesse de payer son
concours d'un subside mensuel de quatre-vingt mille livres sterling.
Tout le monde s'en mlait. Le duc de Brunswick adressait 
Frdric-Guillaume mmoires sur mmoires, objurgations sur
objurgations, pour lui dmontrer la ncessit de dclarer la guerre 
la Rpublique. Sieys, ministre de France  Berlin, exprimait  Paris
les craintes que lui causaient ces dmarches: Le roi aime l'argent.
Ne se laissera-t-il pas sduire par la perspective des subsides qui
lui sont offerts? Louis XVIII intervenait, persuad qu'on
l'couterait. Il intervenait, le pauvre prince sans influence et sans
couronne; ordre tait donn au marquis de Moustier, son agent 
Berlin, d'appuyer les sollicitations de Thomas Grenville.

Enfin le tsar se dterminait  peser du poids de son influence dans
ces fivreux changes de vues. Un de ses favoris, le prince Repnin,
recevait la mission d'aller seconder l'ambassadeur Panin,  l'effet de
dcider le cabinet prussien  dnoncer la paix de Ble. L'envoy
imprial devait parler haut, voquer les prils auxquels s'exposerait
la Prusse si, par sa persistance  refuser d'entrer dans la coalition,
elle encourait le ressentiment des grandes cours. Le caractre de ces
prils, elle pouvait dj l'apprcier; car le tsar menaait,  ce
moment, des plus terribles reprsailles l'lecteur de Bavire, cet
lecteur dloyal, et le roi d'Espagne qui se drobait aussi au devoir
de marcher  l'ennemi commun. En Wolhynie, o elle vivait triste et
oisive depuis plusieurs mois, expose  toutes les durets de la
discipline russe et aux tracasseries de la police[67], l'arme de
Cond avait t mme invite  rejoindre,  Brzesc sur le Bug, le
corps du prince Rimski-Korsakof, qui s'y rassemblait pour se porter
vers Munich. L'invitation, il est vrai, tait retire aussitt que
donne, parce que le corps de Cond ne pouvait avoir termin ses
prparatifs en temps opportun. Mais l'irritation du tsar tait extrme
contre ceux qui ne voulaient pas s'allier  lui. La Prusse avait tout
 en redouter.

         [Note 67: Notre existence militaire tait galement assez
         tranquille malgr la frnsie,--le mot n'est pas trop
         nergique,--avec laquelle l'Empereur Paul s'occupait de tous
         les dtails les plus minutieux de l'arme. Il ne connaissait
         pas d'autres manoeuvres que les grandes parades; elles
         taient son unique distraction, son seul plaisir... Nous
         tions entours d'espions russes qui tous, avec les formes du
         respect et l'apparente subordination tablis en Russie,
         n'auraient pas manqu de rendre compte de nos omissions dans
         le service.

         Le marquis de Bouthillier-Chavigny, dans les mmoires indits
         d'o sont tires ces lignes, cite plus d'un trait de cet
         espionnage. Il parle notamment d'officiers qui furent
         condamns  la dportation en Sibrie pour avoir crit 
         leurs amis des lettres o la situation de l'arme de Cond
         tait apprcie en termes peu mesurs. La bizarre humeur de
         Paul Ier les sauva comme elle avait failli les perdre.]

En dpit de tant de multiples efforts, Frdric-Guillaume et
d'Haugwiz, son ministre, influencs par Sieys, rsistaient aux
sollicitations qui les assaillaient. Ils n'entendaient ni rompre les
relations cordiales qu'ils entretenaient avec le Directoire, ni cesser
d'observer rigoureusement la neutralit, ni s'exposer  l'accusation
de l'avoir viole. Ils finissaient par refuser le territoire prussien
au passage des armes impriales.

 ce moment, la coalition semblait, quoique dj en armes, condamne
avant de s'tre constitue, quand, tout  coup, la rupture des
ngociations de Rastadt venait en prcipiter la formation, jeter
l'Autriche dans la formidable alliance qui comprenait dj la Russie,
l'Angleterre, la Turquie[68], le roi de Naples et le Pimont.
Maintenant la guerre tait invitable. Les troupes russes, commandes
par Souvarof et Korsakof, se dirigeaient vers l'Italie et la Suisse,
o les attendait l'archiduc Charles. L'Angleterre, depuis plusieurs
mois, entretenait dans les cantons helvtiques une ardente excitation
contre les Franais. Elle y renvoyait cet habile et intrigant Wickham
pour tirer parti des efforts dj tents, et seconder par ses
manoeuvres les plans militaires des allis. Au mois de juin, Wickham
passait par Hambourg. Il convoquait chez Breteuil les migrs rsidant
dans cette ville, faisait partir pour la mme destination que lui tous
ceux qui voulaient servir. Bientt l'arme de Cond, par l'ordre du
tsar, se mettait en route pour aller se runir, en Suisse, au corps
que commandait Korsakof. Sur ces entrefaites, une lettre de Dutheil
apportait  Mitau la nouvelle de l'arrive de Pichegru en Angleterre.
Le roi, acceptant les affirmations un peu risques de Dutheil comme
l'expression trs exacte de la vrit, s'tait empress d'avertir Paul
1er de l'vnement, et de lui demander des passeports pour Pichegru.

         [Note 68: L'entre de la Turquie dans la coalition ne fut pas
         un des vnements les moins tranges de cette poque. Le
         sultan oublia ses griefs contre l'Angleterre et la Russie
         pour combattre avec elles la Rpublique, dont il affecta de
         traiter avec mpris les reprsentants.]

Puis, le 20 dcembre, il dictait ce qui suit en rponse  Dutheil et 
d'Harcourt: Le roi est rsolu de conserver les emplois, grades et
soldes aux officiers rpublicains qui se dclareront pour son
tablissement sur le trne, et le gnral Pichegru peut se regarder
lui-mme comme lieutenant-gnral des armes de Sa Majest, qui ne
dsire rien davantage que d'tre dans le cas de lui confrer des
rcompenses plus distingues... Le roi serait charm du voyage du
gnral. Sa Majest fera de nouveaux efforts pour lui obtenir des
passeports[69].

         [Note 69: Il est piquant de rapprocher de cette lettre celle
         qui avait t crite antrieurement, le 6 dcembre, 
         Thauvenay, au sujet du voyage de Pichegru: Nous serions trs
         embarrasss si son intention tait de venir  Mitau.
         L'Empereur vient de refuser au roi, pour la seconde fois, un
         passeport pour le marquis de Duras, et Sa Majest est dcide
          ne plus en demander  Sa Majest Impriale. Peut-tre ce
         gnral pourrait-il entremettre la cour de Londres pour en
         obtenir un. Mais, au total, il vaut mieux qu'il renonce 
         cette course. Le roi ne peut que lui donner les assurances de
         sa bienveillance, et M. le duc de Fleury a dj cette
         commission, de la part de Sa Majest, pour Pichegru. Il
         serait convenable qu'il crivt au roi, et je suppose qu'il
         s'en acquittera en arrivant sur le continent.]

Aprs l'expdition de ces rponses, on avait attendu d'autres
nouvelles. Mais elles se faisaient dsirer. C'tait le moment o
Pichegru confrait avec le cabinet de Saint-James, se rendait presque
invisible pour les migrs, condamnait les correspondants du roi 
garder le silence,  substituer des apprciations et des prvisions
plus ou moins fondes aux renseignements qui leur manquaient. Le roi
s'inquitait du laconisme et de la raret de leurs avis. Il
commenait  craindre que Pichegru ne refust d'entrer  son service,
que l'espoir qu'en 1796, on avait difi sur son concours, ne dt tre
abandonn. Ces apprhensions ne devaient pas durer. Dans le courant du
mois de janvier 1799, les rapports des agents annonaient
successivement les dispositions de Pichegru, ses accords avec les
Anglais, son dpart pour l'Allemagne et son arrive sur le continent.

 la mme date, le gouvernement franais en tait galement avis. Le
4 janvier, le ministre de France  Hambourg faisait part  Talleyrand
des rumeurs qu'il avait recueillies  ce sujet; mais il les croyait
inexactes: Toutes les recherches que j'ai pu faire sur la prtendue
arrive de Pichegru et son passage  Hambourg, tendent  me persuader
que cette nouvelle a t invente  plaisir par les agents anglais 
Cuxhaven.

Le surlendemain, nouvelle lettre, signe cette fois du consul gnral
et mieux informe que la prcdente: Je m'empresse de vous instruire
que le dbarquement de Pichegru  Cuxhaven vient de m'tre confirm.
Cependant je n'ai que des donnes vagues sur l'objet de sa mission, et
suis fond  croire qu'il n'a pas pris la route de Berlin, parce que
l'on m'assure maintenant qu'il a pris celle de Brme. S'il en est
ainsi, rien de plus vraisemblable que sa destination pour le Brabant.
On m'assure, d'un autre ct, qu'il est venu  Hambourg, et qu'il loge
en ce moment  Altona... Cette assertion me parat d'autant plus digne
d'attention qu'aucun rpublicain ne rvoque en doute les intrigues qui
se tiennent chez la princesse de Lorraine  Altona.

C'est la princesse de Vaudmont qu'on dsigne ainsi. Le 22 janvier, un
rapport secret envoy  Paris signale sa maison comme un dangereux
centre d'migrs. Puis le rdacteur ajoute: On ne sait si Pichegru y
est all, mais il est all voir La Fayette  Ploen, dans le Holstein,
ou Dumouriez dans le Schleswig. Quoique divers de principes, La
Fayette et Dumouriez sont d'accord contre le gouvernement
franais[70].

         [Note 70: Les agents franais n'taient pas toujours aussi
         bien informs. Les notes de police, surtout, tmoignent de
         l'ignorance de leurs auteurs. M. de Thauvenay est qualifi
         un nomm Thouvenay; le duc d'Havr, un duc d'Avrai, qui
         tait en Angleterre ce qu'on appelle un chef d'migrs.]

Bien qu'ils laissent planer une certaine obscurit sur les faits et
gestes de Pichegru  son arrive sur le continent, les documents
permettent de rectifier ou de complter les informations envoyes 
Paris. Pichegru avait dbarqu  Cuxhaven le 24 dcembre. Tout
autorise  supposer que son intention n'tait pas de se rendre 
Hambourg, o sa prsence ne pouvait rester longtemps ignore. Mais, 
Cuxhaven, il trouva Fauche-Borel qui l'attendait en compagnie de La
Maisonfort. Il se laissa convaincre de la ncessit de confrer avec
le duc de Fleury. Aprs une courte excursion dans le duch de
Brunswick, o il alla porter ses hommages au prince rgnant, il vint 
Altona et  Hambourg.

Le duc de Fleury, envoy  Hambourg pour y suivre l'affaire Barras,
tait en outre charg d'offrir  Pichegru les assurances
bienveillantes de Louis XVIII. Il s'acquitta de ce devoir avec la
courtoisie qu'on pouvait attendre de son ducation, et le respectueux
enthousiasme qu'un jeune homme devait ressentir en prsence d'un
glorieux soldat. Sa dmarche fut d'abord froidement accueillie. Quand
il interrogea Pichegru sur les motifs de son voyage et sur l'objet de
sa mission, le gnral ne rpondit qu'avec une rserve blessante[71].
Le duc de Fleury s'en offensa; il envoya ses plaintes  Mitau. Mais,
lorsque revint la rponse, Pichegru s'tait dj humanis, grce 
l'intervention de La Maisonfort, et prt  divers entretiens avec
ceux qui lui parlaient au nom du roi.

         [Note 71: On ne saurait tre plus tonn que nous l'avons
         t de la froideur du gnral Pichegru envers M. de Fleury,
         et nous nous puisons en vaines conjectures sur les motifs
         qu'il a pu avoir dans cette conduite si diffrente de tout ce
         que nous avions lieu d'attendre de lui d'aprs ce qu'on nous
         avait mand de Londres. Peut-tre la jeunesse de M. le duc
         l'aura mis en rserve. Nous esprons qu'aprs avoir eu la
         preuve de la confiance que le roi lui accorde, le gnral
         aura t plus ouvert avec lui. Il serait incroyable qu'il
         nous laisst ignorer la marche et les vues de l'Angleterre
         sur lui. (Saint-Priest  Thauvenay, 13 janvier 1799.)]

L'affaire Barras en faisait seule, il est vrai, tous les frais. C'est
en vain que Fleury et Thauvenay essayaient d'arracher  Pichegru
quelque chose des instructions qu'il avait reues du cabinet de
Saint-James. Ils s'tonnaient de son silence sans comprendre que,
s'il ne parlait pas, c'est qu'il n'avait rien  dire et que, ses
instructions ne prescrivant rien, ne prcisant rien, il ne savait que
faire, domin dj par la crainte de ne pouvoir s'employer. C'est
cette crainte qui le jetait dans l'intrigue Barras contre le gr du
roi[72]; durant de longs mois, elle allait le faire errer, sans but et
sans utilit,  travers l'Allemagne et la Suisse, dupe des illusions
des uns, de la mauvaise foi des autres, emptr dans sa trahison
qu'attendait le plus piteux avortement.

         [Note 72: Le 27 janvier 1799, Saint-Priest crivait 
         Thauvenay: L'imprudence d'amener Pichegru  Hambourg a eu le
         succs qu'on en pouvait attendre. Comme on nous avait mand
         qu'un commissaire anglais devait le joindre, nous avons cru
         que le gnral venait au-devant de lui. Mais nos lettres de
         Londres, si retardes, ne font aucune mention de ce
         commissaire, et il nous reste  plein le chagrin que Pichegru
         ait cd  l'extravagance de La Maisonfort. Nous savons 
         prsent que ce gnral n'a point de mission prcise et va
         seulement tter le terrain. Je ne vois pas pourquoi il n'y
         procderait pas tout de suite, au lieu d'aller de nouveau 
         Brunswick avec le projet d'en revenir pour l'affaire Monnier.
         Si elle a lieu, sa prsence peut y nuire plutt qu'y
         servir.]

 Hambourg, diverses confrences eurent lieu chez Thauvenay, entre
Pichegru, le duc de Fleury, La Maisonfort et Fauche-Borel. Mais, en
l'absence de David Monnier, elles ne pouvaient produire des
rsolutions immdiates. Elles ne firent que mettre en jeu les
rivalits naissantes. Les ngociateurs s'observaient. Ils attendaient
avec impatience l'envoy de Barras, pour lui communiquer les lettres
patentes du roi et arrter dfinitivement avec lui les bases de la
soumission du tout-puissant directeur. Bientt lass d'une attente
vaine, Pichegru, que dissimulait mal, parmi la socit de Hambourg, le
nom d'emprunt qu'il s'tait donn,--il se faisait appeler le capitaine
Pictet,--et qui craignait d'tre reconnu par les espions du
Directoire, alla s'installer  Zella, petite bourgade de la
principaut de Saxe-Gotha[73]. Quant  La Maisonfort, sans prendre
l'avis de ses collaborateurs, il poussa une pointe sur Berlin.

         [Note 73: On peut croire qu'il cda aussi aux conseils de
         Thauvenay,  qui Saint-Priest disait le 12 novembre: Le roi
         est de votre avis d'loigner d'Hambourg le gnral Pichegru.
         Il y serait bientt dpist et entour d'espions mme au
         risque de sa vie.]

Ds le moment o l'affaire tait arrive entre ses mains, il avait
pens qu'elle ne pouvait russir qu'avec l'appui du tsar; que de ce
prince seul, on obtiendrait les garanties et les fonds exigs par
David Monnier. Il prenait sur lui d'aller tout confier au comte de
Panin, ambassadeur de Russie en Prusse. Quand il revint, plein
d'espoir dans les dispositions manifestes par ce diplomate,
Fauche-Borel, obissant aux mmes proccupations que son associ,
avait tout racont  M. de Mourawief, ministre russe  Hambourg et ami
personnel de Thauvenay. Ces indiscrtions, bientt connues du duc de
Fleury et du roi, furent trs svrement apprcies  Mitau.

Sous la date des 10, 17 et 27 janvier, la correspondance de
Saint-Priest contient la preuve du mcontentement caus au roi par la
lgret des ngociateurs. On blme la dmarche faite auprs de
Mourawief. Il en rendra compte  sa cour, o tout ce qui regarde
Mitau est si observ qu'il en rsulte des inquitudes journalires
trs importunes... Rien n'est assurment plus trange que la conduite
de Louis Fauche et de La Maisonfort dans l'affaire dont ils se mlent.
Les confidences se sont srement fort tendues, et c'en est assez pour
ruiner l'difice, s'il existe rellement. Notre confiance en eux
diminue  chaque courrier, et nous n'attendons rien de bon  cet
gard. Mais on peut regretter d'avoir donn quelque crdit  d'assez
plausibles apparences... Quant au comte de Panin, il a donn  La
Maisonfort trop d'accs. Il en a rendu compte  l'Empereur, qui semble
avoir fait quelques fonds sur des assertions aussi vagues. Au reste,
tout cela tombera de soi-mme, et il nous parat inutile de revenir
sur cet article vis--vis le comte de Panin.

On devine, au ton de ces lettres, que la cour de Mitau s'tait
dcourage aussi vite qu'elle avait pris feu. Son dcouragement tenait
 ce que le duc de Fleury ne parlait de David Monnier que pour se
lamenter sur son absence et ses retards. Il semble donc assez naturel
que Saint-Priest crivt: Je n'ai rien  ajouter relativement 
Monnier. Nos esprances sur cette affaire sont tellement affaiblies
que nous serions plus tonns de la voir russir qu'chouer.

Ces dispositions toutefois taient prmatures. Bientt elles se
modifirent; car, peu de jours aprs les avoir manifestes, on apprit
le retour de l'agent de Barras. Il tait arriv  Hambourg,
rapportant des rponses encourageantes et l'assurance que Barras
n'attendait pour agir que l'acte de sret et d'indemnit. Il ne
restait aux ngociateurs qu' se procurer les ressources juges
indispensables  la mise en train de l'affaire.

La Maisonfort et Fauche-Borel conduisirent Monnier dans la retraite o
vivait Pichegru. Le gnral, en coutant l'envoy de Barras, ne douta
pas de la vracit de ses propos. Quoiqu'il penst que Barras ne
saurait faire assez de bien pour rparer tout le mal qu'il avait
fait, il se dclara prt  le seconder. Se ralliant aux vues de La
Maisonfort et de Fauche-Borel, il reconnut que de Paul Ier seul on
pouvait esprer les moyens financiers, et qu'en consquence, l'un
d'eux devait se rendre  Saint-Ptersbourg, en passant par Mitau, pour
les solliciter. La Maisonfort rclama spontanment l'honneur de cette
mission. Mais, Fauche-Borel l'ayant revendique pour lui, David
Monnier intervint  son tour pour tablir qu'il y avait des droits
gaux. De ce dbat, rsulta la rsolution prise par les trois associs
d'aller porter leur commun dsir aux pieds du roi et prendre ses
ordres. Ils revinrent ensemble  Hambourg, afin de la communiquer au
duc de Fleury.

Le brillant gentilhomme, que la dmarche annonce menaait de
dpossder du rle qu'il tenait de la confiance royale, protesta. Il
fallut l'nergie dploye par La Maisonfort et Fauche-Borel pour qu'il
s'engaget  ne pas entraver leur voyage. Mais, en ce qui touchait
David Monnier, il refusa d'y consentir. Tout dans le personnage tait
pour lui dplaire, et surtout sa tendance  grappiller les petites
sommes. Cette tendance, dj rvle lors du premier voyage de David
Monnier, venait de se manifester encore par une demande de trente-cinq
louis, formule au dbut de son premier entretien avec le reprsentant
du roi. Trente-cinq louis, lorsqu'il s'agissait de si grands intrts!
De telles sollicitations n'taient-elles pas, ainsi que l'crivait
Saint-Priest, pour dtruire toute confiance? La confiance tait
branle, en effet: S'il faut avancer plus de cinq  six cents louis,
il vaut mieux abandonner la chose. Le duc de Fleury avait en outre
entrevu que David Monnier, qu'il s'obstinait  considrer comme le
fond de pouvoirs de Barras auprs du roi, cherchait  se faire
dlguer les pouvoirs du roi pour le reprsenter auprs de Barras.

La querelle dura jusqu'au mois de mars, accentuant des rivalits et
des ambitions propres  ruiner l'difice. Enfin, le duc de Fleury
ayant formellement dclar qu'il userait de toute son influence sur
Panin et Mourawief pour empcher qu'un passeport  destination de
Russie ft dlivr  David Monnier, ce dernier se rsigna. Mais il
crivit au roi pour lui exposer le diffrend, pour le supplier de
confier  La Maisonfort le soin d'aller soumettre le projet 
l'Empereur Paul. Il est autant que moi l'homme ncessaire 
l'opration. Sa discrtion extrme, sa modestie l'ont empch de vous
demander des pouvoirs. L'intrt de Votre Majest m'oblige de vous
supplier de les lui accorder. Non, sire, ne chargez point de vos
volonts auprs de moi des hommes qui ne m'entendent pas... Cet ami
n'a comme moi d'autre dsir que de mriter sa place dans sa propre
estime et de fuir le champ de l'intrigue.

Cette lettre, dicte par La Maisonfort  David Monnier, fut,  l'insu
du duc de Fleury, confie  Panin. Mais, avant mme de l'expdier 
Mitau, l'ambassadeur,  qui les trois complices, assists de Pichegru,
allrent exposer leurs vues, s'tait intress  l'affaire.  l'issue
d'un entretien qu'ils eurent avec lui et auquel fut admis le gnral
anglais Stamfort, qui se trouvait  Berlin, Panin prit sur lui de
dlivrer des passeports  La Maisonfort et  Fauche-Borel, en mme
temps qu'il adressait au tsar un rapport explicatif.

 peu de jours de l, ils se mettaient en route pour Mitau,
accompagns du duc de Fleury. Hors d'tat de s'opposer  leur dpart,
il s'tait dcid  se joindre  eux. David Monnier avait promis
d'attendre  Hambourg les lettres patentes revues et approuves par le
roi. Quant  Pichegru, il regagna sa retraite de Zella, o les avis de
ses associs devaient le tenir au courant de la marche de la
ngociation qui allait s'ouvrir avec la cour de Russie.




VIII

LA MISSION DU COMTE D'AVARAY


Paul Ier s'tait jet avec enthousiasme dans cette guerre contre la
France. Pour y imprimer une impulsion plus nergique, il rappelait 
sa cour le feld-marchal Souvarof, tenu en disgrce depuis la mort de
Catherine. Il lui confiait le commandement suprme de ses armes, lui
donnait l'ordre de se rendre en Italie, d'y oprer sa jonction avec
les troupes autrichiennes commandes par Mlas, et, aprs en avoir
chass les Franais, de se porter en Suisse, o il se runirait 
Korsakof, pour de l entrer en France par la Franche-Comt.

De nouveau, Louis XVIII se flattait de la certitude qu'il touchait au
terme de ses maux. Le dsir de jouer un grand rle se fortifiait dans
son coeur. Quelque inquitude qu'il prouvt, en constatant que les
nergiques dcisions prises par Paul Ier l'avaient t  son insu, il
ne pouvait croire qu'elles seraient excutes, sans qu'il ft appel 
participer  leur excution.

Dans sa pense, pour assurer en France un favorable accueil aux armes
allies, il importait qu'elles y fussent prcdes d'une dclaration
des puissances, portant qu'elles rpudiaient toute ide de conqute et
ne faisaient la guerre qu' l'effet de rtablir le roi sur son trne.
Cette dclaration devait tre appuye par sa prsence, par celle de
son drapeau  l'avant-garde de la coalition.  dfaut de lui, un
prince de son sang devait le reprsenter. Il souhaitait encore qu'au
pralable, ses agents dans les capitales de l'tranger fussent
couverts par la protection des ambassadeurs et ministres de Russie,
afin qu'il ne pt exister aucun doute sur les vues du tsar. Comme il
semblait ncessaire que l'entre des allis sur le territoire franais
ft facilite par les insurrections de l'intrieur, le roi tait
d'avis que les cabinets formant la coalition devaient accorder un
concours effectif aux tentatives des royalistes sur tous les points o
elles se produiraient et particulirement en Vende. Enfin, comme
suprme manifestation de la protection accorde par l'Empereur de
Russie  la maison de France, le roi voulait que le mariage de la
fille de Louis XVI avec le duc d'Angoulme ft clbr au moment mme
o claterait la guerre, et que la nouvelle en ft rpandue en France
par les soins des allis.

Ces ides, loin d'tre nouvelles, s'taient dj produites sous des
formes diverses. Les circonstances contraires avaient empch qu'il y
ft donn suite. Elles reprenaient maintenant leur importance. La
rsolution du tsar leur donnait une pressante actualit. Mais, pour
les exposer utilement  Saint-Ptersbourg, la correspondance tait
insuffisante. Elles ne pouvaient tre exposes et dfendues que par un
personnage troitement associ  la pense du roi, Saint-Priest ou
d'Avaray.

Saint-Priest, rebut par les dceptions de son prcdent voyage,
refusa-t-il de se rendre  Saint-Ptersbourg? Allgua-t-il qu'aprs
trois missions remplies par lui prs de la cour de Russie, il avait le
droit d'en dcliner une quatrime? Est-ce d'Avaray, au contraire, qui,
redoutant l'insuffisance du crdit de Saint-Priest et confiant dans
ses propres talents, demanda la prfrence au roi toujours empress 
lui fournir l'occasion de se distinguer? C'est ce que le silence des
documents ne permet pas de prciser. Ce qu'ils tablissent, c'est que
d'Avaray partit le 11 fvrier, accompagn de l'abb de La Marre,
accidentellement  Mitau. En prsentant son favori au tsar dans une
lettre autographe qui le qualifiait comte d'Avaray, marchal de camp,
capitaine de mes gardes, le roi disait: C'est lui qui m'a tir de
captivit, et depuis ce temps, il n'a cess, par son zle et ses
autres bonnes qualits, de justifier l'amiti et la confiance que je
lui porte.

Aprs la brutale expulsion qui, au commencement de 1801, par l'hiver
le plus rigoureux, jeta hors de Russie la famille royale rfugie 
Mitau, il n'est pas dans l'histoire de l'migration d'pisode plus
lamentable que ce voyage de d'Avaray. La correspondance permet d'en
suivre jour par jour les humiliantes pripties.

Le 16 fvrier, d'Avaray, arriv  Saint-Ptersbourg, se prsente chez
le comte Rostopchine, ministre des affaires trangres, chez le prince
Kotschoubey, vice-chancelier. Il n'est reu ni chez l'un ni chez
l'autre.  tous deux, il laisse un billet. Le comte d'Avaray,
capitaine des gardes de Sa Majest trs chrtienne, est venu pour
avoir l'honneur de prsenter son respect  M. de Kotschoubey. Il est
porteur d'une lettre du roi son matre pour Sa Majest Impriale et
attend les ordres qu'elle daignera lui faire donner htel de Grodno.
Samedi 5/16 fvrier. Billet analogue laiss chez Rostopchine.
Kotschoubey ne rpond pas. Rostopchine rpond le lendemain. Il le
prie de vouloir bien remettre la lettre dont il est le porteur  Mgr
le chancelier prince de Bezborodko. Sa Majest Impriale l'Empereur ne
tardera pas  donner ses ordres relativement  la prsentation de M.
le comte d'Avaray. Quand d'Avaray se rend chez le chancelier, il est
froidement accueilli. Bezborodko reoit la lettre du roi Trs
Chrtien, promet de la remettre  l'Empereur, mais ne prononce pas un
mot qui puisse donner au pauvre ambassadeur un encouragement ou une
esprance.

D'Avaray revient mlancoliquement  son auberge. On l'y oublie
pendant cinq jours. La cour est tout entire aux prparatifs des ftes
qui vont tre donnes  l'occasion du mariage de l'archiduc Joseph
d'Autriche avec une fille du tsar. Ce jeune prince est arriv 
Ptersbourg, sous le nom de comte de Burgau. Avec sa soeur, dite
comtesse de Rombeck, il est descendu chez l'ambassadeur autrichien, M.
de Cobenzl. Entre le palais imprial et l'htel de l'ambassade, ce ne
sont qu'alles et venues, changes de visites, rceptions et dners.
Dans ce joyeux mouvement, personne ne songe  d'Avaray. Il n'ose
quitter sa chambre; il s'y morfond, ne connaissant  Saint-Ptersbourg
que quelques rares Franais. La Fert, qui vient le voir, cherche
vainement  le rassurer,  calmer les susceptibilits d'une vanit
froisse.

Le 21 fvrier, l'envoy du roi se dcide  se rappeler au souvenir de
Rostopchine. Il crit une lettre bien humble, dont tous les termes
sont pess. Il se met avec confiance sous la protection du ministre,
lui parle avec motion de son malheureux matre. Rostopchine se laisse
toucher. Il envoie le mme jour un avis officiel, portant que
d'Avaray sera reu par l'Empereur le dimanche suivant. Il y joint un
mot de sa main: Vous ne pouvez pas douter, Monsieur le comte, ni de
l'intrt de Sa Majest Impriale pour tout ce qui regarde le roi
votre matre, ni du plaisir qu'il aura de vous voir dimanche. Sa
Majest l'Empereur dsire que vous demandiez une heure  M. le
chancelier pour converser avec lui et lui exposer l'objet de votre
mission, qui doit tre d'une trs grande importance dans un moment o
les affaires prennent une tournure qui semble mettre une fin heureuse
aux malheurs de la France.

Ce langage rend confiance  d'Avaray. Le dimanche, il se rend au
palais imprial.  peine distingu au milieu des courtisans, il est
prsent  l'Empereur par le chancelier. Il a prpar le discours
qu'il compte tenir; il n'a pas le temps de le prononcer. Paul Ier lui
adresse un compliment flatteur; par un retour sur l'poque o d'Avaray
contribua  faire sortir de Paris le comte de Provence, il rend
hommage  sa fidlit; puis il s'loigne avant que d'Avaray ait pu
placer un mot. Sa physionomie a-t-elle dplu au tout-puissant et
bizarre monarque? On ne sait; mais il ne sera plus admis en sa
prsence; c'est avec le chancelier qu'il lui est enjoint de confrer.
 l'exception du chancelier, aucun personnage de la cour ne le
recevra. Bezborodko lui-mme ne lui accordera que deux audiences.
C'est au moyen de notes envoyes par d'Avaray, auxquelles il est
rarement rpondu, que la ngociation se poursuit.

Quant  Rostopchine, il se fait invisible. Vainement d'Avaray assige
sa porte, s'ingnie  trouver les moyens de l'ouvrir; elle reste
close, M. de Rostopchine ayant pour principe de ne voir pour affaires
que les personnes avec lesquelles il se trouve en relations par ordre
de Sa Majest Impriale l'Empereur. D'Avaray se plaint
respectueusement: Comme homme du roi, honor de sa confiance et
charg d'une mission agre par Sa Majest Impriale, je vous ai
suffisamment marqu, Monsieur, le dsir extrme de vous entretenir;
j'ai fait plus: comme individu et indpendamment des affaires qui
m'amnent, j'ai cherch avec empressement l'occasion de vous voir et
de faire ma cour  Mme de Rostopchine. Il m'a t facile de remarquer
que j'avais  respecter des motifs de circonspection et de prudence,
qui mettaient obstacle  mes voeux.

Il renonce  arriver jusqu' Rostopchine, mais non  l'intresser 
ses dmarches. Il parvient  obtenir que le ministre consente 
remettre ses notes  l'Empereur,  les appuyer auprs de Bezborodko;
mais c'est tout. Il continue  tre consign. Il ne reoit que de
rares billets, les uns rvlant la courtoisie, les autres affichant
l'impertinence. S'il crit que c'est une cruelle chose d'avoir
uniquement  traiter par crit, et qu'il devient souvent impossible de
s'y soumettre, on lui marque, par le silence, qu'il a dplu. Si, pour
forcer la porte rigoureusement ferme, il transmet des rapports venus
de France que, de Mitau, le roi lui a envoys pour faciliter ses
dmarches, on objecte, en le remerciant, que toutes ces nouvelles
sont dj parvenues  la connaissance de Sa Majest Impriale
l'Empereur, soit par ses ministres, soit par les employs dans les
pays trangers.

Ainsi, peu  peu, se remplit la coupe des amres humiliations. Une
dernire avanie est rserve  d'Avaray. Les ministres trangers sont
invits  dner chez l'ambassadeur d'Autriche,  la table du comte de
Burgau. Quelques Franais, notamment l'abb de Tressan, ont t admis
au mme honneur. Le reprsentant du roi de France a la douleur de
n'tre pas compris dans cette invitation. Ses compatriotes croient,
pour ce motif, devoir la dcliner, soit qu'il leur prsente son
exclusion comme une offense  leur commun souverain, soit qu'eux-mmes
aient spontanment ressenti cette injure. Quant  lui, il demande
comme une grce la permission d'attendre, ft-ce dans l'antichambre,
le moment o il pourra tre admis  faire sa cour  M. le comte de
Burgau. Mais le comte de Cobenzl l'accuse d'avoir provoqu le refus
des invits franais, parce qu'il n'en faisait pas partie, et
accueille sa requte de telle sorte que d'Avaray se dcide  lui
sauver jusqu' l'inquitude de rencontrer  sa porte un Franais
fidle.

D'ailleurs, il ne se rsigne pas sans bruit. Il crit  la comtesse de
Rombeck, au prince d'Auersperg, qui a accompagn l'archiduc et sa
soeur  Saint-Ptersbourg. Ses lettres sont juges offensantes pour le
prince autrichien. Elles font scandale. Alors d'Avaray crit 
Rostopchine pour se justifier. Il lui raconte les faits, envoie copie
de ses lettres, le fait juge et non sans amertume. Sous les yeux du
plus puissant souverain du monde, qui accueille et honore la fidlit
et la vertu malheureuses, il faudrait, au moins en apparence, leur
porter respect et particulirement  une poque o tous les efforts
doivent se runir pour mettre un frein au triomphe de la flonie et du
crime, ne pas couvrir de ddain ceux qui professent le plus haut de
nobles sentiments. La lettre est longue; elle remplit plusieurs pages
d'une criture fine, serre,  peine lisible.

Rostopchine s'impatiente de ce verbiage. Il inflige une dure leon au
prolixe reprsentant du roi de France: tant oblig par les affaires,
par le mauvais tat de ma sant et par habitude, de rester la plus
grande partie du temps chez moi, je n'ai rien su des bruits que l'on a
fait courir sur votre compte et dont vous avez bien voulu me donner
connaissance. Il me serait impossible de prendre sur moi de censurer
la conduite de M. l'ambassadeur comte de Cobenzl, encore moins de la
lui prescrire. Je me borne uniquement  remplir la volont de mon
matre, en vitant, avec le plus grand soin, toute occasion o je
pourrais tre pour quelque chose sans tre bon  rien.

Ce laconique et railleur billet parat avoir t le couronnement de la
mission de d'Avaray. Quelques jours aprs l'avoir reu, il quittait
Saint-Ptersbourg, sans qu'il et t rpondu  ses demandes. Il
rentrait  Mitau,  la fin de mars, le coeur ulcr, donnant  rire,
non  Saint-Priest, qui avait l'me trop haute pour se rjouir de son
chec, mais aux envieux qu'il devait  sa longue faveur dans cette
petite cour, o l'intrigue, la morgue et l'envie trouvaient le loisir
de s'exercer  dfaut d'occupations plus nobles[74]. Il est vrai que
quelques jours plus tard, comme fiche de consolation, il recevait le
grand cordon de l'un des ordres impriaux avec une lettre du tsar qui
rendait hommage  son dvouement et  sa fidlit.

         [Note 74: Baron de Guilhermy, _Papiers d'un migr_.]

Malgr le pitre rsultat du voyage de d'Avaray, le roi ne renona pas
 obtenir satisfaction sur les divers objets numrs dans les notes
qu'avait inutilement prsentes son envoy. Il crivit au tsar,
sollicitant avec instance une solution. La rponse qu'il reut  cette
occasion se ressentait de la mauvaise humeur dont d'Avaray venait de
subir si durement les effets. Elle prouvait que Paul Ier commenait 
tre las des exigences de l'exil de Mitau. Elle rvlait que, s'il
entendait contribuer  son rtablissement, c'tait par ses propres
moyens, sans avoir  tenir compte de rclamations et de conseils qu'il
jugeait excessifs, inutiles et inconsidrs.

Je n'ai pas besoin de donner  Votre Majest,  cette occasion, de
nouvelles assurances de l'amiti et de l'intrt que je lui porte. La
part que je prends dans la guerre actuelle, mes armes en mouvement,
les peines que je me donne pour armer l'Europe contre vos sujets,
ennemis de vos droits, tout doit vous prouver combien je m'occupe de
votre personne et combien doivent monter les frais de mes expditions
par terre et par mer. L'Angleterre n'ayant rien fix pour votre
traitement, il faudrait qu'elle vous l'assignt de son propre
mouvement ou d'aprs la lettre, que Votre Majest m'a communique,
crite par elle au roi d'Angleterre.

Le roi dut se rsigner et attendre les vnements. La Maisonfort et
Fauche-Borel arrivrent  Mitau, en compagnie du duc de Fleury[75]. Le
premier gentilhomme de la chambre, dpit par l'inutilit de ses
efforts pour les empcher de se rendre auprs du roi, cherchait une
revanche. Il rvait de se faire envoyer  Saint-Ptersbourg, au lieu
et place des deux rivaux qui se disputaient la faveur d'y porter 
Paul Ier le rcit de la ngociation entame avec David Monnier et les
demandes qu'elle ncessitait. Pour mieux russir dans ce rle du
troisime larron, il avait crit de Hambourg en des termes peu
favorables  ceux qu'il voulait supplanter.

         [Note 75: Quoiqu'ils entrassent en Russie, en vertu d'une
         autorisation du tsar, et fussent munis de passeports en
         rgle, leurs papiers furent saisis  la douane de Polangen,
         cachets, plombs et retenus. Il s'y trouvait de nombreuses
         lettres pour le roi. Le gouverneur de Mitau dut recourir 
         Kotschoubey pour les faire rendre.]

 Mitau, on tait donc prvenu contre eux, contre La Maisonfort
surtout, moins connu du roi que Fauche-Borel, et sur lequel s'taient
plus particulirement exerces les critiques du duc de Fleury. Dj,
en apprenant que Panin leur avait dlivr des passeports pour la
Russie, Saint-Priest, dans une lettre  Thauvenay, n'avait pu
dissimuler son mcontentement, cho de celui du premier gentilhomme de
la chambre: Lorsque je songe  la jactance de La Maisonfort sur ce
voyage et  l'effet qu'il fera peut-tre  Saint-Ptersbourg, je ne
suis pas sans inquitude.

Les prventions que trahissait ce langage n'affaiblirent en rien la
cordialit de l'accueil que reurent La Maisonfort et Fauche-Borel.
Mais lorsque s'ouvrit le dbat sur la marche qu'il convenait d'y
imprimer, La Maisonfort l'emporta haut la main sur Fauche-Borel, et 
plus forte raison sur le duc de Fleury. Sduit par son loquence, par
l'ardeur de ses protestations de dvouement, par la confiance qu'il
exprimait dans l'heureuse issue de ses dmarches, le roi le dsigna
pour aller  Saint-Ptersbourg soumettre au tsar les moyens
d'excution du plan dont le fond venait d'tre dfinitivement adopt.
Ainsi se ralisaient les ambitions de La Maisonfort. Il restait seul
matre de l'affaire, aprs avoir sem en route les trois personnages
qui la lui disputaient.

Il fallait cependant panser la blessure faite  la vanit de
Fauche-Borel. On lui dmontra la ncessit de rejoindre Pichegru, qui
l'attendait avec impatience pour rgler ses propres dmarches,
d'aller ensuite  Londres confier le secret aux ministres et
solliciter leur concours. On le chargea, en mme temps, de porter 
David Monnier le projet des lettres patentes destines  Barras. Ce
projet avait reu sa forme dfinitive. David Monnier l'attendait 
Hambourg pour le communiquer au directeur, et, si ce dernier
l'approuvait, recevoir de lui l'acte crit et sign de sa soumission
au roi, qui devait tre chang avec l'original des engagements
royaux. Fauche-Borel obtint en outre la promesse que les preuves
donnes par lui de son attachement  la cause royale, en cette
circonstance et en d'autres antrieures, seraient portes  la
connaissance du tsar, de qui il avait espr un ddommagement  tant
de sacrifices. Il partit heureux et consol.

Le roi, aprs le dpart des ngociateurs, attendit avec impatience le
retour de celui d'entre eux qui s'tait rendu auprs du tsar. Cette
affaire Barras concidait avec la mise en marche des armes allies,
avec les offres et les plans de Pichegru, de Dumouriez, de Willot. On
pouvait maintenant juger de l'effet du concours de ces gnraux, de
l'appui qu'ils donneraient aux coaliss: Pichegru en pntrant en
France par la frontire de l'Est, soutenu par les Russes, et en
prenant possession, au nom du roi, de la Franche-Comt, o la cause
des Bourbons comptait des dfenseurs jusque parmi les officiers
suprieurs commandant la place de Besanon; Willot en entrant,
derrire les Autrichiens, par le Dauphin et la Provence, tandis que
Prcy soulverait Lyon, le Puy, Rodez et Mende; Dumouriez, enfin, en
dbarquant en Normandie  la tte du contingent danois, appuy par les
Anglais. D'un si remarquable mouvement, on pouvait tout attendre,
surtout s'il tait second par Barras, qu'on croyait dispos  tenir
les promesses faites en son nom.

Comment la cour de Mitau ne se serait-elle pas livre  la joie et 
l'esprance, quand elle recevait des lettres comme celle-ci, crite
par le tsar  Louis XVIII, le 14 mai? Relativement au gnral
Pichegru et au projet de le revtir du commandement d'une arme
franaise qui, prpare par Barras et ses agents, de rpublicaine
deviendrait royaliste, je suis persuad, d'aprs ce qui m'est revenu
au sujet de ce gnral par le comte d'Avaray, qu'il se trouve muni
d'instructions et de moyens par l'Angleterre, et que celle-ci ne fera
sans doute aucune difficult de pourvoir  des secours ultrieurs, ds
qu'elle verra qu'ils ne seront pas employs en vain.

Les intentions que Paul Ier attribuait  l'Angleterre taient, par
malheur, sans fondement, un cho des illusions de Louis XVIII,
encourag par les bulletins qu'il recevait de l'intrieur de la
France. Tout prsage, disait l'un de ces bulletins, que le succs des
efforts qui se prparent sur tous les points de la France dpassera
les esprances des royalistes et les craintes des rpublicains,
surtout si les puissances indiquent le rtablissement de la monarchie
comme le but et le terme de la guerre.

Cependant le roi s'tonnait du mutisme des personnages dont on lui
annonait la soumission. Il se demandait si leur conversion avait t
sincre. Il trouvait inconcevable que Pichegru, au mois d'avril, ft
encore  Brunswick, pendant qu'on se dbattait en Suisse. Il y a
bien ridiculement perdu son temps, ballot par les gens qui
l'accaparent. Il ne parat pas soutenir l'ide d'un grand caractre
qu'on lui donnait gratuitement... Au fond, il faut en revenir  l'aveu
de Dumouriez qu'ils n'ont, l'un et l'autre, ni troupes ni argent. Le
5 mai, cette permanence de Pichegru en Westphalie inquitait
vivement le roi. On dut enfin comprendre que le gnral entendait
subordonner ses dmarches aux rsultats de l'affaire Barras, de
laquelle on aurait voulu le tenir loign. Il fallut se rsigner 
accepter sa collaboration sur ce terrain. Et, comme il persistait  ne
pas crire, on se rsigna  prendre les devants. C'est  Saint-Priest
qu'chut cette tche. Il s'en acquitta le 11 mai.

Je profite avec empressement, monsieur le gnral, de la circonstance
qui se prsente pour entrer en correspondance avec vous. Honor, comme
je le suis, de la confiance du roi, notre matre, pour ses affaires
politiques, c'est un devoir agrable  remplir pour moi de vous
assurer que tous les bons serviteurs de Sa Majest verront avec
satisfaction, lorsqu'il en sera temps, que vous en augmentez et
illustrez le nombre. Je ne vous parlerai point de vos exploits, qui
appartiennent  l'histoire; mais je vous louerai d'avoir donn, ds
longtemps, le grand exemple d'un retour sincre  l'obissance de
notre lgitime souverain.

M. Fauche part pour vous rejoindre, muni de toutes les pices que
l'on dsirait de nous. L'impossible d'accorder quelques points peu
importants se trouve justifi par des motifs si palpables, que nous ne
pouvons avoir de l'inquitude que le succs des ngociations en soit
arrt. Elles sont remises en vos mains, monsieur le gnral, et c'est
pour le roi un plan de confiance, et pour nous un grand motif
d'esprer. Nous nous attendons que le sieur Monnier ne tardera pas 
revenir avec la lettre, qui doit tre change contre les lettres
patentes. Vous connaissez l'criture et ne pouvez vous y mprendre. Si
les circonstances exigeaient d'expdier quelqu'un  Paris et que votre
choix tombt sur le sieur Louis Fauche, le roi vous autorise 
l'employer  cet usage,  moins d'un danger imminent auquel le roi ne
voudrait pas exposer un si fidle serviteur. Vous en jugerez dans
votre sagesse. Ainsi, par cette lettre, on confiait  Pichegru la
direction de l'affaire Barras. Les instructions du roi, transmises par
Saint-Priest, allrent le trouver  Brunswick[76]. Dans l'tat
d'esprit o il tait, elles achevaient de faire de lui un des agents
les plus actifs et les plus convaincus de cette ngociation.

         [Note 76: Au mois de juin, un agent du Directoire crit
         d'Altona  Paris: Pichegru est toujours chez le duc de
         Brunswick avec Alopus, ministre de Russie. Il y est en
         grande faveur. Le 21 du mme mois, Louis XVIII crit  Paul
         Ier: Par les dernires nouvelles que j'ai eues, le gnral
         Pichegru tait  Brunswick, o il devait avoir une confrence
         avec une personne que j'ai accrdite prs de lui, et c'est
         cet entretien qui, prenant pour base l'tat prsent des
         choses et la trs grande latitude que j'ai cru devoir laisser
         au gnral, a d dcider s'il profiterait des bonts de Votre
         Majest pour venir ici, ou si, comme cela est devenu
         probable, nos communications continueront  avoir lieu par
         des intermdiaires. Si cependant, contre mon attente, il
         arrivait, je devrais  Votre Majest Impriale mes rapports
         personnels avec un homme dont la clbrit n'offre plus rien
          son dsavantage, puisque j'ai la certitude que lors mme
         qu'il semblait avoir oubli ses devoirs, il les portait
         profondment gravs dans son coeur, et qu'enfin ses malheurs
         sont l'effet de ses sentiments qu'il n'a pu drober  l'oeil
         inquiet des tyrans de la France.]

C'est sous cette forme que, jusqu'au dix-huit brumaire, il
s'appliquera  raliser les intentions du cabinet britannique et les
esprances que Louis XVIII fonde sur son concours. Il s'puisera en
courses vaines, tour  tour en Suisse et en Allemagne,  Uberlingen, 
Rastadt,  Augsbourg,  Francfort; se concertant avec les agents
anglais, qui se jouent de lui; caressant des plans chimriques; se
dbattant au milieu des brouilleries, des divisions, des rivalits de
l'agence de Souabe; dupe de ses illusions, dcourag, dsorient;
dclarant un jour qu'en invitant les officiers des armes
rpublicaines  la trahison, il ne faut point leur parler du roi pour
ne pas les effaroucher; plaidant un autre jour auprs de Wickham la
ncessit de proclamer Louis XVIII; justifiant, en un mot, cette
parole de Saint-Priest: Il ne semble pas fait pour soutenir l'ide
d'un grand caractre.




IX

LA MAISONFORT  SAINT-PTERSBOURG


Le jour mme o Fauche-Borel quittait Mitau, le marquis de La
Maisonfort se mettait en route pour Saint-Ptersbourg. Il tait
porteur d'une lettre de Saint-Priest pour le vice-chancelier
Kotschoubey,  qui elle le prsentait en ces termes: M. le marquis de
La Maisonfort est sujet du roi. Il tait officier de dragons sous
l'ancien rgime de France. Il a perdu par l'migration son tat et sa
fortune personnelle. Votre Excellence lui trouvera des moyens et du
talent, et il est plus  mme que personne de rendre bon compte de
cette affaire. Dans la mme lettre taient rappels les anciens
services rendus au parti du roi par Fauche-Borel, ainsi que ses
grands sacrifices de temps et d'argent. La Maisonfort n'tait pas
seulement charg d'exposer  Paul Ier la ngociation Barras. Au moment
o il allait recommencer la guerre, le roi, de plus en plus impatient
d'tre associ aux vnements qui se prparaient, avait voulu que son
agent sollicitt du tsar la reconnaissance formelle de ses droits,
que, depuis si longtemps, il rclamait des puissances.

Reu par Kotschoubey, La Maisonfort n'eut qu' se louer de sa
courtoisie. Le vice-chancelier tait charg de l'entendre; il devait
porter ensuite ses confidences  l'Empereur. La Maisonfort aurait
voulu tre admis  les faire lui-mme  Paul Ier; mais, avant de lui
accorder une audience, le tsar dsirait connatre par le dtail
l'objet de sa mission. Il n'y avait qu' se conformer  ces ordres. La
Maisonfort se rsigna. C'tait vers le 15 mai. Ce premier entretien
fut consacr  l'examen de ce qui s'tait pass entre Fauche-Borel,
David Monnier, Pichegru et La Maisonfort, ainsi que des diverses
rsolutions du roi. Le ngociateur communiqua les lettres patentes
rdiges par Louis XVIII. Il aborda la question qui dominait toutes
les autres, en exprimant l'espoir que le souverain russe s'entendrait
avec le cabinet de Londres, mis au courant de l'affaire, pour
procurer au roi les sommes demandes par Barras et ses agents: dix
millions de livres tournois pour lui; deux millions pour ses
cooprateurs; quinze cent mille francs  lui verser par avance sur les
frais du mouvement  faire dans Paris; trois cent mille francs pour
Bottot et quinze cents ou deux mille louis pour ce pauvre David
Monnier qui, depuis huit mois, avait suspendu les fonctions de son
tat afin de se consacrer entirement  la ngociation, et qui
rclamait  grands cris un acompte de onze cents louis, pour lui
disposer tous les entours du directeur.

La Maisonfort ajouta qu'il tait dispos, bien qu'il et prfr le
voir en d'autres mains,  accepter l'emploi dlicat de distribuer ces
sommes,  s'en dclarer responsable,  en justifier l'emploi, en
donnant pour garantie la bienveillance prcieuse des deux souverains
et la fortune dj acquise, qu'il devait aux bonts du duc de
Brunswick. Il demanda encore un passeport pour sortir de Russie, soit
par mer, soit par terre, des lettres de crdit sur Hambourg ou sur
Londres, des recommandations propres  lui procurer l'entire
confiance du comte de Woronzof en Angleterre, et du gnral Korsakof
en Suisse. Aussitt qu'il aurait t fait droit  ses demandes, il
partirait pour Hambourg et pour Essen, en Westphalie, o devaient se
runir  lui David Monnier, revenu de Paris, Fauche-Borel, revenu de
Londres, et Pichegru, qui ferait alors passer  Barras le plan dont il
s'occupait pour la suspension de tous les gnraux suspects et la
rorganisation de l'arme. L'excution de ce plan devait tre assure
ainsi  la fin d'aot. David Monnier a toujours dit qu'il considrait
le commencement de septembre comme l'poque la plus favorable.  ce
moment, le roi serait arriv au quartier gnral de Korsakof, o
Pichegru le rejoindrait. Au signal donn par Barras, il entrerait en
France par la Franche-Comt,  la tte des armes russes, et
marcherait sur Paris.

Kotschoubey couta sans sourciller ce chef-d'oeuvre de haute
mystification. Il en fit part  ses collgues et en entretint
l'Empereur. Bien que la rponse dfinitive qu'emporta La Maisonfort
soit pour dmontrer que la cour de Russie ne partageait pas sa foi
dans l'intrigue dont il tait dupe ou complice, ses assurances
parurent assez plausibles pour tre tudies. Paul Ier s'intressa 
ce fantastique projet. Il voulut en entendre l'expos de la bouche de
La Maisonfort. Il le manda, le 18 mai,  Paulowski. La Maisonfort
redit sa chanson avec sa maestria ordinaire. Le souverain l'couta
complaisamment. Puis, avant de rpondre, il fut d'avis que l'air, pour
mieux tre apprci, mritait d'tre crit. Il demanda un mmoire
explicatif. La Maisonfort en rdigea deux, qu'il remit trois jours
aprs au vice-chancelier, en les faisant appuyer par Panin, qui venait
d'arriver  Saint-Ptersbourg.

Depuis qu' Berlin il s'tait fait le protecteur de l'affaire, Panin
tait sous le charme ou feignait de l'tre. La Maisonfort s'attacha 
exciter son zle, en lui communiquant des lettres de David Monnier
qu'il avait trouves chez lui  son retour de Paulowski: Je vous
avoue que ces lettres venant de l'agent dont je suis sr, elles me
comblent de joie... On attend avec impatience  Paris des nouvelles de
ma ngociation, et on y est prt  tout... J'engage ma tte  prsent
que, srieusement, on nous sert, et  Paris, et en Italie mme...
David Monnier insiste pour une somme  disposer ds ce moment. Ce
galant homme a fait deux voyages bien pnibles; il vient d'prouver
une maladie cruelle. Je crois qu'il serait sage et trs sage qu'on me
laisst disposer, moi ou tout autre, d'un crdit,  charge de rendre
compte.

Le premier des mmoires rdigs par La Maisonfort avait trait
uniquement aux moyens considrs comme ncessaires pour assurer
l'excution du plan. L'auteur ne faisait qu'y rpter ce qu'il avait
dit au tsar et  ses ministres, sans ngliger d'insister sur les
avances d'argent  faire immdiatement  David Monnier. Dans le
second, il plaidait longuement l'obligation qui s'imposait aux
puissances allies, de procder avant tout  la reconnaissance du roi
de France. Aprs avoir pass en revue les forces de la coalition et
tabli qu'elle ne pouvait manquer d'tre victorieuse, il ajoutait:

On ne peut se dissimuler cependant que l'issue de la guerre prte 
se rallumer et plus encore son utilit pour l'Europe dpendront
principalement de ses principes et de son but. La nation franaise est
puissante et belliqueuse; ses victoires l'ont remplie d'un indomptable
orgueil. Une fatale exprience l'a instruite  regarder l'anarchie
comme le pire de tous les maux, et la tyrannie qui l'opprime lui
paratrait encore prfrable  une domination trangre. Si elle
regarde les princes coaliss comme des ambitieux qui viennent chercher
des conqutes, ou comme de perfides protecteurs qui ne veulent la
dlivrer de l'oppression que pour la jeter dans de nouveaux dsordres,
elle s'armera contre eux tout entire par la ncessit de dfendre ses
foyers menacs ou de prvenir des maux plus grands que ceux qu'elle
endure, et un tel peuple uni, anim par un tel motif, ne serait pas
facile  subjuguer.

Il fallait donc que les allis se prsentassent  la France comme des
librateurs, sans d'autre projet que celui de rompre des chanes et de
rendre le repos  l'Europe, en rtablissant la monarchie. Si la
coalition s'obstine  mconnatre le roi et  le traiter comme un
souverain lgitimement dtrn, les Franais ne verront en elle que
ses ennemis et les leurs. Si elle affecte de l'loigner de ses sujets,
elle n'aura aucun point de ralliement  leur indiquer. Veut-elle donc
leur donner un gage certain de sa loyaut? Qu'elle reconnaisse
solennellement le titre du roi. Veut-elle les attirer dans son parti
et se faire des allis en France? Qu'elle leur montre Louis XVIII, non
pas, comme en 1796, obscur volontaire sous les drapeaux d'une
puissance qui le repoussait, mais entour de sa dignit, et chef, pour
ainsi dire, d'une confdration arme en faveur de la monarchie
franaise et de son lgitime souverain... Si le roi est reconnu, s'il
est  l'arme, les forces de l'intrieur, dtermines par la
confiance, deviendront l'appui le plus solide de la coalition. Si le
roi reste mconnu ou seulement loign, une trop juste mfiance
tournera contre la coalition toutes les forces de l'intrieur.

Pour conclure, La Maisonfort, aprs avoir suppli les souverains
allis de ne pas dfrer aux Franais le choix de leur gouvernement
et de se tenir en garde contre le dogme funeste de la souverainet
du peuple, sollicitait un manifeste de l'Empereur de Russie,
attestant lui-mme la bonne foi de ses allis, et demandait qu'une
arme russe guide par le roi  travers la Suisse, sur les confins
de la Franche-Comt et de l'Alsace, lui ouvrt les portes de son
royaume. Les deux mmoires dposs entre les mains de Kotschoubey,
La Maisonfort se croyait condamn  attendre une rponse durant
plusieurs jours. Mais, ds le lendemain, il tait appel chez le
vice-chancelier. Il y vint confiant, assur que son langage 
l'Empereur et aux ministres russes avait eu pour effet de les
rallier  ses vues, de dissiper leurs hsitations, d'y substituer un
enthousiasme gal au sien pour le plan qu'il s'tait engag  leur
soumettre. Mais tout autre fut la ralit.

Sous les formes les plus courtoises, ne se trouva autre chose qu'un
refus. Le diplomate moscovite l'enveloppa, il est vrai, de paroles
doucereuses. Le roi pouvait juger, par l'intrt si vif que l'Empereur
avait toujours pris  son bien-tre, combien Sa Majest Impriale
tait heureuse de le voir saisir toute occasion qui lui paratrait
propre  acclrer un changement favorable  sa cause. Oui, certes, il
devait accorder les lettres patentes qu'on lui demandait. La teneur en
tait irrprochable. Cette mesure serait mme agrable  l'Empereur,
comme toutes celles que le roi croirait utiles  ses intrts. Mais
l'heure n'tait pas venue de s'occuper de l'intgrit du territoire
franais. Le roi devait tre persuad que l'Empereur n'avait jamais
song  y porter atteinte, qu'il ne professait aucune ide contraire 
celles qu'avait exprimes La Maisonfort. Sa Majest Impriale
supposait que les autres puissances intresses  la guerre
participaient aux mmes sentiments. Il serait, du reste, facile de
s'entendre sur cet objet quand les choses auraient acquis plus de
maturit, c'est--dire quand la guerre ou tout autre vnement
permettrait de prvoir une issue favorable aux voeux des puissances et
du roi. Jusque-l, il convenait de rserver la question.

Habile dans l'art de rpandre l'eau bnite de cour, Kotschoubey
donnait  entendre que le roi recevrait en temps opportun toutes les
satisfactions qu'il souhaitait. Il attnuait, par cette assurance
donne en vue de l'avenir, ce qu'offraient de vague dans le prsent
des rponses qui n'engageaient personne. Mais son langage se fit
autrement net et prcis quand on aborda la question des frais de la
ngociation Barras et particulirement de l'avance de quinze cent
mille francs ncessaire  sa mise en train. Il numra les grandes
dpenses que la guerre naissante imposait au trsor russe et conclut 
l'impossibilit de les grossir. La Maisonfort n'eut pas le temps de se
lamenter, Kotschoubey s'tant empress d'ajouter qu'il avait reu de
l'Empereur l'ordre de prsenter l'envoy du roi  l'ambassadeur
Withworth. Paul Ier tait convaincu que l'Angleterre ne refuserait pas
les secours qu'il ne pouvait fournir. Il engageait donc La Maisonfort
 s'adresser  elle par l'intermdiaire du personnage qui la
reprsentait  Saint-Ptersbourg. Lui-mme appuierait la requte et la
recommanderait  Londres par la voie du comte de Woronzof. Il ne
doutait pas que cette double dmarche ft couronne de succs, pour
peu que le cabinet anglais trouvt le plan vraisemblable. Ce faible
espoir constitua ce que La Maisonfort emporta de plus clair de son
entrevue avec Kotschoubey. On lui promit une lettre autographe de
l'Empereur pour le roi, rsumant les rponses qu'il venait d'entendre,
et, sans doute afin de temprer la rigueur du refus, on lui dlivra
trois passeports pour lui et pour les auxiliaires ventuels qu'il
serait en cas de s'adjoindre.

 l'issue de cette confrence, Kotschoubey le conduisit chez lord
Withworth. Ce diplomate prta une sympathique attention  ses
ouvertures. Il promit d'en rfrer  sa cour. Il insinua qu'elle
serait toujours dispose  rsoudre les difficults d'argent au mieux
des intrts du roi. Ce langage rassura La Maisonfort. Il lui
permettait de dire que sa mission n'avait pas chou. On lui remit, le
25 mai, la lettre impriale destine  Louis XVIII. Il partit le mme
jour pour retourner  Mitau. En y montrant la lettre impriale, il la
commenta en termes tels que le roi crut d'abord au succs de ses
dmarches. La Maisonfort, en effet, se dclara sr d'obtenir des
Anglais les sommes exiges par Barras, tant avaient t puissantes, 
ce qu'il prtendit, les recommandations du tsar a lord Withworth. Le
roi fut ou parut plus satisfait du rsultat que ne l'tait en ralit
le ngociateur. C'est l'impression qui se reflte dans une lettre de
Saint-Priest, en date du 10 juin: La Maisonfort est revenu de
Saint-Ptersbourg. Il a opr utilement, ce qui n'a rien diminu de
son excessif amour-propre et de l'habitude de se faire valoir.

Cette satisfaction, cependant, n'tait pas exempte d'apprhensions. En
prsentant  la mme date ses remerciements  Paul Ier, Louis XVIII
exprimait ses craintes avec une singulire prcision: Beaucoup
d'esprances trompes m'ont appris  me mfier des plus belles
apparences, et la confiance dont M. de La Maisonfort est rempli ne
fait pas encore la mienne. J'ai tout  apprhender de la pntration
de l'abb Sieys[77] et de l'influence qu'il va exercer sur le
Directoire. Je ne suis mme pas tranquille sur les suites de quelques
indiscrtions qui ont t commises  Berlin, et si elles ont donn au
nouveau directeur des lumires sur le projet de Barras, ou s'il le
pntre d'ailleurs, il est fort  craindre qu'il ne vienne  bout de
le faire chouer.

         [Note 77: Il venait d'tre nomm membre du Directoire, en
         remplacement de Rewbell.]

Cependant Votre Majest Impriale est sans doute instruite que cet
homme, le plus vil, comme le plus dangereux de nos ennemis, parat
retourn en France, avec la rsolution de dcider ses collgues 
acheter la paix  tout prix, et  faire mme rentrer toutes les armes
franaises dans les anciennes limites du royaume. S'il parvenait 
faire illusion  certaines puissances sur les dangers de la paix, je
regarderais comme perdus les magnanimes efforts que Votre Majest
Impriale a dj faits pour le salut de la France et de l'Europe, car
je compte sur ses invincibles armes bien plus que sur les incertains
projets de Barras.

Le sjour de La Maisonfort  Mitau fut de courte dure. Il avait hte
d'en partir pour rejoindre en Westphalie Pichegru et Fauche-Borel, et
attendre avec eux David Monnier, qui ne pouvait tarder  revenir de
France, porteur de l'acte de soumission de Barras. Le 24 juin, La
Maisonfort tait sur les bords du Rhin. Il y trouva les deux complices
 qui il y avait donn rendez-vous. Fauche-Borel, renonant  se
rendre  Londres, ainsi qu'on en tait d'abord convenu, n'avait pas
quitt l'Allemagne. Aprs avoir remis  David Monnier le projet des
lettres patentes, il avait attendu le retour de cet agent, ainsi que
celui de La Maisonfort, passant son temps en compagnie de Pichegru, le
suivant dans ses nombreuses excursions, notamment  Augsbourg, o
s'tait rendu ce gnral  l'effet de concerter, avec l'agence de
Souabe et Wickham qui s'en tait appropri la direction effective, un
plan de campagne et l'organisation d'un petit corps d'arme, qui, sous
le commandement du comte d'Artois, devait entrer en France, derrire
les allis, par la Suisse et Besanon. Wickham, mis au courant de
l'affaire Barras, avait promis, au nom de son gouvernement, les
avances ncessaires,  la seule condition qu'elles fussent demandes
avec le consentement du tsar.

Dans ces circonstances, on n'avait plus qu' attendre David Monnier.
Mais David Monnier n'arrivait pas, laissait ses associs sans
nouvelles. Son silence tait d'autant plus alarmant qu'il concidait
avec les vnements survenus  Paris le 30 prairial, dont les suites
restaient encore obscures. On savait que, ce jour-l, Barras,
s'appuyant sur la majorit des deux conseils, avait expuls du
Directoire les membres qui lui taient hostiles et consolid de la
sorte son propre pouvoir. Mais Sieys, qui venait de remplacer l'un
d'eux, tmoignait d'une inquitante ambition, se posait en rival de
Barras dont il menaait l'influence. Comment se dnouerait cette
rivalit? N'tait-il pas  craindre que le directeur, qu'on croyait si
favorablement dispos pour la cause du roi, se vt tout  coup priv
des moyens de le manifester?

Obsd par ces cruelles proccupations, dvor par l'impatience,
Fauche-Borel songeait  se rendre  Paris, quand il reut enfin une
lettre de David Monnier, en date du 23 juin. Mais,  sa grande
surprise, elle n'exprimait que dcouragement, le dsir de laisser l
les intrigues politiques, de ne plus se mler de ngociations. Me
voil revenu du mange des affaires. Je regagne mon gte, comme le
pigeon de la fable, demi-mort et demi-boiteux. Si vous m'aimez, et
j'ai lieu de le croire, ne me parlez plus de renouer; ne me parlez pas
de fortune. En tout cas, attendez-vous  n'avoir d'autre rponse que
celle de cet empereur romain qui avait abdiqu: Les belles laitues que
j'ai plantes dans mon jardin de Salone!

La dsertion de David Monnier, qu'il expliquait par l'impossibilit
de dcider Barras  se prononcer et par l'accroissement des prils
auxquels il tait lui-mme expos, portait le plus rude coup aux
esprances de La Maisonfort et de Fauche-Borel. Pichegru parat avoir
compris en ce moment toute la folie de l'aventure dans laquelle il
s'tait jet, et s'tre dcid  y renoncer pour se consacrer  des
plans qu'il croyait plus srieux, et qui ne devaient pas avoir un plus
heureux destin. Si son nom apparat encore dans cette intrigue
expirante, on n'y aperoit plus qu'incidemment sa personne et son
action. Au reu de la lettre de David Monnier, son parti fut pris. Il
refusa de suivre  Hambourg les deux compres par lesquels il s'tait
laiss sduire. Ils avaient dcid de s'y rendre pour faire connatre
 Thauvenay les lamentables nouvelles venues de Paris. Ils partirent
donc sans lui. Mais,  Hambourg, les attendait, nouveau sujet
d'tonnement, une autre lettre de David Monnier, sans date celle-l,
et pouvant se rsumer en quelques mots: On dlibre en ce moment;
esprez!

 Mitau, o Thauvenay avait envoy le rcit de l'vnement, on ne fut
qu' demi surpris et non du. Le vritable caractre de cette
intrigue s'tait dj rvl  Saint-Priest. Des deux lettres de David
Monnier, l'une dcourage, l'autre confiante, et malgr les efforts de
Fauche-Borel et de La Maisonfort pour attnuer l'effet de cette
contradiction, il ne voulut tenir que la premire pour sincre et
vraie: Fauche-Borel a beau dire, crivait-il le 25 juillet, je crois
l'affaire manque, soit par la baisse du Directoire, soit par manque
des vritables intentions de Barras. Et trois jours aprs,
s'adressant  Thauvenay, il ajoutait: Je tiens l'affaire en question
pour une affronterie qui se dveloppe de plus en plus. C'est peut-tre
plus de Bottot, que de Monnier dont on nous a donn quelque bonne
opinion, mais qui, peut-tre dsabus aujourd'hui, n'crit pas...
Quant aux rticences avec vous, elles sont une nouvelle preuve que
l'affaire cloche... Les Fauche et La Maisonfort la poursuivront
jusqu' extinction, parce qu'ils tombent  plat avec elle.

Jamais le secrtaire du cabinet du roi n'avait si bien dit, et plt 
Dieu qu'il et toujours jug avec une gale sagacit les hommes et les
choses sur lesquels il avait  se prononcer. Quant  Louis XVIII, au
reu des nouvelles qui permettaient de prvoir l'avortement de toute
cette affronterie, il se flicita de ne l'avoir jamais considre
que comme un moyen secondaire, trop alatoire pour qu'il ft prudent
d'y sacrifier les conceptions et les combinaisons antrieures. Mais il
songeait aux lettres patentes remises  La Maisonfort. Il s'inquitait
de voir en de telles mains des documents aussi graves. Il voulut
qu'ils fussent remis  Pichegru, confis  sa garde. Thauvenay reut
cet ordre et dut en assurer l'excution.

On touchait alors  la mi-juillet.  cette date, cette bizarre affaire
se compliquait  Londres d'un pisode tout  fait imprvu, dont le duc
d'Harcourt rendit compte au roi. D'Harcourt racontait qu'un inconnu,
se disant Franais et migr, s'tait prsent chez le duc de
Portland, ministre de l'intrieur, sous le nom de Paradis. Aprs une
assez longue confrence avec cet homme d'tat, il avait obtenu la
promesse d'tre log et nourri aux frais du gouvernement,  la
condition de vivre retir, de ne voir personne sans l'assentiment des
autorits anglaises, de ne recevoir aucune correspondance et de n'en
pas envoyer. Ce n'est qu'au bout de quelques jours qu'il avait t
autoris  entrer en relations avec d'Harcourt. Ce dernier l'ayant
reu, en prsence de Dutheil, l'inconnu s'tait fait reconnatre pour
le marquis de Bsignan, qui n'tait que trop fameux, on le sait, parmi
les royalistes[78]. Ce ne fut donc pas sans dfiance qu'il entendit le
personnage lui dclarer qu'en vertu de ses instructions, il s'tait
mis en rapport avec une parente de Barras et avait reu d'elle
l'assurance que ce directeur, trs dispos  rtablir la monarchie,
n'exigeait pour prix de ses services que le gouvernement d'une le
franaise. M. Paradis, crivait ironiquement d'Harcourt, demande
qu'il lui soit remis la lgre somme d'un million pour la distribuer 
quatre officiers de l'tat-major de Paris qui veulent, si le
Directoire n'est pas pour le roi, se tourner contre lui.

         [Note 78: Voir plus haut, pages 22 et suivantes.]

D'Harcourt ayant object la dtresse du trsor royal, Bsignan
rpliqua, non sans dsinvolture, que le payement qu'il demandait ne
constituait qu'une avance qu'il serait en tat de rembourser au bout
de quinze jours, ce dlai devant suffire aux conspirateurs pour
s'emparer des caisses publiques. Et comme il insistait, le
reprsentant du roi ne put l'conduire et s'en dbarrasser qu'en lui
rpondant que d'autres agents s'occupaient dj d'une ngociation
analogue.

Mais Bsignan ne se tenait pas pour battu. La semaine suivante, il
crivait au comte d'Artois pour demander la conservation des pouvoirs
qu'il tenait du roi, les pouvoirs qu'il a d'organiser le Midi de la
France et de prendre toutes les mesures pour engager les fidles
sujets du roi  s'armer pour renverser partout l'idole du crime, y
replacer les autels de la vraie religion et aller aux frontires
ouvrir le passage au souverain lgitime. Dans cette lettre, Bsignan
ajoutait: Je ne demande pour Paris et pour y faire proclamer le roi
avec sret, aprs avoir renvers le trne de l'impie, que la somme de
quatre millions: savoir un million pour l'tat-major et les trois
autres pour acheter la garde des deux conseils et payer sa solde
pendant trois mois.

Le comte d'Artois ne prit pas plus au srieux que ne l'avait fait
d'Harcourt les propositions et les requtes du marquis de Bsignan.
Quand elles furent connues  Mitau, il n'en tait dj plus question 
Londres. Le roi resta convaincu que Bsignan, ayant surpris  Berlin
ou ailleurs quelque cho de l'affaire imagine par Fauche-Borel,
s'tait empress de se l'approprier pour en tirer profit. Du reste, sa
foi dans cette combinaison allait en s'affaiblissant. Aprs avoir
fond, durant quelques mois, sur le concours de Barras un srieux
espoir, il ne comptait maintenant pour recouvrer sa couronne que sur
les victoires des allis.




X

LA FIN D'UNE INTRIGUE


Cependant le dernier mot de cette intrigue n'tait pas dit. Le 15 aot
1799, arriva  Mitau un rapport de La Maisonfort, dans lequel taient
analyses de rcentes et importantes lettres de David Monnier. Il
rsultait de ces lettres que les vnements de prairial avaient mis
Barras dans l'impossibilit de donner suite  ses intentions et de se
prter  l'change des engagements: Il a employ  se dfendre toutes
les forces qu'il aurait mises  attaquer. La manire dont il est rest
en place vous est une preuve de sa vigueur, de son adresse et mme de
sa fortune. Donc l'opration s'tait trouve retarde pour ces
causes, peut-tre aussi,  ce que donnait  entendre David Monnier,
par suite des exigences de Bottot. Mais l'espoir du succs tait
rest tout entier dans l'me des diffrentes personnes qui
s'occupaient sans relche de la reprendre.

En crivant ainsi,--et il tenait  la fois ce langage au roi et au
comte de Panin,--La Maisonfort oubliait certaine lettre de David
Monnier, o le rus personnage, pris tout  coup d'un got passionn
pour la belle nature et d'une invincible horreur pour les vains jeux
de la politique, ne rvait rien autre chose que la culture paisible de
son jardin. Mais lui-mme semblait avoir perdu le souvenir de ce
dcouragement d'un jour, et La Maisonfort, de nouveau rendu 
l'esprance, n'tait pas tenu d'avoir plus de mmoire que lui. Une
aurore brillante se levait. Barras, dans l'entranement de ses
convictions ressuscites, tait maintenant dispos  recevoir les
lettres patentes restes aux mains de Pichegru et  livrer en retour
l'acte crit de sa soumission. David Monnier promettait d'tre au
rendez-vous, muni de cette pice dcisive, avant la fin du mois
d'aot. Nous rparerons alors, au bord du Rhin, crivait La
Maisonfort, le retard malheureux que nous avons prouv.

Et comme s'il et compris que ces bonnes nouvelles ne seraient
acceptes par ceux  qui il les expdiait que sous bnfice
d'inventaire, et qu'elles n'auraient pas le pouvoir de rendre
confiance  des coeurs dsabuss, il se dfendait avec nergie d'tre
dcourag. Loin que le long silence de David Monnier ft considr par
lui comme un motif d'incrdulit, il voyait dans la manire dont la
correspondance venait de reprendre un sr garant de la bonne volont
des personnes de l'intrieur et du retour de leur crdit.

Plus prolixe envers le comte de Panin qu' l'gard du roi, il
compltait la lettre destine au diplomate russe par les abondantes
manifestations d'un lyrisme  outrance. Le monarque qui a rendu 
toute l'Europe son nergie, notre Agamemnon enfin n'a eu qu' dire un
mot, et l'Angleterre, dj si bien dispose, a tout promis... On
parvient assez en France  lever des hommes, et, malgr la mauvaise
volont des soldats, il est possible que l'orgueil national, un je ne
sais quoi qu'on ne peut dfinir, en fasse encore des braves. Mais il
n'y aura plus d'ensemble, plus de bons plans, peu de gnraux,
beaucoup moins d'officiers et pas un sol pour faire agir tout cela.
Que l'invincible Souvarof avance donc, que les cabinets continuent de
s'entendre, que la discorde reste dans le camp ennemi, au Luxembourg,
dans leurs conseils; que toute l'Europe se livre  cette noble, 
cette chevaleresque et brillante impulsion que vient de lui donner
votre admirable souverain, et le gnie du mal succombera. Quelle
carrire de gloire! Quel avenir pour ce monarque! Quel rgne dans les
fastes de l'histoire et quel honneur pour tous les ministres de cet
Empereur qui, comme vous, l'auront bien servi dans ses vastes
desseins!

Le silence des documents permet de supposer que cet loquence
chevele fut impuissante  ramener Panin sous le charme qu'il avait
si souvent subi et qu'avait dissip l'chec du mois de juin. Quant au
roi, il est ais de voir, par la lettre qu'il crivit  l'Empereur de
Russie aprs avoir lu le rapport de son agent, ce qu'il pensait de la
ngociation dont on lui annonait si pompeusement la reprise:

Quant  l'affaire B. sur laquelle j'attendais depuis longtemps un
rapport qui mritt d'tre transmis  Votre Majest Impriale, elle
n'offre rien de bien satisfaisant. Elle a dj t rompue et renoue,
et cela,  ce qu'il parat, d'aprs le sordide intrt du secrtaire
de B. Un rendez-vous dfinitif pour l'change des pices parat fix
au 10 aot, et ce n'est qu' cette poque qu'il sera possible de voir
clair dans une ngociation dont le succs repose sur la volont
problmatique d'un homme dont l'influence parat au moins fort
affaiblie par les derniers vnements. Je serais dans de continuelles
alarmes si je n'avais pris le parti de mettre mes lettres patentes
dans les mains du gnral Pichegru, charg spcialement de l'affaire.
Il faut d'ailleurs voir jusqu'au bout; le rapport de ce qui se passera
au rendez-vous indiqu sera peut-tre avantageux.

Dans cet tat de choses, je ne puis m'empcher d'exprimer  Votre
Majest Impriale que si je poursuis avec sollicitude une ngociation
qui a obtenu son suffrage et qui m'offre un moyen de salut pour mon
peuple, je souffre de l'ide de devoir ma couronne  un assassin de
mon frre, quand je peux la tenir de la magnanimit du monarque le
plus puissant de l'Europe.

Oui, c'est de Votre Majest Impriale que je dsire la tenir; je le
dsire par sentiment pour elle, par amour pour sa gloire; je le dsire
par raison, bien convaincu que de cette manire l'ouvrage sera plus
solide; je le dsire enfin, parce que l'exemple d'un puissant monarque
qui, par gnrosit, par amour pour l'ordre, rend  un souverain son
trne,  des peuples nombreux leurs lois et le bonheur, est digne de
l'admiration de ses contemporains et de la reconnaissance de la
postrit.

J'ai cru devoir fixer l'attention de Votre Majest Impriale sur des
rflexions qui ne peuvent chapper  sa sagesse et  sa grandeur
d'me, sans prtendre ralentir en rien une ngociation qui peut
concourir au succs de ses armes.

Est-il besoin de dire qu' la date du 20 aot, David Monnier ne parut
pas au rendez-vous donn par lui  Fauche-Borel et  La Maisonfort?
Ils l'attendaient encore  la fin du mois. De nouveau, il laissait
sans rponse les lettres qu'ils lui adressaient. Mais Fauche-Borel ne
se rsignait pas  l'abandon de ses esprances.  l'heure o elles
semblaient dtruites, il s'y attachait dsesprment. Il est encore
vrai de dire que la fermet de ses convictions _in extremis_ constitue
une preuve de sa bonne foi, la seule qui puisse tre invoque, en
prsence de tant d'autres traits de sa conduite antrieure, propres 
faire douter de sa sincrit. Cette conviction tait si vive que,
lorsque tout parut perdu, elle lui suggra une ide aussi tmraire
que prilleuse. Il rsolut de s'affranchir des intermdiaires et de
s'adresser directement  Barras.

Un matin du mois de septembre, vers dix heures, une lettre  l'adresse
de ce directeur, arrive d'Allemagne  Paris, par un courrier de la
lgation de Prusse, fut dpose chez le suisse du palais du Luxembourg
o sigeait le Directoire. Cette lettre tait de Fauche-Borel. Il
annonait  Barras qu'il avait une importante communication  lui
faire; il lui demandait d'envoyer  Wesel une personne digne de
confiance, Bottot par exemple, ou David Monnier,  laquelle il
rvlerait ce qu'il ne pouvait dire que de vive voix  un homme sr.

Les directeurs recevaient frquemment des lettres de ce genre; mais
ordinairement elles taient renvoyes  la police, et, le plus
souvent, on n'y rpondait mme pas. Barras, toutefois, prta plus
d'attention  cette mystrieuse requte qu'il ne le faisait
ordinairement pour d'autres avis analogues. Il la communiqua 
Talleyrand. Celui-ci estima comme lui qu'il tait de l'intrt de
l'tat de ne pas ddaigner l'avertissement de Fauche-Borel.  ce
moment, un agent du ministre des Affaires trangres, nomm Eyris,
allait se rendre  Clves en mission secrte. On le chargea de pousser
jusqu' Wesel et d'y recevoir les confidences promises  Barras. Il
partit aussitt. Mais, quand il se trouva en prsence de Fauche-Borel,
celui-ci, redoutant un pige, refusa de parler. Il ne voulait
s'expliquer qu'avec Bottot ou David Monnier. Eyris revint  Paris
sans avoir pu deviner de quoi il s'agissait.

Peu de jours aprs sa rentre, une nouvelle lettre fut remise 
Barras. Plus explicite que la premire, sans les dtails, elle
persistait  rclamer l'envoi d'un personnage muni de pleins pouvoirs
pour recevoir les communications et y rpondre. Cette fois, Barras ne
crut pas devoir garder l'avis pour soi. Il commenait  comprendre
qu'on lui proposait de trahir la Rpublique. Il soumit l'affaire aux
directeurs ses collgues, en prsence de Fouch, qui dirigeait, comme
ministre, la police du gouvernement.  cette heure, le Directoire,
inquiet des menes obscures des migrs, quoiqu'il ne les connt
qu'imparfaitement, cherchait par tous les moyens  se renseigner pour
en dfinir le caractre. Considrant comme utile d'attirer  lui les
conspirateurs, dt-il, pour exciter leur confiance, feindre de se
faire leur complice et du mme coup leur confident, il dcida qu'un
nouvel missaire dment autoris serait envoy  Fauche-Borel.

On choisit pour cette mission un ministre plnipotentiaire, Tropez de
Gurin, ancien officier de marine. On lui remit une note autographe de
Barras, qui devait lui assurer l'entire confiance de Fauche-Borel.
Plus habile ou plus heureux que le premier envoy, Tropez de Gurin
confessa le trop imaginatif libraire. On doit supposer qu'il tomba des
nues en apprenant que, depuis deux ans, se tramait une ngociation 
laquelle se trouvaient mls Barras, Bottot, David Monnier, et qui
avait pour objet la restauration de la monarchie sur les ruines de la
Rpublique trahie et livre par le principal de ses dfenseurs. Il
transmit  Paris le rcit qui venait de lui tre fait, tel qu'on le
lui avait fait. Il envoya mme une copie des fameuses lettres
patentes, que Fauche-Borel n'avait pas craint de lui communiquer.

Toutes ces pices furent soumises au Directoire. Barras, et aprs lui
Bottot, n'eurent aucune peine  prouver qu'ils entendaient parler de
cette affaire pour la premire fois. Mais les directeurs furent d'avis
qu'elle devait tre suivie jusqu'au bout, perce  jour, de manire 
ce que les personnages qui s'y taient associs pussent tre connus et
poursuivis. On enjoignit  Tropez de Gurin d'exhorter Fauche-Borel 
la patience, de lui laisser croire que Barras tait prt  agir, en un
mot d'entretenir ses esprances, tout en lui arrachant, par la
persuasion, jusqu'au dernier de ses secrets.

En mme temps, Fouch reut l'ordre d'arrter David Monnier. Devant le
ministre de la police, le fcond promoteur de cette aventure, accabl
par les preuves rsultant de ses papiers saisis, n'essaya pas de se
dfendre. Loin d'accuser ceux dont il s'tait fait payer par
Fauche-Borel la prtendue complicit, il avoua que jamais il ne
s'tait ouvert  eux du projet. Il n'avait eu en vue que de s'emparer
des fonds que les migrs consacraient  des conspirations. En rendant
compte aux directeurs de son interrogatoire, Fouch disait: Je n'ai
pu obtenir de ce misrable que des larmes abondantes et l'aveu d'avoir
concouru  une ngociation qu'il ne croyait pas criminelle et dont,
sans en esprer le succs, il attendait les secours pour tirer sa
famille de l'indigence[79].

         [Note 79: Mmoires de Barras.]

Tandis que se poursuivait cette enqute, par ailleurs, les vnements,
se prcipitant, venaient djouer une fois de plus les esprances de
Louis XVIII. C'taient, tour  tour, la soumission des Vendens, les
victoires de Massna et de Brune, la retraite de Souvarof, le brusque
retour de Bonaparte qui lui assurait la possession du pouvoir, qu'au
dix-huit brumaire il n'avait eu en quelque sorte qu' cueillir. La
grandeur de ces vnements, se succdant avec une fivreuse rapidit,
semblait devoir emporter bien loin l'intrigue dont j'ai racont les
pripties. Cependant, treize jours avant Brumaire, le Directoire
n'avait pas encore renonc  en pntrer les secrets. Tropez de
Gurin, rappel  Paris, repartait pour Francfort afin de s'aboucher 
nouveau avec Fauche-Borel. Ce dernier recevait de bonnes nouvelles
de David Monnier, qu'on s'tait dcid  remettre en libert, et qui,
rentrant effectivement en scne, osait se fliciter d'avoir souffert
pour la cause du roi et s'en faire un titre.

Vers le mme temps, 6 octobre, on crivait de Mitau  Thauvenay: Nous
recevons des nouvelles de l'intrieur, qui semblent se rapporter 
quelque mouvement prpar par Barras et Beurnonville. Il est bien
singulier, si cette conjecture est vraie, que la conclusion de la
ngociation de Fauche trane si longtemps. Au reste, nous n'avons
aucune nouvelle ultrieure de Pichegru, et nous ignorons s'il
s'arrtera auprs de l'archiduc ou s'il ira rejoindre Souvarof en
Suisse. Et le 17 octobre: Il n'y a pas moyen de raisonner sur cette
intrigue Barras, dont les contre-sens drangent tous les calculs.
C'est d'ailleurs chose inutile. Le roi n'a jamais drang ses mesures
d'aprs cette fausse spculation. Il faut la laisser se dvelopper ou
se dissoudre. Elle a mal dbut, et probablement la fin y rpondra.

Ainsi, on n'y comptait plus gure. Ce ne fut, cependant, que le 12
dcembre qu'on reut de La Maisonfort l'aveu de sa dfaite et
l'abandon de ses esprances par la Rvolution, au moment de se
raliser.  cette date, le dix-huit brumaire tait, depuis plus d'un
mois, un fait accompli. Bonaparte, mis au courant de l'intrigue, y
avait coup court en rappelant brusquement Tropez de Gurin, par qui
il voulait en connatre les dtails et auquel il dit en levant les
paules, aprs l'avoir entendu:

--Tant que je serai le matre, les Bourbons ne rentreront pas en
France.

Selon le mot de Saint-Priest, Fauche-Borel et La Maisonfort tombaient
 plat avec l'aventure dont ils s'taient servis pour leurrer
longtemps Louis XVIII du plus invraisemblable et du plus fol espoir.

Ainsi se dnoua cette intrigue. Connue seulement de ceux qui y prirent
part ou qui en dcouvrirent les origines et les moyens, elle serait
reste sans doute ignore jusqu' ce jour si, durant les premires
annes de la Restauration, elle n'et t divulgue par les rcits de
Fauche-Borel. Accus de s'tre prt  de mystrieux pourparlers,
Barras, qui vivait  Marseille, retir et oubli, prit la parole pour
se dfendre. Dans une lettre en date du 20 juin 1819, rendue publique,
il prsenta sa justification: Une proposition venue des pays
trangers, crivait-il, fut dans les temps apporte  l'un des membres
du Directoire.  l'instant mme, tout le Directoire en eut
connaissance. Si le tmoignage unanime de tous mes collgues qui
vivent encore ne suffisait pas sur ce fait historique, les archives du
Directoire, comme celles des ministres, feraient foi que tout ce qui
a pu avoir lieu en consquence de cette proposition n'a exist que par
dlibrations spciales du Directoire, portes  ses registres
secrets.

Les adversaires de Barras ne purent dmentir cette si formelle
dclaration, confirme par les documents et par les souvenirs des
contemporains. Mais ils allgurent que la communication faite au
Directoire ne l'avait t qu'aprs le 30 prairial de l'an VII, alors
que la ngociation se poursuivait depuis les derniers jours de
fructidor de l'an V, et que si Barras s'tait dcid  la rvler 
ses collgues, c'est que, menac d'tre dcouvert, il avait voulu, par
cette rvlation tardive, s'assurer l'impunit. Mais ce n'est l
qu'une affirmation sans preuves. Il est, au contraire, dmontr que
jusqu'au jour o il reut la lettre de Fauche-Borel, Barras avait tout
ignor.

Les aveux de David Monnier, les rticences de Fauche-Borel,
l'impossibilit de retrouver parmi les documents une pice quelconque
engageant la responsabilit de Barras ou celle de Bottot, ou
tablissant leur complicit, ne laissent aucun doute sur le caractre
vritable de cette affaire. Ce fut une simple escroquerie imagine par
David Monnier, et dont le plan, aprs lui avoir t suggr par la
sottise de Fauche-Borel, se dveloppa, au mpris de toute
vraisemblance,  la faveur des circonstances. Il ne fallut rien moins
que la cupidit et l'audace des uns, la lgret et la crdulit des
autres; il fallut surtout le trouble de l'Europe, le besoin de
machinations romanesques, qui travaillait toutes les cervelles, pour
donner  cette intrigue, pendant prs de deux annes, l'importance
qu'elle prit un moment  Hambourg,  Mitau,  Saint-Ptersbourg et 
Londres.




LIVRE DIXIME

 LA VEILLE ET AU LENDEMAIN DU DIX-HUIT BRUMAIRE


I

LE ROI ET SON NEVEU


Arriv en Courlande, au printemps de 1798, Louis XVIII n'avait d'abord
pas trop souffert de sa solitude  une si grande distance de son
royaume. Des promenades aux environs de Mitau, que favorisait la
beaut de la saison; les attentions de son neveu et de d'Avaray; les
soucis que lui donna l'organisation de sa maison; l'arrive de ses
gardes du corps; celle du comte de Saint-Priest, du duc de Villequier,
du duc et de la duchesse de Guiche, du cardinal de Montmorency et
d'autres Franais qui vinrent successivement grossir sa petite cour;
l'espoir de voir bientt la reine et Madame Royale se runir  lui;
les visites que lui faisaient des personnages de marque qui passaient
par Mitau, et enfin les soins qu'exigeait la conduite de ses affaires
politiques, autant de raisons qui contribuaient  tromper pour lui et
son entourage le vide des journes et l'aidaient  prendre son mal en
patience. Mais, avec l'hiver, tout changea. Quand les premires neiges
eurent fait leur apparition et le froid svissant avec rigueur, les
sorties devinrent plus difficiles, les distractions plus rares; il put
se croire alors spar du reste du monde, et il fallut chercher
d'autres moyens pour occuper le temps.

Il les trouva dans l'tude; il l'avait toujours aime, et la lecture,
depuis sa plus tendre enfance, avait t son plaisir favori. Il aimait
aussi  crire. Nous en trouvons l'aveu dans une note de sa main,
trace en marge d'un ouvrage, o il tait question de lui, de son rle
 la cour de Louis XVI, et o l'on prtendait qu'il avait alors
recueilli, au jour le jour, des souvenirs sur les vnements dont il
tait le tmoin.

Il est trs vrai que j'ai toujours aim la littrature, mais non pas
que j'ai compos des notes historiques, encore bien moins que je sois
historien. J'ai eu cependant, en 1772, la fantaisie d'crire des
mmoires; j'en ai bien crit une trentaine de pages, et il est
possible que je ne les aie pas brls avec mes autres papiers en 1789,
ni en 1791,  deux grandes revues que je fis. Si Monsieur S... a lu ce
fatras d'un enfant de dix-sept ans, il me juge avec beaucoup
d'indulgence. J'ai aussi fait pas mal de vers. Tous,  la rserve d'un
logogriphe dont le mot tait _Pythagore_, qui a t mis sous un nom en
l'air dans le _Mercure_, et d'un madrigal que j'ai retenu, ont eu le
sort qu'ils mritaient, c'est--dire qu'ils ont pass, avant que
l'encre en ft sche, de ma table dans mon feu. Le seul ouvrage un peu
considrable qui soit sorti de ma plume, c'est la traduction, qui n'a
jamais vu le jour, du livre de M. Horace Walpole, intitul: _Doutes
historiques sur la vie et le rgne de Richard III._

Dans cette nomenclature, le roi oubliait le rcit de sa fuite de
Paris, crit  Coblentz en 1791, qui n'tait pas encore publi, et le
journal de son voyage de Vrone  Rigel, que nous avons retrouv
parmi ses papiers. Squestr par l'hiver dans le chteau de Mitau, il
se remit  crire. C'est de cet hiver 1798-1799, que sont dates les
_Rflexions historiques sur Marie-Antoinette_[80], celles que lui
suggraient certaines de ses lectures, une dissertation sur Horace,
qui tmoigne de sa science en latin, et, sans parler d'un conte
intitul: _Galante aventure_, une intressante tude sur les devoirs
d'un roi, en tte de laquelle il a mis en pigraphe ces quatre vers de
Ducis extraits de son adaptation d'Hamlet:

         [Note 80: Elles figureront dans le Recueil des crits du
         roi.]

  Nos mains se scheraient en touchant la couronne,
  Si nous savions, mon fils,  quel prix Dieu la donne.
  Vivant, du rang suprme on sent mal le fardeau,
  Mais qu'un sceptre est pesant quand on entre au tombeau!

Cette tude, il l'crivit pour le duc d'Angoulme, dans des
circonstances que, conjointement  d'autres documents qui aident 
nous en rvler l'origine, elle nous permet d'claircir et de
raconter, en mme temps qu'elle prcise l'opinion que, si proche du
mariage de son neveu, le roi s'tait faite de lui. Cette opinion, en
ce qui touche l'intellectualit du duc d'Angoulme, ne lui tait pas
favorable. Lorsque le jeune prince tait venu le rejoindre 
Blanckenberg, le roi avait constat avec regret sa paresse d'esprit,
et il la lui avait affectueusement reproche. Un an aprs,  Mitau, il
s'avouait  lui-mme, avec douleur, que ses reproches taient rests
sans effet. L'tude sur les devoirs, d'un roi rsulta des
proccupations que lui donnait son neveu. Elle eut encore une autre
cause. Le roi s'tait aperu que le jeune homme rapportait de son
sjour parmi les Anglais, non seulement leurs gots, mais aussi leurs
opinions en matire politique. Sur l'antique constitution du royaume
notamment, que la cour de France tait presque unanime  dfendre
comme l'assise indispensable du pouvoir royal restaur, il diffrait
entirement d'avis avec elle.  cette constitution, il prfrait le
rgime reprsentatif comme en Angleterre; autant dire qu'il
professait la mme doctrine que ces royalistes dsigns sous le nom
mpris de monarchiens, et que,  Coblentz dj, on dclarait plus
dangereux que les jacobins. Cette dcouverte surprit et affligea le
roi. Mais son regret fut attnu par cette pense, que l'erreur
dplorable en laquelle tait tomb son neveu prouvait du moins qu'il
tait capable d'tudier et de rflchir. Il fit part de sa dcouverte
 son frre, en lui annonant qu'il allait s'attacher  ramener le
jeune homme  des opinions plus sages. D'Avaray prit la chose plus
au tragique. Il crivit, lui aussi, au comte d'Artois. Aprs lui avoir
exprim ses alarmes, il reproduisait trois questions que le duc
d'Angoulme avait os poser au roi.

--S'il s'levait dans le gouvernement rpublicain, avait-il demand,
un parti assez puissant pour traiter avec le roi et imposer quelque
confiance, pourrait-on, devrait-on, commencer par renoncer au
renversement absolu de notre ancienne constitution?--Si l'on exigeait
du roi le sacrifice d'une grande partie des prrogatives royales et
des trois anciens ordres, et que ce double sacrifice ft prsent
comme indispensable pour le rtablissement de la monarchie, le roi
refuserait-il absolument d'y souscrire?--Des temps moins orageux ne
permettraient-ils pas d'assembler la nation et de la consulter sur son
voeu relativement  la constitution qui lui serait la plus
avantageuse!

Ces questions avaient fait bondir d'Avaray. Il dplorait les
habitudes anglaises du jeune prince, l'esprit de systme par lequel sa
raison s'est laisse sduire. Il gmissait de le voir constamment
occup par un plan de constitution, qu'il amendait et corrigeait sans
cesse. O s'arrtera-t-il dans cette carrire, qui devient ridicule
quand elle cesse d'tre sanglante? Combien n'est-il pas effrayant de
voir l'hritier du trne agiter de pareilles matires! Est-ce donc une
tte royale qui doit s'incliner d'elle-mme devant un joug que
personne ne cherche  lui imposer? Est-ce  celui qui doit porter un
jour la couronne qu'il convient d'en briser d'avance les fleurons?

Le roi, cependant, entreprit la conversion de son neveu et rendait
compte  son frre de sa premire tentative.

Je vous ai mand que j'allais entreprendre une grande besogne;
j'avoue que je ne l'ai pas entreprise sans quelque inquitude,
d'autant plus que je ne pouvais douter que le papier que j'avais remis
ds l'anne passe  notre enfant, et qui contenait tout le fonds de
l'affaire, avait absolument manqu son objet; mais le devoir et le
sentiment me dfendaient de me tenir pour battu. J'ai trouv, comme
les questions qu'il m'avait remises me le prsageaient, un jeune homme
imbu des principes qu'il a malheureusement sucs pendant que vous
tiez  l'le d'Yeu. J'ai commenc par tcher de le mettre  l'aise,
et pour cela je me suis appliqu  dissimuler la peine que
j'prouvais, en me voyant rduit  convertir sur un point aussi
essentiel celui qui doit, aprs nous, porter la couronne de Henri IV.
Ce moyen m'a russi, et l'enfant de son ct a vaincu sa timidit.
Alors je suis entr en matire...

La partie de pur raisonnement a produit peu d'effet: je m'y
attendais; mais je l'avais juge ncessaire, parce qu'il faut semer
d'avance pour recueillir longtemps aprs. Mais l'analyse a rpondu 
mon espoir. Le jeune homme s'est trouv dans un pays tout nouveau pour
lui, ses yeux se sont ouverts; il m'a avou qu'il avait une ide toute
diffrente de notre constitution, et sa sincrit ne me permet pas de
douter qu'il ait commenc  l'aimer, puisqu'il m'a dit qu'il regardait
la nation franaise comme libre avec une pareille constitution, et
qu'il croyait que le gouvernement reprsentatif ne lui convenait pas.

C'tait une victoire d'avoir obtenu cet aveu. Mais, tout en le
faisant, le duc d'Angoulme persistait dans l'opinion que le roi, en
rentrant en France, devrait consulter son peuple sur la constitution
et s'assurer s'il voulait la maintenir intacte ou la modifier.

J'ai cherch  dmontrer les inconvnients, les dangers et
l'inutilit d'une pareille consultation. L'argument dont on s'est
servi a t qu'une nation se soumettait plus volontiers  une
constitution de son choix, et j'ai bien vu que l'opinion gnrale
tait en faveur d'un gouvernement reprsentatif. Il tait inutile
d'argumenter sur cette prtendue opinion gnrale; je n'y crois pas,
mais il y croit, et tous les raisonnements du monde ne sauraient
persuader sur un fait; aussi j'ai pris une autre forme.

--Si vous pensez, lui ai-je dit, que le gouvernement reprsentatif ne
convienne pas  la France, croyez-vous que je puisse l'accorder, mme
au dsir mal entendu de la nation? Un pre cde-t-il aux voeux de ses
enfants quand ils peuvent lui tre nuisibles? Si vous me demandiez du
poison, vous en donnerais-je?

Il s'est jet dans mes bras; nos yeux se sont mouills, et j'espre
que le sentiment a vaincu ce que la raison aurait peut-tre eu bien de
la peine  vaincre. Voil o nous en sommes. Vous voyez qu'on peut
esprer une heureuse conversion, d'autant plus que je sais par
l'excellent abb Marie que la chose est en bon train.

 quelques semaines de l, arrive la rponse du comte d'Artois
exprimant le mme espoir.

J'ai encore besoin, mon cher frre, de vous parler de ma vive et
sensible reconnaissance pour les soins que vous prenez de mon fils.
Ses principes ont toujours t bons et purs, et il revenait facilement
des erreurs qui pouvaient entrer dans sa tte. Mais les Anglais les
plus honntes ont tous plus ou moins des ides de libert presque
indfinie, qui sont toujours la base de leurs conversations, et mon
fils, tant oblig par politesse, et mme pour notre intrt, de vivre
beaucoup avec eux, j'avais remarqu et combattu des opinions fausses
qui se glissaient de temps en temps dans son esprit. Je n'en tais pas
effray par la connaissance que j'avais de son caractre; mais son
loignement de ce pays-ci et l'excellente leon que votre tendresse
pour lui vous a engag  lui donner vont dissiper entirement ces
nuages d'erreurs, et je crois pouvoir rpondre qu'il sentira avec
force ce que ses destines exigent de lui. Continuez, je vous prie,
comme vous avez commenc. Le bon abb Marie vous secondera de tous ses
moyens, et vous achverez de dtruire des enfantillages qui auraient
pu,  la longue, prsenter quelques dangers. Cet enfant est  vous
autant qu' moi, et nous jouirons ensemble de notre ouvrage.

Lorsqu'au mois de septembre, trois mois aprs sa tentative, le roi
prit connaissance des affectueuses explications de son frre, il tait
contraint de reconnatre que tous deux s'taient fait illusion quant 
la rapidit de la conversion du jeune homme. C'est alors que Louis
XVIII crivit: _Les devoirs d'un roi_, sous forme de lettre, adresse
 son neveu, anim du double dsir de combattre sa paresse et ses
opinions politiques.

Vous tes n, mon cher enfant, sur les premires marches du trne,
disait-il en guise d'introduction; mais vous avez d longtemps croire
que vous n'y monteriez jamais, et je crains que, dans cette ide, vous
n'ayez pas assez rflchi sur les devoirs d'un roi. Leur tude vous
est bien ncessaire aujourd'hui. C'est avec peine que je vais
commencer par vous affliger, mais je vous le dois. Je n'ai que
quarante-deux ans, votre pre en a quarante. Avec la sant dont nous
avons toujours joui l'un et l'autre, nous devrions vous faire attendre
longtemps notre hritage; mais on n'prouve pas impunment ce que nous
avons prouv. Je le sens par moi-mme, les chagrins m'ont min
sourdement. Il n'y a que quarante-deux ans que je suis n, et j'en ai
soixante. Votre pre, dont l'me est au moins aussi sensible que la
mienne, a sans doute reu le mme coup, et je serais fort tromp s'il
se passait un grand nombre d'annes avant que la couronne vous ft
dvolue. Prostern devant la divine Providence, j'adore ses dcrets
qui, aprs m'avoir frapp dans ce que j'avais de plus cher, me
frapperont actuellement dans ma propre personne, et j'y serais encore
plus rsign si je pouvais me flatter que mon frre me survct
longtemps, ou si je vous voyais vous lever  la hauteur de vos
destines.

Mais je ne me fais pas plus d'illusions sur ce dernier article que
sur l'autre. Vous avez naturellement le coeur bon, l'esprit juste, et
de l'aptitude au travail; la facilit avec laquelle vous avez appris
la gomtrie, mme transcendante, en est une preuve irrfragable. Par
quel malheur faut-il que ces heureuses dispositions soient perdues, et
que vous soyez encore, ou plutt que vous soyez retomb dans
l'ignorance o je gmis de vous voir? La cause de ce malheur est
facile  trouver; c'est votre paresse d'esprit. Songez, mon cher
enfant, que cette paresse, qui est un dfaut dans toutes les
situations, devient un crime dans la vtre, et, pour vous en
convaincre, examinons ensemble quel est le but auquel vous devez
tendre, le chemin que vous avez  parcourir et les cueils qu'il vous
faut viter. Dans tout le cours de cette discussion, je vous parlerai
comme si vous tiez dj parvenu  la couronne, parce qu'il faut, ds
ce moment mme, que vous pensiez comme si ce malheur vous tait dj
arriv, afin d'agir en consquence lorsqu'il le sera.

Aprs ce prambule, le roi abordait l'examen des obligations auxquels
sont tenus les monarques envers Dieu et envers leurs sujets. Il
blmait chez eux le got du plaisir et l'excs des svrits non moins
dangereux que celui des faiblesses. Il recommandait  son hritier le
respect des arrts de justice et des droits de la nation, et la
fidlit  la parole donne. Il le mettait en garde contre le got
immodr de la guerre et celui des constructions coteuses, qui
avaient t fatales  Louis XIV. Il tablissait comme un principe
indiscutable la ncessit dans l'tat de quatre pouvoirs: pouvoir
lgislatif, pouvoir excutif, pouvoir judiciaire et pouvoir
administratif. Ce dernier seul appartient sans partage au roi; les
autres, avec des limites. Ainsi taient passes en revue toutes les
attributions royales, et l'examen en tait accompagn des conseils
pressants et raisonns.

Le meilleur, le vritable moyen de plaire  la nation franaise,
c'est de paratre Franais dans vos discours, dans vos actions, enfin
dans toutes vos manires. Le peuple fier et sensible s'attache
aisment  ses matres; mais il sait trs bien les juger, et, s'il
leur donne des surnoms honorables, il ne leur pargne pas les
sobriquets quand ils les mritent, et, pour vous dvelopper ma pense
d'un seul mot, craignez d'tre appel Louis le Jockey.

Enfin, en finissant, le roi ramenait la pense de son neveu sur son
prochain mariage, sur les nouveaux devoirs qui de ce chef
s'imposeraient  lui, et, l, ses conseils se revtaient d'une forme
plus mue et plus attendrie.

Les mariages des princes sont toujours l'ouvrage de la politique; le
vtre sera celui de la nature et de vos malheurs. Ils pousent des
princesses dont le caractre n'a pu se dvelopper, et qui ne leur sont
connues que sur des rapports bien souvent trompeurs; celle qui doit
tre la compagne de votre vie est,  dix-huit ans, l'objet du respect
et de l'admiration de l'Europe entire.  peine sortie de l'enfance,
elle a connu tous les genres d'infortune, et ils sont devenus pour
elle autant de titres de gloire. Sa pit filiale tait la consolation
de ses malheureux parents. Sa fermet en imposa  leurs assassins. Que
n'avez-vous t, comme moi, tmoin de ce jour affreux, o une populace
effrne acheva de faire une prison du palais de nos pres! Vous
auriez vu ce roi  qui Dieu avait donn la constance des martyrs,
cette reine dont le courage tonnait notre sexe, cet ange cleste qui,
avant de quitter le monde, devait y former un coeur  l'image du sien;
vous les auriez vus abreuvs d'amertume, accabls d'outrages,
retrouver dans les tendres caresses d'un enfant de douze ans cette
srnit d'me qui, pour la premire fois, tait prte  s'altrer.
Combien de devoirs ses malheurs vous imposent! N'oubliez jamais que
vous devez lui rendre tout ce qu'elle a perdu. En vous la donnant, je
continue la volont de ses parents; je remplis le voeu des Franais,
qui la verront avec des transports de repentir et d'amour, place prs
de vous sur les marches du trne. Vous trouverez en elle la vertu, la
raison, les grces; qu'elle trouve en vous la solide estime, la tendre
amiti, les soins dlicats! Enfin, mon cher enfant, elle fera votre
bonheur; pour achever mon ouvrage, faites le sien.




II

DE LA COUPE AUX LVRES


Dans la situation douloureuse o se trouvaient les Bourbons de France,
le mariage du duc d'Angoulme avec Madame Royale ne pouvait devenir
une ralit, qu'autant que la maison d'Autriche consentirait  le
faciliter. Elle tait dpositaire de la fortune de la princesse,
consistant en une somme de cinq cent quarante-neuf mille florins de
Vienne, qu'en juin 1791,  l'poque du voyage de Varennes,
Marie-Antoinette avait fait passer avec ses diamants  l'Empereur son
frre, par l'entremise du comte de Mercy.  ce capital, converti en
valeurs des Pays-Bas, s'ajoutaient les intrts calculs  raison de 4
p. 100. De l'Empereur seul il dpendait que ces intrts fussent
compts du jour o la cour de Vienne avait reu ce dpt, ou seulement
du mois de juin 1794, date de la mort de la reine.

D'autre part, dans l'entourage du roi, on tait convaincu que le
trsor autrichien tait rest redevable de la dot de
Marie-Antoinette[81]. En ce cas, cette somme deux cent mille cus
d'or au soleil revenait  Madame Royale, grossie des intrts
accumuls depuis 1770. Il y avait encore  rclamer l'inventaire des
diamants,  rechercher si l'Impratrice Marie-Thrse et son poux
n'avaient pas, dans leurs dispositions testamentaires, avantag leur
fille devenue reine de France, et obtenir enfin de l'Empereur que
les capitaux revenant  Madame Royale demeurassent placs dans les
fonds publics, et que les intrts lui en fussent pays
rgulirement.

         [Note 81: Cette question ne fut pas rsolue. L'Autriche se
         refusa  payer, prtendant que la dot avait t verse et
         produisant une quittance rgulire  l'appui de cette
         affirmation. Du ct du roi, on prtendait que la quittance
         tait fictive et n'avait t dlivre que pour tirer la cour
         d'Autriche d'une situation dlicate, puisqu'alors elle tait
         trop obre pour s'acquitter. Mais, dans la position o
         Madame Royale est rduite, observait d'Avaray, il n'y a ni
         noblesse, ni loyaut, ni justice mme  se prvaloir d'un
         pareil titre, pour la frustrer d'un patrimoine que des
         malheurs inous ont rendu ncessaire  sa subsistance et 
         celle du prince qui va devenir son poux.]

Le rglement de ces questions serait facile si la cour de Vienne y
mettait quelque bon vouloir. Mais d'elle, on le sait, Louis XVIII n'en
attendait aucun. L'Empereur n'avait-il pas dj dclar qu'il
n'autoriserait ni le mariage dans ses tats, ni la rsidence des
poux, ne voulant pas s'exposer  les entretenir? En recevant dans
sa famille Madame Royale,  sa sortie de France, n'avait-il pas
stipul qu'elle paierait pour ses frais d'existence une somme
mensuelle de quinze cents florins, et ne s'tait-il pas fait prier
pour promettre de prendre  sa charge, lorsqu'elle quitterait ses
tats, les dpenses de son voyage jusqu' la frontire? Y avait-il
lieu d'esprer que la cour de Vienne se montrerait moins sordide 
l'gard des rptitions de Madame Royale qu'elle ne l'avait t dans
ces circonstances? Louis XVIII demeurait, sur ce point, fort
sceptique, et c'est pour ce motif qu'il avait song  employer
vis--vis de cette cour l'influence de Paul Ier.

Il aurait voulu aller la solliciter lui-mme, et, on se rappellera
qu'avant de quitter Blanckenberg, il demandait au tsar  passer par
Saint-Ptersbourg en se rendant  Mitau. Je n'ai pu me dispenser de
demander  l'Empereur de Russie d'aller par Saint-Ptersbourg. S'il y
consent, comme je le crois, j'espre que cette course sera avantageuse
 nos affaires. Mais, soit que j'y aille ou non, mon sjour  Mitau
aura un trs grand avantage: celui de nous fournir un terrain solide
pour le mariage. Contrairement  l'espoir dont il faisait part  son
frre, le tsar lui avait rpondu par un refus: le moment n'tait pas
opportun. Il ne s'en tait ni offens ni afflig, et La Fare  Vienne,
Saint-Priest envoy  cet effet dans la capitale russe, avaient reu
mission de ngocier pour faire natre entre les deux cabinets une
entente  la faveur de laquelle toutes les difficults pendantes
seraient rgles au mieux des intrts de sa nice.

Grce aux proverbiales lenteurs diplomatiques, cette ngociation
allait durer prs d'une anne. Mais, outre qu'il ne supposait pas
qu'elle dt tre aussi longue, il tait convaincu que le tsar, en
ordonnant au comte Razoumowski, son ambassadeur  Vienne, de l'ouvrir
en son nom, voulait fermement la voir aboutir. Il en pouvait d'autant
moins douter, que ce souverain, au mois de septembre prcdent, tout
en se refusant  donner des secours particuliers en vue du mariage,
avait corrig ce refus par la promesse de provoquer une sorte de
cotisation des cours de Madrid, Naples, Lisbonne, Vienne et Londres,
et, en attendant, par l'envoi d'une somme de deux cent mille roubles,
qui avait t vraiment de la manne tombe du ciel,  en juger par les
termes en lesquels le roi annonait  son frre cette bonne aubaine:

Sur cette somme, je prends mon strict ncessaire pour quelques mois,
ce qu'il y a bien longtemps que je n'ai eu devant moi, et je fais un
dpt du surplus (c'est--dire d'environ les trois quarts de cette
somme). Ce dpt est destin  mettre, ou vous, ou moi, ou quelqu'un
de nos enfants en tat de se transporter tout de suite en France, ce
que la disposition actuelle des esprits peut rendre ncessaire d'un
moment  l'autre, et ce qui nous aurait t totalement impossible sans
cette ressource. Si les dmarches de Paul Ier ont du succs, nous
aurons probablement des autres cours un secours momentan, en
attendant l'arrangement dfinitif. Alors comme les secours de
l'Angleterre cesseront vraisemblablement, vous pourrez tirer sur moi,
et, lorsque l'arrangement dfinitif sera fait, nous ferons ce que
j'appelle une cote mal taille, afin que chacun ait sa part assure et
indpendante l'un de l'autre. Mais, dans ce moment, il est surtout
ncessaire de garder le secret, car je recommence depuis quelque temps
 tre harcel par des cranciers, et, s'ils flairaient une fois
l'argent, il me serait impossible de m'en dfaire, et alors il
vaudrait mieux n'avoir rien reu.

L'invitation  se cotiser, adresse aux diverses cours par le tsar,
tait reste sans effet. Mais le roi n'en mettait pas moins sa
confiance dans le prince, qui ne cessait de lui prodiguer des marques
d'amiti et auquel il devait un asile. Assurment Paul Ier dciderait
le cabinet autrichien  faciliter, dans la mesure o la solution
dpendait de lui, le mariage de Madame Royale. Cette confiance du roi,
un avenir prochain allait la justifier. Il tait arriv  Mitau le 25
mars. Ds le 24 juillet, la ngociation commenait  prendre une si
heureuse tournure qu'il invitait le marchal de Castries  se tenir
prt  aller chercher Madame Royale  Vienne pour la lui amener. Le 31
avril, il lui ritrait l'invitation, en le prvenant que la reine,
qui rsidait encore  Budweiss en Bohme, viendrait  Mitau en mme
temps que la princesse, et qu'il les confiait l'une et l'autre  sa
garde pendant ce long voyage. Il tait alors convaincu que toutes deux
pendant la route conserveraient l'incognito. Vous recevrez de Vienne
une lettre que j'y ai envoye, avec ordre  l'vque de Nancy de vous
la faire passer ds que l'affaire sera dcide.

Au commencement de septembre, un avis de La Fare vint modifier ce
projet. Madame Thrse est dans la rsolution de se conformer aux
volonts du roi son oncle; la cour impriale ne veut y mettre aucun
obstacle, et toutes les difficults paraissent devoir se concilier
trs aimablement. J'ai lieu de croire que l'Empereur voudra que Madame
soit reconduite  la frontire extrme de ses tats  ses frais, et 
peu prs de la mme manire dont elle a t amene de Ble  Vienne.
Cette hypothse devra naturellement changer le premier plan de voyage
incognito. Dans la mme lettre, La Fare demandait pour Madame Royale
un double portrait du duc d'Angoulme: un portrait en peinture et un
portrait moral.

En attendant le portrait en peinture, le roi commena par envoyer
le portrait moral.

Il y a aujourd'hui un an que mon neveu est auprs de moi; je l'ai
bien tudi, et j'ose croire qu'il est digne de l'pouse que la
Providence lui destine d'une faon si visible. Son coeur est droit et
pur; il a t assez heureux pour conserver sa religion intacte au
milieu d'un sicle bien corrompu. Son me est sensible: j'en ai la
preuve par les soins qu'il vient de me rendre pendant mon incommodit.
Son caractre est courageux et doux; son humeur est gale. Je ne le
vante pas de la fermet avec laquelle il a soutenu son accident de
l'anne dernire; c'est une chose toute simple. Mais le traitement a
t ennuyeux et long, le voyage que nous venons de faire ne l'a pas
t moins, et, dans ces deux priodes de temps, je n'ai pas dcouvert
en lui le moindre mouvement, je ne dirai pas d'humeur, mais mme
d'impatience.

Quelques jours plus tard, La Fare crivait de nouveau:

J'aurais dsir que, dans cette circonstance, il et t praticable
de renouveler la mthode si souvent usite entre les personnes
royales, de se marier par procureur. Cette mesure dcide l'union et
rassure l'imagination contre la crainte des vnements. Ce n'est pas
que je croie que, dans le cas prsent, il soit permis d'en concevoir.
Le caractre religieux et moral de Madame Thrse, sa volont
prononce et la constance de ses rsolutions sont des garants
irrfragables. Avec elle il faut s'abandonner avec confiance aux
dlais invitables que la saison aussi bien que le cours naturel de la
ngociation entranent. M. l'ambassadeur de Russie ne croit pas devoir
calculer, avant la fin de l'hiver, la conclusion de tous les
arrangements  prendre. Les motifs de son calcul sont la distance
extrme des lieux, l'obligation de rfrer de toutes ses dmarches 
son souverain et la ncessit de concorder ensemble les deux cours
Impriales pour le dpart de Madame Thrse. La dtermination de la
princesse s'est appuye sur ce calcul ainsi que sur l'inconvnient du
froid et des mauvais gtes pendant une route aussi longue. Mais, 
coup sr, cette dernire considration affecte moins Madame pour
elle-mme que pour les personnes qui l'accompagneront. Ajoutez  ces
motifs l'opinion o est M. l'ambassadeur de Russie que Madame ne doit
partir qu'aprs la conclusion dfinitive des arrangements relatifs aux
fonds qui lui appartiennent. Ainsi, le dlai du dpart de Madame
Thrse est devenu, par le concours des circonstances, un malheur
invitable. Il est  regretter que la cour de Russie n'ait pas pu
commencer deux mois plus tt ses dmarches ici.

En dpit des lenteurs que laissait prvoir La Fare, en les expliquant,
le roi, constatant l'accord des deux cours impriales et que tous les
consentements taient donns, considra l'affaire comme tant
dfinitivement termine. La correspondance qui partit de Mitau le 11
septembre fut volumineuse. Le roi avait crit  la reine sa femme, au
comte et  la comtesse d'Artois,  ses tantes, Mesdames Adlade et
Victoire,  sa soeur la reine de Sardaigne,  la reine de Naples, au
roi et  la reine d'Espagne, au prince de Cond, au duc de Berry, 
ses agents de France et du dehors et enfin au pape. Il leur annonait
 tous que toutes les difficults taient leves grce  l'amiti de
l'Empereur de Russie et  la bonne volont de celui d'Allemagne, et
il les invitait  s'en rjouir.

En transmettant la nouvelle au marchal de Castries, il ajoutait:
Mais le temps que prendront les articles qui restent encore  rgler
m'empche de vous dire quand se fera le mariage, et ce n'est pas
encore la plus grande contrarit que j'prouve. L'vque de Nancy me
mande que l'Empereur voudra srement faire reconduire ma nice  la
frontire de ses tats, comme elle est venue de France, c'est--dire
uniquement par des Allemands, et, comme les deux frontires impriales
se touchent, je ne puis douter qu'ils ne la dposent entre les mains
d'un commissaire envoy pour cela de Ptersbourg, qui sera charg de
me l'amener ici. Ainsi, je ne vois plus de possibilit  vous donner
une mission que j'attachais tant de prix  voir remplir par vous. Je
sens le regret que vous en aurez, mais je vous dfie d'en avoir plus
que moi.

Dans cette distribution de tmoignages de gratitude, il n'avait oubli
ni le ngociateur La Fare, ni Mme de Chanclos dont la bonne grce et
le dvouement avaient gagn le coeur de Madame Royale. Il disait 
celle-ci: Si votre amiti pour ma nice souffre de voir approcher le
moment de votre sparation, il est impossible que cette mme amiti ne
vous fasse pas prouver une vritable satisfaction en songeant au
bonheur dont elle jouira avec un poux digne d'elle.  l'vque de
Nancy, il rendait hommage pour la conduite qu'il avait tenue dans
cette importante affaire. La lettre de ma nice m'a combl de joie.
Ah! si ses parents vivaient, combien la leur serait vive! Elle ne le
serait pourtant pas plus que la mienne, car j'oserais dfier leur
tendresse de surpasser celle dont mon coeur est rempli pour cette
adorable enfant.

La lettre de Madame Royale  laquelle le roi faisait allusion
rpondait  celle qu'il lui avait expdie en apprenant que le tsar
consentait  prendre l'initiative de la ngociation avec la cour de
Vienne.

Jamais, ma chre enfant, lui crivait-il alors, je n'ai mieux senti
toute la tendresse vraiment paternelle dont mon coeur est rempli pour
vous, qu'en vous crivant aujourd'hui; jamais aussi je n'ai plus
prouv le besoin de voir le vtre y rpondre par un sentiment pareil.
Depuis que nos malheurs vous ont rduite  n'avoir plus d'autre pre
que moi, le soin de votre bonheur est devenu le premier de mes
devoirs, et la plus chre de mes penses. Vous portiez alors des fers,
et je ne pouvais les briser! Un souverain gnreux en a eu l'avantage:
je l'ai envi sans en tre jaloux. Ds lors, vous runir  vos
parents, vous donner l'poux que la Providence semble vous avoir
elle-mme destin, et qu'elle s'est plu  rendre digne de vous, a t
mon unique voeu. La volont des auteurs de vos jours, votre
acquiescement  cette volont, le dsir de toute notre famille, la
prcaution que j'avais prise, aussitt que j'ai eu connu vos
sentiments, d'obtenir du Saint-Sige les dispenses ncessaires  votre
mariage avec votre cousin, tout semblait en hter le moment; mais il
n'tait pas encore arriv. Chass prcipitamment des lieux que
j'habitais depuis deux ans, oblig d'errer ou de n'avoir qu'un asile
prcaire, quel instant, quel lieu pouvait nous permettre d'accomplir
une union si chre? Enfin l'amiti de l'Empereur de Russie est venue 
mon secours. Il m'a donn un asile stable, dcent et tranquille. Ses
soins gnreux nous garantissent d'une misre qui, tout honorable
qu'en est la cause, n'en aura pas t moins pnible; il veut bien se
charger de traiter avec la cour de Vienne de tous les arrangements
ncessaires pour notre runion, et de retirer le peu de fortune qui
vous appartient pour vous en mettre en jouissance.

Cet instant si longtemps attendu semble donc enfin approcher: car ce
serait faire injure aux deux souverains qui vont traiter cette affaire
si importante pour nous, que de supposer qu'elle souffrira maintenant
de longs dlais. J'prouve le premier moment de douceur vritable que
j'aie got depuis nos malheurs. Rendez-la complte, ma chre enfant.
Dites-moi que votre coeur est touch des peines que je me suis donnes
pour assurer votre bonheur. Dites-moi que vous prouverez quelque
consolation en vous retrouvant dans les bras d'un pre, bien
diffrent, hlas! de celui que nous regretterons ternellement, mais
qui, du moins, lui ressemble par sa tendresse pour vous.

C'est  cette adjuration que le 24 aot avait rpondu Madame Royale,
en renouvelant, pour se conformer au dsir de son oncle, ses
engagements antrieurs, bien qu'elle les et dj maintes fois
proclams de manire  ne laisser aucun doute sur sa volont de les
tenir.

Oui, mon cher oncle, les dsirs de mes infortuns parents et les
vtres sont les miens, et ma volont est de m'y conformer, je vous en
ai donn l'assurance aussitt que je l'ai pu. Ma rsolution n'a jamais
vari, et je suis dcide  remplir mes engagements. Quand l'vque de
Nancy m'a remis votre lettre, il m'a demand quelle rponse je voulais
qu'il vous envoie; je n'ai pu que lui renouveler l'assurance de ma
docilit  vos vues. J'ai pens que je ne devais rien prononcer sur
l'poque, les arrangements de mon dpart, que vous ne me fixez pas
dans votre lettre, avant que d'en avoir communiqu  l'Empereur.
Trouvant que c'tait mon devoir, je l'ai fait aussitt. Sa Majest m'a
rpondu de la manire la plus amicale, m'assurant de l'intrt qu'il
prend  mon sort, des voeux qu'il forme pour mon bonheur, et du vif
dsir qu'il a d'y contribuer. Il m'a annonc qu'il entrerait
volontiers en ngociation avec la Russie sur les objets qui me
concernent. Ainsi, mon trs cher oncle, loin de craindre que vos vues
prouvent des obstacles de ce ct-ci, soyez persuad qu'elles seront
vivement secondes.

L'ambassadeur de Russie a expos  l'Empereur les objets des
ngociations dont il est charg. La rponse qu'il a reue, et dont il
m'a fait part, est conforme  celle que ce prince m'avait dj faite.
L'ambassadeur va rendre compte prsentement  sa cour de ses premires
dmarches; il attendra pour la suite le dveloppement de ses
instructions, ce qui, malgr ses soins, lui prendra bien du temps et
lui fait craindre que rien ne soit termin avant l'hiver. Et je dois
vous avouer, avec la sincrit que vos bonts pour moi autorisent, que
j'aurais de la rpugnance  entreprendre dans cette saison un voyage
aussi long que celui de la Courlande, et je craindrais, suivant ce
qu'on dit, d'tre oblige d'attendre peut-tre, dans un village, un
mois six semaines, que le temps et les chemins me permettent de
continuer mon voyage. Mon coeur sent trs bien toutes les douceurs qui
m'attendent prs de vous et au sein de ma famille paternelle; mais,
malgr tout cela, je ne peux, sans me rendre coupable d'ingratitude,
m'loigner sans peine, peut-tre pour toujours, d'un souverain, mon
librateur, et d'une famille qui me tmoigne tant d'amiti. Si vous
jugez comme moi, mon cher oncle, que la fin de l'hiver serait un terme
convenable  mon dpart, j'aurais  coeur de profiter des quelques
mois qui me restent pour tmoigner, encore mieux que ma position
passe ne me l'a permis, tant  l'Empereur qu' sa famille et au
public, ma reconnaissance et mes sentiments. Il me semble que, dans la
position o je suis, je dois chercher  faire tout pour le mieux, et 
laisser ici le plus favorable souvenir. Je suis sre que c'est un
moyen de vous plaire, et je m'y attache encore plus.

Mais, aprs avoir expos, mon cher oncle, mes rflexions et dsirs 
ce sujet, je connais trop l'tendue de mes devoirs et le tendre
intrt que vous me tmoignez, pour ne pas subordonner ma volont  la
vtre et remettre  votre disposition l'poque de mon dpart. Vous
avez la bont de vous rserver d'entrer en dtail avec moi sur les
arrangements relatifs  mon tablissement futur, et sur les personnes
que vous voulez placer prs de moi. J'oserai alors vous tmoigner avec
toute confiance mes observations et dsirs  ce sujet, ne doutant pas
qu'ils n'aient votre approbation, vu l'opinion que j'en ai pu
recueillir au sein de ma malheureuse famille, et que les circonstances
ont pu me procurer.

Je vous prie, mon trs cher oncle, d'tre l'interprte de tous mes
sentiments pour mon cousin, comme vous avez t le sien auprs de moi.
C'est avec bien de la sincrit que j'ose vous rpter l'assurance que
mon coeur est touch au del de toute expression des soins que vous
avez pris d'assurer mon bonheur futur, et que j'prouverai la plus
douce consolation quand je pourrai vous en assurer de vive voix.

Le roi et voulu remercier l'Empereur Franois II, auquel, malgr
tout, il tait redevable de la libert de sa nice, du repos dont elle
jouissait depuis sa sortie du Temple et du mariage rendu maintenant
possible. Mais, ce prince lui ayant fait l'injure de ne jamais
rpondre  ses lettres, il renona  lui crire et chargea sa nice de
ses remerciements. Soyez, je vous prie, mon interprte. Dites-lui
qu'il n'y a pas un seul des sentiments qu'il a si bien mrits de
votre part, qui ne soit aussi profondment grav dans mon me que dans
la vtre. Je vous connais trop pour n'tre pas sr que vous vous
attacherez  cultiver son amiti, mme lorsque vous n'habiterez plus
le sjour que ses bonts ont embelli pour vous. Puissiez-vous ainsi
devenir un lien d'union et d'amiti entre votre gnreux bienfaiteur
et moi!

Enfin, pour achever de manifester sa joie, le roi autorisa son neveu 
reprendre, avec sa cousine, la correspondance interrompue depuis le 24
juillet,  la suite d'un incident qu'il y a lieu de noter au passage.

Ce jour-l, le duc d'Angoulme, prvenu que son oncle crivait 
Madame Royale, avait crit  sa fiance, et tait venu, comme il le
faisait toujours, soumettre au roi sa lettre en le priant de la
joindre  la sienne. La longue dure des fianailles, loin de ralentir
les sentiments du prince, les avait excits malgr sa froideur
naturelle, il n'avait pas vingt ans pour rien; pour la premire fois,
en les exprimant, il y mettait tant de chaleur que le roi en trouva la
forme trop passionne. Il supprima la lettre et fit comprendre  son
neveu que la ngociation dfinitive tant en train, il convenait
d'attendre, pour crire en ces termes, qu'elle et produit les
rsultats qu'on en esprait. Il expliqua lui-mme  sa nice les
motifs de sa dcision:

Ne vous tonnez pas de ne pas recevoir aujourd'hui de lettre de mon
neveu, et ne vous en prenez qu' moi. Il voulait vous exprimer tous
les sentiments que son me a peine  contenir; je m'y suis oppos.

--Tout lgitimes qu'ils sont, lui ai-je dit, ils pourraient en ce
moment faire rougir celle que vous ne devez pas moins respecter
qu'aimer. C'est  moi seul  tre votre interprte. Mais, lorsque ma
nice, moins gne vis--vis d'un pre qu'elle ne le serait vis--vis
de vous, m'aura rpondu, je ne mettrai plus d'obstacles  votre juste
empressement.

Il n'a pas fallu moins que sa confiance et sa tendresse pour moi,
pour le faire cder  ces raisons. Mais il a exig de moi de vous dire
que jamais sacrifice ne lui a tant cot.

Le 11 septembre, alors que le mariage tait officiellement annonc
pour une date prochaine quoique non encore fixe, il n'y avait plus
lieu de maintenir l'interdiction.

J'ai, comme vous le pensez bien, lev la dfense que j'ai faite  mon
neveu. Je ne vous parle point de l'excs de son bonheur, son me se
peint tout entire dans la lettre qu'il vous crit. J'ai essay de
vous tracer son caractre dans une de mes prcdentes lettres; il est
temps que je cde au plaisir que j'ai de vous faire connatre aussi sa
figure, dont il ne doit vous rester qu'une ide confuse. Il y a
longtemps que j'ai ce dsir, et que je crois devoir le rprimer.
Actuellement, je me reprocherais de ne pas m'y livrer. L'heureux terme
o est l'affaire l'exige de moi. Je vais le faire peindre, et, ds que
le portrait sera fini, je vous l'enverrai.

De toutes les citations qui prcdent, on peut conclure qu' Mitau
tout tait  la joie. Rien de plus vrai, et cette joie et t sans
ombre si, ds ce moment, le roi avait pu fixer le mariage  une date
prochaine. Malheureusement,  cet gard, l'indcision ne semblait pas
prs de cesser. Outre que les questions pcuniaires, qui ne pouvaient
tre rsolues que par la cour d'Autriche, n'taient pas toutes
lucides, Madame Royale, dans sa lettre, tmoignait de sa rpugnance
 faire le voyage de Russie, pendant l'hiver, et de son dsir de ne se
mettre en route qu'au printemps. On ne pouvait lui refuser les dlais
qu'elle demandait, alors surtout qu'elle se proposait de les
consacrer  mieux tmoigner  la famille impriale, avant de la
quitter peut-tre pour toujours, la reconnaissance qu'elle lui devait.
Il n'y avait donc qu' s'y rsigner, et  Mitau on s'y rsigna, tout
en esprant que les sentiments de Madame Royale contribueraient  les
abrger.

Ce moment n'arrivera jamais assez tt pour moi, lui mande le roi;
mais je ne sens que trop combien les arrangements ncessaires 
prendre entre les deux cours qui s'occupent de nos intrts,
s'opposent  ma juste impatience. Je suis touch, comme ami, de la
sincrit avec laquelle vous me parlez sur cet article; je ne le suis
pas moins, comme pre, de la dfrence que vous me tmoignez: je n'en
abuserai pas. Lorsque tout sera rgl, qu'il n'y aura plus que
l'instant de votre dpart  fixer, c'est  vous,  vous seule, que je
veux m'en rapporter pour le fixer. Je ne vous dirai point que les
voyages pendant l'hiver sont souvent moins pnibles qu'en automne ou
au printemps, parce que les chemins couverts de neige, ou du moins
gels, offrent bien moins de difficults que lorsqu'ils sont dtremps
par les pluies. Mais je vous dirai qu'un pre, car je suis le vtre,
et je le sens tous les jours davantage, qu'un poux, qui ne respirent
que pour vous, comptent les instants jusqu' votre arrive, et je suis
sr que vous ne prolongerez pas notre attente.

La manire dont vous voulez employer votre temps jusque-l est digne
de votre belle me, et vous tes bien certaine de mon approbation.
Oui, ma chre fille, tmoignez votre reconnaissance; faites connatre
de plus en plus  vos bienfaiteurs, combien vous tes digne de ce
qu'ils ont fait pour vous. Augmentez, s'il se peut, l'amiti dont vous
avez reu tant de preuves. Je m'en rjouirai pour vous; je m'en
fliciterai pour moi-mme; puissiez-vous tre un lien d'union et
d'amiti entre l'Empereur, mon neveu et moi!

Vers ce temps, Madame Royale reut une lettre du comte d'Artois, date
d'dimbourg, le 3 aot. Elle fut apporte  La Fare par Clry, qui,
aprs avoir fait imprimer son journal  Londres[82], s'en retournait 
Vienne. C'tait la premire fois que le futur beau-pre de Madame
Royale lui parlait  coeur ouvert. Jusqu' ce jour ses lettres avaient
t si rares et si banales, qu'elle en prouvait quelque peine. Il est
vrai qu'il avait une excuse. La poste n'tait pas sre, et les
occasions d'crire avec certitude du secret ne se prsentaient pas
frquemment. Cependant, lorsqu'on lit les nombreuses lettres que le
comte d'Artois faisait parvenir  son frre, en y traitant les
questions les plus graves, on ne peut s'empcher de reconnatre qu'il
avait apport quelque ngligence dans ses rapports avec la fiance de
son fils an. Cette fois, du moins, il se ddommagea, et Madame
Royale eut la satisfaction de constater qu'il ne souhaitait pas moins
vivement que le roi le mariage projet.

         [Note 82: Le roi,  cette occasion, le nomma chevalier de
         Saint-Louis: Il y a longtemps, mon cher Clry, que je
         cherche, non le moyen de vous rcompenser: des services comme
         les vtres trouvent leur rcompense en eux-mmes; mais de me
         satisfaire en vous donnant une marque d'honneur qui puisse
         attester  la fois votre fidlit et ma reconnaissance. Je
         crois l'avoir trouv. La devise de l'ordre de Saint-Louis
         fait assez connatre que Louis XIV l'institua pour tre le
         prix de la valeur. S'il ne la destina qu'aux services
         militaires, c'est que les preuves les plus clatantes de la
         vertu qu'il voulait honorer semblaient rserves  la
         profession des armes. Mais pouvait-il prvoir le sort qui
         attendait ses descendants?... Vous avez montr non moins de
         courage dans la prison du Temple que le guerrier qui brave la
         mort au champ de l'honneur, et, en vous accordant la
         dcoration qui lui sert de rcompense, je ne blesse point
         l'esprit de cette noble institution.--Louis,--15 juillet
         1798.]

Je profite avec bien de l'empressement, ma chre nice, du dpart du
fidle Clry, pour vous crire aussi librement que je pourrais vous
parler. Il y avait bien longtemps que j'attendais une occasion aussi
sre, et mon coeur en tait vraiment impatient.

Je ne retracerai point ici nos malheurs passs; ils sont gravs dans
nos mes d'une manire ineffaable. Nous prouverons un jour quelque
adoucissement en nous rappelant les vertus des tres qui causent nos
ternels regrets. Mais aujourd'hui, nous ne devons nous occuper que du
soin d'honorer leur mmoire, en accomplissant les devoirs dont ils
nous ont rendus dpositaires.

Le roi, qui partage aussi ardemment que moi le juste dsir de voir
conclure une union si intressante pour tous nos sentiments et si
importante sous le rapport politique, m'a instruit de la dmarche
dcisive qu'il a d faire  cet gard auprs de l'Empereur
d'Allemagne, de concert avec le tsar, et de la lettre qu'il vous a
crite en consquence.

L'opinion que j'aie toujours eue du caractre moral de l'Empereur m'a
empch d'ajouter aucune foi aux bruits que l'on a rpandus dans le
monde sur les projets que l'on supposait  ce souverain, de profiter
de votre situation actuelle et de celle o se trouvent vos parents,
pour vous faire pouser un de ses frres.  Dieu ne plaise que j'aie
jamais cru l'Empereur capable de former un projet aussi injuste! Je ne
mets pas en doute que ses sentiments ne le portent  accder sans
balancer  la demande qui lui sera faite au nom du roi et d'accord
avec le czar.

Mais, ma chre enfant, malgr ma juste confiance dans les loyales
intentions de l'Empereur, il m'est malheureusement permis de prvoir
que, dans les circonstances actuelles, nous pourrons encore avoir des
obstacles  rencontrer, et il est de mon devoir de vous en prvenir.
Plus les bons et fidles Franais attachent de prix  voir promptement
serrer les noeuds qui doivent vous unir  mon fils, plus nos ennemis
redoutent cette poque, et plus ils feront d'efforts pour retarder une
pareille union, s'ils ne peuvent pas russir  l'empcher.

Des calculs politiques aussi faux que dangereux et le dsir mal conu
d'obtenir la paix ayant plac momentanment le cabinet de Vienne dans
une liaison apparente avec les tyrans de la France, nous devons nous
attendre que le Directoire, profitant de l'espce d'influence qu'il a
sur les ministres autrichiens, emploiera tous les moyens d'intrigue,
de promesses ou de menaces, pour demander, peut-tre mme pour exiger
de l'Empereur, qu'il s'oppose  la conclusion de votre mariage, et
qu'il en retarde l'poque  des temps indfinis. On peut prvoir que
la mme politique qui a fait admettre  Vienne un ministre
rpublicain, pourra combattre encore dans cette circonstance les
sentiments nobles et gnreux qui distinguent le caractre de
l'Empereur, et si mes craintes viennent  se raliser (comme cela
n'est que trop probable), je laisse  votre esprit et  votre raison 
calculer tous les dangers et tous les malheurs qui rsulteraient de ce
nouveau triomphe des ennemis de Dieu et de l'humanit.

Mais, si je vous confie mes inquitudes, je dois vous ajouter
sur-le-champ que rien ne peut dtruire, ni mme altrer la solidit de
mes esprances, puisqu'elles sont fondes sur la sensibilit de votre
coeur et sur le courage de votre me. Le sang qui coule dans vos
veines et la fermet modeste dont vous avez dj donn des preuves, me
rpondent que votre noble fiert ne sera jamais branle. Les volonts
dernires et sacres de votre pre et de votre mre sont et seront
sans cesse prsentes  votre souvenir; elles dirigeront votre
conduite, elles ajouteront encore  votre nergie naturelle, et, en
accomplissant un devoir religieux, vous prouverez ce charme intrieur
qui est toujours accord par la Providence aux mes pures et
sensibles.

Je forme les voeux les plus ardents pour que la conduite de
l'Empereur, dans cette circonstance, ajoute encore  la juste
reconnaissance que je dois aux marques d'attention et d'amiti que
vous avez reues de sa part et de celle de sa famille depuis votre
sjour  Vienne; mais, si les manoeuvres perfides de nos ennemis nous
rduisaient  l'extrmit que j'ai d prvoir, je sens que le bonheur
prcieux de vous nommer ma fille acquerrait encore un nouveau charme 
mes yeux, en pensant que je le dois uniquement  l'enfant d'un frre
et d'une soeur que j'aimais si tendrement,  la nice chrie de cet
ange que je pleurerai toute ma vie, et que mon fils serait redevable
de sa flicit  la courageuse nergie de celle qui lui est destine
pour compagne.

D'aprs ce que je viens de dire, ma chre nice, jugez vous-mme
quelle est l'tendue de ma tendresse pour vous; combien il m'est
ncessaire de hter le moment o je pourrai vous serrer dans mes bras,
et combien j'attacherai de bonheur  m'efforcer de remplacer prs de
vous les tres si chers et si prcieux dont le Ciel nous a privs.

Le fidle Clry, qui vous remettra ma lettre, est charg en mme
temps de vous porter le portrait que vous tes assez aimable pour
dsirer. Je connais trop bien vos bonts pour ce loyal et courageux
serviteur, pour vous le recommander de nouveau; mais je vous ajoute
avec plaisir que je le crois personnellement trs digne de votre
confiance.

Adieu, ma bien chre nice, ma chre enfant. Tous les sentiments que
vous m'inspirez dureront autant que mon existence. Je vous embrasse
mille fois du plus tendre de mon coeur.--CHARLES-PHILIPPE.

Cette lettre, qu'accompagnait une robe des Indes, offerte par le
prince  sa nice, rvlait les sentiments les plus affectueux, mais
aussi cette lgret qu'on a si souvent et si justement reproche au
comte d'Artois. Elle avait deux torts: celui de l'inopportunit,
puisqu'elle arrivait  Vienne alors que l'Empereur ne mritait plus
les soupons dont il y tait l'objet, et celui bien autrement grave de
fournir  la cour d'Autriche un juste sujet d'offense si, par une de
ces imprudences dont est pleine l'histoire des migrs, elle tait lue
par l'entourage de Madame Royale. Celle-ci n'y vit ou feignit de n'y
voir qu'un tmoignage de tendresse. Mais, lue par le roi,  qui La
Fare l'avait transmise, elle lui dplut, et il ne le cacha pas  son
frre.

Je l'aurais mieux aime tourne autrement, et ne parlant que de
tendresse et d'esprance. Ce n'est pas que les inquitudes que vous y
tmoignez ne pussent tre fondes  l'poque o vous criviez. Mais,
si cette lettre fut arrive avant l'affaire finie, j'aurais craint
qu'elle ne produist un effet tout contraire  celui que vous en
espriez, et surtout qu'elle ne donnt de l'humeur  une cour qui en
prend trop aisment, quels que soient les mnagements dont vous avez
us en parlant d'elle. Je vous avouerai mme que, si Clry avait pass
par ici avant le retour de mon courrier, j'aurais fort bien pu retenir
la lettre, au moins jusqu' ce que je susse  quoi m'en tenir.
Aujourd'hui, elle n'a pas les mmes inconvnients, quoique je ne sois
nullement tranquille sur la communication qui pourra en tre faite.

Le roi, lorsque, dans ses dissentiments avec son frre, il avait 
manifester son opinion ou sa volont, s'appliquait toujours 
envelopper l'expression de formes cordiales. Mais la cordialit de la
forme n'enlevait rien  la nettet du fond, et ce qu'il tenait  dire,
il le disait toujours. En cette circonstance, il voulut que sa nice
st qu'il l'avait dit, et ce fut une occasion pour lui de rendre  sa
sagesse et  sa raison un nouvel hommage.

Plus je relis votre lettre du 24 aot, plus le sentiment et la raison
qui vous l'ont dicte augmentent, non pas ma tendresse pour vous, cela
tait dj impossible, mais mon estime. Ce mot peut vous paratre
froid: mais il est bien doux d'estimer ce qu'on aime. Je n'ai pu me
refuser  envoyer  mon frre copie de cette prcieuse lettre, si
propre  lui faire sentir combien nous serons tous les deux heureux du
bonheur de nos enfants. S'il l'avait reue deux mois plus tt, sa
tendresse n'aurait pas conu les alarmes qu'il vous a exprimes dans
celle que l'excellent Clry vous a porte de sa part. Mais je ne sais
si je ne suis pas bien aise qu'il les ait prouves. Il en sentira
mieux le prix d'en tre dlivr, et, de votre ct, vous saurez mieux
combien il vous aime, et combien il attache de flicit  devenir
votre pre. C'est un titre que je n'abandonnerai jamais, mais que je
partagerai de grand coeur avec lui. Je ne serai point jaloux non plus
de vous voir partager votre tendresse filiale entre nous: au
contraire, je jouirai de ce partage, et je sens qu'il doublera son
bonheur.




III

LES PRPARATIFS


Une autre question se posait, qu'il importait de rsoudre et dont la
solution dpendait uniquement de l'accord du roi, du comte d'Artois et
de Madame Royale. Le moment tait venu en effet de dsigner les
personnes qui formeraient la maison des futurs poux. On ne pouvait
songer  faire en exil ce qu'on et fait  Versailles. Mais, puisqu'
Mitau Louis XVIII tait trait en roi, avait ses ministres, ses
gentilshommes, ses aumniers avec le cardinal de Montmorency  leur
tte, et ses gardes du corps, il convenait que les princes et les
princesses qui vivaient auprs de lui fussent traits, eux aussi,
conformment  leur rang et aux usages de la cour, et que Madame
Royale, notamment, et au moins une dame d'honneur, une dame pour
accompagner et un chevalier d'honneur. Lorsqu'elle tait sortie de
France, le roi avait offert la premire de ces fonctions  la marquise
d'Hautefort, femme du plus intime ami de d'Avaray, jadis familier de
Versailles, et dont le dvouement ne s'tait jamais dmenti. La
marquise rsidait alors  Munich. Mais, la cour d'Autriche n'ayant pas
consenti  mettre des Franais auprs de Madame Royale, le projet
avait t ajourn. Depuis, Mme d'Hautefort avait vieilli; elle tait
infirme, et ni son tat ni son ge ne permettaient plus de penser
qu'elle pourrait un jour occuper l'emploi prcdemment accept par
elle. Le roi avait alors song  la princesse de Chalais.

Mme la princesse de Chalais m'a paru celle qui convenait le mieux.
Son ge, qui se rapproche plus du vtre quoiqu'elle ne soit pas dans
la premire jeunesse, ses vertus, ses qualits aimables et solides
m'ont paru devoir vous tre utiles et agrables, et c'tait  elle que
je destinais la commission la plus flatteuse qu'il soit en mon pouvoir
de donner. Mais vous l'avouerai-je? Votre lettre a tellement surpass
mes esprances sur l'excellence de votre jugement, que je ne sens plus
en mon pouvoir de donner auprs de vous, mme une commission
passagre,  quelqu'un que je ne saurais pas d'avance qui vous plt.
Je vous prie donc, ma chre enfant, de vous ouvrir avec moi sans
rserve, tant sur Mme de Chalais que sur les autres personnes
auxquelles vous avez pu penser, ainsi que sur les choix d'un ordre
infrieur.

Je vous ferai seulement deux observations  ce sujet: l'une, que la
position o nous sommes, et o je suis particulirement, exige que
vous ayez peu de monde avec vous. Une dame faisant les fonctions de
dame d'honneur, et une autre, tout au plus, suffiront, et il en est de
mme du service infrieur. La seconde est que les choix que je ferai
de concert avec vous, tout provisoires qu'ils seront, influeront
indubitablement sur ceux que mon frre fera dfinitivement. Je suis
trop sr de sa confiance en moi, et surtout de sa tendresse pour vous,
pour en pouvoir douter. Je me trouve, en ce moment, comme votre pre,
l'intermdiaire entre vous deux, ce rle m'est bien doux a remplir;
mais il me tarde de le quitter.

Avant que le roi et t en situation de donner  sa nice cette
marque de confiance, il avait reu de son frre la liste des personnes
que celui-ci proposait  son agrment. Cette liste tait longue; on
et dit que le comte d'Artois, en la dressant, avait oubli que la
famille royale vivait dans l'exil, que le roi dpossd de sa liste
civile, dpourvu de ressources, tait oblig d'aller  l'conomie, et
qu'il et t bien impossible de donner  la duchesse d'Angoulme une
maison nombreuse et fastueuse. Comme dame d'honneur, et  dfaut de
Mme d'Hautefort,  laquelle il semblait bien qu'on dt renoncer, il
proposait la duchesse de Srent, femme de l'ancien gouverneur du duc
d'Angoulme, dont les fils avaient pri en Vende. La duchesse tait
rentre en France aprs la chute de Robespierre; elle s'y trouvait
encore.

Si elle se dterminait  sortir, je n'en dsirerais pas d'autre,
rpondait le roi  son frre. Femme de beaucoup d'esprit et de mrite,
Montmorency, femme du duc de Srent, dame d'atours et amie de l'ange
que nous pleurons, lui ayant donn jusqu' la fin des preuves
d'attachement avec un courage digne du marchal de Luxembourg, mre de
deux fils qu'elle a perdus et des filles qui heureusement lui restent,
que de titres! que d'avantages! que de convenances! Je ne peux pas y
arrter ma pense, car je hais le dsappointement. Si Mme d'Hautefort
nous manquait, et que ceci ne se pt pas, je voudrais la princesse de
Rohan ou la princesse de Chalais. Qu'en pensez-vous?

Il approuvait de mme les choix masculins, et particulirement celui
de M. de La Charce ou de M. de Durfort. Je n'ai connu le premier
qu'enfant. Son pre vous est attach depuis vingt-cinq ans; sa mre
s'est toujours parfaitement conduite auprs de Mme la duchesse
d'Orlans. Le second s'est fort distingu dans cette guerre et s'est
acquis un excellent renom.

Pour les autres choix fminins ports sur la liste du comte d'Artois,
outre qu'il en blmait l'abondance, il les dsapprouvait en partie,
deux surtout, encore qu'un nom illustre et glorieux les justifit en
apparence.

Quant aux autres dames, je dis pour accompagner, car il ne nous faut
qu'un honneur, il n'est pas ncessaire d'en nommer beaucoup; cela
serait mme d'un mauvais effet en ce moment-ci. Mais, quoique cette
observation soit importante, les choix le sont encore davantage.
Souvenez-vous  prsent que c'est votre frre, votre plus ancien ami,
le pre de votre belle-fille, le second pre de votre fils qui vous
parle. Si nous tions encore  Versailles, nous pourrions, tout en
faisant mal, risquer de certaines choses,--car notre choix donnerait
quelque considration aux personnes peu recommandables sur lesquelles
il tomberait. Mais, aujourd'hui, c'est  nous-mmes qu'il faut qu'il
en donne, et la naissance, les services de famille, les plus anciennes
liaisons d'amiti, l'amabilit, les grces ne peuvent compenser la
rputation. Malheureusement, celle de Mme de G..., qui n'tait pas
bonne en France, ne s'est pas raccommode depuis. Songez que votre
belle-fille est et doit demeurer un ange de puret; que, quel que soit
l'clat d'un diamant, son entourage peut lui en faire perdre, et que
la faute en retombe sur le joaillier. Quelle dconsidration un choix
qui serait gnralement blm, il ne faut pas vous faire illusion, ne
jetterait-il pas sur vous et, dans la position actuelle, sur moi!

Si les raisons que je vous donne ne vous paraissent pas puissantes,
je vous demande comme une marque d'amiti, comme une grce, de ne pas
faire un pareil choix. Vous m'avez dit que vous n'aviez pas
d'engagement positif; ainsi vous ne devez pas prouver d'embarras.
Mais, si cela tait, je m'offre  vous; jetez tout sur moi; l'amiti
me fera supporter tous les dsagrments du rle de victime
expiatoire... Rflchissez bien, je vous prie,  Mme de V... Ses
qualits personnelles, auxquelles je rends avec un grand plaisir la
justice qui leur est due, n'empchent pas que son nom, beau en
lui-mme, bon  montrer aux ennemis de terre et de mer, ne puisse que
trs imprudemment tre, en ce moment, mis en vidence  la cour, et
bien moins  Mitau qu' Versailles. Une autre considration bien
autrement forte est que son mari, que nous ne pourrions pas loigner
d'elle, est un mauvais sujet, qui, d'aprs ce que j'ai ou dire, avait
pris beaucoup trop d'ascendant sur notre jeune homme... Je viens de
remplir une tche bien pnible; mais je vous devais franchise.

Louis XVIII, en cette occasion, aurait pu parler en roi et ordonner;
il avait prfr parler en frre et presque supplier. Le comte
d'Artois ne lui en sut aucun gr. Depuis un certain temps dj, le
roi refusait de lui accorder des grces,--cordon bleu et
brevets,--destines sans doute  reconnatre de nobles dvouements,
mais qu'il jugeait inopportuns. Rcemment encore, une demande de
brevet de dame pour accompagner sollicite par Monsieur en faveur
de Mlle de La Blache, la fiance du comte de Sombreuil, fusill au
lendemain de Quiberon, n'avait pas t accueillie pour des motifs
que le roi rsumait en ces termes:

Dans notre position, je pense qu'on peut et qu'on doit accorder des
rcompenses, mais non pas des grces. Si j'accordais ce brevet  Mlle
de La Blache, quelle raison aurais-je pour ne pas l'accorder  cent
autres peut-tre, qui viendraient me le demander? Le pauvre Sombreuil,
me dites-vous. Cela aurait pu tre vrai si, dans l'instant mme de sa
mort, cette grce et t demande, parce que c'et t alors, pour
ainsi dire, jeter de l'eau bnite sur son cercueil. Mais, deux ans
aprs, ce n'est plus  ses mnes, c'est  Mlle de La Blache que je
l'accorderais. Ds lors, voil la planche faite. Une demande en attire
une autre. Il faut, ou mcontenter beaucoup de monde, ou faire une
chose qui finirait par devenir ridicule. Il vaut donc mieux m'en tenir
 ne point accorder de grces de la cour en ce moment, et  remettre 
des temps plus heureux l'examen de toutes les demandes de ce genre. Je
suis persuad qu'en y rflchissant bien vous serez de mon avis.

Mcontent de cette rponse, le comte d'Artois dut se faire violence
pour ne pas rcriminer. Mais, en recevant maintenant la lettre de son
frre, o les mrites qu'il attribuait  ses protges taient si
fortement discuts, il fut d'autant moins matre de soi, que ces
personnes jadis lies avec la duchesse de Polignac vivaient encore
dans l'intimit de sa matresse, la comtesse de Polastron, et qu'il
les considrait comme ses plus chres amies. Sous des formes
d'ailleurs dfrentes, il insista, ne craignant pas d'insinuer que la
rponse du roi s'tait inspire du peu de got qu'il avait toujours eu
pour les Polignac. Dpassant et dnaturant la pense de son frre, il
trouva barbare et impolitique d'opprimer ceux qui ont joui de la
faveur de ceux qui nous ont prcds dans la carrire, par la seule
raison qu'ils en ont joui. Les droits des personnes pour qui il
plaidait, loin d'tre affaiblis par le souvenir des faveurs dont le
roi Louis XVI les avait honores, y devaient trouver, aux yeux de
Louis XVIII, une force plus grande et, dans la circonstance,
bnficier de l'attachement que ces personnes avaient eu pour Mme de
Polignac, cette victime de son dvouement  la reine.

Le roi ne se laissa pas dmonter par cette argumentation. Il ne
pensait pas qu'il faille hriter des sentiments privs comme de la
couronne; il croyait surtout qu'il est sage de peser l'opinion
publique, pour lui rsister de tout son pouvoir si elle est injuste,
pour y cder si elle est bien fonde.

Vous regardez la duchesse de Polignac comme une victime de son
dvouement  la malheureuse reine; le public n'en pense pas de mme.
Demandez-lui qui a t victime de son dvouement? Il rpondra: la
princesse de Lamballe. La duchesse de Polignac, dont peu de gens
connaissent les trs bonnes qualits, parce que peu de gens ont t 
porte d'en juger, passe, pardonnez-moi, mon cher frre, cette pnible
assertion, pour avoir t une des causes de la Rvolution, par
l'immense quantit de grces qui ont t accumules sur elle, sa
famille et ses amis, et par l'influence exerce sur les oprations du
gouvernement,  une poque qui touchait de si prs celle de nos
dsastres. Cette opinion est fcheuse, peut-tre mme exagre; mais
elle serait difficile  dtruire, d'autant plus qu'il le serait de la
rfuter. J'appellerais y cder lchement, d'enlever  la famille et
aux amis de la duchesse de Polignac les grces dont ils jouissent, et
qui pourront survivre au bouleversement gnral; je suis loin d'tre
de cette humeur, et vous devez vous rappeler ce que je vous ai mand,
il y a dj assez longtemps, au sujet du cordon bleu. Mais aussi ce
serait la braver imprudemment, que de leur accorder de nouvelles
grces, et de prter  dire que la Restauration ramnerait les anciens
abus, et que l'on verrait encore les mmes personnes runir toutes les
grces, etc. etc., et cela dans un moment surtout o nous sommes 
peu prs hors d'tat d'en faire  personne.

Pour ces motifs, le roi persvra dans son opinion, regrettant de ne
pouvoir la sacrifier  celle de son frre. Eussiez-vous exprim dans
l'une et l'autre de vos lettres la volont d'appeler vos enfants
auprs de vous, le tendre intrt que je vous porte m'aurait donn la
force de vous tenir le mme langage. Qu'est-ce donc si, comme je m'en
flatte, votre intention est de les laisser auprs de moi!...
D'ailleurs, de quoi discutons-nous? Vous ne voulez pas sans doute
nommer en ce moment toute la maison de votre belle-fille; cela serait
ridicule et impolitique. La duchesse de Srent et sa fille peuvent
donc nous suffire.

Cette fois, le comte d'Artois cda. La soumission lui fut rendue
facile par la nouvelle, reue au cours de ce dbat, de la prochaine
arrive de la duchesse de Srent auprs de Madame Royale. Elle tait
prte  se mettre en route pour la rejoindre l o les ordres du roi
lui enjoindraient d'aller. Louis XVIII s'empressa de l'annoncer  sa
nice, qui lui avait demand  rflchir avant de se prononcer sur un
nom ou sur un autre.

Vous avez raison de prendre du temps pour rflchir au choix que je
vous ai invite  me proposer. Mais permettez-moi de vous donner  la
fois une preuve de ma confiance en votre discrtion, et du dsir
extrme que j'ai de vous voir heureuse. Je sais que mon frre dsire
que la duchesse de Srent soit votre dame d'honneur. Je partage ce
dsir, et, si c'tait  moi de faire dfinitivement ce choix, je n'en
ferais pas un autre, bien sr de n'en pouvoir pas faire un meilleur,
ni qui pt vous plaire davantage. Vous serez, en ce cas, tonne que
je ne vous en aie pas parl; mais je ne pouvais y songer la sachant en
France, au lieu que j'ai appris, depuis la dernire lettre que je vous
ai crite, qu'elle est au moment d'en sortir. Je reviens actuellement
 ce que je voulais vous dire. Jugez combien il serait agrable 
votre beau-pre et  votre mari, qui regarde Mme de Srent comme sa
seconde mre, que vous exprimassiez le dsir de l'avoir pour dame
d'honneur! Vous pourriez donc me mander: Si la duchesse de Srent
tait libre, je serais bien heureuse de l'avoir pour dame d'honneur.
Ce souhait, infiniment naturel de votre part, comblerait d'aise ceux
auxquels il vous est le plus essentiel de plaire.

La petite ruse que je vous propose est assurment bien innocente. Je
ne serais pas embarrass d'avouer que je vous eusse inspir une
pareille ide; mais j'aimerais bien mieux qu'elle part venir de vous,
et vous ne pourrez pas me donner une plus grande marque d'amiti que
de l'adopter.

Il faut actuellement que je vous parle du plaisir que m'a fait votre
lettre  mon neveu; il est si doux pour un pre de voir ainsi la
confiance s'tablir entre ses enfants! Il m'a montr sa rponse: mais
je ne lui ai pas dit mon secret. La vie qu'il vous a dcrite est celle
que je mne depuis la fin de 1792. C'est  peu prs celle d'un couvent
de chartreux. Elle me convient, je crois, plus par habitude
qu'autrement. Mais elle pourrait fort bien ne pas vous convenir. Si
cela tait, ma chre enfant, dites-le-moi franchement. Dites-moi les
changements que vous y dsireriez. Je voudrais que ce ft un sacrifice
que de les adopter, ma tendresse m'en ferait un bonheur; mais, en
vrit, ce n'en serait mme pas un; ainsi que rien ne vous gne.

Madame Royale s'empressa d'accder au dsir de son oncle.

Le dsir que vous me tmoignez, mon cher oncle, de placer auprs de
moi Mme de Srent est parfaitement conforme  mes souhaits. J'ai
toujours estim extrmement cette dame, et par sa manire de penser
dans toutes les occasions, et par l'attachement inviolable qu'elle a
tmoign  mes parents jusque dans leur captivit, et particulirement
 ma tante lisabeth, dont elle tait au service et qui en faisait
grand cas. J'imagine mme que vous aurez t instruit, mon cher oncle,
que j'avais demand qu'elle me suive, quand je suis partie de France.
On me l'a refus. Ainsi, sous tous les rapports, si la duchesse de
Srent tait libre, je serais bien heureuse de l'avoir pour dame
d'honneur et de la pouvoir trouver  Mitau  mon arrive.

Je vous remercie extrmement, mon cher oncle, de m'avoir envoy le
portrait de mon cousin; il m'a fait grand plaisir et me parat bien
diffrent du premier. Quant  sa lettre dont vous me parlez, je ne
l'ai pas reue, mais me flatte cependant qu'elle n'est pas perdue et
que vous l'aurez peut-tre oublie.

On tait en plein hiver quand la duchesse de Srent fut dfinitivement
dsigne pour remplir auprs de Madame Royale les fonctions de dame
d'honneur. Le roi savait que sa nice n'arriverait pas  Mitau avant
le mois d'avril de l'anne suivante, et, ainsi qu'il le mandait  son
frre, il s'tait rsign  cette attente de cinq ou six mois. Pour en
tromper les longueurs, il s'occupait de tous les dtails concernant la
future duchesse d'Angoulme et mme des plus insignifiants en
apparence.

J'ai t ces jours-ci voir l'appartement qui vous est destin.
J'espre que vous en serez contente. J'ai cependant une inquitude. Il
est expos au midi, et j'ai entendu dire que vous craigniez la chaleur
dans les appartements. Si cela tait, vous me feriez grand plaisir de
me le dire, parce qu'alors je proposerais  mon neveu, qui doit loger
dans le double, au nord, de troquer avec vous, et, quoiqu'il craigne
aussi le chaud, il sera heureux de vous faire ce lger sacrifice. Je
dois cependant vous dire une chose: c'est qu' mon sens, l'appartement
du midi est plus joli que celui du nord, quoiqu'ils soient tous les
deux de la mme grandeur; mais le premier me semble mieux distribu.
Je ne saurais vous exprimer le plaisir que je prends  vous parler de
ces arrangements de dtail; ils me paraissent hter l'instant
fortun.

Madame Royale ne pouvait qu'tre trs touche par ces incessantes
attentions.

J'ai t pntre de tous les dtails dans lesquels vous voulez bien
entrer par rapport  mon logement. Celui que vous m'auriez destin
m'aurait toujours convenu, mais je dois avouer que l'exposition du
midi me convient beaucoup. Je crois que la chaleur ne doit pas tre
excessive dans ce climat, et le sud me parat l'exposition la plus
saine; j'aurais t bien fche que mon cousin se gnt pour moi, et
je reconnais bien  cela sa manire de penser.

Ainsi, tout nouveau bon procd du roi provoquait chez Madame Royale
une manifestation nouvelle de reconnaissance, et, qu'il ft question
d'affaires importantes ou de choses secondaires, rien, ses lettres en
font foi, ne la laissait insensible ou indiffrente. Il est vrai que
celles du roi tmoignaient incessamment une tendresse plus grande.
Tout y tait prtexte, comme, par exemple, lorsqu'il invitait sa nice
 s'approprier un dpt de diamants fait par lui, durant son sjour 
Coblentz, entre les mains de l'lecteur de Trves, et lui envoyait,
pour qu'elle pt les retirer, le reu qui lui en avait t donn. Il
craignait seulement que, parmi ces diamants, il y en et  Madame
lisabeth. C'est une chose aise  claircir, rpondait Madame Royale
en le remerciant, car je sais qu'elle a fait un testament. Mais je
doute que ceux-ci soient  elle, puisque c'est un dpt de 91, et elle
n'a appris le voyage de Varennes que quelques heures avant. Par
consquent, je ne crois pas qu'elle ait eu la possibilit de les faire
passer dans ce moment.

Le 30 dcembre 1798, une affaire bien autrement grave fit prendre au
roi la plume:

Je viens, ma chre enfant, d'apprendre que le Directoire, quittant
enfin le masque dont il s'est si longtemps couvert  l'gard du roi de
Sardaigne, vient de lui dclarer la guerre. Vous pouvez aisment juger
combien une pareille nouvelle m'afflige. Cette perfidie a t prcde
de tant d'autres, qu' moins d'un miracle, ce malheureux prince est
perdu, s'il est rduit, pour se dfendre,  ses seules forces. Je ne
doute pas que l'me gnreuse de l'Empereur, mon neveu et le sien,
n'ait senti sa cruelle position. Je ne sais que trop aussi combien il
s'est coul de temps depuis la dclaration de guerre, et combien il
doit dj s'tre pass d'vnements. N'importe, je ne puis me taire,
et voir dans un si grand danger la seule soeur qui me reste, et toute
la famille de ma femme. Sans les raisons que je vous ai dites, ce ne
serait pas  vous que je m'adresserais, ce serait  l'Empereur
lui-mme. Mais, en ce moment, je suis presque bien aise que mon
bonheur ait t retard, puisque vous pouvez me suppler dans une
occasion aussi intressante. Je sais la rserve que vous vous tes
impose; je l'approuve en tout autre cas; mais dans celui-ci, il faut
vous mettre au-dessus. Imitez, s'il en est temps encore, l'exemple
d'Esther. Songez qu'il y va du salut ou de la perte de votre tante, de
toute une famille qui, bientt, vous tiendra de si prs. Pressez,
sollicitez, servez-vous du don de persuasion que la Providence vous a
si bien donn; obtenez les secours qui leur sont si indispensables.
Vous ne pourrez faire une meilleure action, ni me donner  moi-mme
une plus touchante preuve de votre tendresse pour moi. Je vous le
demande par toute celle dont mon coeur est rempli pour vous.

Avant que sa nice et pu recevoir cet appel, le roi lui crivait de
nouveau:

Je vous ai exprim deux fois la semaine dernire la peine et
l'inquitude que me causait l'tat de ma soeur et de mes beaux-frres.
Je les ai ressenties encore plus vivement par le bruit qui s'est
rpandu de leur translation  Chambry. Enfin j'ai appris leur dpart
pour la Sardaigne. Leur sort est encore bien dplorable; ils ont eu de
cruelles journes  passer, et je suis sr que le souvenir de celles
dont vous avez eu le malheur d'tre le tmoin vous y aura rendue plus
sensible. Mais, du moins, nous n'avons plus  craindre pour leurs
personnes. Je vous avais, dans les premiers moments de ma douleur,
invoque  leur secours; mais mes lettres ne vous arrivrent, srement
que longtemps aprs que vous avez su l'tat exact des choses, et vous
penserez, comme moi, qu'il n'y a rien  faire pour le moment, et que
leur sort changera, comme le ntre,  une poque qui, j'ose l'esprer,
n'est pas bien loigne.

Lorsque ces lettres dsoles arrivrent  Madame Royale, elle
connaissait les douloureux vnements qui les avaient dictes. Elle en
avait mme fait part  son oncle, dont les informations s'taient
croises avec les siennes:

Vous aurez srement appris, mon trs cher oncle, tous les malheurs
qui sont arrivs  Turin: l'emprisonnement du roi et de toute sa
famille, et leur dpart, dit-on, pour l'le de Sardaigne. Je suis bien
afflige de toutes ces horreurs, surtout par rapport  la reine, qui
est une sainte et avait dj bien assez souffert de toute la cruaut
de ces gens-l. J'ai encore reu une de ses lettres il y a peu. Il est
sr que c'est terrible. Il ne me parat pas que les affaires se
remettent; au contraire, je trouve que cela va toujours de pire en
pire. Quand est-ce donc qu'il y aura une fin  tant de malheurs?

La semaine suivante, la princesse ajoutait qu'elle avait sollicit
l'Empereur. Ce prince a rpondu que, s'il tait possible, il ferait
tout pour les sauver, et qu'il tait mme de son propre intrt de les
soutenir. Je crains qu'on ne puisse pas faire beaucoup pour eux
prsentement. Mais j'attends tout du temps. Au reste, les dernires
nouvelles taient qu'ils taient rests  Parme, et on esprait que
tout pourrait s'arranger pour le mieux. Le roi fut particulirement
heureux de la dmarche de sa nice. J'y suis d'autant plus sensible,
que, lorsque vous avez reu mes lettres  ce sujet, vous saviez, comme
je n'ai pas tard  l'apprendre, aprs les avoir crites, que tout
tait perdu pour le moment. N'importe, ma tendresse pour vous s'en est
accrue, s'il est possible, et de plus, vous avez fait une oeuvre dont
celui devant qui il n'y en a aucunes de perdues vous rcompensera.
J'ai appris, depuis la date de votre lettre, que ces infortuns ont
quitt Parme; mais je ne serai tout  fait tranquille pour eux que
lorsque je les saurai arrivs en Sardaigne.

Dans l'intervalle le roi avait envoy,  Madame Royale, son portrait
fait jadis par Mme Bonn. La princesse en possdait dj un autre sign
de Mme Vige-Lebrun. Elle le tenait de La Fare, qui lui-mme devait 
un heureux hasard d'avoir pu le lui offrir. Lorsque celui de Mme Bonn
a t peint, tant d'annes et de malheurs n'avaient pas encore pass
sur ma tte. Ainsi, quoique ressemblant alors, il est bien flatt
aujourd'hui. Mais ni l'un ni l'autre ne vous diront, aussi bien que
j'espre avant peu vous le dire en personne,  quel point je vous
aime.

J'espre que vous avez reu la lettre de mon neveu sur la vie que
nous menons ici; mais n'oubliez pas que tout cet arrangement est
subordonn  ce qui pourra vous plaire, et parlez-moi, je vous prie,
avec une entire confiance sur ce sujet. Mon neveu m'a dit ce que vous
lui mandez au sujet de vos gots. Je vous avouerai que j'avais dj
tch de les deviner; et j'espre que vous trouverez ici quelques
livres, de quoi dessiner et travailler. J'avais demand aussi un
clavecin: mais comme je vois que vous n'aimez pas mieux la musique que
moi, je n'embarrasserai pas votre appartement d'un meuble inutile.

Au milieu des proccupations que trahit cette correspondance, commena
l'anne 1799, attendue avec d'autant plus d'impatience par le roi,
que, d'une part, la coalition contre la France s'tant reforme avec
la participation de la Russie, il pouvait esprer pour le printemps
des rsultats dcisifs et que, d'autre part, il tait convaincu que ce
mme printemps verrait arriver sa nice  Mitau. Mais, ds le dbut de
cette anne, Madame Royale eut un gros chagrin; elle perdit la plus
fidle de ses compagnes, l'archiduchesse Amlie, la plus jeune soeur
de l'Empereur, avec qui,  son arrive  Vienne, elle s'tait
troitement lie. Ds le mois de dcembre, elle prvoyait ce malheur.
J'ai encore le chagrin ici de voir l'archiduchesse Amlie qui se
meurt. Elle est attaque d'une maladie si forte qu'on craint bien
qu'elle n'en revienne pas. J'en serai inconsolable, vu l'amiti
qu'elle me tmoigne et le malheur de la voir mourir si jeune. Il est
sr que sa nature qui est forte peut la sauver. Mais je n'ose pas m'en
flatter.

L'archiduchesse mourut dans la soire du jour o Madame Royale avait
envoy  son oncle ces nouvelles dsespres. Je peux vous assurer
que j'en ressens une douleur extrme. Elle avait toutes les qualits
pour se faire aimer et me tmoignait beaucoup d'amiti. C'est un
manque terrible pour moi; c'tait ma seule et unique socit; il ne se
passait pas de jour o je ne la visse. Mme jusque dans sa maladie,
elle voulait que je vinsse passer un instant avec elle tous les jours.
Il est affreux de voir prir une jeune femme de son ge dans une
maladie si souffrante; c'est une perte irrparable pour toute sa
famille dont elle tait adore, et pour moi-mme aussi!

Les consolations du roi ne pouvaient faire dfaut au dsarroi moral
que subissait sa nice par suite de cette mort prmature; il les lui
versa avec son effusion coutumire. Ce ne sont pas des inquitudes
que je viens vous tmoigner, ma chre enfant, c'est une vritable
douleur. L'amiti que vous aviez pour votre aimable cousine, celle
qu'elle vous portait, et dont elle vous a jusqu'au dernier moment
donn des preuves si touchantes, m'attachaient sincrement  elle, et
me la font regretter comme si j'avais pu juger par moi-mme de tout ce
qu'elle valait. Je connais trop cependant votre pit pour n'tre pas
sr de la consolation que vous prouvez, en songeant au bonheur dont
une me si pure doit jouir  prsent. Aprs une telle pense, que sont
toutes celles de la terre! Je vous prie pourtant de songer  ceux qui
vous aiment. Sans mon neveu, je me nommerais le premier; mais ce n'est
qu' lui seul que je puis et que je veux cder sur ce point.

La douleur de Madame Royale fut, au mme moment, traverse par une
petite joie. Dans le dpt restitu par l'lecteur de Trves, elle
avait trouv l'habit de son pre. C'est une vraie relique pour moi;
il m'a fait un grand plaisir. Il me parat que le portrait de l'enfant
qui est dans le portefeuille est celui de mon frre an. Mais comme
j'avoue que je ne m'en souviens pas trs bien, oserai-je vous prier de
me le dire? Nanmoins la mort de l'archiduchesse, en augmentant
l'isolement dans lequel vivait Madame Royale, bien qu'elle et quitt
le deuil, contribua  lui rendre plus pesant le sjour de Vienne. Soit
que les lettres de son fianc eussent fini par toucher son coeur, soit
que la tendresse de son oncle l'et entirement et compltement
subjugue, elle brlait maintenant du dsir de se runir  eux, et
voyait avec joie approcher le moment o ce dsir pourrait enfin se
raliser.




IV

LE MARIAGE


Au commencement d'avril 1799, toutes les difficults qui s'taient
opposes jusque-l au voyage de la reine et de Madame Royale taient
leves. Elles devaient arriver  Mitau l'une et l'autre au mois de
juin. Le roi avait pens d'abord qu'elles pourraient voyager ensemble.
Mais Paul Ier en avait dcid autrement; un itinraire tait trac 
chacune d'elles, qui n'assurerait leur runion qu'au terme de leur
route.

Le roi, au moment o sa nice allait se trouver au milieu de cette
famille de qui ses malheurs l'avaient spare, et qu'elle ne
connaissait pas, jugea bon de la lui faire connatre. Dans sa lettre
du 17 avril, il la dcrit en commenant par son neveu, comme s'il et
voulu prparer la jeune fiance aux qualits et aux dfauts du prince
qui allait tre son mari.

Je vous ai dj dpeint le caractre de mon neveu. J'espre que vous
avez t contente du portrait, et je suis certain que vous le
trouverez ressemblant. Il vous sera d'autant plus facile d'tre
heureuse avec lui, que son coeur, gard par sa vertu, ne s'est jamais
donn qu' vous, et que ses principes, aids par ce que vous valez,
vous garantissent que ce premier sentiment sera aussi le dernier. Mais
je vous connais mal, ou, non contente d'tre heureuse dans votre
intrieur, vous voudrez aussi que votre mari rponde  ce que les
circonstances demandent de lui, et pour ma part, je vous avouerai que
je garde bien plus mes esprances  cet gard sur vous, que sur tout
ce que j'ai pu faire moi-mme. La diffrence d'ge, l'habitude de
respecter et mme de craindre un peu, font toujours voir  un jeune
homme un peu de pdanterie dans les leons de ses parents, au lieu
que, dans la bouche d'une femme aimable et chrie autant qu'estime,
la raison devient sentiment, et son empire, pour tre plus doux, n'en
acquiert que plus de force.

N avec une grande facilit pour le travail, mon neveu a forcment
men pendant longtemps une vie qui lui a fait perdre l'habitude et
mme le got de l'application. Je me suis efforc de dtruire ce
dfaut, le seul vritable que je connaisse en lui; j'y ai russi en
partie; c'est  vous d'achever l'ouvrage, et, lorsqu'il saura par
vous-mme que le meilleur moyen de vous plaire est de se rendre en
tout digne de vous, les mauvaises habitudes disparatront bientt;
vous en serez plus heureuse, vous ferez la joie de toute notre
famille, et la France vous devra un jour son bonheur. Ce que j'attends
l de vous ne vous donnera aucune peine. Tendrement aime, vous
n'aurez qu' le vouloir pour possder la confiance d'un mari timide,
mais dont l'me ouverte et loyale ne demande qu' s'pancher dans la
vtre.

Aprs ces rflexions sur le duc d'Angoulme, le roi passait en revue
les autres membres de la famille des Bourbons de France.

Ce serait vouloir vous donner des leons, et, comme je vous l'ai
dit, je n'ai pas la prsomption d'y prtendre, que de vous rappeler ce
que vous allez devoir  mon frre. Il connat bien tous les droits
d'un pre, mais il a le coeur excellent. Je ne vous aime pas plus que
lui: c'est tout dire, et trouvant en vous les gards et la soumission
qu'il a lieu d'esprer, jamais il ne se servira de ses droits que pour
contribuer  votre bonheur. Votre conduite vis--vis de ma belle-soeur
sera encore plus aise. Dlicate de sant, craignant le monde o elle
a russi toutes les fois qu'elle l'a voulu, aimant la vie retire, les
gards que vous lui devrez suffiront pour vous en faire adorer.

La tendre amiti qui rgne entre mes deux neveux vous rpond du soin
que le duc de Berry mettra  vous plaire, et, sans doute, vous aurez
pour lui les sentiments qu'il mrite. Celui qui m'unissait  votre
mre m'a appris qu'un beau-frre devient facilement un vritable
frre. Je n'ai pas besoin de vous parler de ce que vous devez  l'ge
et aux vertus de mes tantes. La reine, que vous verrez dans les
premiers moments plus que tout le reste de la famille, vous a toujours
particulirement aime, et, plus vous la connatrez, plus vous verrez
combien elle est aimable et facile  vivre.

Je n'ai rien  vous dire sur les personnes qui vous approcheront de
plus prs. Vous savez tout ce que vaut la duchesse de Srent; sa fille
est digne d'elle; et, quant au duc de Damas, qui est destin  tre
votre chevalier d'honneur, votre malheureux pre, dont il avait t
menin, faisait de lui le plus grand cas.

Enfin, il faut aussi, ma chre enfant, que je vous dise un mot de
moi-mme. Je vais perdre sans regret mon autorit directe sur vous;
mais, jamais, je ne renoncerai  vous servir de pre, et, comme tel,
j'ose esprer que je possderai toujours votre confiance. Votre raison
sera toujours votre meilleur guide. Mais une longue exprience des
hommes et des choses peut vous tre utile, et je serai toujours prt 
vous donner des conseils, lorsque vous m'en demanderez. Si vous
prouviez des peines et que vous veuillez les dposer dans mon sein,
je regarderai cet panchement comme la preuve la plus certaine de
votre tendresse. De votre ct, je vous regarde comme destine par la
Providence  remplacer ma pauvre soeur,  tre, comme elle, le lien
de toute la famille, la confidente de tous, l'ange de paix pour
apaiser les petits diffrends qui naissent toujours de temps en temps
entre les meilleurs amis: ce rle est celui qui peut le mieux vous
convenir pendant nos malheurs et lorsqu'ils seront finis.

Cette lettre est l'avant-dernire que Madame Royale dt recevoir de
son oncle. Elle la trouva prte  se mettre en chemin. C'est le voeu
et le dsir empress de son coeur, crivait l'vque de Nancy. Toutes
les mesures taient prises pour son dpart. Le duc de Villequier tait
venu la chercher  Vienne pour l'accompagner  Mitau. L'Empereur
d'Allemagne avait consenti  la faire conduire, sous la protection de
Mme de Chanclos, jusqu' Thrsepol sur la frontire russe. L, des
ordres taient dj donns par le tsar pour la protger sur la route
et faciliter son voyage. Elle avait avec elle, comme dame de
compagnie, Mlle de Choisy, nice du marquis d'Ourches, jadis
chambellan du comte de Provence, qu' sa demande le roi avait attache
 sa maison. La duchesse de Srent et sa fille, sorties trop tard de
France pour la trouver  Vienne, devaient la rejoindre en Courlande.
Les deux valets de chambre, Hue et Clry, trois femmes de service et
deux valets de pied, taient aussi du voyage. Quand le roi connut ces
dtails, Madame Royale avait dj quitt Thrsepol, d'o le 17 mai,
en y arrivant, elle avait expdi par estafette un court billet  son
oncle. Il le reut le 23 mai. Ce mme jour, d'Avaray consignait
l'vnement dans son rapport au roi.

Une estafette envoye par M. le duc de Villequier nous a appris ce
matin que Madame Royale est enfin arrive  Thrsepol le 17, qu'elle
en devait partir le surlendemain, et qu'aprs treize jours de route,
elle sera rendue  Mitau.

Monseigneur le duc d'Angoulme, au comble de ses voeux, est venu chez
moi me tmoigner avec beaucoup de sensibilit et dans les termes les
plus obligeants qu'il n'oubliera jamais que c'est  mon zle et  mes
soins qu'il doit le projet et le succs de son mariage.

En lui tmoignant de mon ct combien je suis heureux d'avoir pu
contribuer  son bonheur, j'ai saisi l'occasion de lui observer que la
politique seule prside ordinairement au mariage des princes, mais
que le sien runit tout ce que le sentiment a de plus doux, et la
politique de plus intressant, et que cette union et t l'objet le
plus digne de ses voeux, dans le cas mme o il serait paisiblement
assis sur les premires marches du trne. Je voulais par ces
rflexions graver plus profondment dans le coeur du jeune prince son
amour pour Mme Thrse, et raffermir dans la rsolution de s'occuper
constamment du bonheur de son pouse. J'ai lieu de croire qu'elles ont
produit leur effet.

Le 29, le roi fit partir le duc de Guiche, en l'invitant  aller
devant soi jusqu' ce qu'il rencontrt la voyageuse, et en le
chargeant pour elle de ce souhait de bienvenue: C'est avec le
sentiment de la plus douce joie que je vous cris cette lettre, ma
chre enfant. Le moment o le duc de Guiche vous la remettra prcdera
de bien peu celui o je vous recevrai aprs un si long espace de temps
et tant de malheurs communs. Je vous l'ai souvent dit: je n'ai pas la
prsomption d'esprer vous les faire oublier; mais du moins ma
tendresse, mes soins ne ngligeront rien pour vous en adoucir le
souvenir, et j'espre recevoir de vous le mme soulagement. J'en
trouve le gage dans toutes vos lettres. Celle que vous m'avez crite
de Thrsepol me prouve votre confiance, et c'est de tous les
sentiments celui dont un pre est le plus jaloux de la part de sa
fille. Les autres appartiendront bientt  mon neveu; il les mritera
par les siens; et, plus je les verrai rciproques entre vous, plus je
croirai qu'il peut encore y avoir du bonheur pour moi.

En mme temps que Madame Royale se dirigeait vers Mitau, la reine y
arriva dans la soire du 2 juin. Son voyage avait t l'objet de
longues ngociations et donn lieu entre elle et son mari  de
pnibles dbats. Au moment de quitter Budweiss, elle prtendait
voyager avec un somptueux tat de maison, incompatible avec l'exigut
des ressources dont disposait le trsor royal. Il fallut de nombreuses
lettres, les cruels aveux et toute la volont du roi pour la faire
renoncer  cette prtention. Elle avait d se contenter d'un train
trs modeste, dont la fixation arrachait au comte de Saint-Priest
cette rflexion douloureuse: L'tat que M. de Virieu a envoy  M. de
Villequier serait assurment bien petit pour la reine de France; mais
les circonstances nous contraignent  le resserrer encore.

Cette difficult rsolue, elle en avait soulev une autre. Elle
voulait emmener avec elle sa lectrice, cette Mme de Gourbillon, dont
nous avons constat la fcheuse influence et dont Louis XVIII tait
dcid  ne pas tolrer la prsence  Mitau. L'enttement de la reine,
la rsistance du roi donnrent lieu  une volumineuse correspondance.
Le 31 mai, le roi lui avait crit: Si mes instances et mon amiti ne
peuvent rien sur vous, si vous pouvez vous rsoudre  me compromettre
vis--vis de l'Empereur de Russie, qui ne pourra, d'aprs cette
rsistance, que prendre la plus trange ide de nous deux, Mme
Gourbillon pourra arriver  Mitau. Mais je vous jure, pour ma part,
qu'elle ne mettra pas les pieds au chteau et que je ne rponds pas
des dispositions de l'Empereur  son gard.

La reine ne s'tait pas laisse convaincre par ce svre
avertissement. Elle avait crit au tsar pour obtenir que la prsence
de la Gourbillon ft impose au roi. Mais celui-ci agissait de son
ct et obtenait du tsar l'ordre de ne pas permettre  Mme de
Gourbillon de rsider  Mitau et son internement dans une ville
frontire. Paul Ier ne rpondit pas  la demande de la reine et la
renvoya au roi. Le 12 juillet, Louis XVIII le remerciait: Je suis
sensiblement oblig  Votre Majest Impriale de la communication
qu'elle veut bien me faire et la prie d'excuser une dmarche
inconsidre dont j'ai lieu d'tre bless. L'avis que Votre Majest
Impriale me donne me servira, j'espre,  empcher que pareille chose
n'arrive  l'avenir. En tout tat de cause, je conjure son amiti de
supporter une importunit qu'il me cote beaucoup de lui occasionner,
mais qui prvient des inconvnients importants pour mon intrieur, que
je ne dtaille pas ici pour ne pas abuser de la patience de Votre
Majest Impriale. Je la supplie donc de regarder comme non avenue
toute dmarche ultrieure relative  la dame Gourbillon, qui se ferait
 mon insu, s'il m'tait permis de supposer qu'il en survnt encore.

Malgr les rsolutions formelles dont tmoignent ces lettres, la reine
avait pass outre. Mme de Gourbillon,  sa demande, l'avait
accompagne et osa entrer  sa suite dans Mitau. Mal lui en prit.
Tandis que les voitures de la reine traversaient la ville pour se
rendre au chteau, on vit l'une d'elles se dtourner et aller droit 
la maison du gouverneur. Dans cette voiture se trouvait la lectrice.
Chez le gouverneur, on lui signifia un ordre, en vertu duquel elle
devait tre ramene  la frontire. Elle poussa les hauts cris. Debout
sur le perron de l'htel du gouverneur, elle profrait contre le roi
de grossires injures. La foule s'tait amasse, commentait avec
passion l'vnement. Cette scne scandaleuse ne prit fin que par
l'incarcration de la Gourbillon, qui fut, ds la mme nuit, conduite
 Vilna.

Pendant ce temps, au palais, la reine, encore vtue de ses habits de
voyage, se livrait  un accs de violence et de larmes, refusant
d'entrer dans ses appartements, criant qu'elle voulait partir plutt
que de rester spare de celle  qui le roi faisait remonter  tort,
disait-elle, la responsabilit de la msintelligence qui avait trop
longtemps rgn entre eux. Il fallut pour l'apaiser que Louis XVIII,
faisant acte de volont et d'nergie, dclart qu'il ne la laisserait
pas repartir.

L'arrive de Madame Royale, qui eut lieu le lendemain, effaa la
douloureuse impression cause par cet vnement. La journe du 3 juin
peut tre considre comme la plus heureuse de toutes celles qu'avait
vcues Louis XVIII depuis sa sortie de France. La nuit avait port
conseil  la reine; elle avait recouvr son calme, et, quoiqu'elle et
longtemps vcu en msintelligence avec son poux, ils se rjouissaient
de se trouver runis en un moment aussi solennel. Ils allrent
ensemble, au del de la banlieue de Mitau, au-devant de leur nice, le
duc d'Angoulme avec eux. La premire, elle vit leur voiture, fit
arrter la sienne, et, se prcipitant au-devant du roi qui mettait
pied  terre aussi vite que le lui permettait son obsit, vint tomber
 genoux devant lui. Il la releva, la pressa contre son coeur, la
poussa contre la reine, qui, l'ayant embrasse, la cda au duc
d'Angoulme. Trs mu, trs ple, le jeune homme ne put que
balbutier quelques mots en baisant la main de sa cousine, dont la
prsence l'intimidait moins cependant que celle du roi, dont la
tendresse rayonnante se manifestait si bruyamment, que, s'il et t
plus jeune, on aurait pu croire que c'tait lui le fianc. Plus encore
que le jeune prince, n'en avait-il pas tenu la place pendant ces
longues fianailles?

Une heure plus tard, les gens rests au chteau entendirent sa voix
retentir sous les vieilles votes de l'ancienne demeure des ducs de
Courlande.

--La voil! La voil! criait-il.

Tous accoururent; ils furent admis  offrir leurs hommages  la
nouvelle venue, qui, dans ce morne exil, allait faire fleurir un peu
de bonheur. Le pressentiment qu'en avait le roi explique la joie qui
dbordait de son regard et de sa bouche. Aprs quatre annes
d'attente, il voyait enfin ses efforts couronns et ses voeux les plus
ardents raliss. Il avait voulu se donner une fille; il la possdait,
et combien digne de son amour!

Le mariage fut clbr le 10 juin, dans la chapelle du palais, en
prsence de tous les Franais prsents  Mitau, des personnages
officiels russes et des dlgus de la noblesse de Courlande. Le
cardinal de Montmorency, grand aumnier de la cour, officiait, assist
des abbs Edgeworth et Marie, aumniers ordinaires. La veille, dans le
cabinet du roi,  huit heures du soir, avait t sign le contrat:
contrat laconique, contrat d'exil, qui ajournait  des temps plus
heureux la constitution de l'apport des poux. Le comte de
Saint-Priest en donna lecture. Lorsqu'il pronona les noms de Louis
XVI et de la feue reine, Mme Thrse prouva une vive motion, qui fut
remarque, mais qu'elle surmonta promptement.

Le mme jour, tait arriv un envoy de Paul Ier, lui apportant un
collier en brillants et une lettre. Vos malheurs, vos vertus et votre
courage hroque, lui disait le tsar, vous assurent  jamais l'estime
et l'intrt de tous les tres bien pensants et sensibles. Soyez
heureuse au sein de votre famille qui vous chrit, et ne quittez mes
tats que pour rentrer en France et n'y voir que le repentir d'une
nation qui pleure les crimes des sclrats qu'elle a eu le malheur de
produire. Le tsar avait en outre accept de signer au contrat et d'en
recevoir le dpt dans les archives de l'Empire. Aprs la crmonie
religieuse, le roi annona officiellement le mariage  toutes les
cours et aux membres de sa famille.

Les portraits que vous avez vus de notre fille, mandait-il  son
frre, ne peuvent vous en donner une ide exacte; ils ne sont point
ressemblants. Elle ressemble  la fois  son pre et  sa mre au
point de les rappeler parfaitement, ensemble et chacun sparment,
suivant le point de vue o on l'envisage. Elle n'est point jolie au
premier coup d'oeil; mais elle s'embellit  mesure qu'on la regarde,
et surtout en parlant, parce qu'il n'y a pas un mouvement de sa figure
qui ne soit agrable. Elle est un peu moins grande que sa mre, et un
peu plus que notre pauvre soeur. Elle est bien faite, se tient bien,
porte la tte  merveille et marche avec aisance et grce. Quand elle
parle de ses malheurs, ses larmes ne coulent pas facilement, par
l'habitude qu'elle a prise de les contraindre; afin de ne pas donner 
ses geliers le barbare plaisir de lui en voir rpandre. Mais ceux qui
l'coutent pourraient difficilement retenir les leurs. Cependant, sa
gaiet naturelle n'est point dtruite; tez-la de ce funeste chapitre,
elle rit de bon coeur et est trs aimable. Elle est douce, bonne,
tendre; elle a, sans s'en douter, la raison d'une personne faite. Dans
le particulier, elle est avec moi comme notre pauvre lisabeth aurait
pu tre avec mon pre; en public, elle a le maintien d'une princesse
accoutume  tenir une cour. Non seulement elle dit des choses
obligeantes  tout le monde, mais elle dit  chacun ce qu'il convient
de lui dire. Elle est modeste, sans embarras,  l'aise sans
familiarit, innocente enfin comme le jour de sa naissance. J'en ai vu
la preuve positive dans la manire dont elle a t avec mon neveu
depuis mardi, jour de son arrive ici. Enfin, pour achever, j'ai
reconnu en elle l'ange que nous pleurons.

Aprs ce charmant portrait dont nous n'aurions eu garde de priver nos
lecteurs, le roi pavait un tribut d'loges au duc d'Angoulme. Six
jours  passer avec celle qui, le septime, devait tre sa femme
taient vritablement difficiles, et il a, ds le premier instant,
saisi la nuance juste, dont il ne s'est pas cart une seconde,
toujours cherchant  plaire, galant et mme tendre avec respect, mais
sans embarras. Nous avons t au-devant d'elle  trois verstes d'ici,
et le temps du retour a suffi  faire disparatre la timidit qui
tait ce que je craignais le plus dans notre jeune homme.

D'Avaray, dans une lettre adresse  une amie d'Italie, Mme de
Colonia, renchrit sur ces propos enthousiastes. Mme la duchesse
d'Angoulme est, pour la figure, le maintien, les qualits, les
vertus, tout ce qu'un coeur vraiment franais peut dsirer. Le roi, ce
bon, cet excellent prince, qui,  travers tant d'cueils et de
difficults, a su conduire  son terme cette intressante union, est
rajeuni de dix ans et jouit pour la premire fois d'un bonheur sans
mlange. Notre jeune prince est au comble de la satisfaction, et
nous-mmes dans l'ivresse. On dirait enfin qu'il ne nous manque rien,
que nous n'avons rien perdu ou que nous avons tout retrouv, et, si la
douce sensibilit de cette charmante princesse ne nous reportait
souvent sur la trace des malheurs inous de son auguste famille, on ne
verserait auprs d'elle que des larmes d'attendrissement et de joie.

Le 31 juillet, le roi, crivant  son frre, confirme ses premiers
loges, Ce que je vous ai dit de notre fille est l'exacte vrit; je
n'en ai dit ni trop ni trop peu. C'est au bout de sept semaines que je
vous le rpte, et, s'il y avait eu un peu d'enthousiasme dans les
premiers moments, il serait apais aujourd'hui; mais j'ai toujours les
mmes yeux. Il ne manque plus qu'un point  notre satisfaction; mais
ce point ne dpend pas de moi; l finit mon ministre. Ils sont jeunes
et bien portants tous les deux; ils s'aiment. Ainsi j'espre que ce
point ne se fera pas attendre longtemps et que nous nous verrons
renatre dans leurs enfants.

C'est encore  son frre que, le 7 aot suivant, il faisait la
piquante confidence que voici: Figurez-vous que les gens de Vienne
affectent de plaindre votre belle-fille et de la reprsenter comme une
victime de son obissance  ses parents. Je voudrais que ces
gaillards-l vissent les choses de leurs propres yeux, non pour tre
convertis, mais pour crever de dpit et de rage: _virtutem videant,
intabescantque relicta_.

Il le disait avec une lgitime satisfaction. Du reste,  Mitau, tout
le monde croyait qu'en France, l'effet de cette union serait immense,
et qu'elle aurait pour rsultat le rtablissement prochain de la
royaut. Cet espoir ne devait pas se raliser. Mais, en ce moment,
sous le sourire de l'orpheline du Temple, il s'panouissait dans le
coeur du roi avec autant de vigueur que si ce mariage si longtemps
attendu, au lieu d'tre clbr au fond de la Russie, l'et t aux
Tuileries ou  Versailles.




V

NOUVEL ESSAI DE RECOURS  BONAPARTE


Aprs ces heures de trve, la politique promptement reprenait ses
droits. La seconde coalition avait remis l'Europe en feu. Paul Ier,
qui s'y tait jet avec ardeur aprs avoir hsit longtemps  y
entrer, se croyait assur de la victoire; il la voyait clatante 
travers les premiers succs de ses armes. Il s'adressait aux
puissances, les invitant  envoyer des plnipotentiaires 
Saint-Ptersbourg afin d'y former un congrs dans lequel on
dlibrerait sur les moyens de rtablir l'quilibre europen et sur
les bases de ce rtablissement. Se passionnant pour cette ide,
qu'avec sa mobilit habituelle il abandonnait presque aussitt aprs
l'avoir conue, il la faisait connatre, le 16 juillet,  Louis XVIII.
Le sort des tats et celui de Votre Majest n'y sera pas oubli,
ajoutait-il, car j'en ferai l'objet de ma sollicitude.

Ce langage lectrisait le roi. Je remercie Votre Majest Impriale de
l'ouverture qu'elle veut bien me faire au sujet du congrs qu'elle se
propose de former dans sa capitale. Ds qu'il y sera trait, sous ses
auspices, des intrts de l'Europe et de ceux du roi de France, rien
n'est plus certain que la justice et la sret des stipulations qu'on
en doit attendre. J'en vois dj le prsage dans une lettre que le roi
d'Angleterre m'a crite, en rponse  celle o je lui fais part du
mariage de mes enfants. Ce prince me donne, pour la premire fois, le
titre qui m'appartient, mais que jusqu' prsent je n'avais encore
reu que de Votre Majest Impriale.

Dj,  la nouvelle de la signature du trait anglo-russe, Louis
XVIII s'tait empress de demander, le 28 mars,  Paul Ier une place 
la tte de son arme. Votre Majest Impriale tient entre ses mains
mon existence future, celle de ma patrie et de mes sujets. C'est
beaucoup sans doute, mais elle y tient aussi ma gloire. C'est encore
plus pour moi, et je la conjure de ne pas perdre de vue un intrt qui
m'est si cher. Mon oisivet, pendant que tant de puissances combattent
les tyrans usurpateurs de mon autorit, est une tache sur ma vie.
L'me gnreuse de Votre Majest ne voudra pas qu'elle y demeure
longtemps, et je ne cesserai de rclamer avec confiance sa puissante
intervention pour arriver o l'honneur m'appelle.

Cette lettre tait partie depuis quelques jours  peine, que les
nouvelles des victoires par lesquelles les allis ouvrirent la
campagne de 1799 arrivaient  Mitau. En Allemagne, Jourdan venait
d'tre battu par l'archiduc Charles. En Italie, Scherer avait t
rejet de l'Adige sur le Mincio. Moreau tait dsign pour le
remplacer. Mais il allait, lui aussi, reculer devant les troupes de
Souvarof. Les dfaites de Joubert  la Trebbia et  Novi, sa mort
prmature devaient aggraver encore nos dsastres, dont il tait donn
 Massna d'arrter le cours en un seul combat.

Au bruit de ces victoires des allis, favorables  sa cause, Louis
XVIII renouvelle sa demande: Si j'en crois le marquis de Gallo, que
j'ai vu dimanche  son passage, le dsir de la cour de Vienne est que
ce soient les troupes russes qui entrent les premires, tandis que
l'archiduc se tiendra  porte de les soutenir. Tel, Votre Majest
Impriale le sait, fut toujours l'objet de tous mes voeux[83]. Fut-il
jamais un moment plus favorable pour raliser les esprances qu'elle
m'a donnes? Je la prie, je la conjure d'en hter l'accomplissement.
Que, plac au premier rang de ses troupes, j'entre le premier en
France. Ce sera la plus grande marque d'amiti qu'elle m'ait jamais
donne.

         [Note 83: Dans la pense de Louis XVIII, la distance qui
         spare la France de la Russie ne permettant aucune crainte
         quant  des projets d'agrandissement de l'une aux dpens de
         l'autre, les troupes russes devaient tre accueillies plus
         favorablement que les troupes autrichiennes.]

 ces supplications ritres, Paul Ier rpond par le silence, ou,
s'il y fait allusion, c'est pour objecter qu'il ne saurait encore les
exaucer[84]. Le roi se rsigne provisoirement  l'immobilit, ne
pouvant, hlas! faire mieux. Mais, comme il prvoit que cette guerre
nouvelle de laquelle on l'exclut, comme on l'a exclu des prcdentes,
aura le mme sort, il persvre dans le projet, si Bonaparte revient
d'gypte, de traiter avec lui.

         [Note 84: Au moment mme o le tsar rpondait par des refus
         successifs aux demandes belliqueuses de Louis XVIII, un
         journal de Paris, _le Bulletin de l'Europe_, insrait sous la
         rubrique: Correspondance de Mitau, la note suivante
         communique sans doute par l'agence royaliste ou peut-tre
         par la police de Fouch: Paul Ier a fait dclarer  Sa
         Majest trs chrtienne qu'il dsirait que, par sa prsence
         sur le thtre de la guerre, elle daignt sanctifier les
         efforts de la coalition et prouver  tous les Franais que ce
         ne sont point des trangers avides de conqutes qui menacent
         leur territoire, mais que c'est un roi injustement dpouill
         qui veut reprendre ses tats, un petit-fils de Henri IV qui
         rclame son hritage envahi par des brigands.]

Au commencement de juillet, la maison royale  Mitau s'augmente d'une
nouvelle venue, la femme de Hue, l'un des plus fidles serviteurs du
roi. Hue tait  Paris quand Madame Royale est sortie du Temple; il
l'a accompagne en Autriche, d'o, au moment de la suivre  Mitau, il
a crit  sa femme reste en France de venir le rejoindre dans cette
ville. En y arrivant, Mme Hue raconte que, pour parvenir  quitter
Paris, elle a d recourir  l'amiti de Mme Bonaparte, qu'elle connat
depuis longtemps. C'est  la recommandation de celle-ci qu'on lui a
dlivr le passeport qu'on avait commenc par lui refuser.  l'appui
de ses dires, elle montre la copie qu'elle a prise et garde du billet
que,  sa sollicitation et pour lui venir en aide, Josphine a crit
au ministre de la police. Il est ainsi conu: La citoyenne Hue, mon
ancienne amie, et que je dsirerais vivement obliger, voudrait obtenir
les moyens de rejoindre son mari. Je vous aurai moi-mme beaucoup
d'obligation de faire tout ce qui dpendra de vous pour qu'elle
jouisse de cette facilit, si, comme je le crois, il n'existe aucun
obstacle.

Ces cinq lignes, sur le vu desquelles Mme Hue a obtenu son passeport,
attestent qu'elle n'exagre pas en parlant de l'amiti qui a exist
entre elle et la veuve du comte de Beauharnais avant que celle-ci ne
ft devenue Mme Bonaparte. D'Avaray, qui les a lues, est ainsi amen,
d'abord  interroger la voyageuse sur le caractre et les sentiments
de son amie, puis  s'ouvrir  elle du projet qu'on nourrit  Mitau.
Elle dclare que Mme Josphine a toujours t royaliste; qu'adore de
son mari, elle se flatte d'exercer sur lui une certaine influence,
mais qu'en tout cas, s'il est susceptible de prendre en mains les
intrts du roi, elle seule pourra l'y dcider. Il est souponneux 
l'excs, fier, jaloux, ne se livrant point ou presque point, craignant
d'tre devin ou prvenu; mais, au lit, avec sa femme, il lui permet
quelquefois de lui parler d'affaires et de lire dans sa pense.

Au cours de cet entretien, Mme Hue offre spontanment de faire
connatre  son amie ce qu'on attend d'elle. Elle lui crira, si l'on
veut, et comme dans sa lettre elle n'oserait prciser l'objet de la
commission, elle le confiera  une personne sre, qui, introduite par
cette lettre chez Mme Bonaparte, lui dira de vive voix ce qu'il
importe qu'elle entende. Cette personne sre est toute trouve. C'est
un oncle de Mme Hue qui habite Paris. Il se nomme Brion. g de
soixante-cinq ans, ancien membre du parlement, sage, rflchi,
discret, pensant bien, il est des intimes de Mme Bonaparte chez qui il
va souvent et trs en tat, par l'ascendant qu'il a sur elle, de la
dterminer  en parler  son mari.

Les propositions de Mme Hue sont immdiatement adoptes. La suite
qu'elles comportent leur est donne sur l'heure, car il importe que la
demande adresse  Mme Bonaparte lui soit prsente ds le retour du
gnral qui peut revenir  l'improviste. Elle restera jusque-l dans
les mains de M. Brion, qui l'utilisera quand il le jugera opportun.

Si je ne suis pas, Madame, la premire de vos meilleures amies  vous
fliciter sur le retour heureux de votre cher mari, crit Mme Hue, je
suis certainement celle qui s'en rjouit le plus et qui attend de lui
le succs de mes voeux les plus ardents. Vous les connaissez. Je n'ose
esprer que vous les partagez encore. Mais, si ce changement pouvait
s'oprer et me rapprocher de vous, rien ne serait capable de vous
exprimer ma reconnaissance ni de m'acquitter de ce bienfait. C'est
l'honneur et la foi de mon meilleur ami qui vous seraient bientt
offerts pour garant. La puret de son coeur, sa loyaut leur
donneraient, j'espre, la force que vous tes en droit d'exiger. Dans
tous les cas, Madame, je serai toujours sensible aux derniers effets
de votre amiti pour nous.

Je suis loin, Madame, de me repentir du sacrifice que vous m'avez
aid  faire, puisque ma prsence a consol le meilleur des hommes.
Son sort vous a trop intress, vous avez pris trop de part  ses
peines pour vous taire qu'elles sont allges. Fanfan n'est plus avec
moi. Sans cela, il me prierait de le mettre  vos pieds ainsi qu'
ceux de Mlle Hortense.  son ge, on est sans consquence. Il se
permet d'embrasser Eugne.

Celui qui vous remettra cette lettre connat tous les sentiments qui
m'agitent. Lui seul a le secret de mon coeur. Vous pouvez, par lui
seul, alimenter ou dtruire mon espoir. Encore un triste adieu,
Madame, en vous embrassant comme je vous aime; c'est de tout mon
coeur.

Deux lettres adresses  l'oncle Brion, l'une par Mme Hue, l'autre par
son mari, compltent cet important message: Je vous prie, mon cher
oncle, est-il dit dans la premire, de remettre vous-mme cette lettre
 ma belle et bonne amie. Il ne s'agit pas ici de lui faire des
chansons ou des bouts-rims, mais de la bonne prose, de celle surtout
qui pourra la convaincre de la vrit, de la puret, de la solidit de
mes intentions. Vous ne pouvez trop vous avancer envers elle, vous
attestant que vous serez fortement second dans l'offre de tout ce qui
pourrait tre digne d'elle.

Nous n'avons pu dcouvrir pour quelles causes ces lettres, qui portent
la date du 19 juillet 1799, ne furent pas expdies sur-le-champ.
Jusqu'au mois de dcembre, il n'en est plus question.  cette date,
Bonaparte tait rentr en France; le coup d'tat de Brumaire l'avait
rendu matre du pouvoir. C'est alors seulement qu' Mitau, on revient
 l'ide d'employer Josphine, mais, prfrablement  elle, le gnral
Berthier, rentr d'gypte avec le hros des Pyramides, et qui avait
t plac au ministre de la guerre. D'Avaray mandait  l'abb de La
Marre, toujours retenu  Londres: Je ne regarde pas comme facile de
parvenir  Bonaparte, moins encore de l'attacher  la cause du roi.
Il faut cependant le tenter, et je crois que, s'il est moyen d'y
russir, c'est d'employer pour intermdiaire l'un des officiers en qui
il a le plus de confiance, Berthier par exemple, ou sa propre femme.

Une note du mme d'Avaray accuse plus visiblement encore ces
dispositions en indiquant comment on pourra leur donner une forme
pratique. Elle constate d'abord que Berthier possde depuis longtemps
la confiance de son gnral, vit dans son intimit, et vient d'tre
fait par lui ministre de la guerre. Les renseignements recueillis sur
son compte ne le prsentent pas comme un ennemi de la royaut ni du
roi, et il semble bien qu'on peut lui demander de remettre  Bonaparte
une lettre de Sa Majest. D'Avaray dclare du mme coup que la seule
dmarche qui convienne au roi, c'est une lettre directe au Corse, dont
elle flatterait la vanit, et dont il ne serait pas impossible, en s'y
prenant en temps, de satisfaire les vues ambitieuses. Certes, le roi
ne compromettrait pas sa gloire en crivant  un homme que ses talents
militaires ont rendu clbre, qu'aucun crime irrmissible n'a fltri
et qui exerce la toute-puissance. Henri IV disait que toute dmarche
faite pour le salut de son peuple est honorable, et Charles II crivit
 Monk. Donc, une lettre  Bonaparte prsente par Berthier, voil
l'instrument dont il faut user. Si Berthier se rcuse, restera comme
dernire ressource l'entremise de Josphine,  laquelle on s'adressera
 l'aide des moyens fournis par Mme Hue.

Tout ce plan est suivi de point en point. Le 19 dcembre, les lettres
pour les deux gnraux sont rdiges par le roi lui-mme. Celle qu'il
adresse  Bonaparte, et que celui-ci ne lira jamais, est remarquable
par la forme loquente et hautaine dont s'enveloppent les sentiments
qui l'ont inspire. Tout y trahit la dignit royale. Les accents
qu'elle contient ne sont pas infrieurs  ceux qu'a trouvs Louis
XVIII dans toutes les circonstances de sa vie, o il lui fut donn de
revendiquer ses droits:

Vous ne pouvez penser, Gnral, que j'ai appris avec indiffrence les
graves vnements qui viennent de se passer. Mais vous pouvez tre en
doute sur le sentiment qu'ils ont excit en moi: c'est celui d'un
juste et ferme espoir. Ds longtemps mes yeux sont fixs sur vous; ds
longtemps je me suis dit: Le vainqueur de Lodi, de Castiglione,
d'Arcole, le conqurant de l'Italie et de l'gypte, sera le sauveur de
la France; amant passionn de la gloire, il la voudra pure; il voudra
que nos derniers neveux bnissent ses triomphes. Mais, tant que je
vous ai vu n'tre que le plus grand des gnraux, tant que la
fantaisie d'un avocat a suffi pour changer vos lauriers en cyprs,
j'ai d renfermer mes sentiments en moi-mme. Aujourd'hui que vous
runissez le pouvoir aux talents, il est temps que je m'explique, il
est temps que je vous montre les esprances que j'ai fondes sur vous.

Gnral, vous n'avez plus qu'un choix  faire: il faut tre Csar ou
Monk. Je sais que le destin du premier ne vous intimiderait pas. Mais
descendez dans votre coeur, et vous y verres que l'clat des victoires
est obscurci par son usurpation, tandis que la rputation du second
est sans tache et ne pouvait tre efface que par celle qui vous
attend. Dites un mot, et ces mmes royalistes que vous allez peut-tre
combattre en les estimant seront vos soldats. Rendez-moi cette arme
toujours victorieuse sous vos ordres, et qu'avec un chef tel que vous,
tous dsormais ne travaillent qu'au salut de la patrie. Je ne vous
parle pas de la reconnaissance de votre roi; celle de toutes les
gnrations futures vous sera assure. Enfin, si je m'adressais  tout
autre qu' Bonaparte, j'offrirais, je spcifierais des rcompenses; un
grand homme doit lui-mme fixer son sort, celui de ses amis; dites ce
que vous dsirez pour vous, pour eux, et l'instant de ma restauration
sera celui o vos dsirs seront accomplis.

Je vous fais parvenir cette lettre par voie sre, mais sans craindre
de me compromettre en l'crivant. Une telle dmarche ne peut
qu'honorer le prince qui la fait.

Recevez, Gnral, l'assurance de tous mes sentiments si vous vous
ralliez  moi, et, si vous restez mon ennemi, celle du dsir ardent
que j'ai de vous rencontrer bientt dans les champs de l'honneur.

De cette lettre il est fait deux expditions, l'une qui sera adresse
au gnral Berthier, l'autre qui sera remise  M. Brion, si ce gnral
refuse de s'entremettre. Le paquet sera remis  l'abb de La Marre
par le marquis de Rivire, qui est venu saluer le roi  Mitau et va
retourner  Londres. L'abb ira  Paris dposer les lettres aux mains
des destinataires, et, s'il ne peut s'y rendre lui-mme, se chargera
de les y faire parvenir. Celle que le roi fait passer par Berthier est
accompagne de ce billet:

La dmarche que je fais en ce moment vous prouvera, Monsieur,
l'opinion que j'ai conue  votre gard. Je veux amener au parti du
vrai honneur,  celui qui est le vtre au fond de l'me, le plus grand
des guerriers dont la France s'honore, et c'est sur vous, son ami, le
compagnon de ses travaux et de sa gloire, que je me repose du soin de
cette importante ngociation. Remettez-lui cette lettre que je confie
 votre loyaut, et dont vous trouverez la copie ci-jointe. C'est avec
une vritable satisfaction, Monsieur, que je vous donne ce tmoignage
de ma confiance. Elle vous est une garantie de mes sentiments pour
vous, et, si vous voulez juger quelle sera ma reconnaissance,
considrez que jamais roi, dans la position o je suis, n'a fait une
acquisition semblable  celle de Bonaparte.

Les instructions destines  de La Marre lui exposent avec les plus
minutieux dtails les dmarches que l'on confie  ses soins, soit
auprs de Berthier, soit auprs de Brion. On prvoit mme le cas o il
trouverait une autre voie pour arriver  Bonaparte; on lui expdie un
pouvoir en blanc dont il pourra disposer  son gr.

Je donne au porteur des prsentes, que je n'indique pas autrement
dans la crainte de le compromettre, mais pour qui elles seront un
tmoignage particulier de mon estime et de ma confiance, tout pouvoir
ncessaire pour traiter en mon nom avec le gnral Bonaparte.

Je ne le charge point de proposer  ce gnral des conditions ni des
rcompenses; il prononcera lui-mme sur celles qu'il peut dsirer. Le
fidle interprte de mes sentiments lui donnera aussi l'assurance que
toutes les demandes qu'il fera pour ses amis seront accordes
immdiatement aprs ma restauration. Le salut de mon peuple sera le
garant de ma fidlit  remplir mes promesses.--Louis.

D'autre part, ces instructions mettent de La Marre en garde contre la
duplicit du Corse. Tout en essayant de le sduire, il faut se dfier
de lui, ne croire  ses engagements que s'il les formule par crit. La
rumeur publique lui a attribu l'intention d'appeler au trne l'infant
d'Espagne, Charles-Isidore, g de onze ans. Fond ou non, ce bruit
dont Louis XVIII s'est  ce point alarm qu'il a cru devoir le
signaler  l'Empereur Paul en le suppliant de djouer un tel projet,
prouve du moins que Bonaparte n'aime pas les Bourbons de France et que
si, convaincu de la fragilit de son propre pouvoir, il en est rduit
 restaurer la monarchie, il ne se rsignera  rappeler le roi
lgitime qu'aprs avoir tout essay pour la faire sans lui.

Enfin, pour le cas o de La Marre ne pourrait aller lui-mme  Paris
pour remplir cette mission, on l'invite  la faire remplir par
Aubert s'il l'y juge propre. On s'en remet  sa prudence pour que
ces pices, dont il ne peut craindre en aucun cas la publicit, ne
servent pas cependant de trophe aux consuls. Veillez aussi  ce
qu'il ne soit pas rpandu de copies. Il serait trs nuisible que
Bonaparte et connaissance de la lettre que le roi lui crit avant de
l'avoir reue.

Le nom d'Aubert qui figure dans ces instructions n'tait pas le nom
vritable du personnage qu'il dsignait. C'tait un nom de guerre,
comme en prenaient alors pour leur sret les agents du roi rests en
France, dans leurs correspondances avec les migrs. Il cachait un
jeune dput connu pour ses opinions royalistes, reprsentant du
dpartement de la Marne au conseil des Cinq-Cents, que son caractre,
son loquence, ses tudes physiologiques, ses qualits d'homme d'tat,
devaient mettre un jour au premier rang parmi les grands citoyens dont
s'honore la France. Il s'appelait, de son vrai nom: Royer-Collard[85].

         [Note 85: Au moment o Royer-Collard entre en scne, il nous
         parat opportun de prciser d'aprs lui-mme ce que fut son
         rle pendant l'migration. En 1820, crivant  M. de Serre,
         garde des sceaux, pour refuser une pension de dix mille
         francs, il lui disait: J'ai t pendant six annes au pril
         de ma vie le serviteur du roi en France et son conseiller
         assidu.

         Aprs la rvolution de 1830, accus d'avoir reu pendant
         l'migration, sous le nom de Rmi, une pension de Louis
         XVIII, il adressa au _Moniteur_ la dclaration suivante:

         Je ne me suis point prvalu, durant les quinze dernires
         annes, des relations que j'avais eues en d'autres temps avec
         le roi Louis XVIII; je suis loin de m'en dfendre
         aujourd'hui. Voici la vrit, peu connue, sur ces relations.
         Elles ont commenc six mois aprs le 18 fructidor (1798);
         plusieurs fois interrompues, elles ont dfinitivement cess
         vers le milieu de l'anne 1803. Elles ont consist en ce que
         j'ai fait, par le choix de Louis XVIII, partie d'un conseil
         politique, compos de quatre personnes, dont trois vivent
         encore. Tout ce que j'ai  dire de ce conseil, dissous avant
         l'Empire, c'est qu'il a communiqu directement avec le chef
         du gouvernement, alors le gnral Bonaparte; qu'il lui a
         remis les lettres de Louis XVIII, et qu'il a reu de lui ses
         rponses autographes.

         Nous avons droit de penser que toute autre explication de
         notre part, tout autre dmenti seraient superflus; nous n'y
         descendrons jamais. Je puis cependant ajouter, pour ce qui me
         regarde, que je ne suis point _M. Remy_, et que je ne connais
         point le banquier dont on parle. Est-il besoin que j'affirme
         qu'en aucun temps je n'ai eu, soit avec lui, soit avec le
         roi, le genre de relations qui m'est attribu?]




VI

 LA VEILLE DU DIX-HUIT BRUMAIRE


En attendant les effets de sa tentative pour entrer en rapport avec
Bonaparte, s'il revient d'gypte, le roi suit des yeux les vnements
qui se droulent en Italie d'o Souvarof expulse les Franais, en
Suisse o les Autrichiens sont entrs, o les Russes vont les
rejoindre; il emploie ce qu'on lui permet encore d'action  convaincre
les puissances de la ncessit de se faire prcder en France par un
manifeste. Ce manifeste tait la grosse affaire du moment. Louis XVIII
dsirait que l'Autriche, au moment o ses armes franchiraient la
frontire, lant une proclamation portant que les puissances
coalises ne se proposaient pas un dmembrement de l'ancien
territoire, qu'elles ne poursuivaient d'autre but que la restauration
du lgitime roi de France, non dans l'intention d'imposer cette
condition comme un trophe de la victoire, mais par la conviction
intime que c'est le seul moyen de rendre la paix  l'Europe.

C'est cette dclaration que Pichegru, dans ses confrences avec
Wickham, et, aprs lui, Willot, avaient demande dj au cabinet de
Saint-James. Aprs de longs pourparlers, ils s'taient rsigns  en
accepter l'ajournement. Ils avaient mme fini par trouver sage et
prudent qu'on ne parlt du roi de France et qu'on n'arbort le drapeau
blanc qu'aprs la victoire dfinitive des allis. Mais le roi estimait
au contraire et faisait crire par Saint-Priest aux ministres du tsar
que la mesure qu'il rclamait aurait pour effet de runir aux drapeaux
des armes impriales tous les Franais bien pensants. On a lieu de
croire qu'elles trouveraient alors en France plus de partisans que
d'ennemis.

Paul Ier,  en juger par ses lettres au roi, partageait cette
conviction. Il lui crivait le 2 juin: Les cours de Vienne et de
Londres sont trop intresses au rtablissement de la royaut en
France pour ne pas y contribuer de tout leur pouvoir. Il ne reste 
Votre Majest qu' faire des voeux pour le succs de nos armes, 
s'attendre  une fin heureuse qui produira le commencement de son
rgne. On va s'entendre  Vienne pour dresser la proclamation au
peuple franais, et elle vous sera communique. Au reste, je crois que
Votre Majest peut se reposer sur moi du soin de ses intrts et
attendre le rsultat de nos efforts combins.

Le tsar esprait trop de la bonne volont des deux cours et de son
influence sur elles. Il s'tait jet dans la coalition, convaincu de
la sincrit du gouvernement britannique et de son dvouement aux
Bourbons. En y entrant, il avait impos silence  ses dfiances contre
l'Autriche. Il devait,  brve chance, voir sa perspicacit mise en
dfaut par les menes des cabinets de Londres et de Vienne. Mais ces
menes, commences dj, lui chappaient encore. C'est de bonne foi
qu'il donnait au roi les assurances optimistes qui se retrouvent 
toutes les lignes de sa correspondance.

 Mitau, le roi proscrit saisissait mieux la ralit. Dans les
rapports qui lui arrivaient de Londres et de Vienne, il apercevait
clairement que les intrts de sa dynastie taient le moindre souci
des deux gouvernements dont Paul Ier lui garantissait le bon vouloir.
Le ministre britannique avait dsavou Talbot, l'agent qui remplaait
Wickham en Suisse. Lui reprochant de s'tre trop troitement associ
aux complots ourdis par les royalistes pour renverser le Directoire,
il l'avait envoy en Sude et remplac d'abord par le colonel
Crawford, ensuite par Wickham lui-mme. Wickham tait venu reprendre
la direction des menes anglaises, prcdemment exerce par lui, avec
l'ordre de tenir les royalistes au second rang, de leur faire
comprendre que, dans la conviction du gouvernement anglais, le succs
des ennemis extrieurs du gouvernement franais pouvait seul ouvrir
une voie sre  une insurrection heureuse  l'intrieur. Les migrs,
aux termes des instructions donnes  Wickham, devaient tre
considrs non comme des allis, mais comme des protgs, dont il
convenait de ne se servir que si l'on jugeait leur concours
indispensable. En consquence de cette apprciation justifie par
l'impuissance et les divisions des partisans du roi, les sacrifices
d'argent devaient tre rduits, limits au strict ncessaire.

En mme temps qu'en Suisse se manifestait l'gosme de la politique
anglaise, elle clatait ailleurs en d'autres traits. Willot, toujours
impatient, toujours plein de feu, press de passer sur le continent,
tait retenu  Londres par les ajournements indfinis et ritrs
qu'on opposait  ses requtes, malgr les efforts du duc d'Harcourt,
de Cazals, de Dutheil, du comte d'Artois lui-mme.

La discussion sur les termes de la proclamation des allis, qui se
poursuivait  Londres comme  Vienne, achevait de rendre vident ce
mauvais vouloir du ministre britannique. Le comte d'Artois, qui
rsidait  dimbourg, tait venu  Londres, au mois de juin, pour la
suivre de plus prs. Il se croyait sr,  ce moment, de s'emparer de
Lorient et de Saint-Malo. Ds la premire confrence qu'il eut avec
lord Grenville, il exposa le plan de l'expdition. On commena par lui
promettre des secours en hommes et en argent. Mais, la promesse
restant subordonne  la possibilit de ce coup de main, dont les
Anglais entendaient se faire juges, elle ne les engageait pas. Il leur
suffisait, pour se drober  son excution, de contester cette
possibilit. Ils se montrrent donc prodigues d'assurances sur ce
point.

Il n'en fut pas de mme quand les vues de la coalition, tant mises
sur le tapis, on arriva au manifeste des allis et  la
reconnaissance du roi, qui devait, dans l'opinion du comte d'Artois,
en tre la base. Les Anglais protestrent de la sincrit des
intentions de leur souverain, de la conformit de ses opinions avec
celles de l'Empereur de Russie. Mais ils se dclarrent impuissants 
obtenir de l'Autriche la manifestation de sentiments analogues.  la
faveur de cette impuissance, ils opposrent un formel refus  la
demande qui leur tait faite, de rdiger une proclamation
satisfaisante pour Louis XVIII. C'est le principe mme de la monarchie
lgitime que le comte d'Artois dut dfendre contre eux.

Dans un rapport reu  Mitau le 16 juillet, se trouve le texte des
propositions qu'ils soumirent  l'agrment du prince. Les voici: 1 la
guerre a pour but de dlivrer les Franais du joug tyrannique sous
lequel ils gmissent; 2 les puissances n'ont aucun projet de
dmembrer le territoire de la France, tel qu'il tait avant la
Rvolution; 3 les souverains coaliss considrent la monarchie comme
un gouvernement plus propre qu'aucun autre  rtablir la tranquillit
en France et la paix en Europe; 4 cependant, ne voulant pas exiger
des Franais de vivre sous tel ou tel rgime, les puissances seraient
toujours disposes  traiter de la paix aussitt que les Franais
auraient un gouvernement stable et susceptible d'inspirer confiance et
scurit.

Le comte d'Artois donna son approbation aux trois premiers de ces
articles, mais il protesta contre le quatrime. J'ai fait remarquer,
crivait-il, que cet article est capable de dtruire les effets du
manifeste en ce qu'il ouvre la porte  toutes les ambitions,  tous
les systmes, et que, loin de rassurer les Franais, il ne peut que
les alarmer, puisqu'au lieu de leur rendre l'espoir de la paix, il
jettera parmi eux une nouvelle pomme de discorde; qu'enfin, il est
dangereux en lui-mme pour tous les souverains, puisqu'il consacre le
premier de tous les principes rvolutionnaires, savoir le droit des
peuples  l'insurrection pour changer la forme de leur gouvernement.

Le comte d'Artois affirmait donc que les puissances devaient, dans
leur intrt comme dans celui du roi, exprimer l'intention positive de
rtablir la monarchie et le lgitime monarque. Mais le cabinet
anglais, qui, malgr les assurances contraires, ne voulait pas
s'engager envers les Bourbons, objectait qu'il n'amnerait jamais
l'Autriche  un tel langage, et il soutenait sa formule comme la
meilleure. Le comte d'Artois ne parvint pas  en avoir raison[86].

         [Note 86: Il retourna  dimbourg si dcourag qu'au lieu
         d'envoyer  son frre la relation de son voyage, il se
         contenta de lui crire qu'il la lui enverrait prochainement.
         Le roi se plaignit de ce qu'il appelait des rticences et
         demanda des explications qu'il reut peu aprs.]

 Vienne, les dmarches faites par l'agent du roi, La Fare, vque de
Nancy, auprs du baron de Thugut, n'taient pas couronnes de plus de
succs. Aux premires ouvertures de La Fare touchant la ncessit d'un
manifeste, le ministre imprial rpondit durement et mme avec
humeur. Il mit en doute l'attachement des Franais pour leur roi
lgitime. Il dclara qu'une proclamation des allis, loin de produire
l'effet qu'en attendait M. le comte de l'Isle, fournirait aux
rpublicains l'occasion de lever une arme redoutable. Quant  la
reconnaissance du roi, elle ne pouvait rsulter que d'une dmarche de
l'Empereur de Russie auprs des cours. Et, comme La Fare objectait que
l'exemple donn par Paul Ier quivalait  la plus significative des
dmarches, Thugut rpliqua:

--Que Louis XVIII demande  l'Empereur Paul de le mettre  la tte
d'une arme imposante et lui permette de se prsenter en cet tat  la
France. Alors, il sera temps de le reconnatre; alors l'Empereur
Franois approuvera tout ce que l'Empereur Paul jugera  propos de
faire pour le roi. Voil ma rponse et mes sentiments.

Dans ce langage clatait une fois de plus la malveillance de
l'Autriche pour les Bourbons, cette malveillance dont elle leur avait
donn tant de preuves et  laquelle le roi suppliait le tsar d'en
imposer[87] par des tmoignages clatants de sa protection.

         [Note 87: Il y a lieu de rappeler que Thugut en fut
         l'instrument passionn. Un doute subsiste sur la question de
         savoir si cette passion fut dsintresse. Metternich, dans
         ses _Mmoires_, constate que Thugut fut souponn de s'tre
         vendu au Directoire. Il ajoute, il est vrai, que, malgr
         tout, Thugut tait au-dessus de la corruption. Mais il est
         oblig de reconnatre que personne n'a voulu affirmer que le
         ministre autrichien servit son pays avec dsintressement, et
         cela, dit-il, est regrettable pour son nom et pour
         l'Autriche.]

En dpit de ces checs de sa diplomatie, Louis XVIII ne se
dcourageait pas. Tout lui tait prtexte pour revenir  son ide,
pour demander sa reconnaissance par les cours coalises contre la
France et pour plaider la ncessit d'un manifeste sign d'elles. La
lettre suivante, adresse  Paul Ier le 24 juin, rvle avec une
intressante prcision tout ce qu'il attendait de ce prince et accuse
la persistance qu'il mettait  le supplier de se conformer  ses
dsirs:

Votre Majest Impriale a sans doute observ, dans l'adresse du
prtendu Corps lgislatif aux Franais, cette phrase bien remarquable:
Il ne s'agit plus de savoir si vous resterez libres, mais si vous
continuerez  tre Franais. La crainte seme avec art d'un
dmembrement de la France, a toujours t la principale arme de mes
ennemis; elle leur a russi en 1793; elle a fait leur succs dans les
campagnes suivantes, et, j'ose le dire  Votre Majest Impriale, la
puret, la noblesse bien connue de ses intentions n'empcheraient pas
qu'elle ne leur russt encore, si rien n'tait employ pour en
dtruire l'effet. Mais je ne lui cacherai pas les inquitudes que
j'prouve. La dmarche que M. de Cobenzl fit l'anne passe de venir
me voir  son passage par Mitau, des tmoignages d'amiti que
l'Empereur des Romains m'avait fait donner par ma nice pendant les
derniers mois de son sjour  Vienne, me faisaient esprer un
changement dans les dispositions de cette cour  mon gard, et, malgr
des discours reus de M. le baron de Thugut, tenus  mon agent
lui-mme, o il faisait une grande distinction entre la monarchie
franaise et le monarque, je crus les circonstances favorables pour
faire, de mon ct, une dmarche plus marquante, et j'ordonnai au
comte de Saint-Priest d'crire  M. de Thugut une lettre qui, par sa
franchise et le sentiment qui la dictait, mritait bien quelque
attention.

Ce ministre s'est content de faire rpondre verbalement quelques
phrases peut-tre plus satisfaisantes que le langage qu'il avait tenu
prcdemment, mais trop peu significatives pour suppler  une rponse
par crit, qu'il a dcline. Votre Majest Impriale conoit ma
position, et elle ne laissera, j'espre, pas chapper l'instant
favorable de djouer les manoeuvres de nos ennemis, en dclarant que
la question n'est pas de savoir si les Franais resteront Franais,
mais s'ils veulent continuer  vivre sous l'oppression de cinq tyrans
ou revenir  la monarchie modre sous laquelle ils ont prospr
depuis quinze cents ans, et  l'autorit lgitime du chef de la maison
de Bourbon, dont le gouvernement paternel les rendait depuis si
longtemps heureux; s'ils veulent accepter les secours des souverains
gnreux qui ne viennent pas pour envahir leur territoire dont ils
jurent de conserver l'intgrit, mais les aider  recouvrer leur
religion, leurs lois et leur libert, et qui, prts  poser les armes
le jour o l'ordre sera rtabli en France, sont en mme temps rsolus
 combattre sans relche des principes et un tat de choses
incompatibles avec le repos de l'Europe, la sret et le bonheur de
leurs propres sujets.

Cette dclaration, non moins efficace que les clatantes victoires du
marchal de Souvarof et de l'archiduc, Votre Majest Impriale
l'obtiendrait de la cour de Vienne; elle a sans doute acquis le droit
de l'exiger d'elle, et les discours des ministres britanniques, lors
des derniers dbats du parlement d'Angleterre, donnent lieu de croire
que le cabinet de Saint-James ne ferait pas de difficult d'y
adhrer.

Ainsi, par tous les moyens, sous des formes diverses, Louis XVIII
manifestait l'inbranlable conviction que les rigueurs de son exil et
l'tendue de ses malheurs n'affaiblirent jamais. Non, l'Europe ne
pouvait se passer de lui. Il tait la clef de vote de l'quilibre
continental. Sans lui, en dehors de lui, il n'y avait ni paix durable,
ni ordre possible. Les puissances avaient autant besoin de lui qu'il
avait besoin d'elles.

C'est grce  cette conviction qu'il rsistait aux preuves ritres,
qu'il se gardait contre le dcouragement, et que les vnements qui
auraient d le briser le laissaient debout. Le mauvais vouloir de
l'Angleterre et de l'Autriche ne pouvait rien contre elle. Il suivait,
d'un esprit confiant, les succs des armes allies, avec la certitude
que, quelque rpugnance qu'on prouvt  l'associer  ces succs,
c'est lui seul qui serait appel  en profiter, parce que seul il
tait en tat de les fconder. Il se croyait si proche d'un dnouement
heureux, mme lorsque de toutes parts il tait averti que les
puissances songeaient  mettre un usurpateur sur son trne[88], qu'il
s'occupait de nouveau de la dclaration qu'il adresserait  son peuple
en entrant en France[89]:

         [Note 88: Les rumeurs qui circulaient  ce sujet taient
         aussi frquentes que varies. L'Autriche fut accuse d'avoir
         voulu donner la couronne de France  l'archiduc Charles; la
         Prusse, de prfrer  ce dernier le duc de Brunswick. En
         septembre 1799, un rapport arriv de Paris  Mitau raconte
         srieusement que, dans un conseil tenu au Directoire, auquel
         assistaient des gnraux et des dputs, on avait reconnu
         l'impossibilit de maintenir la rpublique et la ncessit de
         rtablir la monarchie. Tour  tour avaient t discutes les
         candidatures du duc d'Orlans, du duc d'York, du duc de
         Brunswick et d'un infant d'Espagne. Sieys seul avait dfendu
         le roi lgitime, que soutenait Paul Ier. La Prusse, disait
         le mme rapport, tient pour le duc d'Orlans, qui, en montant
         sur le trne, pouserait une soeur du monarque prussien. Il
         y a lieu de constater que le roi de Prusse n'avait pas de
         soeur. Pour l'honneur de la maison d'Orlans, nous devons
         ajouter que les princes de ce nom restaient trangers  ces
         intrigues sans consistance, ainsi que le prouve leur
         soumission solennelle au roi, en fvrier 1800, que nous
         raconterons dans le troisime volume de cet ouvrage.]

         [Note 89: C'tait aprs Zurich et quand la Russie abandonnait
         la coalition. L'Angleterre et l'Autriche songrent  tenter
         de dbarquer une arme sur les ctes occidentales de la
         France. Le roi l'apprit par hasard, et Saint-Priest crivait
         avec amertume: Selon que cela s'est toujours pass depuis le
         commencement de cette guerre, on ne met jamais le roi au fait
         de rien. Le projet fut d'ailleurs abandonn comme tant
         d'autres. Il avait t dj question d'envoyer le comte
         d'Artois au quartier gnral de l'arme russe, afin qu'il pt
         se montrer sur la frontire avec les allis. Wickham ayant
         fait part de ce projet aux membres de l'agence de Souabe,
         l'un d'eux, d'Andr, objecta que la prsence de Louis XVIII
         serait d'un effet plus dcisif que celle de son frre: Sans
         doute, rpliqua Wickham; mais, si c'est le roi qui se trouve
         sur les lieux et s'il fait des promesses, s'il prend des
         engagements, il faudra les tenir, tandis que si c'est le
         comte d'Artois, on pourra les luder.]

Deux choses me paraissent ncessaires, crivait-il au tsar dans la
seconde moiti de cette anne 1799, si pleine de grands vnements:
l'une, de rassurer mes sujets contre les projets de vengeance que mes
ennemis n'ont pas manqu de m'attribuer; l'autre, d'tablir un ordre
quelconque qui me donne le temps d'examiner ce qu'il sera possible de
rtablir de l'ancien rgime et mme de conserver du nouveau. J'ai
pens que le seul moyen de remplir ce second objet, tait de laisser
provisoirement subsister l'ordre administratif et judiciaire sur le
pied o il sera, en supprimant tout ce qui sera contraire  la
religion et aux bonnes moeurs, et en substituant partout les formes
royales aux rpublicaines.

Ma dclaration porterait donc: 1 ce provisoire; 2 le renouvellement
de la promesse que j'ai faite d'une amnistie. Sur cet article
important, je m'exprime ainsi dans les instructions qui sont dans les
mains de mon frre: Vous garantirez mes sujets que la publication
d'une amnistie gnrale leur annoncera mon retour et que, parmi les
auteurs des crimes qui sont excepts par ma dclaration de 1795, ceux
qui mriteront que la France leur pardonne, n'auront plus  redouter
ma justice; 3 la promesse aux gnraux, officiers et soldats qui
embrasseront ma cause, de leur conserver leurs grades et emplois et
mme de leur donner des rcompenses proportionnes  leurs services.

Dj, depuis le commencement de la guerre, comme avant le dix-huit
fructidor, il tait surtout question dans ses conseils, des conditions
dans lesquelles se rtablirait son pouvoir et des rformes qu'il
apporterait au rgime cr par la Rvolution.  la fin du mois de
juillet, il crivait  son frre une lettre qui constitue un programme
de gouvernement et rvle les dispositions personnelles o il se
trouvait prs de deux annes aprs le coup d'tat du Directoire, et
trois mois avant le coup d'tat de Bonaparte:

En tendant au rtablissement de l'ordre ancien et  la rforme des
abus, disait-il, il y a deux points qu'il ne faut pas perdre de vue:
1 ce qu'il est possible de rtablir; 2 ce qui peut tre bon 
conserver. Or ni vous, ni moi, ni peut-tre personne, mme en France,
ne peut apercevoir ces deux points bien distinctement. Il faut
cependant partir d'une base quelconque, car il n'est pas possible de
dtruire sans rdifier, ni de rdifier sans savoir quoi. C'est ce
qui m'a dtermin  laisser provisoirement subsister la forme actuelle
d'administration civile et judiciaire avec ces restrictions: 1 que
tous les corps et individus, tant de l'une que de l'autre espce, me
prteront serment de fidlit;  qu'ils exerceront leurs fonctions en
mon nom. Mais cette dtermination ne regarde que le temporel, et tout
ce qui tient au spirituel doit tre _illico_ remis comme par le pass.
Ainsi les archevques, vques, curs, et, en un mot, tous les
pasteurs lgitimes, doivent tre rintgrs dans leurs diocses et
paroisses, le culte divin rtabli, le nouveau calendrier aboli, la
discipline ecclsiastique remise en vigueur, les diocses vacants
administrs par qui de droit.

Quant aux biens usurps, la question est dlicate. La restitution est
de droit naturel, et ne pas l'annoncer serait en quelque sorte
participer  l'injustice de la spoliation. D'un autre ct, les
acqureurs sont nombreux, et il est dangereux d'irriter cette classe
et de la rduire au dsespoir. J'ai rsolu, par cette raison, de
promettre aux possesseurs actuels un ddommagement conforme aux
circonstances. Ces expressions sont vagues, je le sais; mais elles en
remplissent mieux mon objet: 1 parce qu'elles me laissent le matre
de rgler par la suite et la nature et la quotit des ddommagements;
2 parce qu'en rassurant les possesseurs sur la crainte d'tre
renvoys, le bton blanc  la main, il leur offre en mme temps la
chance d'obtenir, selon leur conduite, un meilleur ou moindre sort, et
d'en tre punis par leur obstination dans la rvolte.

 l'gard des impositions, comme il n'est pas possible d'tablir un
nouveau systme avant de connatre les ressources et les besoins
rels, les impts actuellement existants seront provisoirement perus
avec toute la modration que peut exiger la situation des
contribuables.

Quant  l'arme, il n'y a rien  changer  ce que je vous ai dj
mand en d'autres temps: conservation de grades et d'emplois aux
officiers de tous grades qui embrasseront le bon parti.

Mes sentiments de clmence sont bien connus. Je leur ai pos des
limites dans ma dclaration de 1795. Mais il peut y avoir tels
services qui obligent  fermer les yeux sur les plus grands crimes.

Tel est, mon cher frre,  ce dernier membre de phrase prs, qui ne
peut tre dit qu'avec beaucoup de circonspection et dans une
circonstance qui l'exigerait imprieusement, l'esprit de la
proclamation qu'il faudra que vous publiiez en entrant en France, si
vous y entrez. Je regrette qu'il ne soit pas en mon pouvoir de vous
dlguer celui de promulguer vous-mme une amnistie. Mais il faudra
que vous annonciez l'intention o je suis de la promulguer aussitt
que je serai en France. Le provisoire suffira pour faire aller la
machine jusqu' mon arrive, qui suivra de prs la vtre. J'ajouterai
comme saint Paul: _Ctera autem cum venero disponam._

 l'heure o il crivait en ces termes, les nouvelles que le roi
recevait de l'intrieur, alors que les allis menaaient de toutes
parts les frontires de la France, n'taient pas pour branler sa
confiance dans un dnouement prochain. On lui rendait compte de
l'excellent esprit des troupes casernes dans Paris, de la puissante
organisation des forces royalistes sur divers points du territoire.
Les hommes sur lesquels on pouvait compter avaient t diviss en
trois catgories, comprenant: la premire, les individus qui devaient
agir dans leur dpartement; la seconde, ceux qui taient assez jeunes
pour tre incorpors dans une arme mobile; la troisime, les gens
d'lite, audacieux, dtermins, toujours prts  un coup de main.
Trois cents hommes de la dernire catgorie taient entrs dans Paris.
Ils attendaient, pour y provoquer un soulvement, que la Rpublique
et employ ses troupes contre les armes allies et qu'en Bretagne,
en Vende, en Alsace, en Franche-Comt, dans les provinces
mridionales, on ft prt  les seconder. Partout, des chefs taient
attendus; on les dsignait dj, car les agents royalistes avaient
parl des offres faites au roi par Dumouriez, par Pichegru, par
Willot.

Les rapports assuraient encore que la garde du Directoire tait 
vendre; que les conjurs taient assurs du concours des mcontents de
Suisse, de Belgique et de Hollande. En Franche-Comt, on tenait
Besanon par la complicit des chefs qui y commandaient. L'action de
Prcy s'tendait de Lyon jusque dans la Haute-Auvergne. Le mouvement
tait imminent en Provence; il favoriserait les efforts des allis en
Italie. Six mille hommes, rpandus entre Digne, Gap et Sisteron,
attendaient des ordres. On leur annonait une escadre anglaise, qui
devait dbarquer,  Frjus ou  Antibes, des munitions et de l'argent.
Dans le comtat d'Avignon, des soulvements analogues se prparaient.
Ils avaient pour objectif la citadelle du Pont-Saint-Esprit.

Depuis Schaffhausen jusqu' Dusseldorf, on a plac  distance des
hommes adroits qui instruisent de tout et dont plusieurs se sont dj
mnag des accs auprs des tats-majors; on fait circuler dans les
armes des pamphlets et des chansons contre les gouvernants. Dans
chaque dpartement, il existe une association capable de s'emparer de
l'autorit au moment o de grands coups frapps aux frontires
assureront les moyens d'oprer une crise dcisive  Paris.

Pour une petite part de ralit, il y avait dans ces rapports une
grande part d'exagration. Inconsciemment ou  dessein, leurs auteurs
dnaturaient la vrit. De quelques faits isols, ils tiraient des
considrations gnrales; par des accidents, ils jugeaient l'ensemble.
Parlant des insurrections partielles du Languedoc et de Provence, ils
montraient le Midi en armes. L'existence de quelques bandes de
dserteurs, brigands de grands chemins et chauffeurs, tait
interprte comme une preuve du refus de l'arme de servir un
gouvernement rgicide et oppresseur.  la faveur de plans qui
n'existaient que sur le papier, ils prdisaient la chute de la
Rpublique, le succs final du parti du roi[90].

         [Note 90: Tous n'taient pas aussi confiants dans les
         dispositions des Franais. En fvrier 1798, le duc d'Havr,
         qui tait  Madrid, bien plac par consquent pour juger de
         l'tat des esprits dans le Midi, crivait avec plus de
         perspicacit qu'il n'en rvlait d'ordinaire: Quoiqu'on ne
         puisse douter ici des progrs de l'opinion en France, ni de
         l'tendue des moyens d'influence de Votre Majest, on y
         regarde le royalisme accabl sous le rgime de la Terreur et
         sans aucune nergie. On s'y mfie des agents de Votre
         Majest, qu'on juge n'tre exempts ni de jactance, ni
         d'indiscrtion, ni de prcipitation, ni d'imprudence, qui ont
         contribu au triomphe de nos ennemis,  des insurrections
         prmatures, partielles, mal combines, plus mal excutes et
         confies  des personnes jouissant de peu de crdit, qui,
         ayant compromis en pure perte, compromettraient galement
         ceux qui les seconderaient.]

Comment,  la distance o il se trouvait des vnements, Louis
XVIII aurait-il discern ce que contenaient d'inexact ou d'exagr
les rcits qui lui arrivaient de ses agents? Ces rcits ne
concordaient-ils pas avec d'autres faits dont il ne pouvait mettre
en doute la ralit? N'tait-il pas vrai que le gouvernement du
Directoire tombait en pourriture, et que le prtendant avait trouv
un membre de ce gouvernement dispos  se vendre  lui? N'tait-il
pas vrai que trois gnraux, aprs avoir abandonn le service de la
Rpublique, travaillaient pour sa cause? N'tait-il pas vrai que,
presque partout, les armes rpublicaines reculaient devant les
armes des puissances coalises, que la Hollande et la Suisse
s'taient insurges, qu'en Italie, les soldats de la France
rsistaient vainement  Souvarof et  Mlas, chaque jour rapprochs
des frontires?

Lorsque tant de faits semblaient annoncer un profond changement dans
les affaires de l'Europe, pourquoi Louis XVIII n'aurait-il pas ajout
foi aux affirmations de ses agents? Elles rpondaient  ses
indomptables esprances; elles apportaient un appui  sa foi dans une
meilleure destine; il les acceptait comme l'expression rigoureuse de
la vrit.




VII

LES PLANS DE DUMOURIEZ ET DE WILLOT


Tandis que le mauvais vouloir des allis transformait en dceptions
quotidiennes les esprances que Louis XVIII avait fondes sur le
succs de leurs armes, Dumouriez, retir  Ottensen, dans le Holstein,
non loin d'Hambourg, attendait qu'on l'appelt  Mitau. Impatient et
anxieux, il se plaignait du silence du roi. Il s'tait abstenu, il est
vrai, de lui crire, malgr les conseils de Fonbrune. Il attendait,
pour le faire, que l'Angleterre et donn son adhsion au plan danois,
qui lui avait t soumis, au mois d'octobre prcdent, par le prince
Charles de Hesse. Mais il estimait que ses offres de service ne
mritaient pas un accueil moins favorable que celles de Pichegru et de
Willot. Il s'tonnait du peu d'empressement qu'on mettait  les
accepter. Il s'tonnait de mme de l'indiffrence des Anglais  son
gard. Le colonel Anstrutter, envoy par eux au prince de Hesse afin
de confrer avec lui, tait reparti aprs un sjour de trois mois en
Danemark et en Allemagne. Rentr  Londres en fvrier, il n'avait plus
donn de ses nouvelles. En fait, la ngociation tait donc suspendue.
La confiance de Dumouriez dans l'efficacit de ses projets ne s'tait
pas affaiblie pour cela; mais il se demandait s'ils se raliseraient
jamais. C'est alors que lui fut fournie l'occasion de se rattacher 
une combinaison nouvelle, pour laquelle il s'enthousiasma comme il
s'tait enthousiasm pour la premire[91].

         [Note 91: Son enthousiasme pour les propositions belges ne
         dura pas, ce qui fournit  Saint-Priest l'occasion de prendre
         acte de la mobilit du gnral et de manifester les dfiances
         que la cour de Mitau ne cessa de nourrir contre lui, mme
         quand elle coutait ses offres et y paraissait sensible: Le
         voil dj qui bat en retraite sur l'aveu de son repentir. Il
         abandonne tout aussi vite le gnralat des Brabanons qui le
         dsiraient tant selon Fonbrune, pour aller, dans le sud de la
         France, prparer une contre-rvolution. C'tait une erreur,
         et Saint-Priest n'tait que l'cho d'un propos sans
         consistance. Mais il ajoutait: Nous avons lieu de croire que
         l'Angleterre a fait un autre choix (Willot), et la moralit
         du sujet qu'elle a en vue nous est moins suspecte que celle
         de Dumouriez.]

Toujours dsireux de secouer la domination franaise, les Belges
attendaient en vain les effets des promesses faites  leurs dputs
par le cabinet de Saint-James, au commencement de 1798. On leur avait
promis des munitions, des armes, un corps de troupes, fourni par la
Prusse, la coopration des mcontents de Hollande. Aucun de ces
engagements n'tait encore excut. Tout l'effort des Anglais semblait
tre acquis aux Hollandais. Ils prparaient une expdition destine 
dlivrer les Pays-Bas. Un corps de vingt-trois mille hommes devait se
porter sur la Hollande, y tre rejoint par dix-sept mille Russes.
Cette arme, sous le commandement du duc d'York, avait pour objectif
l'expulsion des Franais.

Dus, se croyant abandonns, les Belges avaient dj demand 
Dumouriez, ils lui demandrent de nouveau s'il consentirait  se
mettre  leur tte. Dumouriez ne rpondit pas sur-le-champ  cette
proposition. Mais il en donna connaissance  Fonbrune. Ce dernier
n'avait cess de plaider  Hambourg, auprs de Thauvenay, la cause de
Dumouriez, de supplier le roi de ne pas dcliner les offres du
gnral. Il avait fait galement connatre  Saint-Ptersbourg que
Dumouriez tait l'auteur de plans grandioses, dont l'excution
hterait la fin des malheurs dchans sur l'Europe par la Rvolution.
La dmarche des Belges devint sous sa plume un thme facile, sur
lequel il renouvela les sollicitations qu'il avait adresses 
Thauvenay pour tre transmises  Mitau. De son ct, Dumouriez se
dcida  crire  Saint-Priest. Soit que ses projets eussent t jugs
efficaces, soit qu'on craignt de le rebuter, il obtint une rponse.
Elle porte la date du 11 juin 1799 et la signature du comte de
Saint-Priest. En voici le texte:

M. de Fonbrune, de son propre mouvement et sans aucune provocation, a
dit  M. de Thauvenay connatre, par ses rapports avec vous, votre
disposition sincre de revenir au roi et de le servir avec zle. Il a
ajout que vous tiez appel par les Belges insurgs pour les
commander et qu'on pouvait compter sur vous. M. de Thauvenay en a
rendu compte, et le roi lui a ordonn de vous faire savoir, par le
mme M. de Fonbrune, que Sa Majest agrerait votre soumission ds que
vous la lui auriez faite directement. Voil, Monsieur, le point auquel
nous sommes demeurs jusqu' l'arrive de la lettre que je viens de
recevoir de vous. Je n'ai point hsit  la mettre sous les yeux du
roi, qui accepte votre hommage, vos promesses. Il vous reste  en
remercier Sa Majest, en les lui renouvelant directement par une
lettre.

S'il s'agissait d'un concert entre le gnral Pichegru et vous, il
faudrait en avoir l'agrment du ministre britannique, parce que c'est
lui qui fait les frais des oprations de ce gnral. Au reste, s'il
agit en Suisse, vous serez bien peu  porte de vous concerter
ensemble, du moins jusqu' ce que vos plans, qui ne sont pas connus,
aient acquis un certain dveloppement.

Le roi sait gr  M. de Fonbrune d'avoir servi  la manifestation de
vos sentiments; mais vous n'avez pas besoin d'intermdiaire, et notre
connaissance de trente-cinq ans autorise du reste un commerce direct
entre nous. Je ne dissimule pas ma vritable satisfaction de voir un
homme tel que vous embrasser la cause de son lgitime souverain et se
dvouer  son service.

Le langage de Saint-Priest comblait les voeux de Dumouriez. Certain,
maintenant, que ses offres taient agres en principe, il n'hsita
plus  s'adresser directement au roi,  lui envoyer l'hommage de sa
soumission et l'expos de ses plans. Le roi lui rpondit le 15
juillet: J'ai reu, Monsieur, les assurances de votre dvouement, non
seulement avec satisfaction, mais avec confiance, et je suis convaincu
que nous n'aurions pas tard si longtemps  nous entendre, si j'avais
pu, au mois de septembre 1792, obtenir la permission ou, pour mieux
dire, l'avantage de vous attaquer, l'pe  la main, dans votre camp.
La cocarde blanche et alors promptement remplac celle que vous ne
portiez qu' regret, et nous ne gmirions pas sur des erreurs et des
malheurs irrparables. Mais pourquoi rappeler des souvenirs trop
douloureux? Votre zle, vos talents, peuvent du moins encore tre fort
utiles  l'tat, et je compte sur eux. J'espre aussi un bon succs de
la ngociation que vous avez entreprise, et jusque-l j'approuve votre
rserve. Soyez persuad, Monsieur, de tous mes sentiments pour vous.

La lettre royale fut expdie  Thauvenay avec l'ordre de la faire
tenir  Dumouriez. Thauvenay dsirait se mettre en relation avec lui.
Par l'intermdiaire de Fonbrune, il lui demanda un rendez-vous,
quelque part o le secret de leur rencontre pt tre gard. Dumouriez
dsigna la petite ville d'Elmshorn, sur les bords de l'Elbe,  une
gale distance de leurs rsidences respectives. C'est l, dans une
auberge, qu'aprs divers contretemps, ils se rencontrrent le 17 aot
1799.

Les dtails de leur entrevue sont conservs dans la lettre que
Thauvenay envoya  Mitau le lendemain. Chacun d'eux arriva de son
ct: Thauvenay seul, Dumouriez accompagn du chevalier de Gasp, un de
ses parents, migr franais au service du Danemark. Ils se firent
servir  djeuner dans une chambre, et restrent ensemble durant trois
heures. Dumouriez lut et relut avec attendrissement la lettre du
roi. Il fit le rcit des circonstances qui, jusque-l, l'avaient
empch d'agir d'aprs les sentiments de son coeur:

--Nous devrions avoir de grandes esprances, dit-il. Mais je crains
toujours que les puissances (et en particulier l'empereur de Russie)
n'aient pas les intentions que nous pourrions souhaiter.

--Moi, objecta Thauvenay, ce que je redoute le plus, ce sont les
factions de l'intrieur, et surtout la faction d'Orlans.

Il mettait brusquement le doigt sur la plaie en exprimant le grand
grief des migrs contre Dumouriez. Mais celui-ci protesta avec
nergie:

--Soyez sr, et assurez-en le roi de ma part, que la prtendue
faction d'Orlans n'existe pas, du moins dans le coeur du duc
d'Orlans, avec qui je continue  tre en rapports. Quelques
intrigants subalternes abusent,  son insu, de son nom. Je conviens
que c'est un malheur. Aussi, j'ai un plan de rapprochement que je
proposerai au roi. Je suis convaincu que Sa Majest rpondra avec
bont. Je rendrai publique cette rponse, dont la publicit crasera
ce parti d'intrigants.

Il ajouta que lorsque le prince et ses deux frres reviendraient de la
Havane, s'il les trouvait gts, il les surveillerait, et qu'au
besoin il se battrait contre eux. Aprs cette boutade, il passa  ses
projets, en insistant surtout sur celui qui devait faire du Danemark
l'instrument des royalistes, et qu'il n'abandonnait pas, bien que le
prince de Hesse part croire que les victoires des allis enlevaient 
ce plan toute utilit. Il excita l'admiration du crdule et naf
Thauvenay, en lui dcrivant les mouvements d'un corps anglo-danois,
fort de quarante mille hommes, dont lui-mme commanderait
l'avant-garde, qui dbarquerait sur un point de la cte normande, non
loin de Cherbourg. Les Anglais devaient rester en Normandie, les
Danois marcher sur Paris.

--L'Angleterre est dispose  agir, dit-il encore. M. de Woronzof,
l'ambassadeur de Russie  Londres, pressenti par le ministre de
Danemark, fait esprer l'agrment du tsar. Il ne resterait alors qu'
mettre la Prusse en mouvement, et sans doute ce ne serait pas
difficile, quoique cette puissance se soit rapproche du gouvernement
de la Rpublique. Elle ne l'a fait que contre son gr. Il insista
aussi sur la ncessit, pour Louis XVIII, d'abandonner Mitau, de se
rapprocher du centre des oprations qui se prparaient.--Qu'il vienne
dans le Holstein, il sera bien reu.

Cet entretien avait lieu  table. Mais Dumouriez, tout  son sujet, ne
mangeait pas. Thauvenay lui en fit l'observation.

--Il en est des grandes jouissances comme des grandes douleurs,
rpondit-il; je ne puis manger.

Il se lana ensuite dans de longs discours qu'il se proposait de faire
entendre au roi. Enfin il demanda un chiffre pour communiquer
librement avec Mitau. Thauvenay lui promit de prsenter sa requte 
Saint-Priest. Les deux hommes se sparrent enchants l'un de l'autre.

Quelques jours aprs, le gnral crivit  l'agent du roi une lettre
consacre uniquement  la dfense du duc d'Orlans: Je l'aime parce
qu'il est vertueux, brave et vrai. Il a vcu dans une honorable
pauvret. Il a voyag ignor, inconnu, errant, par consquent sans
relations, en Suisse, dans les montagnes des Grisons, en Danemark, en
Norvge, en Laponie, en Finlande et en Sude. De l, il est pass dans
les tats-Unis d'Amrique, o il rside depuis un an. Quand, par qui,
avec qui, comment aurait-il pu, d'aussi loin et sans argent,
intriguer, comploter avec les sclrats de Paris, qui emploient son
nom peut-tre[92]?

         [Note 92: Le duc d'Orlans ne tarda pas  revenir sur le
         continent. Au commencement de 1800, il tait  Londres. C'est
         de l qu'il crivit  Louis XVIII une lettre, que ses frres,
         le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais, signrent
         avec lui et qui scella la rconciliation. Nous y reviendrons
         dans la suite de ces rcits.]

Thauvenay, aussitt aprs l'entrevue, s'tait empress d'en rendre
compte au roi. Cette fois, le prtendant ne mit plus en doute ni la
sincrit du repentir de Dumouriez et de sa soumission, ni
l'efficacit de ses projets.

Vers la fin de ce mme mois d'aot, le gnral Willot arrivait 
Hambourg venant d'Angleterre. Aprs avoir perdu son temps  Londres
pendant de longs mois, il avait obtenu enfin, du cabinet de
Saint-James, l'autorisation de passer sur le continent. Mais, de ses
nombreuses sollicitations, accueillies d'abord avec faveur, c'tait la
seule  laquelle il et t fait droit. Pour les autres, on tait
rest sur la rserve. On l'avait engag  s'entendre avec Pichegru, 
se mettre aux ordres de Wickham,  attendre que les circonstances, en
se modifiant, permissent d'utiliser ses talents. Mais les
circonstances seraient-elles jamais meilleures qu' ce moment o la
marche victorieuse des allis semblait si bien faite pour justifier et
seconder une insurrection  l'intrieur de la France? Willot ne le
pensait pas. Aussi, cherchant  vaincre les difficults que lui
craient les hsitations, les lenteurs de l'Angleterre, rvait-il de
recourir aux bons offices de la Russie.

En arrivant  Hambourg, il crivit  Mitau. Il demandait au roi
d'intervenir en sa faveur auprs du tsar. Le roi s'empressa d'accder
 sa demande. Le 9 septembre, il s'adressait en ces termes  Paul Ier:
Votre Majest Impriale ne penserait-elle pas qu'il pourrait tre
avantageux de permettre au gnral Willot, d'aprs son voeu, que je
connais plus particulirement, d'aller s'offrir au prince italique
Souvarof[93], pour le moment o il pourra se rendre utile dans la
Provence et le Languedoc? Indpendamment de l'intrt gnral que
Votre Majest Impriale prend  tout mon royaume, le sort des
provinces mridionales, et en particulier de Marseille, ne peut tre
indiffrent au grand-matre de Malte. C'est spcialement  ce titre
que je lui demanderais de rapprocher de ces contres le gnral
Willot, que les royalistes, qui y sont en grand nombre, connaissent
dj avantageusement et dsirent avec ardeur.

         [Note 93:  la suite de ses victoires en Italie, Souvarof
         avait t cr prince Italijski.]

En attendant le rsultat de ses demandes, Willot,  Hambourg, vivait
trs retir. Il voyait peu les migrs. Dans ses rares rapports avec
Thauvenay, il tmoignait d'une extrme retenue[94]. Seul le prince de
La Trmolle eut raison de sa discrtion. Louis de La Trmolle, venu
accidentellement  Hambourg, aprs avoir jou vingt fois sa vie pour
servir, dans Paris, les intrts du roi, connaissait Willot. Leurs
relations dataient des journes antrieures au 18 fructidor, des
intrigues royalistes, dans lesquelles ils s'taient rencontrs. Willot
s'ouvrit  lui avec abandon de ses perplexits, de ses craintes, de
ses esprances.  la suite de l'un de ces entretiens qu'ils avaient
frquemment ensemble, La Trmolle lui offrit de le mettre en rapport
avec Dumouriez. Willot accepta[95].

         [Note 94: Thauvenay signala au roi la discrtion de Willot.
         Le 12 septembre, Saint-Priest lui rpondait: Je suis tonn
         que le gnral Willot ait us de retenue avec vous. Le duc
         d'Harcourt, qui l'a vu  Londres, a t satisfait de son
         langage. J'ai regret de ne vous avoir pas prvenu. Vous
         auriez engrain de l avec lui.]

         [Note 95: Le 3 septembre, Dumouriez crit  Thauvenay: Le
         prince de La Trmolle, qui est li avec le gnral Willot,
         vient de me mander qu'il est actuellement  Hambourg. J'cris
         au prince qu'il me l'amne ou me l'envoie sur-le-champ,
         puisqu'il se croit sr de lui, pour que nous concertions
         ensemble quelles sont les ressources qu'il a dans le Midi, o
         il a command, et quelles sont les mesures  prendre pour y
         organiser un corps et former un plan qu'il puisse concerter
         ensuite avec les insurgs du Languedoc, des Cvennes et de
         Lyon. Je crois que Sa Majest peut d'avance proposer 
         l'Empereur de Russie d'envoyer Willot  l'arme du gnral
         Souvarof.]

Ds leur premire entrevue, les deux gnraux se confirent les
oprations qu'ils prparaient l'un et l'autre. C'est ainsi que Willot
apprit qu'avant qu'il et song  recourir aux bons offices de la
Russie, Dumouriez les avait dj sollicits. Quoiqu'il n'et encore
reu de Mitau aucune rponse  cet gard, il reconnut qu'il serait
sage de chercher d'un autre ct ses moyens d'action. Dumouriez
fortifia sa conviction en lui rvlant le plan danois et ce que
lui-mme attendait de la Russie pour la russite de ce plan. L'ide de
s'adresser  l'Autriche sortit de ces confrences. Les armes
autrichiennes occupaient l'Italie du ct de Turin, de Gnes et de
Nice. Il leur tait ais de faciliter l'entre de Willot dans le midi
de la France. Dumouriez et Willot pensaient que les Impriaux ne s'y
refuseraient pas, surtout si l'Angleterre appuyait les dmarches de
Willot.

Le plan militaire de ce dernier fut soumis  un examen approfondi. La
brillante imagination de Dumouriez y ajouta, le modifia, le
transforma. Il fallait, selon Willot, profiter des dispositions des
provinces mridionales pour y former une arme insurrectionnelle.
Cette arme obligerait le Directoire  de nouveaux efforts,
accrotrait ses embarras et ses dangers, l'obligerait  diviser son
attention et ses ressources,  parpiller les forces militaires qu'il
rassemblait pour rsister aux allis. Dumouriez, qui reconnaissait 
Willot de la probit, du talent, du courage, et qui le tenait pour
un ennemi de Bonaparte, approuvait ses ides. Mais,  son avis, il
fallait un secours tranger.

--On et hsit  l'accepter contre la Rpublique, disait-il; on
l'acceptera contre Bonaparte.

Il raisonnait dans l'hypothse du prochain retour de ce gnral encore
en gypte. Il prvoyait que les troupes royales et les allis auraient
 se mesurer avec lui.  son avis, l'attaque devait se produire sur
les ctes de Provence, au moment o les Impriaux menaceraient les
frontires d'Italie. Tandis que Prcy soulverait les Lyonnais, Willot
apparatrait dans le Midi avec de l'argent. Ds qu'il s'y serait
recrut des partisans, il y serait rejoint par six mille Basques qu'il
disait disposs  rpondre  son appel et par trois mille soldats
trangers placs sous le commandement d'un gnral franais. Cette
petite arme dbarquerait aux Martigues. Le long des ctes, une
flottille protgerait ses oprations. Le duc de Berry, parti de Naples
avec de l'artillerie lgre et des munitions, viendrait occuper le
port de Cette pour assurer les communications avec l'Italie et
l'Espagne. Il dbarquerait  son tour, unirait ses forces  celles de
Willot. Ils se porteraient sur le Pont-Saint-Esprit, o ils
s'empareraient de la citadelle, pousseraient ensuite jusqu'
Saint-tienne pour tendre la main aux Lyonnais. Alors on tiendrait
tout le Midi. Comme en mme temps, le comte d'Artois se serait empar
de Saint-Malo et de Lorient, Dumouriez de Cherbourg, Pichegru de
Besanon, le gouvernement rpublicain cern de toutes parts serait
perdu.

Avec la prcision de son esprit, son exprience des choses militaires,
Dumouriez voyait dans l'excution de ce plan, savamment combin, un
moyen certain d'en finir avec les ennemis du roi, de rtablir celui-ci
sur son trne et d'pargner  la France une invasion trangre, car il
suffirait que les allis restassent sur les frontires sans les
franchir, quoique sans cesser de les menacer, pour mettre les pouvoirs
rpublicains  la merci de l'insurrection royaliste.

 ces vues, Willot, encore qu'il les et inspires et qu'il les
partaget, prsentait deux objections, l'une purement stratgique,
l'autre tire de raisons d'une autre nature, dont l'expression tait
comme un cho de son patriotisme affaibli ou aveugl. Il ne voulait
pas oprer le dbarquement aux Martigues, une crapaudire sans
enceinte, et Dumouriez lui conseillait alors de dbarquer  Arles, o
lui, Willot, comptait des partisans. Puis il rpugnait  admettre dans
sa petite arme autre chose que des Franais:

--Mais, si vous n'avez que des Franais, s'criait Dumouriez, vous
recommencerez la chouannerie, et nous devons l'viter, car c'est elle
qui a tout perdu.

Il n'en fallait pas davantage pour dissiper les rpugnances de Willot.
Il se dclara prt  combattre. Il ne s'occupa plus que de se mnager
l'appui de Wickham auprs de la cour d'Autriche. Il quitta Hambourg
pour se rapprocher de l'agent anglais, qui rsidait en Suisse, et de
Pichegru avec lequel il voulait aussi se concerter.

En engageant Willot  rechercher le concours de l'Autriche plutt que
celui de la Russie, Dumouriez avait eu surtout en vue d'carter un
rival qui pouvait, en manoeuvrant sur le mme terrain que lui,
entraver son action, lui susciter des difficults. Mais il le poussait
dans une voie funeste et strile. Le cabinet de Vienne, on l'a dj
vu, se souciait peu des Bourbons. Sa politique avait pour base unique
le dsir de conqurir l'Italie et de s'agrandir en Allemagne. Il avait
donn, il devait donner encore trop de preuves de son indiffrence, en
ce qui touchait les intrts de la dynastie de Louis XVIII, pour qu'il
ft politique de compter sur son appui.

Dumouriez raisonnait avec plus de sagesse quand il dtournait Willot
de s'adresser  la Russie. Quoique anim de sentiments plus
bienveillants pour le roi lgitime que l'Angleterre et l'Autriche, le
tsar ne croyait pas plus que ces deux puissances  l'opportunit d'une
intervention des royalistes avant la victoire des armes allies. 
son avis, Louis XVIII devait entrer en France derrire ces armes et
non  leur tte. Pntr de cette conviction, il rsistait aux
instantes sollicitations du roi, qui rvait d'imiter Henri IV et de
conqurir son royaume. Pour les mmes causes, et bien qu'il et t
averti des dispositions et des desseins de Dumouriez, il ne se
pressait pas d'en tirer parti. Il tait encore moins dispos 
permettre au gnral Willot de rejoindre le corps de Souvarof. Son
silence en fournissait la preuve  Louis XVIII, dont la lettre en
faveur de Willot restait sans rponse.

Dumouriez n'en persistait pas moins dans l'espoir d'tre trait
favorablement. Il activait ses dmarches. Il avait suppli Louis XVIII
d'tre auprs de Paul Ier l'interprte de son dsir. Il s'tait fait
prsenter par Thauvenay au comte de Mouravief, ministre de Russie 
Hambourg. Il s'efforait d'intresser ce diplomate  sa cause. Il le
voyait frquemment, l'entretenait de ses projets. Pour gagner sa
confiance, il lui communiquait les renseignements que, par Fonbrune ou
d'Angly, il recevait sur ce qui se passait chez Reinhart, le ministre
de la Rpublique franaise. Il employait encore d'autres influences.
Mme de Beauvert, qui vivait avec lui, crivait  son frre Rivarol
pour obtenir qu'il contribut  tirer Dumouriez de son
obscurit[96]. Mais cette activit se dployait sans profit.

         [Note 96: La dmarche eut peu de succs: L'opinion a tu
         Dumouriez lorsqu'il a quitt la France, rpondit Rivarol.
         Dites-lui donc en ami de faire le mort. C'est le seul rle
         qu'il lui convienne de jouer. Plus il crira qu'il vit, plus
         on s'obstinera  le croire mort. (Voir l'intressant volume
         de M. de Lescure sur Rivarol.)]

 la fin d'octobre, Dumouriez recevait de Saint-Priest une nouvelle
lettre date du 6 du mme mois, en rponse aux siennes et qui met en
lumire le vritable caractre des relations de Louis XVIII avec Paul
Ier.

Il faut voir notre inconcevable position pour la comprendre, crivait
Saint-Priest, et je ne pourrais srement vous dpeindre  quel point
nous sommes entravs ici. Mais croyez sur ma parole qu'on ne nous
communique de Ptersbourg que des vues gnrales, encore avec
parcimonie, parce qu'il ne nous est permis d'avoir personne sur les
lieux pour y parler de nos affaires[97], et que tout est born  des
lettres directes entre les deux grands personnages, dont l'un doit
sacrifier des dtails pour tre lu et obtenir des rponses trs
sommaires. Il est tonnant que, malgr tant de rticences, nous ne
puissions mettre en doute la bonne et sincre intention du tsar de
rtablir le roi sur son trne le plus tt possible. Il y serait dj
probablement, si la cour de Vienne n'avait prfr d'aller pied  pied
pour s'assurer de l'Italie et se mettre  l'abri d'un revers.
Actuellement qu'elle possde toute la partie septentrionale, elle veut
avoir le temps de ptrir la pte qu'elle a sous la main, afin de
s'arrondir  sa guise en Italie, et probablement en Allemagne, en
revenant  l'change de la Bavire contre les Pays-Bas. C'est en
consquence, qu'elle voudrait remettre au printemps l'entre en
France. Mais il faut esprer que Souvarof ira plus vite en Suisse
qu'elle ne le prsume et que la saison se prtera  ses efforts,
quoiqu'il y ait peu d'apparence de succs cette anne. Dieu sait
comment Willot pourra pntrer jusqu'au gnral russe. Nous avons
crit  Saint-Ptersbourg, mais sans grand espoir qu'on y fasse
attention.

         [Note 97: C'tait avant que M. de Caraman et t accrdit 
         Saint-Ptersbourg comme reprsentant du roi de France.]

Saint-Priest conseillait donc  Dumouriez d'crire directement 
l'Empereur de Russie pour se mettre  ses ordres et de l'avertir qu'il
envoyait  Louis XVIII copie de sa lettre, ce qui permettrait  ce
dernier de l'appuyer: Sans cela, ajoutait Saint-Priest, nous ne
pouvons pas nous servir de vous ouvertement, crainte qu'on le trouve
mauvais  Ptersbourg, car il faut que vous sachiez qu'on veut bien
s'occuper de nous, mais qu'on nous traite comme des enfants qu'on
soigne sans leur faire part des moyens ni les consulter sur le
choix... Je dois vous dire, pour ajouter  nos embarras, que celui du
manque d'argent n'est pas petit. Nous esprons  une ressource
prochaine, et elle viendrait  temps pour votre voyage de Russie, s'il
avait lieu. Mettez toute votre adresse  faire natre  l'Empereur
l'envie de vous voir, mais n'y mettez du ntre que ce qu'il faut pour
montrer que vous tes dvou  la cause royale sans paratre entrer
dans nos vues d'oprations.

La vieille exprience de Saint-Priest donnait  ses avis une autorit
 laquelle Dumouriez se serait rendu sans hsiter, si dj, obissant
 sa propre inspiration, il ne les avait devancs. Quand il reut la
lettre que l'on vient de lire, il en avait remis une  Mouravief 
l'adresse du tsar. Mouravief s'tait empress de l'expdier 
Saint-Ptersbourg. Le roi, qui en avait reu copie, l'appuya dans les
termes suivants:

Le gnral Dumouriez m'a fait passer, comme il l'annonce  Votre
Majest Impriale, copie de la lettre qu'il a pris la libert de lui
crire. C'est  la sagesse de Votre Majest Impriale  juger si la
proposition qu'il fait d'aller se mettre  ses pieds est convenable,
et si son accs auprs de la cour de Danemark, ses liaisons avec le
prince Charles de Hesse, ses connaissances militaires et politiques en
gnral, celles qu'il possde en particulier sur le thtre de la
guerre actuelle, et les partisans que sa rputation est en tat de lui
faire, peuvent le rendre utile au succs de la cause que Votre Majest
Impriale dfend avec tant de grandeur d'me. Mais je ne puis me
refuser  lui rendre le tmoignage qu'il invoque. Je crois son retour
 ses devoirs d'autant plus sincre qu'il a t volontaire et
nullement provoqu. J'en ai consign la preuve dans la lettre qu'il
cite avec beaucoup trop d'loges; je l'ai mand dans le temps  Votre
Majest Impriale, et je le lui rpte bien volontiers aujourd'hui.

Malheureusement pour la cause du roi, ces lettres arrivrent 
Saint-Ptersbourg en mme temps que de trs graves nouvelles du
thtre de la guerre. Dans la journe du 19 septembre, le gnral
Brune, charg de dfendre la Hollande contre les quarante mille
Anglo-Russes que commandait le duc d'York, les avait chasss de leur
position d'Alkmaer, en leur faisant subir de terribles pertes, bloqus
dans les dunes et si rigoureusement enserrs de toutes parts, qu'il ne
leur restait d'autre issue qu'une capitulation[98].

         [Note 98: Elle fut signe le 18 octobre.]

Six jours plus tard, le 26 septembre, sur un autre point de l'Europe,
 Zurich, Massna mettait en droute les armes de Russie et
d'Autriche, places sous les ordres de Korsakof. Puis, tirant
admirablement parti de ces avantages, il s'tait port  la rencontre
de Souvarof, qui arrivait d'Italie; il lui avait inflig une sanglante
dfaite, vengeant ainsi les rcents checs de nos armes  la Trebia et
 Novi, et changeant la face de la guerre.

Douloureusement surpris par ces revers inattendus, Paul Ier, qui
croyait Souvarof invincible, les avait attribus  la mauvaise foi de
ses allis autrichiens. Sous l'empire de sa colre, il s'tait
brusquement dcid  rappeler ses armes,  dserter la coalition. Ses
ordres venaient de partir quand lui parvinrent la lettre de Dumouriez
et celle du roi. Il ne pouvait tre en ce moment question d'y
rpondre. Loin d'accorder sa protection aux gnraux de Louis XVIII,
il ne cherchait qu' se dsintresser des hostilits engages contre
la France. J'ai fait la guerre pour l'honneur et pour la bonne cause,
crivait-il le 21 octobre au prince de Cond, en lui ordonnant de
ramener ses troupes en Wolhynie. Mais je cesse ds que je m'aperois
que mes efforts, au lieu de rtablir le repos et la paix,
produiraient de nouveaux malheurs, en favorisant les desseins d'un
alli ambitieux et insatiable. Mais, pour abandonner  son mauvais
sort la maison d'Autriche, je n'en reste pas moins l'ami et l'alli
fidle du roi d'Angleterre. Je prvois d'avance combien le contenu de
cette lettre fera de la peine  Votre Altesse Srnissime. Mais, en
servant la cause des souverains, je ne dois pas perdre de vue la
sret et le bonheur de l'empire que je gouverne, dont je saurai
rendre compte  Dieu et  tous mes sujets.

Les dispositions que rvlait cette lettre n'taient pas faites pour
laisser croire que le tsar donnerait suite aux ouvertures de
Dumouriez. S'il retirait  la coalition son influence et l'appui de
ses armes, ce n'tait pas, on devait le supposer, pour favoriser des
conspirations ou des intrigues, ni pour abaisser son intraitable
orgueil jusqu' servir par des moyens cachs, presque honteux, la
cause qu'il abandonnait avec clat. Sa dcision constituait donc pour
cette cause un dsastre non moins redoutable que celui des armes
impriales. Elle enlevait au roi son appui le plus sr, le plus loyal,
le plus dsintress. Elle donnait carrire aux ambitions des autres
allis. Elle rendait  brve chance la paix invitable.

Il est au moins tonnant que Louis XVIII, en ce moment critique, alors
que tout semblait irrparablement compromis, ait puis dans ses
apprhensions mmes l'nergie d'une suprme tentative en faveur de
Dumouriez. Il la fit cependant. Une nouvelle lettre de lui alla porter
 Paul Ier la preuve de ses irrductibles esprances; et ce qui n'est
pas moins fait pour surprendre, c'est qu' cette dmarche, au succs
de laquelle le roi ne croyait peut-tre pas, Paul fit droit aussitt.
Il donna l'ordre de mander Dumouriez  Saint-Ptersbourg, et d'en
avertir Louis XVIII,  qui cet avis rendit courage. On le devine dans
la lettre, touchante  force d'tre nave, qui manifestait sa
reconnaissance: L'attention que Votre Majest Impriale veut bien
donner au projet du gnral Dumouriez rveille mes esprances, puisque
ce projet ouvre un nouveau champ aux gnreuses intentions de Votre
Majest Impriale, et ce qui vient de se passer  Paris ne fait que me
donner une nouvelle ardeur de me montrer digne de la dcoration qui
nous est commune. Je laisse  la sagesse de Votre Majest  juger s'il
ne serait pas  propos de mettre son frre d'armes Louis XVIII en
prsence du consul Bonaparte.

Paul Ier n'exaua pas plus la prire nouvelle de son frre et cousin
qu'il n'avait exauc les prcdentes sur le mme objet. Le roi,
dpouill de toute initiative, de tout moyen d'action, n'osant plus
compter sur la ralisation des plans de Willot, se rsigna  attendre
les effets du voyage de Dumouriez et ceux de la mission de l'abb de
La Marre et de Royer-Collard auprs du gnral Bonaparte, dont, au
mme moment, on venait d'apprendre le retour d'gypte; il avait, 
l'improviste, dbarqu le 9 octobre  Frjus, et, le 16 du mme mois,
il tait arriv  Paris. Quoique le roi n'accordt qu'une mdiocre
confiance aux pourparlers qu'il esprait voir ses agents engager avec
lui, il y attachait encore quelque prix. Il n'y renoncerait qu'aprs
s'tre assur que le hros des Pyramides tait irrductible.

Peut-tre aussi, se flattait-il encore que le tsar n'abandonnerait pas
la coalition o l'Autriche s'efforait de le retenir. C'est le 13
novembre que l'ambassadeur autrichien en Russie, le comte de Cobenlz,
avait fait connatre  sa cour la dcision de Paul Ier. Il recevait
aussitt l'ordre d'agir pour modifier la volont du tsar. Mais ce
dernier, excit par les plaintes de Souvarof contre les gnraux
autrichiens, rsistait  toutes les tentatives de Cobenzl. Dans ses
lettres  Colloredo, Cobenzl dplorait les maladresses commises par
ces gnraux. Il demandait  son gouvernement de se prter aux
fantaisies et aux caprices du tsar. Le 10 dcembre, il crivait: 
prsent, sa grande marotte est l'ordre de Malte. Quelque ridicule,
quelque illgal que soit tout ce qui s'est pass ici  cet gard, je
crois qu'il n'y a pas  hsiter un instant pour nous d'y adhrer
compltement, et de nous faire mme un mrite de notre complaisance.
Il est surtout essentiel d'viter avec le plus grand soin qu'il ne se
passe rien, ni dans les pays hrditaires, ni partout o nous pouvons
avoir de l'influence, de contraire aux intentions maltaises de
Russie. En mme temps, sur le conseil de Cobenzl, l'Autriche htait
le mariage d'un de ses archiducs avec une des filles de Paul, pour
rtablir l'alliance politique compromise. Mais ces efforts furent
vains. Cobenzl usa son influence sans profit. En moins de six
semaines, il ne lui restait rien de la faveur dont il avait joui
auprs du tsar, et sa situation devenait si prcaire, qu'il demanda
son rappel en disant: La vie que je mne tient d'un exil, d'un
prisonnier ou d'un proscrit.

Il n'y avait donc rien  attendre de ce ct. Mais Louis XVIII s'en
tait pas positivement averti, et ses esprances, quoique bien
branles, s'alimentaient encore de tout ce que pouvait produire
d'imprvu la situation complique et confuse dont,  la distance o il
se trouvait des vnements, il ne pouvait se rendre compte que d'une
manire imparfaite. Un nouvel vnement allait tout  coup dtruire de
fond en comble ses dernires illusions. Dans les derniers jours de
novembre 1799, on apprenait  Mitau que le 9 du mme mois (dix-huit
brumaire), Bonaparte avait veng les victimes du dix-huit fructidor,
en arrachant le pouvoir aux mains dbiles qui le dtenaient, et en
fondant, sur les ruines du Directoire et du Corps lgislatif, un
gouvernement dont il s'tait proclam le chef.




VIII

LE CONSEIL ROYAL ET SA MISSION


Charg du paquet qu'il devait remettre  l'abb de La Marre, le
marquis de Rivire avait quitt Mitau le 20 dcembre pour se rendre en
Angleterre. Mais, quand il tait arriv  Londres, de La Marre ne s'y
trouvait plus. Reconnaissant l'impossibilit de s'occuper utilement
dans cette capitale des affaires du roi, il avait pris le parti de
passer en France. Rivire n'avait donc pu s'acquitter de son message;
il avait mme d renoncer  le faire parvenir  son destinataire,
ayant appris qu'aprs un sjour de quelques semaines  Paris, celui-ci
s'tait mis en route pour la Russie. Par suite de ce contretemps, les
lettres, les instructions et les pouvoirs labors avec tant de soins
se trouvaient sans emploi immdiat. En fait, on n'en parla plus, la
course de l'abb de La Marre auprs du roi les ayant, comme on va le
voir, rendus inutiles.

C'est  la fin de janvier 1800 qu'il dbarquait  Mitau, o il avait
fait une apparition au mois de fvrier de la prcdente anne. Il y
revenait pour soumettre au roi de nouveaux projets dont ses passages
en Angleterre et en France, ses conversations avec des royalistes, ses
observations personnelles, lui avaient dmontr la ncessit.

En Angleterre, il avait constat de nouveau l'incapacit et
l'tourderie des entours de Monsieur, leur morgue, leur vanit, leurs
indiscrtions, leurs rivalits, leurs dfiances envers les meilleurs
serviteurs du roi, leur incessant besoin de tout savoir, de tout
absorber, de tout diriger; leur prtention  imposer leur volont 
tous les migrs rsidant en Angleterre,  imposer une dfense absolue
 ceux qui songeaient  rentrer en France; leur ddain pour l'autorit
royale, qu'au fond de la Russie, le roi, disaient-ils, ne pouvait
exercer et qu'il devait abandonner entirement  son frre.

Parmi les plus agits et les plus dangereux de ces personnages, il
citait Mgr de Conzi, vque d'Arras, dont les propos, rvlateurs de
son imprvoyance, des folles ardeurs de son royalisme, compromettaient
 tout instant Monsieur, qui lui avait accord sa confiance. Il
confirmait ce que l'on ne savait que trop  Mitau, c'est qu'il
existait  Londres, grce  la faiblesse de Monsieur et sous son
patronage, un parti d'opposition toujours appliqu  contrecarrer les
vues personnelles du roi,  dnigrer ses agents,  entraver les
mesures qu'il ordonnait de son propre mouvement, sans avoir pris au
pralable l'avis de son frre. C'est ainsi qu'au moment o le roi
ngociait en Russie pour tre autoris  marcher  la tte de l'arme
de Souvarof, qui devait oprer en Suisse, Monsieur, dans le but de s'y
faire envoyer, ngociait de son ct avec l'Angleterre, bien qu'il et
t antrieurement convenu que c'est dans les provinces franaises de
l'Ouest qu'il s'efforcerait d'aller.

Quand de La Marre tait arriv  Londres, il avait constat avec
surprise et regret que le secret du projet concernant Bonaparte, et
dont Monsieur seul avait reu la confidence avec l'instante prire de
ne le communiquer  personne, tait souponn et naturellement blm
pour cet unique motif qu'il n'avait pas t prpar  Londres.
L'vque d'Arras prtendait qu'on n'y pouvait donner suite sans
prvenir les ministres anglais, lesquels taient, selon lui, les
vritables ministres de Louis XVIII. Du reste, il dsapprouvait ces
tentatives. Un gentilhomme migr, li d'ancienne date avec
Talleyrand, ayant crit  ce ministre rpublicain pour essayer de le
gagner au roi, et ayant commis l'imprudence de confesser cette
dmarche  Monsieur, Mgr de Conzi, averti par le prince, tait
intervenu pour contrecarrer et dcourager le ngociateur, auquel il
avait reproch de vouloir se faire recruteur de Bonaparte. L'abb de
La Marre s'tait attrist de ces nouveaux tmoignages de la division
du parti royaliste. Mais il n'avait pu qu'en gmir avec son ami
Cazals, revenu  Londres aprs l'chec de sa mission en Suisse.

Heureusement, le spectacle plus rassurant qui s'tait offert aux yeux
de l'infatigable abb,  son arrive  Paris, avait attnu les
fcheuses impressions qu'il rapportait d'Angleterre.  Paris, il
semblait bien que, depuis brumaire, les royalistes fussent devenus
plus prudents et plus sages. Les agents royalistes, employs avant et
aprs le dix-huit fructidor, avaient disparu. De ce personnel dont le
roi avait eu tant  se plaindre, il ne restait gure en activit que
Sourdat et Valdn, auxquels leur zle persvrant avait fait
pardonner leurs imprudences, et encore n'allaient-ils plus tre
employs qu' de minces besognes. La Villeheurnoy et l'abb Brottier
avaient pay de la dportation l'honneur d'avoir servi le roi. Le
reste s'tait dispers. La force des choses, les circonstances, une
chance heureuse, avaient mis les affaires de la monarchie entre les
mains d'hommes honorables, appartenant  l'lite sociale, qui s'en
occupaient avec le plus pur dsintressement et avec d'autant plus de
profit pour la cause, qu'ils ne s'taient pas compromis dans les
intrigues royalistes.

Mis en rapport avec eux par l'intermdiaire de Royer-Collard dit
Aubert, l'abb de La Marre s'tait promptement convaincu que leur
situation dans le monde les rendait dignes, non moins que leurs
qualits morales, de l'entire confiance du roi. Persuad maintenant
que les maux du pays ne pourraient tre rpars que par la
restauration des Bourbons, ils avaient, de concert avec l'envoy de
Louis XVIII, examin et discut les moyens d'y disposer la France; ils
taient tombs d'accord sur la ncessit d'organiser  Paris un
conseil royal compos seulement de trois ou quatre membres qui ne
seraient connus que du roi, et sur l'opportunit de dmarches 
tenter, non seulement auprs de Bonaparte, mais encore auprs de
certains personnages occupant des places importantes dans la
Rpublique consulaire. Royer-Collard s'tait charg de rdiger ces
projets, de manire qu'ils pussent tre soumis  Louis XVIII, et
l'abb de La Marre d'aller  Mitau les lui communiquer.

Nanmoins, toujours circonspect et tenant  prouver au roi qu'ils
n'manaient pas de lui seul, il avait exig qu'un dlgu spcial lui
ft adjoint, qui l'accompagnerait en Russie et y parlerait au nom de
ceux auxquels il convenait d'en laisser l'initiative. Ce dlgu des
royalistes de Paris se nommait Mzires. Son rle, dans la pratique,
n'apparat pas bien clairement. Nanmoins les documents, quoiqu'ils
parlent peu de lui, le dsignent. Ils tablissent qu'il se prsenta 
Mitau en mme temps que de La Marre. Par l'un ou par l'autre,
probablement par tous les deux, le roi fut bientt au courant du plan
des personnages qu'il appelait dj ses agents de Paris.

Avec son ministre le comte de Saint-Priest, et son ami le comte
d'Avaray, il consacra plusieurs jours  l'examen des papiers apports
par l'abb. Les motifs qui ncessitaient la formation du conseil
royal, les objets dont ce conseil aurait  s'occuper, les conditions
en lesquelles il s'en occuperait, y taient longuement exposs et
dvelopps.

Il faut renverser le gouvernement et lui substituer le gouvernement
monarchique. Aprs avoir fait proclamer le roi, il faut gouverner
jusqu' son arrive. Les hommes qui travaillent  la restauration ne
suffiront pas  gouverner. Il faut donc un conseil pour le moment
prsent et un conseil pour le moment  venir. Il faut galement des
pouvoirs relatifs au changement qu'on veut oprer; il en faut qui se
rapportent au moment o ce changement aura t effectu. Deux
pouvoirs ncessitent deux instructions aussi distinctes que le double
but qu'on se propose d'atteindre. Les premiers doivent renfermer tout
ce qui est ncessaire pour ngocier dignement et utilement; les
seconds, tout ce qui sera utile pour gouverner provisoirement. Il y
aurait trop de dangers et nulle espce d'avantages  tout confondre.

Ce qui suivait, c'tait la constitution du premier de ces conseils. Il
et t sans doute prfrable qu'un seul homme et pu runir toutes
les qualits ncessaires pour mriter et obtenir les pouvoirs du roi;
on se serait rapproch davantage des formes monarchiques, on et vit
les dissentiments et les indiscrtions. Mais, aprs avoir longtemps
cherch, il a fallu renoncer  cette ide simple. Nous avons cru, du
moins (c'est Royer-Collard qui parle), que le nombre de trois tait
suffisant, et que, soit qu'il s'agt de conspirer, soit qu'il s'agt
de ngocier, il serait dangereux de l'excder. Le premier doit tre un
homme considrable, le second runir la naissance aux talents; le
troisime pourra suppler  l'illustration par de grands moyens et une
bonne rputation.

Le marchal de camp, marquis de Clermont-Gallerande, migr rentr,
l'un des dfenseurs des Tuileries au 10 aot, connu par son dvouement
 la monarchie, semble tout indiqu pour prsider le conseil; il
conviendrait mieux  ce poste que le duc de Rohan-Chabot, dont le nom
a t prononc. Clermont-Gallerande compte de plus nombreuses
relations dans Paris; il a un salon trs frquent. Pour occuper la
seconde place  ct de lui, on pourrait dsigner, soit l'ancien
avocat gnral au parlement, Dambray, soit le capitaine de vaisseau,
comte de Fleurieu, qui fut ministre de la marine en 1790, et, pour
occuper la troisime, Andr Jourdan, dput des Bouches-du-Rhne aux
Cinq-Cents, ou le savant Quatremre de Quincy, qui a fait partie de la
mme assemble, et qui n'chappa que par miracle, comme son collgue,
aux proscriptions de fructidor. Les hommes que recommande
Royer-Collard ont tous donn des gages  la monarchie. Quant  lui, il
se rserve pour la place de secrtaire du conseil, dirigera les
correspondances, rapportera les affaires et se fera le centre o tout
viendra aboutir.

Il dresse en mme temps une liste de personnes qui s'occupent
activement des affaires du roi, et qu'il considre comme de prcieux
collaborateurs. Sur cette liste figurent: Peuchet, employ jadis par
le comte de Montmorin, homme  expdients, auteur d'un dictionnaire
du commerce qui deviendra classique;--Bquei, premier procureur
gnral syndic dans la Haute-Marne, dput  la Lgislative, o il
sigeait au ct droit, honor de la confiance de Louis XVI et de Mme
lisabeth, ami du consul Le Brun;--Beugnot, premier procureur
gnral syndic dans l'Aube, ayant, lui aussi, fait partie de la droite
dans la Lgislative. On lui a fait refuser la lgation de Berlin. Il
est conseiller d'tat, fort li avec Beurnonville, Macdonald et
Talleyrand. Il regarde Macdonald comme trs propre  jouer un grand
rle et croit l'y amener;--l'crivain Fieve, auteur de divers crits
qui ont fait sensation, excellent esprit, prsident de la section du
Thtre franais en vendmiaire;--les frres Chron: l'an, membre
du ct droit de la Lgislative, le cadet, aussi dvou et plus
capable; par eux, on a l'abb Morellet; d'Andr les regarde comme des
hommes suprieurs;--Brousse des Faucherets, officier municipal de
Paris, homme trs rpandu et trs influent;--Turot, secrtaire
gnral de la police, rpublicain converti qui a dj rendu des
services aux royalistes, appel probablement  de grands emplois,
consent  tre nomm au roi, ne doit pas tre jug par ce qu'il fera
ou ce que pourront dire de lui les journaux; trs li avec l'vque
d'Autan, Mme de Stal et Bonaparte; a refus la place de commissaire
pacificateur dans la Vende;--Le Vacher du Plessis et Cayet, membres
de la municipalit de 1791: le premier, prsident de la section de
l'Arsenal en vendmiaire; le second, accusateur public avant le
dix-huit fructidor; et enfin Desportes, ancien matre des requtes,
constamment occup du service de Sa Majest. On espre aussi se
renforcer du baron de Partz, de l'Assemble lgislative, qu'on dit
extrmement capable et trs influent.

Tels taient les concours que Royer-Collard offrait  Louis XVIII. Il
demandait, en mme temps qu'un tmoignage de confiance pour lui, un
tmoignage de satisfaction pour eux. Il faisait remarquer qu'ils
s'offenseraient si on leur offrait un traitement. Tous ou presque tous
avaient figur dans la Rvolution. Mais, loin que ce pt tre un
inconvnient, c'tait un avantage; les gens du pouvoir se dfieraient
moins d'eux que s'ils affichaient des relations trop intimes avec des
royalistes marquants. Aucun d'eux ne voulait tre connu, surtout en
Angleterre.

Sur ce point spcial, Royer-Collard crivait encore:

Je suis charg de dclarer expressment que nous ne voulons rien
avoir  faire avec les agents du roi, quels qu'ils soient, qui
rsideraient en Angleterre. Nous avons une extrme confiance en M. de
Cazals. Mais, si Sa Majest jugeait convenable de le charger de ses
affaires ou de l'adjoindre  ceux qui en sont chargs, nous ne
communiquerions point avec lui tant qu'il serait  Londres.

Deux motifs nous font une loi de cette dclaration. D'abord, nos
principes: nous ne pouvons croire  la bonne foi des Anglais; nous
voyons que dans toutes les missions qu'ils donnent, ils n'emploient
que des gens incapables, indiscrets et qui n'ont que de l'intrigue
pour tout mrite. En second lieu, nous nuirions essentiellement au
service de Sa Majest, parce que tout ce qui vient par l'Angleterre
est suspect  Paris et qu'il suffit, pour se discrditer, de paratre
avoir des relations avec les ministres de la Grande-Bretagne. Nous
dclarons que nous ne voulons mme pas tre amalgams avec les agents
qui pourraient tre nomms par les personnes qui ont la confiance du
roi en Angleterre. Enfin, nous demandons expressment de ne leur tre
nomms ni mme indiqus en aucune manire.

Bien que personne plus que le roi ne ft en situation de comprendre et
de partager les dfiances exprimes dans cette lettre, elles lui
parurent d'abord excessives. Telle n'et pas t son opinion s'il
avait eu dj connaissance d'un vnement survenu  Paris  la veille
du dix-huit brumaire, mais qu'il ignorait encore au moment o il
confrait avec l'abb de La Marre, et dont ce dernier n'avait pu
l'entretenir puisqu'il l'ignorait aussi.  la fin de 1798 ou dans le
courant de 1799, trois royalistes qui se trouvaient en France: le
chevalier de Coigny, le baron Hyde de Neuville et le comte de
Crnolles, avaient entrevu la possibilit de prendre la revanche du
dix-huit fructidor, en renversant le Directoire.  cet effet, ils
avaient labor tout un plan bas surtout sur la certitude qu'ils
croyaient fonde, de la complicit de plusieurs ministres, de divers
membres des Anciens et des Cinq-Cents, voire d'une partie de la
garnison de Paris. Ce plan ralis, ils auraient jug, d'aprs les
circonstances, si l'on pouvait proclamer sur-le-champ la royaut ou
s'il tait plus sage de conserver provisoirement les apparences
rpublicaines. En ce cas, ils eussent compos de royalistes le
Directoire, les assembles, les administrations. Pichegru, auquel, 
son insu, ils destinaient le premier rle dans cette opration et t
mis  la tte du Directoire. Bientt aprs, on et rappel le roi.

Quand les auteurs de ce complot, analogue  celui qu'avait djou le
coup de force de fructidor, l'eurent mis sur pied, deux d'entre eux,
Hyde de Neuville et Crnolles, partirent pour Londres afin de
soumettre leur projet  Monsieur, et de lui demander les pouvoirs les
plus tendus, les fonds ncessaires au succs de leur entreprise,
ainsi que le concours de quelques centaines de chouans. Monsieur
communiqua le projet au cabinet anglais. Pitt et lord Grenville
l'approuvrent, consentirent  verser vingt mille livres sterling,
avec promesse d'en donner encore autant.

 ce moment, Monsieur, tenu par voie indirecte au courant des
premires tentatives auxquelles se livraient, sans prendre conseil de
lui, Royer-Collard et ses amis, voyait avec regret se former  Paris
un nouveau groupe royaliste qui dclarait ne vouloir obir qu'au roi.
Jaloux de conserver l'influence qu'on lui disputait au profit de son
frre, il trouva, dans le consentement donn par les ministres anglais
au projet Coigny, une occasion favorable pour la ressaisir.  sa
demande, et sous prtexte de veiller  l'emploi des fonds, Coigny et
Hyde de Neuville furent autoriss  former avec des hommes de leur
choix un comit, dit Comit anglais, qui ne relverait que de Monsieur
ou du commissaire Wickham. Le 12 novembre, Hyde de Neuville et
Crnolles repartaient pour la France, abondamment pourvus d'argent et
de pouvoirs. Mais, pendant qu'ils ngociaient  Londres, Bonaparte
avait fait ce qu'ils voulaient faire. Lorsque les agents dbarqurent
en Normandie, le Directoire et les conseils n'existaient plus; les
plans de Coigny se trouvaient anantis. Ne restait debout que celui du
Comit anglais, qui allait se constituer avec la mission de tirer,
sous la surveillance du gouvernement britannique, le meilleur parti
possible des vnements qui venaient de s'accomplir.

Ces intrigues avaient chapp  la perspicacit de Royer-Collard,
comme  celle de l'abb de La Marre durant son sjour  Paris. C'est
sur des faits antrieurs et non sur celui-ci que se fondait leur
dfiance envers tout ce qui venait de Londres. De La Marre n'avait
donc pu parler au roi ni du projet Coigny ni du Comit anglais. Le roi
n'en savait pas davantage, son frre ayant jusque-l nglig de
l'avertir. C'est, en effet, le 15 novembre seulement, que le comte
d'Artois se dcida  lui crire et  lui raconter ce qui s'tait
pass. Sa lettre fut confie au capitaine Popham, que le gouvernement
anglais envoyait en courrier  Saint-Ptersbourg. Mais, forc par les
glaces de l'Elbe  faire un immense dtour par la Norvge, Popham
n'arriva en Russie qu'au commencement de mars, et le roi ne fut
instruit du projet qui avait pour but de le remettre sur le trne que
quatre mois aprs les vnements qui en avaient rendu l'excution
impossible.

Trs mcontent de n'avoir pas t averti plus tt, il le fut plus
encore d'apprendre l'existence de ce comit anglais form sans son
aveu. Son mcontentement tait d'autant plus lgitime qu'alors qu'il
ne pouvait obtenir pour ses propres agents de subsides de
l'Angleterre, elle en comblait les agents de Monsieur ou ceux qui
avaient, comme le gnral de Prcy, la faveur du commissaire Wickham.
En vue d'un soulvement de la ville de Lyon, qui devait concider avec
l'expdition du gnral Willot dans le midi, Prcy avait reu
cinquante-six mille louis, et on venait de verser vingt mille livres
sterling au Comit anglais; seuls, les agents nomms par le roi
n'obtenaient rien. C'tait toujours le mme systme, ce systme contre
lequel le roi ne cessait de protester et qui consistait  lui rendre
son trne sans lui permettre de travailler  le conqurir, pour se
rserver sans doute la possibilit de ne l'y laisser remonter qu'au
prix de conditions onreuses et humiliantes.

Il convient d'ailleurs de mentionner ds maintenant, pour n'avoir
plus  y revenir, que le Comit anglais, durant sa trs brve
existence, ne fit rien qui vaille, gaspilla une part des fonds qui lui
avaient t remis, dut rembourser le reste, et, aprs avoir envenim
les dissentiments du parti royaliste, ne servit en ralit que de
pice  conviction contre les agents qui furent arrts plus tard,
encore que tous ces malheureux n'en eussent pas fait partie.

On ne le voit se manifester qu'en une circonstance, quelques semaines
aprs le dix-huit brumaire. Par ses soins, le 21 janvier 1800, un drap
mortuaire fut tal durant la nuit sur la faade de la Madeleine; on y
avait attach une affiche imprime contenant le testament de Louis
XVI, et au-dessous une dclaration de Monsieur, portant qu'il prenait
pour rgle de conduite les sentiments exprims dans le dernier crit
de son frre.  propos de cette pasquinade, que les gazettes
apportrent  Mitau, d'Avaray crivait avec amertume:

Qu'est-ce qu'une pareille dmarche--des souvenirs aussi
poignants--quand le rsultat n'est qu'un vain spectacle pour quelques
badauds que vingt dragons dissipent? Encore, ne puis-je m'empcher de
craindre que la farce du drap mortuaire ne serve de prtexte  la
dilapidation de l'argent donn par l'Angleterre pour un meilleur
usage. Tant pour le velours, tant pour le satin, tant pour
l'imprimeur, tant pour les placardeurs; total: vingt mille livres
sterling. Ce n'est pas le premier compte de cette nature que les
agents choisis par l'Angleterre lui auront rendu.

Nous nous sommes attards  ces incidents parce qu'ils aideront 
comprendre pourquoi, si Louis XVIII avait d'abord considr comme un
peu exagres les dfiances manifestes par Royer-Collard  l'gard de
l'Angleterre, il eut lieu ensuite de se fliciter de s'tre
formellement engag  ne faire connatre ni  son frre, ni au
gouvernement anglais, le nom des membres de son conseil royal, ne
faisant exception que pour le prsident, et pourquoi, ayant pris cet
engagement, il se fit un point d'honneur de le tenir. Ayant, dans ses
confrences avec l'abb de La Marre, cd sur ce point essentiel, il
devait,  plus forte raison, cder sans difficult sur tous les
autres.

Il consentit  accorder  ses nouveaux agents tous les pouvoirs qu'on
lui demandait pour eux. Il reconnut qu'ils ne devaient lever ni
laisser s'lever aucune discussion sur la forme de la monarchie, mais
qu'il fallait les laisser libres d'adhrer aux conditions rsultant
des ides qui dominaient en France depuis vingt ans, et qui leur
paratraient compatibles avec son honneur comme avec les lois
fondamentales sur lesquelles reposent son autorit et le bonheur de
son peuple. En s'en rfrant simplement  ces lois fondamentales, le
roi ne se liait en aucun sens. Royer-Collard lui avait crit que cette
disposition, qu'il considrait comme ncessaire, s'appliquait bien
plus aux temps qui prcderaient la restauration qu' ceux qui la
suivraient. Quelques engagements que le roi contracte avec la volont
de les tenir, il est bien vraisemblable qu'ils seront rompus par la
force des choses.

Le roi adhrait aussi  ce qu'on proclamt en son nom qu'il ne
distinguerait point entre ses serviteurs du dehors et ceux du dedans,
et que, loin de permettre que les places occupes pendant la
Rvolution devinssent un sujet de reproche, elles seraient plutt un
titre de faveur lorsqu'elles auraient t acceptes dans l'intention
de le servir et de diminuer la rigueur des lois rvolutionnaires.

Il rsulte de cet ensemble de concessions qu'il tait de plus en plus
dispos  sacrifier aux circonstances les dclarations comminatoires
qu'il avait faites jadis. C'tait, en ralit, un blanc-seing qu'il
donnait  Royer-Collard. Il y ajouta le droit de recruter pour le
mieux, de concert avec de La Marre, les membres de son conseil, en en
maintenant toutefois la prsidence au marquis de Clermont-Gallerande,
s'il consentait  l'accepter. Une autre question se posait. Encore
qu'il ft convenu que les membres du conseil royal de Paris ne
seraient pas nomms  Londres, il tait ncessaire d'tablir un lien
entre lui et Monsieur, afin de le mettre  mme de recourir, le cas
chant, aux bons offices de ce prince auprs du gouvernement
britannique. Royer-Collard proposait de dsigner pour cette fonction
le baron d'Andr. Rfugi en Allemagne depuis le dix-huit fructidor,
d'Andr formait, avec le prsident de Vezet et le gnral de Prcy,
l'agence de Souabe o sigeait  l'occasion l'abb de La Marre. Entre
les membres de l'agence et Royer-Collard rgnait la plus troite
union; il les considrait comme des hommes graves, prudents et srs.
Le prsident de Vezet tait dj dans le secret; il n'y avait aucun
inconvnient  y mettre d'Andr, en lui confiant la mission d'tre le
porte-paroles du conseil royal de Paris auprs de Monsieur. Le roi
souscrivit sans hsiter  cette proposition.

Quant aux ressources pcuniaires  crer au nouveau conseil,  dfaut
des subsides anglais sur lesquels il et t tmraire de compter, il
tait autoris, si ces subsides taient dfinitivement refuss, 
contracter un emprunt de deux millions au taux de cinq pour cent,
remboursable deux ans aprs la restauration. Le banquier Baboin
s'tait engag  trouver des prteurs. Enfin, achevant d'exaucer les
demandes de Royer-Collard et de l'abb de La Marre, le roi consentait
 les mettre en tat de ngocier, en crivant lui-mme  Bonaparte et
 divers hommes influents, ou, si la ngociation chouait, de
provoquer un vaste soulvement intrieur.  cet effet, il octroyait
des pouvoirs au gnral Pichegru, au gnral Willot, qui s'taient
formellement dclars pour lui, aux chefs de l'Ouest, de l'Est et du
Midi.

Les crits rdigs  la requte de de La Marre forment un gros volume.
On y trouve les instructions les plus dtailles, des pouvoirs
positifs ou ventuels, des lettres pour Bonaparte, le consul Le Brun,
le gnral Moreau, le marquis de Clermont-Gallerande, de Fleurieu,
Benezech, l'ancien ministre de l'intrieur, le baron d'Andr, la
marquise de Pracomtal, amie de Le Brun. On la remercie de s'tre
offerte pour parler  son ami.  Clermont-Gallerande et  Fleurieu, on
demande de faire partie du conseil, au premier de le prsider.

La lettre de Bonaparte donna lieu  quelques discussions. Le roi
proposait d'utiliser celle qu'il avait envoye par le marquis de
Rivire  l'adresse de Berthier. Mais de La Marre,  qui la minute en
fut communique, la trouva trop longue. Le roi y substitua celle-ci:

Depuis longtemps, Gnral, vous devez savoir que mon estime vous est
acquise. Si vous doutiez que je fusse susceptible de reconnaissance,
marquez votre place; fixez le sort de vos amis. Quant  mes principes,
je suis Franais; clment par caractre, je le serais encore par
raison.

Non, le vainqueur de Lodi, de Castiglione et d'Arcole, le conqurant
de l'Italie et de l'gypte ne peut pas prfrer  la gloire une vaine
clbrit. Cependant, vous perdez un temps prcieux. Nous pouvons
assurer la gloire de la France. Je dis nous, parce que j'aurai besoin
de Bonaparte pour cela, et qu'il ne le pourrait pas sans moi.

Gnral, l'Europe vous observe, la gloire attend, et je suis
impatient de rendre la paix  mon peuple[99].

         [Note 99: Cette lettre et la suivante, dates l'une et
         l'autre du 20 fvrier 1800, figurent dans l'ouvrage de Thiers
         (tome II, pages 200 et 201). De la manire dont il les
         prsente, rsulte la preuve qu'il a ignor que la seconde
         tait adresse  Le Brun, et qu'il a suppos que toutes deux
         taient adresses  Bonaparte. Il eut d cependant tre
         frapp de ce double fait qu'elles portent la mme date, et
         que, dans l'une, le destinataire est appel _Monsieur_,
         tandis que dans l'autre, il est appel _Gnral_. En tous
         cas, il a tourn la difficult en imaginant qu'elles ont t
         crites  quelque intervalle l'une de l'autre pour le mme
         personnage. Afin qu'on ne le contestt pas, il a supprim la
         date de l'une d'elles, ce qui lui permet de raconter que
         Louis XVIII, aprs avoir crit _une premire fois_, se choqua
         d'tre sans rponse, et, impatient comme un migr, crivit
         une seconde lettre encore plus empreinte de la crdulit de
         son parti, encore plus regrettable pour sa dignit. La
         vrit, c'est que la lettre que Thiers publie la premire
         avec sa date tait pour Le Brun, dont nous donnons plus loin
         la rponse, et la seconde, o la date a t supprime, pour
         Bonaparte.]

Au consul Le Brun, le roi crit:

Quelle que soit leur conduite apparente, des hommes tels que vous,
Monsieur, n'inspirent jamais d'inquitude. Vous avez accept une place
minente, et je vous en sais gr. Mieux que personne, vous savez ce
qu'il faut de force et de puissance pour faire le bonheur d'une grande
nation. Sauvez la France de ses propres fureurs; vous aurez rempli le
premier voeu de mon coeur; rendez-lui son roi, et les gnrations
futures bniront votre mmoire. Vous serez toujours trop ncessaire 
l'tat pour que je songe  acquitter par des places importantes la
dette de mon aeul et la mienne.

La lettre  Moreau prouve que c'est  ses services militaires que le
roi fait appel et qu'il a prvu le cas o Bonaparte refuserait de
jouer le rle de Monck.

Gnral, vos talents militaires vous ont acquis mon estime. Votre
conduite gnreuse envers les dfenseurs d'une cause qui, au fond du
coeur, est la vtre, ne vous a pas donn moins de droits  ma
confiance. Elle ne sera pas trompe, j'en suis certain. Vous
n'oublierez pas que, de tous les partis de la France, c'est votre
parti qui a le mieux mrit de son roi. C'est au nom de la gloire que
je vous parle. Mais vous ne pouvez douter de ma reconnaissance aux
importants services que j'attends de vous.

Suivent d'autres lettres sans nom de destinataire, destines soit 
des gnraux, soit  des fonctionnaires civils. C'est la mme langage
que dans les prcdentes. Les agents du roi les utiliseront, s'il y a
lieu, en les remettant  qui ils voudront. Celle qui est adresse 
Royer-Collard clt la srie; elle est bien faite pour le payer de ses
peines.

Je trouve enfin un moyen sr de vous faire parvenir, Monsieur, les
tmoignages de ma satisfaction pour le zle et le dvouement sans
bornes avec lequel vous me servez. La premire rcompense que je
puisse vous en donner est de vous fournir les moyens de me servir
encore plus utilement, et je crois atteindre ce but par la place
importante  laquelle je vous destine. Je charge le comte de
Saint-Priest de transmettre par votre organe la liste que m'a remise
de votre part l'abb Andr, avec lequel je vous recommande un accord
plus intime que jamais.

Une lettre adresse au duc de Berry complta le travail auquel, durant
plusieurs jours, s'tait consacr le roi, second par ses fidles
collaborateurs. Le jeune prince tait encore  l'arme de Cond. Mais
il gmissait de son inaction, brlait de combattre en quelque poste
prilleux. La lettre de son oncle allait le combler de joie, en lui
rvlant, sous le sceau du secret, qu'il tait destin  figurer en
tte de l'expdition, qu'avec le concours de l'Angleterre, le gnral
Willot prparait dans le midi de la France: Je lui envoie aujourd'hui
les pouvoirs militaires pour commander en mon nom; je lui adjoins en
mme temps un commissaire civil avec mes pouvoirs sur cette partie.
Mais tous ces moyens sont peu de chose, et le principal ressort
manquerait si l'un de nous ne lui imprimait la vie et le mouvement.
Willot le sent et vous dsire pour chef de l'entreprise. Je suis bien
sr, mon cher enfant, que vous en ressentirez autant de joie que
moi-mme.

Des pouvoirs, des lettres et des diverses instructions que l'abb de
La Marre emportait en quittant Mitau, le 23 fvrier 1800, il rsulte
que c'est un vaste plan d'ensemble, qu'avec l'aide de Royer-Collard,
il tait charg de mettre sur pied, et que ce plan avait pour but
principal la formation,  Paris, d'un conseil pourvu de tous les
moyens pour ngocier, soit avec Bonaparte, soit avec des personnages
importants, en vue du rtablissement de la monarchie, ou pour
renverser par les armes le gouvernement consulaire, proclamer le roi
et gouverner jusqu' son arrive.

Il ne semble pas toutefois qu' Mitau, on se soit illusionn sur ce
qu'on pouvait attendre du jeune gnral qui captivait en ce moment
l'attention admirative de l'Europe. En confiant  l'abb de La Marre
la lettre que Louis XVIII envoyait  Bonaparte, d'Avaray lui dit
mlancoliquement:

--C'est un billet trs cher, jou  une loterie de fort peu
d'esprance.

Quant au roi, lorsque son courageux messager vient prendre cong de
lui, il le charge tout spcialement de recommander  ses agents la
prudence et couronne l'entretien par ces mots:

--Qu'ils n'oublient pas que dans les conditions o ils vont se
trouver, il faut aller  la vague.

Du reste, il ne devait jamais regretter sa dmarche. Plus tard, aprs
l'chec, lorsque la victoire de Marengo d'une part, et d'autre part
l'attentat de nivse, auront dtruit le terrain sur lequel reposaient
ses fragiles esprances, il crira: Je fis ce que je devais en
crivant au Corse. Un nouveau Monck pouvait tre cach derrire un
soldat de la Rvolution, et Bonaparte n'tait pas souill des derniers
crimes.

L'abb de La Marre tait parti le 23 fvrier. Dans le courant de mars,
le roi reut de son frre le compte rendu de l'affaire Coigny-Hyde de
Neuville. Comme dans ce compte rendu Monsieur faisait  peine allusion
au comit anglais form par ses soins, et dclarait que les pouvoirs
et l'argent qu'il avait remis  Hyde de Neuville n'taient destins
qu' organiser, contre le Directoire, d'aprs le plan du chevalier de
Coigny, une contre-partie du dix-huit fructidor, le roi ne trouva dans
la lettre de son frre d'autre motif de regrets que l'insuccs de ce
plan. Tout en le dplorant, il sut gr  ce gentilhomme d'avoir tent
de le remettre sur son trne; il lui pardonna de ne l'avoir pas
consult, et d'autant mieux qu'au dire de Monsieur, cet insuccs ne
l'avait pas dcourag. Je connaissais sa faon de penser et ses
relations constantes avec notre malheureux frre, mandait-il au comte
d'Artois. Mais je ne croyais pas que par caractre, il ft port  se
mettre en avant. N'importe, il mrite notre confiance; il ne s'agit
plus que de concilier ce que vous avez fait depuis quatre mois avec ce
que j'ai fait depuis.

Le roi partait de l pour rvler  son frre la formation du Conseil
royal, en lui avouant qu'il avait choisi pour le prsider le marquis
de Clermont-Gallerande, sans savoir d'ailleurs si celui-ci accepterait
cet honneur. S'il le refusait, Coigny tait un prsident tout trouv;
si Clermont-Gallerande acceptait, il serait toujours possible
d'introduire Coigny dans le conseil, ou, tout au moins, de faire
savoir aux agents qu'il possdait toute la confiance du roi. Voil ce
que j'ai trouv de mieux pour tirer parti de deux bonnes choses.

En finissant, le roi faisait allusion  l'aventure du drap mortuaire,
tal sur la faade de la Madeleine; il la jugeait aussi svrement
que d'Avaray: Il est fcheux qu'une arme aussi puissante que celle
que vous aviez donne ait t aussi faiblement et aussi inutilement
employe qu'elle l'a t le 21 janvier dernier: si la harangue
d'Antoine n'et pas fait brler les maisons des conjurs, la mort de
Csar et affermi la Rpublique.

Cette lettre porte la date du 6 avril. Mais dj, le 23 mars, au reu
de celle de son frre, Louis XVIII avait fait crire par d'Avaray 
l'abb de La Marre, afin de lui faire part de ses intentions
relativement au chevalier de Coigny, et de l'engager  remplir de son
nom l'un des blancs laisss sur la liste du Conseil royal. D'Avaray
insistait sur ce point, que le chevalier de Coigny, outre qu'il tait
muni des pouvoirs de Monsieur et de la confiance actuelle de Sa
Majest, avait joui de celle de Louis XVI, et que son sjour
continuel  Paris pouvait le mettre en tat de servir utilement. En
excutant les ordres du roi qu'il lui avait lui-mme suggrs, le
fidle mais trop impatient d'Avaray ne prvoyait pas l'explosion de
colre qu'ils allaient provoquer parmi les agents de Paris, qui se
voyaient invits,  peine en fonctions,  admettre parmi eux un agent
de Monsieur, au mpris de la promesse formelle qui leur avait t
faite de ne dvoiler sous aucun prtexte leur mission aux migrs
d'Angleterre.




IX

AUTOUR DE BONAPARTE


En quittant Mitau, l'abb de La Marre avait fait diligence. Quoiqu'il
et d s'arrter  Augsbourg, en Souabe, pour confrer avec le
prsident de Vezet et le baron d'Andr, il tait  Paris au
commencement d'avril. Ds son arrive, il s'occupa de la formation du
Conseil royal. Grce au travail prparatoire auquel, en son absence,
s'tait livr Royer-Collard, il ne fallut que quelques jours pour
mettre ce conseil sur pied. Le marquis de Clermont-Gallerande, cdant
comme  un ordre, au dsir exprim par le roi, accepta la prsidence.
Il avait t question de lui adjoindre, nous l'avons dit, l'ancien
avocat gnral Dambray, ou M. de Fleurieu. Mais Dambray relevant 
peine d'une grave maladie, Fleurieu ne possdant pas les qualits
ncessaires  l'emploi qu'il s'agissait de remplir, Royer-Collard
avait renonc  recourir  eux. Pour les remplacer, il s'tait assur
du concours de l'abb de Montesquiou, qui ne figurait pas sur la liste
soumise au roi, mais que son nom, ses opinions, son rle aux tats
gnraux, la grande situation qu'il occupait parmi le clerg de
France, rendaient dignes d'y figurer. Faute de pouvoir trouver
aisment un troisime membre, Royer-Collard, qui ne s'tait en
principe rserv que d'tre secrtaire, avait consenti  siger
effectivement.

Le conseil se trouva donc rapidement au complet, compos de trois
hommes galement dvous au roi, qui se connaissaient, s'estimaient et
n'auraient aucun mal  marcher d'accord. On sait que, dans la
correspondance avec Mitau, Royer-Collard tait dj dsign sous le
nom d'Aubert; Clermont-Gallerande y entra sous le nom de Saint-Pierre,
et Montesquiou, sous celui de Prudent. Le baron d'Andr y est appel
Kilien. Charg, depuis la fondation de l'agence de Souabe, d'tre son
organe auprs de Monsieur et de Wickham, le grand distributeur des
subsides anglais, il devait tre aussi l'organe du Conseil royal, sous
la seule rserve de n'en nommer les membres sous aucun prtexte.

 la fin d'avril, ces diverses mesures taient arrtes. Le nouveau
conseil,  peine en fonctions, prenait connaissance des volumineuses
instructions du roi, lorsque, dans la matine du 2 mai, la lettre de
d'Avaray, en date du 23 mars, et relative  l'affaire Coigny, fut
remise  l'abb de La Marre. Elle excita en lui autant d'irritation
que de surprise. Il y voyait un manquement grave aux engagements du
roi, la preuve que la promesse de garder rigoureusement le secret du
conseil royal tait viole. Il courut chez ses collaborateurs; ils ne
furent pas moins indigns que lui de la rvlation de sa prsence 
Paris, faite si lgrement  Coigny et  Mme d'Anjou, et de
l'invitation qui leur tait adresse d'admettre au milieu d'eux un
homme de l'Angleterre. Ils crurent que leurs noms taient dj livrs
 Monsieur,  d'autres peut-tre. Ils se trompaient. Le roi n'avait
nomm  son frre que le marquis de Clermont-Gallerande, ce qui
d'ailleurs tait dj trop. Mais ils ne le surent que quelques jours
plus tard. Sur le premier moment, ils dclarrent d'une voix unanime
qu'ils dclinaient la tche qu'on leur avait confie. La rflexion les
ramena au calme; ils rsolurent alors d'attendre les ordres du roi
pour se sparer. Mais ils lui envoyrent leur dmission en forme,
quoique dans les termes les plus respectueux. Elle arriva  Mitau au
lendemain de la victoire de Marengo, qui n'tait pas pour avancer les
affaires du roi. La rsolution de ses agents lui causa une peine
profonde. Elle le privait des services d'hommes aussi dvous que
courageux. En vain ai-je voulu la regarder comme non avenue, en vain
ai-je mme rpondu en consquence, les lettres du courrier suivant
n'ont fait que confirmer et motiver leur dmarche, et les succs de
l'usurpateur, d'accord avec nos propres fautes, laissent  celui-ci le
champ libre pour longtemps.

La rponse de l'abb de La Marre  d'Avaray ne garde pas la mme
mesure que celle des agents. Elle est fivreuse et irrite.
L'indiscrtion dont il se plaignait l'avait dcid  quitter Paris
sur-le-champ. Il partait le mme jour  minuit. Il partait parce qu'il
ne voulait pas rester plus longtemps entre l'enclume et le marteau,
ni s'exposer aux questions de Coigny ou aux visites de cette Mme
d'Anjou, dont il entendait parler pour la premire fois. Il tait las
d'tre sans cesse prsent  Monsieur comme un homme dangereux, dont
l'unique but tait de contrarier ses volonts; il tait las d'tre mis
toujours en opposition avec toutes les ambitions et toutes les
intrigues. N'tant plus ici, il n'y aura plus personne  qui Coigny
ait le droit de demander compte de ce qui s'est fait. Peut-tre
m'arrivera-t-il dans huit jours une lettre qui m'ordonnera de le voir.
Ne voulant pas dsobir au roi, je ne veux pas non plus trahir ses
intrts. En partant, il conjurait ce double danger.

Il ajoutait que Coigny, qu'on voulait adjoindre au conseil royal,
tait bavard, indiscret; vivait entour de femmes, pour lesquelles il
n'a pas de secrets; se donnait publiquement, non comme l'agent de
Monsieur, mais comme celui de Louis XVIII, tirait vanit d'avoir
figur  ce titre dans les journaux, et cela par ordre de Bonaparte.
Il tait l'ami d'un abb Ratel, homme dconsidr; de Hyde de
Neuville, de quelques autres misrables, sans probit, sans
influence, subalternes jadis de l'abb Brottier et compagnie,
inscrits en consquence  la police et protgs par Dutheil, l'agent
franais du roi en Angleterre, un vil intrigant,  qui il faut des
hommes  projets, qui fassent circuler l'argent, qui le consultent,
lui obissent, ne lui demandent jamais de compte et le traitent
d'Excellence. Que sont devenus tous les millions qui ont pass par les
mains de ce Dutheil? Que sont devenus les fonds considrables qui ont
t faits  M. de Coigny? Il n'y a pas un homme ici qui ait pu
souponner qu'il existt des ressources de ce genre.

Les personnages distingus dsigns  la confiance du roi
pouvaient-ils frayer avec cette bande? Pouvaient-ils se compromettre
dans une association qui ne prsentait ni sret, ni utilit, ni
dignit? Ces qualifications ne tombent pas sur M. de Coigny, mais sur
les hommes qui ont besoin de son nom, et qui, par lui, seraient
prsents  tous nos conseils,  toutes nos dlibrations.

Les colres que rvle cette lettre devaient s'apaiser  la faveur du
temps que ncessitrent les explications qui furent changes entre
Mitau et Paris,  la suite de ces incidents. Les membres du Conseil
royal avaient promis de ne se retirer que si le roi les y autorisait;
c'tait l'essentiel. Ils apprirent un peu plus tard, qu'aprs avoir
commis l'imprudence de nommer  son frre le marquis de
Clermont-Gallerande, il s'tait renferm dans un silence rigoureux.
Rassurs de ce ct, le chevalier de Coigny n'ayant pas tent de se
rapprocher d'eux, et de La Marre, parti de Paris pour retourner 
Augsbourg, n'tant plus expos  le rencontrer, ils conservrent leurs
fonctions, tandis que Monsieur, mcontent du mystre qu'on lui faisait
de leur existence, se dpensait en efforts pour le pntrer.

Au mois de juin, il invita le baron d'Andr  venir le trouver 
dimbourg. Aprs avoir pris les ordres du roi, d'Andr se rendit  cet
appel. Monsieur commena par lui dmontrer la ncessit de transporter
de Paris  Londres l'agence que prsidait Clermont-Gallerande. Il
tenait  l'avoir sous la main; il exigea en mme temps que les noms
des agents lui fussent livrs. D'Andr rsista; ni prires, ni
rcriminations ne purent lui arracher le secret. Monsieur se plaignit
 son frre de ce dfaut de confiance. Mais le roi donna raison 
d'Andr.

Je lui ai prescrit deux choses: 1 de ne faire qu'une course en
Angleterre et de n'y point transplanter l'agence, ayant double raison
pour cela: la certitude que j'ai du mauvais effet que cette
translation produirait en France et l'impossibilit de soumettre ma
correspondance avec l'agence, qui ne saurait tre trop journalire, au
caprice des saisons; 2 de ne point nommer les agents de l'intrieur,
cet ordre tant mme de surrogation, puisque l'honneur le lui
prescrit ainsi qu' moi,  moins qu'eux-mmes n'y consentent; et, sur
ce point si dlicat, vous m'entendez parfaitement, mon cher frre,
quand je vous dirai que, fuss-je entre le trne et l'chafaud, je
dois garder le secret que j'ai promis  ceux qui ont mis ce prix 
leur service.

Le roi rappelait ensuite  son frre qu'il lui avait nomm, quand il
tait encore libre de le faire, la personne  qui il avait offert la
prsidence de son conseil, mais qu'il ne pouvait aller au del, quoi
qu'il pt lui en coter. Le baron d'Andr n'avait fait que se
conformer  ses ordres. Il ne se dissimulait pas que cette rsistance
de ses agents de l'intrieur dplairait au ministre britannique, dont
elle contrariait les vues, et peut-tre  son frre. C'est cependant
sur lui qu'il comptait particulirement pour faire sentir qu'un refus
dict par la probit ne pouvait offenser que ceux qui ne portent pas
ce sentiment dans le coeur, et que les plus grands malheurs
rsulteraient du conflit de deux agences, l'une qui aurait  sa
disposition tout l'argent sans pouvoirs du roi, l'autre ces pouvoirs
sans autres moyens, pour tirer parti des circonstances, que son
courage et son dvouement.

Monsieur se le tint pour dit et cessa d'insister. Il promit mme de
s'entremettre auprs des ministres anglais,  l'effet de faire verser
 d'Andr des fonds pour le Conseil royal. Mais, soit que l'offense
qu'il ressentait paralyst sa volont apparente ou sincre, soit que
le gouvernement anglais se ft lui-mme choqu du refus, d'Andr fut
renvoy  Wickham. Le commissaire britannique, toujours plein de
mauvais vouloir, ne lui accorda rien pour les agents de Paris, tandis
que ceux d'Angleterre taient gorgs.

Telles furent les suites de l'imprudence qu'avait commise le roi, en
nommant Clermont-Gallerande  Monsieur. Ce n'tait pas la seule. Il en
avait commis une autre en engageant Mme d'Anjou  se mettre en rapport
avec l'abb de La Marre. Bien qu'elle n'ait pas eu des consquences
aussi graves que la premire, il convient de s'y arrter un moment,
parce que, outre qu'elle met en scne sur ce thtre si mouvement de
l'migration des acteurs intressants, elle montre  quelles sources,
dans l'exil lointain auquel les circonstances l'avaient condamn,
Louis XVIII tait rduit  puiser les informations qui servaient
ensuite de base  ses jugements et  sa conduite.

Parmi les gardes du corps du prince, qui l'avaient accompagn  Mitau,
il en tait un, nomm le chevalier d'Anjou, qui recevait frquemment
des lettres de France. Elles lui taient adresses par sa belle-soeur,
Henriette d'Anjou, veuve d'un gentilhomme royaliste tu  l'arme de
Cond, originaire de Normandie, fixe  Avranches avant la Rvolution.
Cette jeune femme, ds le dbut de la guerre vendenne, s'tait jete
dans le parti du roi et dans les tumultueuses aventures qui se
droulaient autour d'elle. Les chefs chouans lui devaient, pour la
plupart, d'innombrables services. En les leur rendant, aux dpens de
sa fortune et aux risques de sa vie, elle avait conquis leur amiti.
Louis de Frott, pour qui elle avait conu une admiration passionne,
son lieutenant Henri de Brulard, le comte de Bourmont, lui taient
ardemment dvous. La pacification de l'Ouest laissant son zle sans
objet dans les centres o elle l'exerait, elle tait venue  Paris,
avec le dessein de l'exercer encore, sous le nom de Mme Blondel, qui
tait celui qu'avait adopt Frott pour se mieux dissimuler.

Promptement mle aux milieux royalistes de la capitale, habile 
capter la confiance, sachant voir, observer et retenir, elle envoyait
frquemment  son beau-frre,  Mitau, les rsultats de ses
observations, les nouvelles, tout ce qui peut intresser des exils.
Le chevalier d'Anjou ayant communiqu ses lettres  d'Avaray, celui-ci
comprit aussitt que la femme qui les crivait tait femme d'esprit et
de ressources, et qu'on avait tout intrt  s'assurer son concours.
Ds ce moment, fin de 1799, jusqu' la fin de l'anne suivante[100],
sa correspondance avec d'Avaray est ininterrompue. Par toutes les
occasions et plusieurs fois par mois, elle lui envoie de longs
rapports crits  l'encre blanche ou au bleu de Prusse dont l'eau
forte est le ractif. Les desseins des royalistes y sont dvoils,
les propos du gouvernement rpts. Ce que font et disent Bonaparte,
Fouch, Talleyrand; les entretiens de Bourmont avec eux, la douleur et
la colre qu'excite en ce coeur de femme la mort de l'hroque Frott,
les esprances pour la cause du roi, des regrets, des dcouragements,
des rcriminations, des conseils, il y a tout cela dans ces lettres,
o, dans des flots d'inutiles verbiages, apparaissent, par lueurs, des
informations prcieuses et des jugements tour  tour dsordonns et
emplis de sagesse.

         [Note 100: Elle fut arrte au mois de novembre 1800. Il y
         avait deux ans que la police la recherchait comme
         correspondante  Paris de tous les centres
         rvolutionnaires. Des rares pices conserves d'elle aux
         Archives, et qui ne nous disent pas ce qu'il advint d'elle
         aprs son arrestation, il rsulte qu'on avait t amen  la
         souponner de conspiration en recherchant le sieur La
         Chapelle, migr, trente ans, originaire du Berry, accus
         d'avoir particip  des arrestations de diligences. Elle
         dmnage tous les trois mois pour dpister la police.  la
         nouvelle de son arrestation, qui fut annonce  Mitau par la
         lettre d'un sieur Nicole, chirurgien, le roi crivit lui-mme
          d'Andr pour recommander de ne rien pargner pour la
         dlivrer.]

Telle qu'elle tait, cette correspondance attira particulirement
l'attention du roi, et provoqua parfois son admiration; il y attachait
le plus grand prix[101]. Quant  d'Avaray, c'est de l'enthousiasme que
trahissent ses rponses  la chre,  l'admirable,  la divine
Henriette. Il lui croyait de si grands moyens, qu'aprs le dpart de
l'abb de La Marre pour Paris, il regretta de ne l'avoir pas engag 
se mettre en rapport avec elle et lui avait crit, le 23 mars, la
lettre dont il a t parl plus haut, par laquelle le voyageur apprit
que ce n'tait pas seulement au chevalier de Coigny que sa prsence 
Paris avait t annonce, mais aussi  une femme qu'il ne connaissait
pas.

         [Note 101: Les preuves en abondent dans la correspondance
         elle-mme. Nous n'en citerons ici qu'une seule.  la mort de
         Frott et de ses compagnons, Mme d'Anjou avait crit  Mitau
         une lettre toute vibrante de colre et de douleur. D'Avaray y
         rpondit avec effusion en s'associant aux regrets qu'elle
         exprimait, et en formulant les siens sous des formes assez
         mystrieuses, employes  dessein pour dpister la police
         consulaire. Leur faillite est glorieuse, disait-il pour
         finir, et vous pouvez recueillir pour eux des hommages et des
         larmes, bien sincres. Quant  vous, chre Henriette, mon
         respect et mon intrt vous sont acquis pour toujours. 
         cette rponse, le roi ajoute en post-scriptum: J'enlve la
         plume  mon ami pour dire  notre chre Henriette, que je
         partage bien vivement et avec bien de l'amertume les
         sentiments de M. Gurin (d'Avaray) pour elle et pour ses
         amis. Henriette ne connat peut-tre pas ma main; mais je me
         flatte qu'elle ne mconnatra pas mon coeur.]

Elle le fut encore  un troisime personnage, Cazals, qui, du moins,
tait, celui-l, un ami de l'abb de La Marre. L'indiscrtion n'en fut
pas moins fcheuse, puisque Royer-Collard avait formellement dclar
que, si Sa Majest jugeait convenable de charger M. de Cazals de ses
affaires, ou de l'adjoindre  ceux qui en taient chargs, ils ne
communiqueraient point avec lui tant qu'il serait  Londres. Elle fut
d'ailleurs provoque par Cazals lui-mme.

Un de ses amis, li avec Bonaparte, lui avait crit  Londres, au mois
de dcembre 1799, de la part du premier consul, que, si ses affaires
exigeaient sa prsence  Paris, il pouvait y venir sans crainte et
qu'un passeport serait mis  sa disposition. Cazals ne dsirait pas
rentrer. Ses biens tant confisqus, il et t en France sans moyens
d'existence, tandis qu'en Angleterre il recevait, comme migr, une
pension du gouvernement anglais. Il n'avait donc pas rpondu  son
ami. Mais, celui-ci ayant insist, il s'tait dcid  consulter le
roi. Dans sa lettre, il exposait les motifs qui le retenaient 
Londres. Il ajoutait que, si son passage  Paris tait utile  la
cause, il n'hsiterait pas  partir. Supposant qu'un grand dessein se
cachait sous l'offre que lui faisait faire Bonaparte, il reconnaissait
qu'il serait un canal sr pour la correspondance qu'on jugerait
utile d'ouvrir avec le premier consul. Je n'ai aucun doute sur la
confiance entire que le roi aurait en ma loyaut, et mon caractre
bien connu me fait croire que Bonaparte me regarderait au moins comme
un homme dont il n'a  craindre aucune trahison.

Ceci pos, Cazals ne dissimulait pas son peu de confiance dans
l'issue d'une ngociation, quel que ft le ngociateur. Il rappelait
que personne n'avait d'influence sur Bonaparte, qu'il paraissait peu
sensible  l'amour et  l'amiti; que tel qu'il tait, entier de
caractre, dfiant, s'enveloppant du plus profond secret, sa femme
elle-mme ne changerait pas ses rsolutions. La femme et la fille
favorite de Cromwell taient royalistes zles, et leurs prires les
plus ferventes ne purent sauver Charles Ier de l'chafaud. L'histoire
dit que sa fille en mourut de douleur, et cette fille tendrement
chrie, couche sur son lit de mort, ne put obtenir de son pre ni un
regret, ni un pas rtrograde vers son lgitime souverain. Cazals
n'en demeurait pas moins  l'entire disposition du roi; il partirait
si l'on souhaitait qu'il partt.

Le 15 avril, le roi approuva son voyage: Je ne saurais avoir un
organe plus digne de ma confiance auprs de quiconque a les moyens et
peut avoir la volont de me servir. Je me rfre au surplus  ce que
d'Avaray vous mande par cette mme occasion. Ce que mandait d'Avaray
se rsume en deux mots. Il invite Cazals  se mettre en relations
avec de La Marre et le prvient qu'il en avertit celui-ci.  ce
moment, comme nous l'avons dit, les offres d'agir sur Bonaparte
pleuvent  Mitau. Il en vient de toutes parts. On dirait, observe
d'Avaray, qu'il est accessible de tous cts. Le roi, partag entre
la crainte de compromettre la ngociation en multipliant les
ngociateurs, et celle de paralyser un instrument efficace auquel il
pourrait tre bon de recourir si la dmarche de ses agents de Paris
chouait, refuse des pouvoirs, mais promet de les donner s'il lui est
prouv que les individus qui les lui demandent ne se sont pas vants 
tort en parlant de leurs moyens d'action.

De cette abondance d'offres de services, qu'elle ft l'effet des
indiscrtions commises ou qu'elle les et favorises, rsulte la
preuve qu'au mois de juillet 1800, la tentative de Louis XVIII auprs
de Bonaparte tait, sinon positivement connue, du moins souponne. 
cette poque, la lettre royale n'avait pas encore t remise  son
destinataire, parti pour l'Italie. Elle tait toujours entre les mains
de l'abb de Montesquiou, considr par ses deux collgues comme mieux
en tat qu'eux-mmes de la faire parvenir grce  ses relations avec
des hommes du gouvernement: Lebrun, troisime consul de la Rpublique,
jadis son collgue aux tats gnraux, et l'ancien vque d'Autun,
Talleyrand, maintenant ministre des affaires trangres, qui avait,
comme lui, appartenu au clerg. Montesquiou attendait, tergiversait,
ne voulait la remettre qu'avec la certitude qu'elle arriverait
opportunment et qu'elle serait lue avec intrt, sans humeur. Mais,
dans les salons de Paris, aux armes et jusque dans l'entourage de
Bonaparte, on commenait  en parler. On racontait qu'il en avait ri,
qu'il raillait volontiers la candeur de ce roi dtrn, qui se
flattait d'obtenir de lui sa couronne sans avoir combattu pour la
conqurir. Ces railleries et ces reproches, dont l'cho parvenait 
Louis XVIII, le faisaient bondir de colre, arrachaient  sa plume
indigne cette protestation:

Qu'est-ce qu'un roi dtrn? L'tre du monde le plus respectable,
s'il travaille avec constance et courage  recouvrer ses droits; le
plus mprisable, s'il languit dans une honteuse oisivet. Buonaparte a
voulu me ranger dans cette seconde classe. Je sais bien que je ne
mrite pas les reproches de mon ennemi, que ma dplorable inaction ne
vient pas de moi. Mais, si la probit peut se contenter du tmoignage
de la conscience, il n'en est pas de mme de l'honneur. Que disent mes
contemporains, que dira la postrit qui ne sera pas instruite des
entraves que la politique met constamment  ma volont, ou qui croira
que j'ai pu les surmonter? Elle me mettra au-dessous de Jacques II
qui, du moins, paya de sa personne en Irlande. Cette ide m'est
insupportable, et mon sang bout dans mes veines, toutes les fois
qu'elle se prsente  mon esprit. La vie est un passage, la honte ou
la gloire durent toujours. Quelle est donc cette politique qui me
condamne  vivre dans la honte, plutt qu' mourir, s'il le faut, au
champ de l'honneur? Croit-on que le sang d'un roi de France soit si
prcieux, qu'il vaille mieux tout perdre que d'en hasarder quelques
gouttes? Sans prtendre  un pareil intrt, je rappellerai que nous
sommes  prsent dix appels  la couronne, et tous en tat de la
dfendre, et si nous devions tous y prir, quelle maison n'envierait
pas  la ntre l'honneur d'une si belle fin?

Mais si l'honneur, le souvenir de mes aeux, tout ce qui peut agir
sur l'me d'un homme qui se sent, me font un tourment de mon oisivet,
la politique mme, la saine raison ne me prescrivent pas moins
imprieusement d'en sortir. Jamais roi n'aura eu plus besoin de
considration que celui qui portera la couronne de France aprs la
Rvolution, et certes! c'est un trange moyen d'en acqurir que de se
laisser passivement replacer sur le trne, ou par les armes
victorieuses des souverains trangers, ou par la lassitude que les
sujets prouveront de tant de malheurs, ou mme par les efforts de
sujets plus courageux que leur roi. Ce n'est pas ainsi que Henri IV a
mrit le nom de Grand; son seul panache blanc l'a mieux conduit au
trne que ses talents militaires, et l'y a mieux affermi que ses
talents politiques. Et c'est  cinq cents lieues de mes tats que je
fais ces rflexions[102].

         [Note 102: Lettre au comte de Panin, 8 avril 1800.]

Les propos contre lesquels protestait, en ces termes, Louis XVIII,
n'taient pas les seuls qu'on attribut  Bonaparte. On lui en prtait
de moins malveillants, ceux-ci par exemple:

--Je pourrais bien rappeler le roi et le faire monter sur le trne.
J'y parviendrais en six mois. Mais  quoi cela servirait-il? La
difficult n'est pas de rtablir le roi, mais la monarchie.

On prtendait enfin que, dispos  rendre la couronne aux Bourbons,
c'est au duc d'Angoulme qu'il la destinait, aprs avoir renonc  la
donner  un infant d'Espagne, et qu'en cela il nourrissait les mmes
desseins que l'Autriche.

Fonds ou non, ces commrages auxquels on n'ajoutait foi qu' Londres
et  Mitau, et qu'on y commentait avec passion, ne htaient pas la
solution qu'attendait avec impatience Louis XVIII. Il s'tonnait du
retard apport par ses agents de Paris dans l'accomplissement de leur
mission. Comment expliquer leur conduite en cette occasion? se
demandera-t-il plus tard. Le malheur prolong, les esprances toujours
dues, sont souvent l'cueil de la constance... Au lieu de faire
immdiatement usage de la lettre ou de l'annuler, ils la gardrent six
ou sept mois en portefeuille. Pendant ce temps, tout fut paralys pour
les intrts de l'hritier du trne, tout mis en action pour ceux de
l'hritier de la Rvolution. Les puissances trangres, Paul Ier
lui-mme, en entranant Louis XVIII  Mitau, semblaient concourir aux
vues ambitieuses de Buonaparte, de telle sorte que les agents, qui ne
s'expliquaient pas plus sur le motif de leur inaction que sur celui de
leur rsolution tardive, aprs avoir fait parvenir la lettre du roi,
n'eurent  transmettre qu'une rponse astucieuse et tardive.

Il y a, dans ces rcriminations, une large part d'injustice. L'abb de
Montesquiou retardait la remise de la lettre sur le conseil des
personnes en rapport avec Bonaparte, dont les rcits, en lui rvlant
les dispositions du premier consul, lui donnaient  penser qu'elle
serait mal reue. L'une d'elles tait Mme de Champcenetz, veuve de
l'crivain, collaborateur accidentel de Rivarol, guillotin sous la
Terreur. Trs dvoue au roi, se flattant de possder la confiance et
l'amiti de Mme Bonaparte, lie avec Montesquiou, cette femme
intrigante et spirituelle ne cessait de lui rpter que ce n'tait pas
le moment, qu'il fallait d'abord prparer les voies, se servir  cet
effet de Josphine, dont elle disait les opinions conformes aux
siennes. Elle lui prchait la patience; pour donner plus de poids 
son discours, elle lui rptait des propos tenus dans l'intrieur de
Bonaparte par lui ou par sa femme.

Montesquiou apprenait ainsi qu'un matin, le premier consul, en tiers
avec Volney et Cambacrs, leur avait dit:

--Je crois que je serais bien malheureux si j'avais vot la mort d'un
aussi honnte homme que Louis XVI.

En rptant cette rflexion  Mme de Champcenetz, Mme Bonaparte
appuyait sur ce point: que c'tait l le fruit d'un livre sur la
Rvolution, qu'elle avait lu  son mari pour la lui faire connatre.

--Vous n'imaginez pas, ajoutait-elle, combien cette histoire lui est
trangre, combien il en ignore les anecdotes criminelles. Employ aux
armes, il en a peu suivi les dtails. C'est cette ignorance qui a le
plus contribu  l'garer dans ses choix. Tel homme lui a t vant
comme homme de talent pour telle partie; il l'a pris sans examen de
son opinion ou de sa conduite antrieure.

Mme de Champcenetz concluait de ce langage que Josphine tait
royaliste, qu'on pouvait compter sur elle, mais qu'il fallait lui
laisser le temps de disposer son mari aux rsolutions qu'elle
souhaitait de lui voir prendre.  la faveur de ces raisons,
Montesquiou restait inactif; les membres du Conseil royal laissaient
passer le temps sans donner de leurs nouvelles au roi.

 Mitau, on s'inquitait de leur silence, des victoires de Bonaparte
et de Moreau, de la paix qui semblait devoir en tre la suite, de
l'attitude de Paul Ier, qui, tout en continuant  combler le roi
d'attentions personnelles, persvrait dans le systme qu'il avait
adopt,  l'exemple de l'Angleterre et de l'Autriche, et que Louis
XVIII, en le leur reprochant ou en en gmissant, rsumait en ces mots:
Tout pour le roi; rien par lui. Alors  son impatience succdait
l'irritation, une irritation qu'envenimaient  toute heure les
tmoignages de sa dtresse financire, son impuissance  secourir ces
migrs rduits eux aussi  la misre, leurs demandes de secours
pleines d'aveux cruels et humiliants et auxquelles, le plus souvent,
il tait contraint de rpondre par une fin de non-recevoir. Il
s'exaltait, s'exasprait, adjurait le tsar de le laisser aller en
Bretagne  la tte d'un corps d'arme russe, compos de seize mille
hommes, qui, depuis la dernire guerre, se trouvait  Jersey;
acceptait de Dumouriez le projet d'une descente en Normandie, dont ce
gnral tait all entretenir Paul Ier  Saint-Ptersbourg;
encourageait celui de Willot sur le Midi; rvait de quitter
subrepticement la Russie pour se rapprocher de son royaume; n'y
renonait que parce que d'Avaray lui objectait qu'il ne serait pas
digne du roi de France de s'en aller au hasard, d'errer par les
chemins, de s'exposer  n'avoir pour asile que des cabarets borgnes,
et enfin projetait de conqurir l'opinion par des publications contre
Bonaparte.

Mallet du Pan venait de mourir. Le roi, qui ne l'aimait pas parce
qu'il le trouvait trop indpendant, trop complaisant pour les
constitutionnels, et souvent trop svre pour l'migration, jetait
alors les yeux sur Rivarol pour dfendre la monarchie par la plume.
Rivarol avait migr plus par ennui que par peur; il rsidait aux
environs de Hambourg. Il voyait souvent Dumouriez, dont sa soeur tait
la matresse. Celui-ci, arm de ses confidences, s'tait port garant
de son dvouement  la cause royale. Sur l'ordre du roi, d'Avaray
crivait  l'illustre publiciste: En apprenant la mort de Mallet du
Pan, dont le style rocailleux n'et fait que bruire devant vous, le
roi, qui connaissait les dispositions o vous tes, rdigea rapidement
une note dont il m'a permis de faire l'usage que je voudrais. Je la
remets entre vos mains, monsieur le comte; c'est votre proprit.

Cette note prcise ce que Louis XVIII attend de Rivarol:

Voil Mallet du Pan mort. Tout le monde,  mon avis, peut regretter
sa plume, et personne ne le doit, car le bien et le mal qu'elle a
fait se balancent. Mallet du Pan tait pour la royaut  peu prs
comme Jean-Jacques pour la religion. Son recto tait la profession de
foi du plus pur royaliste; son verso semblait tre l'oeuvre d'un des
auteurs de la Constitution de 1791, et, ce qu'il y a de plus
singulier, c'est la constance de sa versatilit. J'cris ceci, ayant
sous les yeux les derniers numros de son _Mercure britannique_, et je
pensai la mme chose, il y a dix ans, en lisant la partie politique du
_Mercure de France_. Quoi qu'il en soit, la littrature politique
prouve un vide bien difficile  remplir. Mais, surtout, qu'il ne le
soit pas par un de ces petits crivains

  Soldats sous Alexandre et rois aprs sa mort.

Je suis tranquille  cet gard si je vois franchement rentrer dans la
lice celui qui peut seul fixer l'opinion publique. Depuis trop
longtemps, M. de Rivarol gardait le silence. J'ignore s'il travaille
encore  son _dictionnaire_; mais je sais que quand je lui ai vu
entreprendre cette patience qui convient si peu au gnie, je me suis
figur Hercule saisissant les fuseaux d'Omphale. Sans doute, notre
langue aura de nouveau besoin d'tre fixe; mais, aujourd'hui, c'est
en l'employant  gurir les maux de la patrie que M. de Rivarol doit
l'enseigner. Royalisme pur, logique serre, mtaphysique profonde,
style clair et lgant, critique fine, plaisanterie agrable et de bon
got, il a tous les moyens pour russir dans cette grande entreprise;
j'apprends qu'il veut s'y consacrer; je ne pouvais recevoir une
nouvelle plus agrable. Dj je crois voir sa plume, bien suprieure 
celle qui crivit _la Satire Mnippe_, en renouveler les succs,
heureux si, de mon ct, je peux enfin faire sortir l'pe de Henri IV
du fourreau o la plus fausse des politiques la tient enchane.

L'crit du roi enthousiasma Rivarol et parut devoir exciter sa verve.
Il demanda, du mme coup, quelque argent qui, malgr la dtresse du
trsor royal, lui fut immdiatement compt. Il proposait de lancer,
pour commencer, un pamphlet contre Bonaparte, ne voulant toutefois le
faire qu'avec l'agrment du roi, de peur de dranger des
combinaisons. On lui rpondit en l'invitant  ne pas se laisser
retenir par cette crainte. On pensait  Mitau que des attaques propres
 branler le pouvoir de Bonaparte pouvaient seules le conduire au
parti du roi[103].

         [Note 103: Rivarol avait promis beaucoup et donna peu ou mme
         rien. Le 4 septembre 1800, d'Avaray crit  Thauvenay,
         l'agent royal  Hambourg: Je suis vivement afflig de voir
         M. de Rivarol manquer du courage le plus ncessaire  sa
         situation et  la ntre, et je ne vois que trop que, s'il
         s'loigne de vous, nous courrons grand risque de n'entendre
         plus parler ni de lui ni de sa plume. Faut-il donc qu'un
         homme qui a tant de talent ait si peu de caractre et de
         bonne volont! J'espre que, parmi les moyens que vous aurez
         employs pour le dterminer, vous aurez fait une attaque  sa
         dlicatesse. En effet, il est peu digne d'un homme qui aurait
         des sentiments de se faire donner de l'argent, et d'oublier
         aussitt des engagements pris en consquence. Le 18
         septembre, nouvelle lettre. Pour combattre la paresse de
         Rivarol, on lui a donn un secrtaire, M. des Entelles,  qui
         il a dict un prospectus trs allchant annonant un journal.
         Il veut faire imprimer ce prospectus  Berlin. D'Avaray juge
         que ce n'est l qu'une attrape, un os trs sec  ronger. Il
         souponne Rivarol de n'aller  Berlin que pour toucher la
         pension due aux acadmiciens qui s'y sont tablis. Ce n'est
         pas l notre compte. Je ne vois pas qu'il ait fait imprimer
         et rpandre son prospectus; il aurait pris un engagement
         solennel envers le public. L'amour-propre et l'honneur se
         ligueraient contre sa paresse, et c'est ce qu'il veut viter.
         Tout l'ensemble de cette conduite est peu noble, peu dlicat,
         sent la plume et non l'pe. Enfin, huit jours plus tard,
         d'Avaray dclare que, si le silence de l'crivain se
         prolonge, il ne s'en tonnera pas, puisqu'il y est prpar.
         Les historiens de Rivarol, mme le plus complet d'entre eux,
         M. de Lescure, ont ignor ces incidents.]

Tout le monde n'tait pas de cet avis. Les correspondants de Louis
XVIII pensaient, pour la plupart, que mieux vaut douceur que violence;
qu'il fallait, non attaquer le premier consul, mais le flatter, le
convaincre que seule la monarchie, restaure par ses soins, lui
assurerait les avantages auxquels il pouvait prtendre. L'un d'eux, le
prince Charles de Hesse, persuad que Bonaparte ne consentirait jamais
 cder le pouvoir souverain qu'il exerait en France s'il ne recevait
un quivalent au dehors, conseillait de le nommer grand-duc de Milan
et de Gnes, de lui donner en France le premier rang aprs le
Dauphin avec le titre d'Altesse Royale et de premier alli. On
conjurerait ainsi le pril que causerait incessamment sa prsence en
France  la suite du roi.

C'est la mme ide qu'on retrouve dans une note que Bourmont, alors 
Paris o il entretenait avec Fouch des rapports quotidiens, faisait
tenir  Mitau, par l'intermdiaire de Mme d'Anjou. Convaincu, lui
aussi, que Bonaparte ne voudrait pas tre sujet, il tait d'avis
qu'on lui prpart un tablissement en Italie. Bonaparte voulait de la
gloire, de la puissance et de la scurit. Il runirait ces trois
avantages si, par un trait, l'Empereur d'Allemagne cdait le Milanais
au roi de Sardaigne, la Savoie, le comt de Nice et le territoire de
Gnes jusqu' Savone restant  la France. Avec Parme, Modne et l'tat
de Gnes  l'est de Savone, on formerait une rpublique, qui serait
d'abord occupe par des garnisons franaises comme l'avait t d'abord
la Rpublique Batave. Ce trait sign, Bonaparte proclamerait le roi 
Paris. Le roi, de son ct, le reconnatrait comme souverain de la
nouvelle Rpublique. Elle deviendrait ainsi monarchie sans coup frir,
et Bonaparte aurait un apanage pour lui et pour sa famille.

Un avenir prochain allait djouer ces calculs fantaisistes et prouver
qu'ils ne reposaient que sur des chimres. Mais,  Mitau, qu'on les
prt ou non au srieux, on les examinait, on les discutait; leur tude
remplissait souvent le vide des journes. En regard des vastes
conceptions dont s'inspirait dj Bonaparte et qu'il ralisa bientt,
ce n'est pas un banal spectacle  voquer, que celui de Louis XVIII et
de d'Avaray, penchs, un crayon  la main, sur des cartes
gographiques, appliqus  lui tailler un royaume en Italie, bien
qu'ils ne se dissimulassent pas sans doute le caractre platonique de
cette opration.

Ils fondaient peu d'espoir, on l'a vu, sur les dmarches en vue
desquelles l'abb de La Marre avait emport des pouvoirs et des
instructions. D'autre part, la tentative faite auprs de Moreau venait
d'chouer. Le 18 septembre, le roi le mandait au prince de Cond.
Elle tait en trs bonnes mains. Mais, d'aprs les rponses qu'il a
faites, je crois que le succs tait impossible. Quand l'erreur est
dans le coeur et que la tte reste froide, il n'y a pas de remde...
Au reste, les hommes sont de circonstance dans les rvolutions. La
tentative auprs de Bonaparte russirait-elle mieux? On en doutait
chaque jour  Mitau, tandis qu' Paris, l'abb de Montesquiou, aprs
avoir longtemps err dans les entours de Bonaparte, la lettre royale
dans sa poche, venait enfin,  la fin de juillet on au commencement
d'aot, encourag par Talleyrand, de se dcider  la faire remettre au
consul Le Brun, en mme temps que celle qui lui tait destine.




X

LES DESSOUS D'UNE NGOCIATION


Ce qui se passa entre le premier consul Bonaparte et son collgue Le
Brun, quand ils lurent les lettres que leur avait adresses Louis
XVIII, n'a pas t livr  l'histoire. De ces incidents assez confus,
ne restent d'autres tmoignages que les rponses qu'ils firent l'un et
l'autre aux propositions dont ils taient saisis. Nous ignorons
galement pourquoi ces rponses, qui portent la date du 20 fructidor
de l'an VIII (7 aot 1800), ne furent remises  Montesquiou qu'au
commencement d'octobre. C'est  cette date seulement qu'un matin, Le
Brun le fit appeler pour les lui remettre[104].

         [Note 104: Ces dtails et ceux qui suivent nous sont fournis
         par les lettres qu'adressaient au roi l'abb de Montesquiou,
         Clermont-Gallerande et Royer-Collard.]

--Vos lettres ont t reues et lues, lui dit-il. Le gnral lit tout
ce qu'on lui adresse, rpond  tout. Voici sa rponse et la mienne.
Et, tendant les deux lettres  Montesquiou, il ajouta non sans
humeur:--Puisque vous savez comment on arrive de Mitau, vous savez
aussi sans doute comment on y envoie.

Connaissant Le Brun de longue date, se rappelant qu'ils avaient
autrefois servi ensemble la monarchie, Montesquiou s'tait attendu 
un accueil plus cordial. Il ne cacha pas sa dception.

--Pourquoi cette amertume? demanda-t-il. Qu'est-ce qui peut vous
dplaire dans une ngociation o il est tenu si grand compte de vos
intrts, de ceux de vos amis? Ne nous attrapons pas, mon cher Le
Brun; j'ai pu plaider autrefois la cause de l'aristocratie; mais je
sais qu'elle est perdue, et, quand je considre ce qui en reste, je ne
me dissimule pas que les affaires, en passant dans vos mains, y ont
pass sans retour.

--Mais alors? interrogea Le Brun.

--Ce que je fais ici? poursuivit Montesquiou avec chaleur. Je plaide
la cause de mon pays et la vtre. Que je ne cesse donc pas d'tre pour
vous un objet d'intrt, alors que je cherche  rendre plus solides
votre existence et votre fortune.

L'humeur de Le Brun se dissipait. Ce fut plus amicalement qu'il
reprit:

--La France ne pense pas  changer de matre. Elle ne soupire qu'aprs
la paix, et la paix, nous l'aurons. Cependant la personne du prince
est digne de sollicitude. Si l'on peut adoucir sa position, on sera
charm d'en saisir les moyens. S'il pouvait rassembler assez d'migrs
pour se jeter sur certaine partie de l'Europe, on l'aiderait  y
former un tablissement solide; s'il prfrait les objets dont nous
pouvons disposer, on lui donnerait le choix; enfin, si une condition
prive est plus  son gr, Bonaparte serait heureux de la lui rendre
la plus douce possible. En un mot, vous pouvez tout demander pour sa
personne, et l'on vous en verra charg avec plaisir. Mais il n'y a
rien  faire en France, et je vous donne le conseil de ne pas vous en
mler.

Dconcert par ce langage qui fermait la porte  toute esprance,
Montesquiou parvint  dissimuler. Mais, dsireux de savoir ce que
contenaient de pratique les offres vagues qui lui taient faites au
nom du premier consul, il provoqua des explications en feignant
d'entrer dans ses vues. Alors Le Brun les prcisa. Bonaparte
considrait comme possible la reconstitution du royaume de Pologne; il
tait prt  mettre Louis XVIII et ses hritiers  mme d'y rgner. Si
ce prince prfrait une condition prive, on avait l'assurance que le
roi d'Espagne, cousin des Bourbons franais, les recevrait avec
empressement en leur donnant le rang et le titre d'infants. Ils
pourraient donc se fixer l, pensionns par le gouvernement franais.

En coutant ces offres ventuelles, Montesquiou se demandait si Le
Brun parlait srieusement ou s'il raillait. Il n'osa toutefois,
craignant de le blesser, le lui demander  lui-mme. Il fit simplement
remarquer que le projet sur la Pologne n'tait ralisable qu'au prix
d'une guerre qui ferait du roi un perturbateur et un brouillon.

--Ce n'est pas ainsi, continua-t-il, que vous mettrez un terme au
cruel tat d'incertitude en lequel vit la France. Vous vous flattez
d'avoir bientt la paix. Quel bien nous fera-t-elle si elle doit
enfermer dans notre intrieur tous ces germes de discorde, que la
guerre avait au moins ports au dehors? Je comparerai, si vous le
voulez, Bonaparte  Csar. Mais doit-il nous laisser le mme hritage?
Ne voyez-vous pas toute l'Europe d'accord sur le principe de
l'hrdit? La France voudra-t-elle seule vivre en viager sur une
seule tte?

--Bonaparte peut se donner un successeur, observa Le Brun.

--La succession au trne n'est utile qu'autant qu'elle est immuable,
et combien de sicles ne faut-il pas pour la rendre telle!

Dans les dispositions o tait Le Brun, cette objection de Montesquiou
ne pouvait modifier ses ides:

--Rien n'est impossible avec tant de dvouement et tant de gloire,
fit-il. Bonaparte est jeune. Il peut vivre assez longtemps pour rendre
sa succession aussi tranquille que son gouvernement. D'ailleurs, il ne
s'agit pas de ce qui arrivera, mais de ce qui existe. Aujourd'hui,
vous demandez, mon cher, ce qu'on ne veut pas donner; nous offrons ce
que vous paraissez ne pas vouloir accepter. Il me reste  vous prier
de faire parvenir au roi les sentiments d'estime et de respect que
l'on doit  sa personne et  ses malheurs.

Le Brun, en parlant ainsi, ramenait son visiteur. Celui-ci, les
lettres  la main, se laissait reconduire, soucieux de se mnager une
occasion de reprendre cet entretien.

--Et moi, il me reste  esprer, dit-il, qu'un prince qui, dans la
situation la plus cruelle, a pu conserver assez de considration pour
vous faire convenir qu'il est digne de sa race, pourra dtruire les
obstacles qui s'opposent encore  son retour. Les inquitudes
s'effaceront devant ce caractre de bont qui ne demande qu' faire du
bien  tous. Laissons donc cette grande affaire au temps, qui sera
plus habile que moi.

--Dsabusez-vous, s'cria vivement Le Brun. Occupez-vous de sa
personne, qui mrite un grand intrt, et oubliez des droits qui sont
trop suranns.

Ce fut son dernier mot. Quelques instants aprs, Montesquiou rendait
compte  Clermont-Gallerande et  Royer-Collard de cette visite
inutile. Ensemble, ils prenaient connaissance des lettres qu'il
s'tait charg d'envoyer  Mitau. Celle de Bonaparte tait crite sur
du papier aux armes de la Rpublique, celle de Le Brun sur du papier
ordinaire.

J'ai reu, Monsieur, votre lettre, mandait Bonaparte  Louis XVIII.
Je vous remercie des choses honntes que vous m'y dites. Vous ne
devez plus souhaiter votre retour en France. Il vous faudrait
marcher sur cent mille cadavres[105]. Sacrifiez votre intrt au
repos et au bonheur de la France. L'histoire vous en tiendra compte.
Je ne suis point insensible aux malheurs de votre famille. Je
contribuerai avec plaisir  la douceur et  la tranquillit de votre
retraite.--BONAPARTE.

         [Note 105: Dans le texte que donne Thiers, il y a: _cinq cent
         mille cadavres._ Nous avons prfr le texte de Montesquiou,
         qui avait sous les yeux la lettre originale de Bonaparte, en
         en traant la copie qu'il envoya au roi. Quant  celle de Le
         Brun, nous rappelons que Thiers ne l'a probablement pas
         connue, et qu'en tous cas il ne l'a pas publie.]

Le Brun, de son ct, crivait:

Monsieur, vous rendez justice  mes sentiments et  mes principes.
Servir ma patrie fut toujours le plus cher de mes voeux, comme le
premier de mes devoirs. C'est pour aider  la sauver que j'ai accept
la place que j'occupe. Mais il faut vous le dire, et je vous crois le
courage de l'entendre: ce n'est pas en lui rendant un roi qu'on peut
la sauver aujourd'hui; si j'eusse pens autrement, vous seriez sur le
trne ou je serais dans la retraite. Les circonstances vous condamnent
 une vie prive. Mais soyez sr que le premier consul a la vertu
aussi bien que le courage d'un hros, et que sa jouissance la plus
douce est de donner des consolations  vos malheurs. Pour moi,
Monsieur, je conserverai toujours pour votre personne les sentiments
que me permet l'intrt de la patrie.--LE BRUN.

Aprs avoir lu ces rponses dcourageantes, et bien faites, dans leur
forme mme, pour blesser le destinataire, les membres du conseil
furent d'avis qu'il y avait lieu d'en ajourner l'envoi, jusqu' ce que
Montesquiou et pu en causer avec Talleyrand, dont le langage, si
diffrent de celui de Le Brun, l'avait encourag  faire usage des
lettres royales. Il importait de savoir pour quelles causes le
troisime consul, en recevant Montesquiou, s'tait appliqu  dtruire
les esprances donnes par le ministre des affaires trangres. Ces
causes qu'avaient fait souponner au ngociateur sa conversation avec
Le Brun lui furent confirmes avant qu'il et pu se rencontrer avec
Talleyrand. Lucien, frre du premier consul, plac au ministre de
l'intrieur  la suite du coup d'tat de brumaire, venait d'en tre
renvoy et nomm ambassadeur en Espagne. Son secrtaire, Duquesnoy,
envelopp dans sa disgrce, ayant reu la visite de Royer-Collard, lui
avait parl avec indignation de la lchet de Bonaparte.

--On a voulu mettre la couronne sur sa tte, lui avait-il dit; les
gnraux taient gagns, sans excepter Moreau. Une brochure o on
cherche  tablir un parallle entre lui, Csar et Cromwell, a t
lance pour prparer l'opinion  ce grand changement. Mais, au dernier
moment, il a recul, effray par l'image du successeur qu'il et t
tenu de dsigner en prenant possession du pouvoir. On lui a fait
sentir que le successeur d'un homme de trente ans se lasserait
d'attendre, serait l'appui de toutes les factions, et que ce qu'on
pourrait en esprer de plus heureux, c'est qu'il consentt  laisser
vivre son prdcesseur  condition de partager sa puissance. Bonaparte
a donc recul, mais il y reviendra.

Cette rvlation n'expliquait que trop l'attitude de Le Brun et les
lettres des deux consuls. Nanmoins, Montesquiou persvra dans son
dessein de s'entretenir avec Talleyrand avant de les expdier  Mitau.
Ayant appris, quinze jours plus tard, que l'vque dnait chez la
duchesse de Luynes, il s'y rendit. L'accueil de Talleyrand fut
gracieux. Lorsqu'aprs le repas les tables de jeu eurent t dresses
et occupes, il entrana l'abb dans un autre salon. Mme Grant, avec
qui il vivait et qu'il devait plus tard pouser, les y suivit,  la
grande satisfaction de Montesquiou; il savait qu'elle avait dit au
frre de Talleyrand:

--Je voudrais le savoir toujours avec cet homme-l.

Les trois personnages une fois seuls, l'entretien s'engagea en ces
termes:

--Eh bien, comment a-t-on trouv  Mitau le style de Bonaparte?
interrogea le ministre.

--Ni bien, ni mal, rpondit Montesquiou; elles sont encore chez moi.

--Comment! Elles ne sont pas parties?

--Pas encore. Pourquoi ajouter aux chagrins de ce malheureux prince?
Il saura toujours assez tt que vous ne voulez rien faire pour lui.

Un haussement d'paules, un sourire ironique, tmoignrent du peu de
prix qu'attachait Talleyrand  l'chec des dmarches dj faites par
son interlocuteur.

--Quoi! Une lettre de protocole vous effraye! objecta-t-il. Les cent
mille hommes  gorger et la postrit  laquelle il vous renvoie vous
paraissent-ils sans rplique? Et, ramen  plus de gravit, il
ajouta:--Vous n'avez pas prtendu finir en un jour. Vous tes sr
aujourd'hui que si les Bourbons sont rappels, ce ne sera que dans la
personne de Louis XVIII. Bonaparte lui croit de la capacit, de la
sagesse. N'est-ce donc rien que cela? Croyez-moi, expdiez les lettres
et ne craignez pas de vous charger des rponses.

Quoique ces propos fussent pour rendre confiance  Montesquiou, il ne
put s'empcher de faire remarquer qu'ils s'accordaient bien peu avec
ce que l'on disait des ambitions de Bonaparte et de la tentative faite
si peu de jours avant pour les raliser. Talleyrand protesta en
raillant de nouveau:

--Allez-vous croire  toutes les sottises qu'on dbite dans votre
socit?

Et ce fut un dbordement de plaisanteries et d'pigrammes sur le monde
royaliste, sa candeur, sa crdulit, ses petites intrigues.
Montesquiou arrta ce flot de paroles par une autre question. Ne
jugeant pas bon d'avouer qu'il tait muni de pouvoirs du roi pour
traiter avec Bonaparte, et voulant convaincre Talleyrand que son rle
se rduisait  celui de messager, il affecta de le consulter sur le
point de savoir  qui ces pouvoirs pouvaient le plus utilement tre
confis.

La physionomie du ministre redevint srieuse. D'une voix assure, il
rpondit:

-- Bonaparte; oui,  Bonaparte, ajouta-t-il avec force. C'est de lui
que vous devez tout attendre. Si je le connais bien, un blanc-seing
sign de Louis XVIII, avec une lettre comme ce prince sait les crire,
serait la chose la plus habile pour ses intrts.

Montesquiou contint l'objection que cet avis inattendu lui suggrait.
Donner un blanc-seing  Bonaparte lui semblait trop dangereux. Ne s'en
servirait-il pas pour imposer au roi une abdication en la prsentant
comme volontaire? Il tait rsolu  ne pas conseiller  son matre un
tel expdient. Mais, trop fin diplomate pour rompre avec Talleyrand,
il se garda bien de lui laisser voir qu'il tenait cette insinuation
pour inacceptable.

 ce moment, on appela le ministre dans le salon de jeu. Il sortit,
emmenant Mme Grant, qui avait assist silencieuse  cet entretien.
Mais il revint presque aussitt. S'approchant de Montesquiou, il
rsuma rapidement, sous une forme plus pressante, les conseils qu'il
venait de lui faire entendre.

--Je vous parle franchement, vous devez le voir. Vos lettres sont loin
d'tre dsesprantes. L'avenir est trop obscur pour s'y confier. Mais,
en un temps de rvolution, une position qui s'amliore ne doit pas
tre abandonne. Tout ce qui revient de Louis XVIII est bon; tout ce
qu'il a crit est parfait. Ce qu'on lui rpond engage plus la question
qu'il ne la termine. Maintenez-vous donc dans cette ligne. Seulement,
ne passez plus par Le Brun, qui a des manires trop subordonnes. Il
faut trouver un moyen de remettre vous-mme  Bonaparte les lettres
dont vous serez charg pour lui. Il est bon que vous puissiez causer
ensemble. Il suffira que vous lui demandiez un rendez-vous. Il m'en
parlera. Mais allez toujours directement  lui.

--Parlons franchement, interrompit Montesquiou. Sommes-nous mieux que
nous n'tions?

--Oui pour l'avenir, non pour le prsent. Bonaparte ne songe point 
quitter sa place; il ne cherche point non plus  l'assurer. Il ne se
la laisserait point ravir; mais il n'est pas effray de la cder. Il
veut la paix, mais c'est bien plus pour amliorer le gouvernement que
pour s'y conserver; il est, en un mot, d'un caractre indpendant,
plus jaloux de la gloire que des grandeurs, et  qui toutes les choses
leves doivent plaire. Jugez ce caractre et travaillez pour
l'avenir.

L'loge du premier consul auquel se livra Montesquiou dans l'espoir
qu'on le lui rpterait, celui de Louis XVIII par lequel Talleyrand
crut devoir rpondre, couronnrent ses tranges confidences.
taient-elles sincres? On peut en douter quand on se rappelle
l'attitude rsolument hostile aux Bourbons qu'il allait prendre  si
peu de temps de l. Elles permettent tout au moins de supposer qu'au
moment de son entretien avec Montesquiou, n'ayant pas encore form sa
conviction quant  la dure du pouvoir de Bonaparte, il avait vit 
dessein de se montrer comme un homme entirement  lui, et voulu
prouver  son interlocuteur que, si la monarchie recouvrait ses
chances, il ne serait pas le dernier  se rallier  elle. Peut-tre
aussi, en tmoignant de son respect pour le proscrit de Mitau et en
dclarant que, si les Bourbons taient rappels, ce ne serait que dans
la personne de ce prince, n'avait-il eu pour but que de dire le
contraire de son ennemi et collgue Fouch, qui, lorsqu'il faisait
allusion  l'ventualit d'une restauration, laissait entendre qu'il
prfrerait  Louis XVIII, et la France comme lui, un prince
guerrier tel que le duc de Berry ou le duc d'Enghien.

Quoi qu'il en soit, Montesquiou, qu'on a vu dcourag par les propos
de Le Brun, avait repris confiance en coutant Talleyrand. Il
emportait de cette audience la conviction que le premier consul et son
entourage rendaient plus de justice  la personne du roi, que
l'hypothse d'une restauration n'tait plus invraisemblable et que la
partie, considre la veille encore comme perdue, prsentait
maintenant quelques chances de succs. Ce fut aussi l'avis de ses deux
collgues du Conseil royal, dont un autre incident ranimait au mme
moment les espoirs.

Mme de Champcenetz, dont nous avons dj parl comme d'une femme
passionnment dvoue  la cause du roi, et comme ayant entrepris d'y
rallier Mme Bonaparte, poursuivait cette tche avec persvrance. Le
marquis de Clermont-Gallerande se trouvant un jour chez elle, seul
avec elle, elle lui avait communiqu une lettre qui lui tait parvenue
de Londres plusieurs semaines avant, signe d'un de ses amis migrs,
le comte de Vaudreuil, un des familiers de Monsieur, comte d'Artois.
Vaudreuil lui crivait que, par suite du mauvais vouloir des
puissances trangres, la cause royale n'ayant plus de ressources que
dans l'intrieur, son dvouement devait la porter  mettre en usage
ses moyens et son esprit pour arriver  Bonaparte par sa femme et
l'engager  traiter avec le roi par l'intermdiaire de Monsieur.
Cette lettre n'tait pas ncessaire pour chauffer le zle de Mme de
Champcenetz. Ce que Vaudreuil lui conseillait d'entreprendre, elle
l'avait entrepris dj. Nanmoins, elle avait montr la lettre  Mme
Bonaparte et obtenu d'elle cet aveu que le premier consul n'tait pas
loign de traiter, mais qu'il tait retenu par la perspective des
prils auxquels il s'exposerait en se livrant sans garantie pour sa
fortune et son existence future. La rponse de Mme de Champcenetz,
inspire par ce qu'elle savait des intentions du roi, n'ayant pas
dtruit les craintes dont elle tait la confidente, elle avait propos
de faire venir  Paris le comte de Vaudreuil pour ngocier. L'offre
ayant t accepte, elle avait crit  son ami. Mais, par suite de la
difficult des communications avec l'Angleterre, elle tait sans
rponse, ce dont elle s'inquitait.

En recevant cette confidence, Clermont-Gallerande sentit la ncessit
de ne pas laisser cette ngociation tomber aux mains de Monsieur.
L'intrt du roi commandait de la conserver au Conseil royal, qui seul
en tait charg. En consquence, il crut pouvoir avouer  Mme de
Champcenetz que Louis XVIII avait  Paris une personne de confiance,
munie de ses pouvoirs, et qu'il trouverait mauvais qu'une affaire
aussi grave ft confie  d'autres. Mme de Champcenetz comprit,
crivit de nouveau  Vaudreuil pour lui dconseiller de venir, mit au
service de Clermont-Gallerande son dvouement et son zle, en
demandant toutefois, pour en activer les effets, que le roi crivt 
Mme Bonaparte. Par suite de ces circonstances, le Conseil royal tait
dsormais assur d'avoir accs auprs de celle-ci, et si la
ngociation, comme il l'esprait, pouvait tre reprise, d'tre averti
quand serait arriv le moment de la reprendre.

Les agents du roi, en lui envoyant  la fin de dcembre une copie des
rponses de Bonaparte et de Le Brun, dont ils n'avaient pas voulu
confier  la poste les originaux, lui donnaient tous ces dtails. En
plusieurs lettres successives, ils s'efforaient de lui faire partager
la confiance dont ils taient eux-mmes anims. Comme preuve des
dispositions favorables de Josphine, et de ce qu'on pouvait attendre
de Bonaparte, ils racontaient le fait suivant qu'ils tenaient de Mme
de Champcenetz.

Le gnral russe de Sprengporten, venu  Paris en ambassadeur de
l'Empereur Paul Ier pour recevoir, des mains du gouvernement franais,
les soldats, ses compatriotes, faits prisonniers au cours de la
dernire guerre, que le premier consul renvoyait gnreusement dans
leur pays, s'tait prsent chez Mme Bonaparte pour lui offrir ses
hommages et les compliments de son souverain. Dans la conversation, il
fit valoir que c'tait le tsar qui avait donn asile au chef de la
maison des Bourbons.

--Ah! monsieur, rpondit Josphine n'coutant que son coeur, c'est le
plus beau trait de la vie de votre matre, et nous lui en conserverons
une ternelle reconnaissance.

En rptant  Mme de Champcenetz ces paroles qui tmoignaient de plus
de gnrosit que de prudence, Josphine lui avait confess qu'aprs
les avoir prononces, elle s'tait inquite de ce qu'en penserait son
mari, et que c'est en redoutant d'tre blme qu'elle lui en avait
fait l'aveu. Mais, loin de la blmer, il s'tait cri en lui prenant
la main:

--Vous avez trs bien fait, trs bien.

De ces faits et de divers autres, les agents du roi tiraient cette
conclusion que la restauration tait la vritable pense de
Bonaparte. Ils ajoutaient: Mme de Champcenetz, dont l'esprit est
aussi pntrant que les yeux, juge Mme Bonaparte de bonne foi avec
elle. Mme Bonaparte n'a aucun intrt  la tromper, de mme que le
premier consul n'a aucun intrt  tromper sa femme jusque dans son
intrieur le plus intime. Aussi considraient-ils que la ngociation
ne devait pas tre abandonne. Le roi ferait bien de suivre le
conseil de Talleyrand, d'crire de nouveau  Bonaparte en prenant pour
texte les cent mille cadavres; il pourrait se laisser aller  toute
la bont et  toute la gnrosit de son coeur, se montrer anim du
dsir de mettre fin aux malheurs de la France, et de porter son
bonheur aussi haut que sa renomme.

Surtout, lui mandait Montesquiou, que Votre Majest continue de
parler dans cette communaut de travaux et d'intrts qu'elle a si
bien marque dans sa premire lettre, car nous avons su que Bonaparte
en avait t flatt. Un mot d'estime pour l'arme ajouterait  sa
confiance, et une phrase sur les rvolutions, prsentes comme maux
invitables qu'on ne peut gurir que par l'oubli, produirait de
l'effet sur ses confidents; car Votre Majest ne se dissimule pas
qu'elle trouve autant d'obstacles dans ce qui entoure Bonaparte que
dans sa personne mme. Nous ne pouvons l'assurer s'il est rellement
occup de ce dfaut de garantie dont parle sa femme, car l'vque
d'Autun s'en est moqu comme d'une sottise qui ne pouvait pas
l'atteindre. Mais, si Votre Majest croit devoir en dire un mot, ce
sera avec assez de noblesse pour que ce nouveau Warwick[106] n'en soit
pas choqu. Enfin, Sire, Votre Majest doit regarder ses lettres comme
notre grande ressource, et elle est si habile dans l'art de
s'exprimer, que nous sommes heureux de voir dans ses mains ce qu'il y
a d'essentiel dans notre ngociation. Mais, quelque fonde que puisse
tre la confiance de Votre Majest, nous ne croyons pas qu'elle puisse
jamais donner ce blanc-seing dont m'a parl l'vque d'Autun. Qui sait
ce qu'on en pourrait faire? Peut-tre une abdication. Enfin la
gnrosit a ses risques en convenant mme que c'est la vertu dont
Votre Majest connat le mieux l'usage.

         [Note 106: Le comte de Warwick, un des personnages les plus
         fameux de l'histoire d'Angleterre au XVe sicle, lors de la
         lutte entre les York et les Lancastre. Il avait enlev la
         couronne  Henri VI pour la donner au fils du duc d'York, qui
         rgna par sa protection sous le nom d'Edouard IV, et la
         reprit  ce dernier pour la rendre  celui qu'il en avait
         dpouill.]

Nous ne sommes pas assez indiscrets pour demander  Votre Majest
d'crire  l'vque d'Autun. Nous la prions d'examiner si, dans une
lettre qu'elle me ferait l'honneur de m'crire, elle ne pourrait pas
paratre instruite de ces bonnes intentions et dispositions. Nous
concevons la rpugnance de Votre Majest. Mais elle jugera peut-tre
qu'il est bien ncessaire aujourd'hui d'loigner ce personnage; car,
du caractre dont je le connais, je peux assurer que son amour-propre
bless ne pardonnera jamais.

La lettre que demande le marquis de Clermont-Gallerande pour Mme
Bonaparte sera sans doute moins pnible  Votre Majest. Il est digne
de ses sentiments personnels et de ce caractre indlbile de la
royaut d'oublier ses propres malheurs pour ceux de son peuple en
tmoignant quelque reconnaissance  un ange de bont qui a si bien
second ses voeux.

En constatant les illusions dont ces extraits d'une volumineuse
correspondance nous livrent les tmoignages, on croit rver. Qu'
Mitau, si loin de la France, dans les douloureux loisirs de l'exil o
l'on ne recueillait l'cho des vnements que lorsqu'ils taient
depuis longtemps accomplis et sans pouvoir calculer avec justesse
leurs consquences logiques, on se trompt sur les desseins de
Bonaparte et sur les voeux des Franais, il n'est que trop ais de le
comprendre; on croit plus communment  ce que l'on espre qu' ce que
l'on redoute.

Mais qu' Paris, si prs du grand spectacle qui s'y droulait alors,
sans tenir compte du langage si ferme et si net de Le Brun, des hommes
comme Montesquiou, Royer-Collard, Clermont-Gallerande, rompus aux
affaires, les ayant longtemps pratiques, tmoins incessants des
efforts de Bonaparte pour consolider sa puissance naissante, pour se
rendre populaire, pour gagner la confiance publique, aient pu croire
que, devenu le matre, en se couvrant d'une gloire qui rejaillissait
sur le pays tout entier, il cderait le pouvoir dont il s'tait empar
au risque de sa vie; qu'ils aient pris au srieux les encouragements
ironiques de Talleyrand, les bavardages de Mme de Champcenetz,
l'extraordinaire langage qu' tort ou  raison elle attribuait 
Josphine, voil ce qui dpasse et ne se peut expliquer que par leur
dvouement au roi. Ce dvouement les aveuglait. Il obscurcissait leur
mmoire, leur faisait oublier qu'un an avant, Bonaparte, recevant au
Luxembourg les chefs chouans, s'tait cri, rpondant  l'un d'eux:

--Rtablir les Bourbons, jamais!




XI

PARTIE PERDUE


Lorsqu'arrivrent  Mitau les rponses de Bonaparte et de Le Brun,
avec les dtails et les commentaires qu'y avait ajouts Montesquiou,
tout dans la maison royale tait confusion, trouble, dsarroi. En des
circonstances que fera connatre la suite de cette histoire, Louis
XVIII venait de recevoir de l'Empereur de Russie (14 janvier 1801)
l'ordre de quitter l'asile o, durant trois annes, il jouissait
paisiblement de l'hospitalit que lui accordait son bienfaiteur.
L'ordre tait imprieux, brutal; son excution devait tre immdiate,
et le roi, toujours courageux, toujours rsign, prparait son dpart
qui eut lieu six jours aprs. En ces cruelles circonstances, l'tendue
de son malheur prsent devait le rendre peu sensible  l'chec de la
tentative faite  Paris par ses agents. Du reste, cet chec ne pouvait
le surprendre; il avait eu peu de foi dans le succs.

En lisant ce qu'on lui disait des dispositions de l'Espagne empresse
 le recevoir, s'il prfrait  l'clat d'un trne une retraite
paisible, et  lui accorder pour lui et sa famille, avec le titre
d'infants, les prrogatives attaches  ce rang, il leva les paules.
Depuis que Louis XIV avait plac sur le trne de Charles-Quint un
prince de sa maison, les Bourbons de France n'taient-ils pas de droit
infants en Espagne? On ne lui offrait donc que ce qui lui appartenait,
et les prtendues bonnes dispositions de ce cousin espagnol, qui,
depuis si longtemps, lui refusait un asile par peur de dplaire au
gouvernement franais, ne mritaient que le ddain. Mais il n'en fut
pas de mme de l'offre du trne de Pologne. Une note de sa main,
crite au moment o il allait quitter Mitau, nous livre sa pense.
Elle nous le montre indign, manifestant sa colre en des formes
vibrantes et hautaines.

Pour rpondre  l'ouverture qui m'est faite, il faut d'abord me
possder, car mon premier mouvement est l'indignation. Quelle ide
Bonaparte a-t-il donc de moi pour me faire une pareille proposition?
Qu'il apprenne  me connatre. Huit sicles ont assur  ma famille la
couronne de France. La puissance des Anglais, les ruses de l'Autriche,
le fanatisme de la Ligue n'ont pu l'en dpossder. La Rvolution mme,
qui a abattu le trne de saint Louis, le relve... Hritier de
trente-trois rois, mon droit, ou plutt mon devoir, est d'occuper ce
trne sanglant. Je dois y travailler sans relche. C'est  moi de
rparer les maux faits  la religion et  l'tat. Rien ne me fera
abandonner mon droit, trahir mon devoir. Le poignard de Ravaillac, la
balle qui a t si prs de trancher mes jours, ne m'intimident point.
Destin  mourir, je veux descendre au tombeau quitte envers l'honneur
et envers mes sujets. Mais je n'ai aucune ambition. La couronne de
France m'appartient; nulle autre n'a de prix  mes yeux. Je dis plus:
j'aime  faire des heureux. Si, plac sur un trne tranger, je
l'tais assez moi-mme pour m'en voir entour, ma joie ne serait pas
pure. Je dirais: Ce ne sont pas l mes enfants. Une telle proposition
n'a donc rien qui puisse me tenter.

Faut-il aprs cela parler de ce que celle-ci a de honteux,
d'offensant; de la dmence qu'il y aurait  y prter l'oreille?
J'accepterais un sceptre tranger des mains du Corse qui insulte au
trne et au palais de mes pres! Je sanctionnerais donc la Rvolution!
Je signerais l'arrt de mort de mon frre, de mon matre!
J'appellerais sur ma tte le sang de tous les miens, d'un million de
Franais! Je ne puis m'arrter plus longtemps  cette pense; tout mon
sang se soulve contre elle.

Et quelle couronne m'offre-t-on? Celle d'un pays possd par les
trois plus puissants souverains de l'Europe, dont un est mon
bienfaiteur. Tenter de le leur enlever, ce serait  la fois une folie
et une ingratitude. Mais j'admets que ce fussent eux-mmes qui me la
cdassent: peut-on oublier que pendant tout le sicle que cette anne
termine, la Pologne fut plutt une province qu'un tat indpendant,
que ses derniers efforts pour conserver sa libert ont t souills
par le jacobinisme? C'est assurment un sort digne d'envie que de
rgner sur un peuple esclave ou fanatique!

Je ne pousserai pas plus loin ce raisonnement; c'est de la
proposition elle-mme que je veux parler. Elle est, et je crois
l'avoir dmontr, extravagante si elle est faite de bonne foi. Mais
peut-on la supposer telle? Bonaparte voudrait aujourd'hui me proclamer
roi hrditaire de Pologne; il dsire que je fasse moi-mme quelque
ouverture  ce sujet. Si jamais le _timeo Danaos et dona ferentes_ fut
applicable, c'est assurment ici. L'usurpateur m'invite  faire une
premire ouverture, sans dire mme  qui, et il promet de l'appuyer de
toutes ses forces. Mais comment ne verrais-je pas, en me supposant
d'accord avec lui pour mon propre avilissement, que le premier, le
subit, l'invitable effet de toute dmarche de ce genre serait de me
perdre sans ressource dans l'esprit de l'Empereur de Russie? C'est ce
que Bonaparte voudrait, et en ce moment plus que jamais. En effet,
considrons que Malte a capitul le 7 septembre[107] et que la lettre
en question est du 14 octobre. Bonaparte, tourdi d'une nouvelle qui
drangeait les mesures qu'il avait prises envers Paul Ier, craignant
le ressentiment du prince qui pouvait trs bien s'offenser de l'offre
vaine qui lui avait t faite, a voulu m'ter un appui qui, de
nouveau, lui paraissait redoutable. Heureusement, le pige est
grossier.

         [Note 107: En route pour l'gypte, Bonaparte, en 1798, avait
         occup l'le de Malte, o, depuis, des troupes tenaient
         garnison. En 1800, dsireux de se rapprocher de la Russie et
         voulant disposer favorablement le tsar, il lui offrit cette
         possession. Mais, avant que son offre aussitt accepte et
         pu tre suivie d'effet, les Anglais avaient mis le sige
         devant Malte. Aprs une hroque dfense, la garnison dut
         capituler.]

Je conclus que le silence et le ddain doivent seuls rpondre  une
insolente et insidieuse proposition, et j'ajoute que si je pouvais
croire un moment  sa sincrit, le seul usage qu'on m'en verrait
faire serait de la dnoncer  Paul Ier.

Cette note rdige, nous l'avons dit, au milieu d'un brusque dpart,
ne fut pas expdie. Elle resta dans les papiers du roi comme un
tmoignage de son tat d'me au moment o il l'avait crite. Elle ne
touchait d'ailleurs qu' l'un des points qui ncessitaient ses
rsolutions. Il en tait un autre sur lequel il n'tait pas moins tenu
de se prononcer. Devait-il, comme le lui conseillait Montesquiou,
crire une nouvelle lettre  Bonaparte, ou considrer celle qu'il
avait reue comme une fin de non-recevoir dfinitive? La question
mritait qu'il y rflcht longuement. Il esprait que des avis
postrieurs de ses agents le mettraient mieux en tat de la rsoudre.
Il quitta Mitau sans avoir rien dcid.

Il partait sans savoir encore en quel lieu il se fixerait. Son
ministre  Saint-Ptersbourg, le comte de Caraman, chass comme lui de
Russie, avait pris les devants. Il se dirigeait vers Berlin, o, par
ordre de son matre, il devait solliciter pour lui un asile 
Varsovie. Mais le roi de Prusse accueillerait-il cette prire? Dans le
doute o il tait  cet gard, Louis XVIII ne se htait pas.
Accompagn de la duchesse d'Angoulme et du comte d'Avaray, il
voyageait  petites journes, contrari, par surcrot, dans sa marche
par les rigueurs de l'hiver moscovite, qui rendaient la route aussi
pnible que longue.

C'est au cours de ce lamentable voyage, et probablement  Koenigsberg,
o il fit un sjour d'une semaine, qu'en mme temps qu'il recevait
l'autorisation de s'tablir  Varsovie sous le nom de comte de l'Isle,
en gardant le plus strict incognito, il apprit l'attentat commis 
Paris, rue Saint-Nicaise, contre la personne du premier consul, dans
la soire du 24 dcembre. Quoique les premiers rcits de cette
tentative criminelle fussent unanimes  l'attribuer au parti jacobin,
le roi fut convaincu qu'elle rendait impossible toute ngociation
ultrieure, et qu'en consquence, une rponse  la lettre de Bonaparte
serait sans objet. Mais celles qu'il trouva  Varsovie, en y arrivant
le 22 fvrier, branlrent son opinion. Il y en avait une de
Clermont-Gallerande qui, tout en confirmant la nouvelle de l'attentat,
donnait  entendre que cet vnement, dont les jacobins portaient
seuls encore la responsabilit, loin d'loigner de l'esprit de
Bonaparte l'ide d'une entente avec le roi, l'y rendait plus
accessible en l'clairant sur les prils dont son gouvernement tait
et resterait entour; qu'en consquence, il ne fallait pas perdre
espoir. Malheureusement, un post-scriptum trac en hte par
Royer-Collard, au bas de cette lettre, en affaiblissait singulirement
l'argumentation.

Depuis que la lettre de Saint-Pierre est crite, et pendant que je
la transcrivais, le gouvernement a acquis la certitude que la
conspiration du 24 dcembre et la machine infernale appartiennent aux
chouans et non aux jacobins, comme il l'avait cru avec tout le public.
M. de Bourmont, et tous les chouans amnistis qui se trouvaient 
Paris, sont arrts. L'homme qui en conduisait les chevaux se nomme
Carbon, dit le petit Franois. Il a t trouv chez des religieuses
runies dans une maison de la rue Notre-Dame-des-Champs. Mme Duchesne,
leur abbesse, est aussi arrte. Les serviteurs de Votre Majest sont
profondment affligs de cette dcouverte.

Il semble que cette information, qu'allaient confirmer et aggraver les
recherches de la police, aurait d dtruire, dans l'me de Louis
XVIII, les vagues espoirs qu'avait ranims la lettre de
Clermont-Gallerande, et le dtourner du projet de renouer la
ngociation. Il n'en fut rien. Une nouvelle note de sa main nous
prouve que, sans se rendre entirement  l'avis de ses agents, il ne
croyait plus avec autant de certitude qu' son dpart de Koenigsberg,
 l'absolue impossibilit de traiter.

C'est une terrible question  rsoudre que celle-ci. Que valait-il
mieux endurer de mon sujet, un silence impertinent, ou une rponse
insolente? Mettons  part, pour l'examiner, le juste sentiment de la
dignit blesse, et voyons quelles conjectures nous aurions pu tirer
d'une de ces deux hypothses, et quelles sont celles que nous
fournissent les faits.

Si Bonaparte n'avait pas rpondu du tout, nous pourrions l'attribuer
 trois causes: orgueil, embarras, prudence. La premire est dans le
caractre de l'homme qui, tout le monde le sait, est ptri de vanit;
cela tait mauvais, mais n'avait rien de surprenant. La seconde aurait
annonc de la pudeur et, par consquent, et mieux valu. Pour la
troisime, il et fallu avoir l'me et les projets de Monck. Je ne
crois pas qu'on pt en tirer une quatrime induction; mais il est
inutile de pousser plus loin l'analyse d'une hypothse qui n'existe
pas.

Bonaparte a rpondu, me dclare que je ne dois plus songer  rentrer
en France, parce qu'il faudrait marcher sur cent mille cadavres, et
finit par m'offrir assez poliment sa protection. J'ai dj dit que je
ne m'arrtais pas  la forme; mais il y a deux manires d'envisager
le fond. Bonaparte a-t-il exprim celui de sa pense? N'a-t-il voulu
que voir si j'tais susceptible d'tre intimid par le commencement de
sa lettre et peut-tre allch par la fin? L'ordre dans lequel la
lettre est crite me ferait pencher vers la premire opinion. L'image
des cadavres peut tre place l pour effrayer vritablement celui
dont les discours et la conduite ont prouv combien il est avare du
sang franais, et il est galement possible que Bonaparte, persuad
qu'il me dtournera par l de rien entreprendre dsormais, soit de
trs bonne foi dans les offres, consolantes pour qui se rsignerait,
qui terminent la lettre. Si cela est ainsi, il vaudrait beaucoup mieux
qu'il n'et point crit, non que je croie Bonaparte assez affermi pour
n'tre pas oblig d'en revenir, peut-tre trop tard,  moi, mais parce
que, dans la disposition o je le suppose, sa lettre est une insolence
et le familiarise de plus en plus avec l'ide de voir, dans son
souverain, tout au plus son gal.

La seconde opinion se fonde sur la conduite et les dispositions de
l'vque d'Autun. Lorsqu'il a demand  Prudent comment on trouvait 
Mitau le style de Bonaparte, ce pouvait n'tre qu'une insultante
raillerie; mais ce qu'il a ajout me semble le justifier sur ce point.
Si Bonaparte pense ce qu'il crit, une rplique de ma part ne peut que
l'irriter, et, en ce cas, l'vque, qui n'a certainement pas envie de
lui donner de l'humeur, loin d'encourager une pareille correspondance,
et abond dans le sens du consul et et tch de faire sentir 
Prudent que je n'ai rien de mieux  faire que d'accepter ses offres.
Or, si la lettre n'a t crite que pour m'prouver, ou, ce qui serait
encore mieux, pour ne pas laisser tomber la correspondance, il vaut
mieux qu'il ait crit.

 l'opinion que l'vque laisse apercevoir, on peut opposer celle que
Le Brun articule nettement. Cet ancien secrtaire du chancelier
Maupeou n'ose pas prendre le ton aussi familier que son collgue, ni
mettre Monsieur dans le corps de la lettre; il le place en vedette.
Mais cette inconsquence, car c'en est une au troisime consul
d'employer des formes respectueuses avec moi, n'empche pas qu'il ne
me conseille la vie prive de bonne foi, ou, du moins, je le crois, et
le rve de Pologne concide avec les offres de Bonaparte, de telle
sorte qu'il est difficile de juger si c'est le roman d'un homme qui a
de grandes ides, ou une sottise de celui qui ne connat les royaumes
que par la gographie.

Mais aussi Le Brun est un pauvre homme; il a pu prendre pour bon ce
qui cachait une arrire-pense, et les questions de l'autre, qui
connat bien mieux Bonaparte que lui, tant fort postrieures, il se
peut bien que le consul, tonn de mon silence, ait lch l'apostat
pour rengrainer[108].

         [Note 108: C'est--dire pour se mnager un moyen de renouer
         la ngociation.]

Sa cruaut  l'gard des chefs des royalistes ne prouve rien; elle
est dans son caractre, et si, en effet, ce que je ne puis croire, ils
sont les auteurs de la machine infernale, ou si Fouch est parvenu 
le persuader au Consul, il peut les assassiner sans renoncer  la
restauration. Mais, ce qui est difficile  expliquer, c'est comment
cent mille cus de pension peuvent former l'amalgame d'un _ange de
bont_ avec un tigre bien connu pour tel.

Il faut pourtant conclure. Si nous tions srs que la lettre ft
vritablement la pense de Bonaparte, il faudrait rompre une
correspondance qui ne pourrait que m'avilir. Si nous l'tions, au
contraire, qu'il a voulu m'prouver, ou bien qu'il n'a pas cru pouvoir
entretenir autrement la correspondance, il ne serait pas difficile de
lui faire voir que j'ai l'horreur du sang franais, mais que, loin de
l'pargner, l'abandon de mes droits en ferait couler mille fois
davantage; que, s'il en est vraiment avare lui-mme, il doit plutt
ambitionner un rang distingu auprs du trne, que ce trne mme, o
il ne peut se soutenir qu'en immolant et jacobins et royalistes; que,
si je le lui cdais, la postrit me traiterait de lche; que, s'il me
le rend, elle lvera son nom fort au-dessus de celui de Monck, parce
que le sacrifice sera plus grand; enfin, que je ne sais pas vendre mes
droits.

Dans l'incertitude o nous sommes, je pense qu'il faut adresser au
Conseil royal ce que, dans la seconde hypothse, j'adressais 
Bonaparte lui-mme. Peut-tre faut-il ajouter en peu de mots que je
crois les royalistes incapables d'un lche forfait, mais que j'en
anathmatise l'auteur, quel qu'il soit.

Le projet ventuel qui apparat dans cette note ne fut pas excut,
faute de moyens pour y donner suite. L'attentat de la rue
Saint-Nicaise avait excit les dfiances de Bonaparte contre tout ce
qui tait royaliste. La police exerait une rigoureuse surveillance
sur les partisans du roi, suspectait leur conduite, leurs actes. Les
chefs, pour la plupart, taient incarcrs, expulss de Paris,
interns dans des villes lointaines. Qui aurait os, en de telles
conditions, aller parler des Bourbons  Bonaparte? Les membres du
Conseil royal, menacs dans leur libert, se dispersaient aprs avoir
envoy leur dmission. Clermont-Gallerande et Royer-Collard jugeaient
prudent de disparatre. De La Marre se dcidait  prolonger son sjour
en Allemagne, en attendant que le roi l'appelt  Varsovie. Enfin,
Montesquiou lui-mme, bien qu'il et refus, convaincu qu'il n'en
pourrait rien faire, les pouvoirs que Louis XVIII aurait voulu lui
maintenir, portait ombrage  Bonaparte, et, quoiqu'il ft difficile de
voir en lui un conspirateur, tait exil  Menton. Personne n'aurait
donc pu prendre la parole au nom de Louis XVIII, et tout espoir de
ngociations nouvelles fut abandonn. La cause royale tait pour
longtemps condamne.

Maintenant, c'est en vain que Louis XVIII tentera de nouveau de
soulever ses sujets fidles; c'est en vain que Pichegru, Dumouriez et
Willot formeront des projets, se concerteront pour les excuter; c'est
en vain que l'Angleterre, loin de se laisser dcourager par la
dfection de Paul Ier, s'engagera plus avant contre la France,
refusera la paix que Bonaparte lui fait offrir, autorisera Wickham 
renouer ses relations avec les royalistes de l'intrieur, les chances
de la royaut n'en seront pas moins ananties. Et entre tant de faits
dignes de surprise dont fourmille cette histoire, ce ne serait pas le
moins surprenant de voir le roi proscrit conserver l'espoir qu'elles
renatront, si l'on ne savait dj de quelle invincible foi dans le
triomphe dfinitif de ses droits il tait anim.

FIN DU DEUXIME VOLUME




TABLE DES MATIRES


LIVRE SEPTIME

LES MIGRS ET LE XVIII FRUCTIDOR


     I.--Regard en arrire.                                1
    II.--Le parti royaliste en 1796-1797.                 12
   III.--L'abb de La Marre et le marquis de Bsignan.    22
    IV.--Le plan des agents de Paris.                     37
     V.--La catastrophe du 31 janvier 1797.               52
    VI.--La disgrce du duc de La Vauguyon.               69
   VII.--Barras et Sourdat.                               84
  VIII.--Le coup d'tat du Directoire.                    98
    IX.--Les dbuts d'une intrigue.                      106
     X.--Le lendemain de fructidor.                      111


LIVRE HUITIME

LOUIS XVIII ET MADAME ROYALE

     I.--La dlivrance.                                  128
    II.--Le consentement de Madame Royale.               143
   III.--L'abb Edgeworth  Blanckenberg.                163
    IV.--Fianailles d'exil.                             173
     V.--Dissentiments passagers.                        187
    VI.--Le roi chass de Blanckenberg.                  200
   VII.--En route pour Mitau.                            212


LIVRE NEUVIME

AGITATIONS ET INTRIGUES

     I.--Le roi  Mitau.                                 223
    II.--Saint-Priest  Saint-Ptersbourg.               234
   III.--Fauche-Borel  Londres.                         241
    IV.--Les lettres patentes.                           247
     V.--Pichegru rentre en scne.                       256
    VI.--Dumouriez royaliste.                            271
   VII.--La seconde coalition.                           277
  VIII.--La mission du comte d'Avaray.                   288
    IX.--La Maisonfort  Saint-Ptersbourg.              299
     X.--La fin d'une intrigue.                          310


LIVRE DIXIME

 LA VEILLE ET AU LENDEMAIN DU DIX-HUIT BRUMAIRE

     I.--Le roi et son neveu.                            318
    II.--De la coupe aux lvres.                         326
   III.--Les prparatifs.                                342
    IV.--Le mariage.                                     355
     V.--Nouvel essai de recours  Bonaparte.            365
    VI.-- la veille du dix-huit brumaire.               374
   VII.--Les plans de Dumouriez et de Willot.            386
  VIII.--Le Conseil royal et sa mission.                 402
    IX.--Autour de Bonaparte.                            417
     X.--Les dessous d'une ngociation.                  433
    XI.--Partie perdue.                                  445






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Rvolution Franaise, by Ernest Daudet

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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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